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Full text of "Traité d'hygiène"

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T R A I T É 


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24 319. 


PARIS, IMPRIMERIE A. LAH1 RE 
Rue de Fleuras, 9 


TRAITE 


D’HYGIÈNE 


PAR 


A. PROUST 


Agrégé de la Faculté de médecine, Médecin de l'hôpital Lariboisière 
Membre de l’Académie de Médecine 
ei du Comité consultalir d'hygiène publique de France 


DEUXIÈME EDITION 

CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE 

AVEC 3 CARTES COLORIÉES ET IG FIGURES DANS LE TEXTE 



PARIS 

G. MASSON, ÉDITEUR 

b I II 1! A I II K D K L ’ A C A I) É M I E t) E M É I) E CINE 

BOULE VA III) SAINT-GERMAIN, EN FACE DE L’ÉCOLE DE MÉDECINE 


M ÜCCC l.XXXI 














































I N T U 0 D U C T 1 0 N 


Depuis la publication de la première édition de cet ouvrage 
(i 877 ), un mouvement considérable s’est produit en 
faveur de l’hygiène. La Société de médecine publique et 
d’hygiène professionnelle a été fondée; les congrès de Paris 
et de Turin ont brillé du plus vif éclat; des bureaux d’hygiène 
ont été créés dans plusieurs villes importantes ; en un mot 
nous cherchons à imiter divers pays voisins mieux dotés que 
nous au point de vue de l’organisation sanitaire. On commence 
à comprendre en France l’utilité des médecins hygiénistes 
tels qu’il en existe en Angleterre et en Allemagne. 

L’enseignement devait bénéficier de cette heureuse tendance. 
Avant de créer des médecins hygiénistes, il faut évidemment 
leur apprendre la science qu’ils doivent cultiver et les initier 
aux fonctions qu’ils seront chargés d’exercer. 

Divers projets ont déjà été mis en avant pour fonder un 
Institut de médecine publique et le congrès de Turin vient 
d’émettre à l’unanimité le vœu du perfectionnement de ren- 
seignement de l’hygiène dans les écoles et dans les facultés. 


INTRODUCTION. 


VI 

Nous n’avons plus qu’à souhaiter la prompte réalisation île 
ces projets et nous espérons pouvoir annoncer le fonctionne- 
ment île cetle nouvelle organisation dans noire troisième 
éililion. 

(Iclle que nous offrons aujourd’hui au corps médical ren- 
ferme un grand nombre de matières qui n’avaient pas pris place 
dans la première. Beaucoup de parties ont reçu un accroisse- 
ment qui les met en rapport avec les progrès de la science 
(hygiène professionnelle, aliments, eau, air, etc.)./ 

Enfin, j’ai donné un nouveau chapitre sur Vhygiène de lu 
voix, un autre sur Uis'oiemmt et la désinfection dans les 
maladies infectieuses et contagieuses ; et j’ai restitué à 
Y hygiène internationale la place qu’elle mérite dans un 
traité consacré à l’hygiène générale. 


Novembre 1880 . 


PRÉFACE 

DE LA PREMIÈRE ÉDITION 


Résumer en quelques lignes l’objel, les limites et la portée d’une 
science, est toujours une entreprise difficile, et, à mon sens, peu 
profitable, surtout quand il s’agit d’une étude aussi vaste et aussi 
complexe que celle de l'hygiène. On ne s’étonnera donc pas de ne 
point trouver ici l’énumération de toutes les définitions qui en ont 
été données jusqu’ici, et peut-être le lecteur nous saura-t-il gré de 
ne pas venir, à notre tour, lui en proposer une nouvelle. 

L’hygiène, a-L-on dit, est l’art de conserver la santé; mais, au 
seuil même de la question, nous nous heurtons à une première dif- 
ficulté, et qui en soulève toute une série d’autres. Qu’est-ce que la 
santé? Qu’esl-ce que la maladie? Où commence l’une ? Où finit l’au- 
tre? Eternelle et. vide querelle de mots, dans laquelle nous nous 
garderons bien de nous stériliser. 

Que penser aussi de ces divisions surannées en « sujet de 
l’hygiène, matière de l’hygiène, etc., » que l’on trouve dans pres- 
que tous les traités classiques, et qui donnent une allure pédante 
et scolastique à une science vivante et jeune entre toutes? Il est 
temps, ce nous semble, de renoncer définitivement à toutes ces 
subtilités. 

H une façon générale l’hygiène peut être envisagée sous deux- 
points de vue différents. 

Lour les uns, se tenanL strictement a l’acception étymologique. 
(vyiux, santé), elle se borne à l’élude des moyens dont nous dispo- 

PnOUST, HYGIÈNE, 2 ” ÉDIT. ) 


2 PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 

sons pour conserver la santé, c’est-à-dire pour éviter les maladies : 
l’hygiène ne serait donc, à proprement dire, que de la prophylaxie 
pure et simple. 

Il est une autre manière de comprendre l’hygiène, plus haute et 
plus large. Avec elle le programme de celte science s’étend singu- 
lièrement; il ne s’agit plus d’un but purement préventif et pro- 
phylactique, d’un rôle surtout défensif : tout ce qui peut conduire 
à l’amélioration de l’homme, à l’accroissement de son bien-être 
physique et moral, de son activité somatique et intellectuelle, de- 
vient du ressort direct et légitime de l’hygiène. Ainsi envisagée, 
elle franchit les limites étroites de la médecine; et la biologie, l’an- 
thropologie, la législation, l’histoire entière de l’humanité, se réu- 
nissent pour constituer le fonds et comme le domaine propre de 
cette science. Tout ce qui louche à l’homme appartient à l’hygié- 
niste; il n’a le droit de se désintéresser de rien, et il peut s’appli- 
quer la pensée du poète : Nil liumani a me alienum puto. 

Yaste et séduisante entreprise, qui a tenté tous les philosophes, 
depuis Platon jusqu’à Fouricr, et qui ne vise à rien moins qu’à for- 
muler les lois générales que reconnaissent le progrès et la civilisa- 
tion. Énoncer un tel programme, c’est indiquer du même coup 
combien il est difficile à réaliser, et, tout en l’acceptant dans sa gé- 
néralité cl comme résumant la tendance même de l’hygiène, il faut 
s’appliquer, selon nous, non pas à élargir un cadre déjà naturelle- 
ment immense, mais au contraire à le restreindre en le précisant. 
11 nous convient de faire œuvre de médecin et de biologiste, et non 
de philosophe ou de réformateur; et pour cela, abandonnant les 
horizons trop vastes, nous devons nous borner aux problèmes pro- 
chains et immédiats que soulève notre science. Ainsi réduite à des 
proportions plus modestes, la portée réelle de 1 hygiène n en est pas 
moins considérable, et bien laite pour eflrayer les espiits meme les 
plus robustes. 

A tout prendre, l’hygiéniste ainsi que le philosophe poursuivent 
un seul et même but, qui est le bien, l’amélioration de l’espèce 
humaine; mais, si le but est commun, bien différents sont les 
movens à l’aide desquels l’un et l’autre cherchent à le réaliser. 


PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 3 

L’erreur de la plupart a été précisément d’avoir pris les choses de 
trop liant et d’avoir cherché à appliquer aux problèmes sociaux 
une rigueur et une logique que leur nature même ne saurait com- 
porter. 

Où trouver, en effet, en dehors des lois qui régissent le monde 
matériel et dont l’essence môme est d’être immuables, où trouver, 
disons-nous, des règles fixes, absolues, éternelles? Partout où 
l’homme intervient comme élément du problème, sa présence y in- 
troduit une donnée essentiellement variable qui s’oppose à la ri- 
gueur mathématique des conclusions. Le mot de Pascal : « Vérité au 
delà des Pyrénées, erreur en deçà, » n’est-il pas applicable même 
aux notions morales les plus simples? Il en est de même pour les 
règles de justice et de droit, et Montesquieu n’a pas eu de peine à 
montrer combien il est faux de chercher à les déduire d’axiomes 
inflexibles, combien elles varient avec les climats, les peuples et les 
époques. Loin d’accuser les vues de ces hommes illustres de scepti- 
cisme ou de découragement, il y faut voir P appréciation cruelle par- 
fois, mais vraie et juste, de la contingence et de l’instabilité des 
notions en apparence les plus solides et les plus fondamentales. 

Y a-t-il lieu, du reste, de s’étonner de ces fluctuations dans les 
lois qui régissent les rapports des hommes entre eux et avec ce qui 
les environne, si l’on veut réfléchir un instant à la mutabilité même 
de cet être malléable et divers entre tous que l’on appelle l’homme? 
Sans envisager la question dans sa généralité, et pour nous en tenir 
au point de vue spécial de l’hygiène, quelles différences profondes, 
absolues, selon les temps, les lieux et les climats! A coup sûr, 
l’hygiène de l’Européen ne saurait être celle de l’habitant des tro- 
piques; ici, la sobriété et la paresse; là, une alimentation géné- 
reuse et une incessante activité constituent les éléments nécessaires 
au maintien de la santé et de la vie. Les anciennes peuplades noma- 
des et guerrières, avec d’autres besoins et d’autres instincts, recon- 
naissaient aussi une hygiène différente de celle de nos sociétés mo- 
dernes sédentaires et industrielles. Et même parmi nous, avec la 
division si accusée du travail qui préside à notre organisation sociale, 
les piofessions n établissent-elles pas, entre les divers individus, 


4 


PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION, 
des différences qui nous paraîtraient inouïes, si elles ne nous étaient 
rendues familières par une observation de tous les instants? 
L’homme d’étude et de pensée vit, se nourrit, agit, souffre autre- 
ment que l’homme de peine et de travail manuel; l’hygiène du let 
tré n’est pas celle du paysan, qui n’est pas celle du matelot ni du 
soldat. De là l’étrange complexité, de là aussi la difficulté de la 
plupart des grands problèmes que soulève notre science, et dont 
la solution dépend d’une multitude de données qui varient presque 
à l’infini. 

Un coup d’œil jeté sur son évolution à travers les siècles nous 
montrera mieux encore les faces complexes sous lesquelles appa- 
raît cette science, qui suit, étape par étape, dans toutes ses lluctua- 
tions, la marche et l’évolution même de l’humanité. 

Au berceau même des sociétés l’hygiène s’affirme, et il est aisé 
de lui reconnaître une première période, où elle s’inspire d’idées 
et de tendances sacerdotales chez certains peuples, civiles et légis- 
latives chez d’autres; c’est le règne des prêtres et des législateurs. 
Moïse d’une part, Lycurgue de l’autre, personnifient avec le plus 
de puissance cette première phase. 

Là, comme à l’origine de toute discipline, les préceptes sont 
nets, francs, comme le but poursuivi. Quoi de plus ferme, de plus 
technique, de plus conforme au temps et au climat, que les règles 
hygiéniques et diététiques formulées par Moïse, règles empruntées 
du reste, en partie, à la vieille civilisation égyptienne? Les mêmes 
réflexions s’appliquent aux lois antiques de Sparte et de Home. 

En Orient, en Égypte, dans la Judée, c’est l’idée religieuse, sa- 
cerdotale; dans le monde hellénique et latin, c’est l’idée politique, 
civile, celle de la cité et de la patrie, qui président surtout aux in- 
stitutions. Mais, de part et d’autre, même simplicité, même sûreté, 
même appropriation des moyens hygiéniques, même entraînement 
en un mot des individus et de la nation entière en vue du but final 
à réaliser. L’idée juive, sémitique, est celle de l’unité et de la toute- 
puissance d’un seul Dieu, celle de l’excellence et de la prédestina- 
tion d’une seule race. De là le puissant isolement de ce peuple dans 
sa sévère conception monothéiste; de là une organisation surtout 


5 


PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 


défensive, peu de tendance aux entreprises de conquêtes ou au pro- 
sélytisme religieux. De là aussi une hygiène spéciale et rigoureuse, 
[tins apte à développer la résistance et le maintien obstiné de la 
race et du dogme, que son expansion et sa diffusion. Il en était 
tout autrement de l’idée Spartiate et romaine, politique et patrio- 
tique avant tout, et qui devait nécessairement aboutir à une orga- 
nisation et à une hygiène essentiellement militaires. 

Une seconde période apparaît au moment où les sociétés, parve- 
nues à un développement plus complet, éprouvent de nouveaux sen- 
timents. Nous en trouvons le type dans cette admirable civilisation 
athénienne, si harmonieuse, si pure, si humaine. Au merveilleux 
épanouissement artistique et philosophique de cette époque corres- 
pond une hygiène spéciale, fine et exquise comme elle. Ce n’est 
plus le majestueux isolement de la vieille Égypte, ni l’ardente con- 
centration sémitique; de nouveaux besoins, des aspirations nou- 
velles, se révèlent : poètes, politiques, mathématiciens, artistes, 
philosophes, tous obéissent à une impulsion supérieure, la recher- 
che du beau, de l 'idéal, fruit magnifique de cette terre privilégiée 
de l’Attique. Si jamais notre espèce s’est résumée dans toute la 
splendeur de ses aptitudes et de ses qualités, c’est assurément chez 


ce peuple et à cette époque où la statuaire, dans ses chefs-d’œuvre, 
a définitivement fixe le type de la perfection humaine : la grâce 
dans la force intelligente. Ce résultat ne pouvait être obtenu que 
par un entraînement, par une hygiène appropriée, où tout était 


pondéré, équilibré; où les luttes du gymnase alternaient avec les 
discussions du portique et les harangues de la tribune; où l’homme 
exerçait son intelligence en même temps que ses muscles, en vue 
d un développement complet et harmonieux. Merveilleuse républi- 
que que cette cité d Athènes, où chaque citoyen s’efforçait de méri- 
ter l’éloge suprême que, deux mille ans plus tard, Voltaire faisait 

d un de ses contemporains : l’âme d’un sage dans le corps d’un 
athlète. 

Vint ensuite le christianisme, dont l’avénement devait consacrer 
le triomphe de I idée spiritualiste. Mais de ce grand événement, 
si décisif pour la civilisation, date, pour l’hygiène proprement 


G 


PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 


dite, une vraie période de décadence, qui s’accenlue cl se pro- 
longe pendant tout le moyen âge. C’est le règne de l’ascétisme et du 
mysticisme; partout on enseigne et l’on sanctifie le mépris du 
corps, le dédain de la vie actuelle, les joies mystérieuses de la vie 
future. La beauté physique, l’harmonie des formes, la plénitude et 
le libre jeu de la vie, qu’est-cc que cela au prix de l’irrémissible 
éternité? 11 y a mérite, il y a gloire à amoindrir la chair, à la ma- 
cérer par le jeûne et par les souffrances, à lui imposer silence et à 
l’anéantir. Curieuse phase de l’esprit humain, alors tout entier à 
ces grands et terrifiants problèmes de la mort, de l’éternité, mais, à 
coup sûr, époque désastreuse au point de vue spécial qui nous occupe. 

Aussi, quel cri de soulagement et de délivrance pour le corps 
aussi bien que pour l’esprit humain, quel réveil et quelle protesta- 
tion triomphante, quand apparaît la Renaissance! Dénomination 
heureuse et charmante, qui exprime bien toule la jeunesse et toutes 
les espérances de ce renouvellement de l’humanité au berceau de 
la vie moderne. Ç’a été le fond de cette grande révolution de la Re- 
naissance de réagir contre le stérile mysticisme du moyen âge, de 
restituer à la vie réelle et aux choses terrestres leur importance et 
leur dignité. A l’idéal monastique et à la glorification du célibat 


Luther substitue les grandeurs et les devoirs de la famille; dans les 
arts, dans la littérature, aussi bien qu’en religion, la même pensée 
se fait jour; c’est la même réhabilitation des aspirations et des be- 


soins réels de l’humanité, si longtemps comprimés et faussés par la 
sombre discipline théocratique des siècles précédents. La satire 
achève l’entreprise des penseurs et des réformateurs; l’œuvre de 
Luther et de Calvin se complète par celle d’Érasme, de Cervantes cl 
de Rabelais. Quand le grand conteur espagnol oppose la maigre, ri- 
dicule et triste figure du chevalier de la Manche au gros bon sens 


bien nourri de Sancho, c’est le coup de grâce qu il donne aux rêve- 
ries et à l’idéal suranné du moyen âge. El Rabelais, dans son plan 
de l’abbaye deThélème, dans son récit de l’éducation de Pantagruel, 
trace tout un programme de pédagogie et d’entraînement, ou les 
plus hautes questions d’hygiène sont abordées et résolues avec une 
singulière clairvoyance. 


7 


PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 

Au dix-huitième siècle correspond un progrès nouveau cl décisif. 
La philosophie, quittant les hauteurs abstraites et sereines où se 
tenaient Pascal, Newton, Leibniz, devient plus inquièLe et plus mi- 
litante; elle s’cnquiert de tout, s’intéresse et s’attaque à tout ce qui 
touche à l'homme. L’Encyclopédie, qui résume ce prodigieux mou- 
vement, consacre à la fois et la nécessité de la division du travail, 
imposée par l’extension des connaissances humaines, et l’utilité à 
les réunir en faisceau en vue de l’amélioration et de la rénovation 
sociales. L’hygiène devait avoir sa part dans cette grande œuvre de 
revendication, et les plus grands parmi les philosophes puisent lar- 
gement à cette source : Voltaire mettait autant de passion à répan- 
dre parmi nous l’inoculation qu’à proclamer la liberté de con- 
science; il demandait aussi bien l’assainissement de Paris que la 
réforme judiciaire. Et son émule de gloire et d’influence, J. J. Rous- 
seau, c’est au nom de l’hygiène surtout qu’il élève ses protestations 
éloquentes; le chimérique retour à l’état de nature, qui faille fond 
de son prestigieux système, c’est avec des arguments empruntés à 
l’hygiène et à la physiologie qu’il se plaît surtout à l’étayer. 

Nous voici, par cette rapide esquisse, amené à l’époque contem- 
poraine. Il nous faudrait maintenant, comme trait final, indiquer 
le rôle et la mission que revendique l’hygiène dans nos sociétés 
actuelles. 

Nous ignorons le jugement que l’histoire prononcera sur notre 
siècle, mais dès à présent il est permis d’en proclamer la grandeur 
et de signaler l’étendue des progrès accomplis. Il est devenu banal 
de parler des merveilleuses applications de l’électricité et de la va- 
pLur, mais il est constant qu’elles ont multiplié la puissance de 
l’homme dans des proportions inouïes. Mieux armés dans la lutte 
contre la nature, plus forts, plus intelligents, plus instruits, nous 
sommes aussi plus nombreux, plus heureux, et nous vivons plus 
longtemps que nos devanciers. Le travail des machines, se substi- 
tuant au travail musculaire, affranchit chaque jour une plus grande 
portion des humains du dur labeur manuel et lui crée des loisirs 
dont l’intelligence ainsi que l’hygiène font leur profil. 

Déjà notre monde occidental est presque assuré contre la famine, 


8 


PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 

naguère encore notre grande ennemie; et le temps, sans doute, 
n’est pas éloigné où ce fléau cessera aussi de peser sur l’Orient. 

Au milieu de cet avancement général, les sciences médicales ne 
sont pas restées en retard, et tout naturellement leurs perfectionne- 
ments ont dû retentir sur l’hygiène proprement dite. Mieux rensei- 
gnés sur la nature et les causes des maladies, nous savons aussi 
mieux les prévenir. La connaissance plus précise des conditions qui 
président aux affections virulentes et miasmatiques permet aussi de 
formuler avec plus de vigueur leur prophylaxie. C’est ainsi qu’en 
gagnant plus de compétence la voix de l’hygiéniste a su du même 
coup acquérir plus d’autorité ; il est permis d’espérer que bientôt 
elle sera prépondérante dans la société, et qu’au lieu de formuler 
des vœux elle pourra dicter des lois. 

Enfin, c’est à notre époque que, pour la première fois et grâce à 
l’initiative de notre pays, les gouvernements européens se sont 
coalisés contre les grandes épidémies. Des conférences se sont réu- 
nies à Paris, à Constantinople et à Vienne, et, si les résultats obte- 
nus ne sont pas encore décisifs, les bases d’une hygiène nouvelle, 
l’hygiène internationale, n’en demeurent pas moins définitivement 
établies. 


A. Proust. 


Mai 1877. 


T R A I T É 

l 

D 1 1 Y G I E Y E 


PREMIÈRE PARTIE 

ANTHROPOLOGIE. — DE L’HOMME CONSIDÉRÉ EN GÉNÉRAL 


I 

Anthropologie générale. 


Bibliographie, — Voltaire. Art. Homme in Dict. phil. — Bldmenbacii. De generis humani 
varietate naliva. Gceltingue 1 7 7 0 . — Desmoulins. Histoire naturelle des races humaines 
du N. E. de l’Europe, du N. cl de l'Orient de l’Asie et de l’Afrique centrale. Paris, 1820. 
— Edwards Vii.l. Mémoires sur les races humaines . 1842. — Bory de Saint-Vincent. L Homme, 
essai zoologique sur le genre humain. Paris, 1836. — Priciiard. A' atural history of Man- 
kind. London, 1842. — D’Omalius d’IIalloy. Des races humaines, ou éléments d'ethnogra- 
phie. Paris, 1845. — Hollard. De l'homme et des races humaines . Paris, 1853. Agassiz. 
Sketch of the Saturai Provinces ofthe Animal World (types ot' Mankind). — Boudin. Essai 
de pathologie ethnique. — Broca. Recherches sur Vhybridilé animale en général et sur 
l'hybridité humaine en particulier. 1858-1800 (Journal de physiologie). — De Quatrefages. 
Rapport sur les progrès de l'anthropologie en France, et art. Races du Dict. encyclopé- 
dique des sciences médicales. — Dally. I.’ordre des primates et le transformisme. 1868. 
Art. Métis du Dict. encyclopédique. — Boudin. L'homme physique et moral. 1851. — 
Topinard. L' Anthropologie. 1876. — Bulletins et mémoires de la Société d' anthropologie de 
Paris, 1860-1879. 

L’hygiène, dans la large et compréhensive acception du mot, comporte 
l’étude de toutes les conditions qui assurent la prospérité de l’individu et 
de l’espèce, qui les améliorent moralement et physiquement, en un mot 
qui favorisent et activent leur évolution. Ainsi comprise, cette étude ne 
saurait être renfermée, comme plusieurs auteurs le pensent, dans les 
bornes élroites de la prophylaxie des maladies. Conserver la santé de l’in- 
dividu, prévenir la maladie, et retarder l’instant de la mort, n’est qu’une 
partie de la tâche que doit se proposer l’hygiéniste. Son but doit être plus 
élevé et son programme doit se confondre avec celui qui résume toutes 


10 


AISTH IlOPOLOGIE. 


les aspirations de l'humanité, tonies ses tendances vers un perfectionne- 
ment continu et indéfini, et qui se formule par un seul mot : le progrès. 

Telle est, à notre sens, la véritable portée de l’hygiène; tout ce qui 
intéresse l’histoire de l’humanité est de son ressort ; elle doit puiser ses 
enseignements, non seulement dans la connaissance des conditions physi- 
ques et physiologiques de l’existence : l’attention de l’hygiéniste ne doit 
pas se borner à l’homme contemporain et au compatriote; l’évolution de 
l’homme dans la succession des temps et dans la variété des milieux et des 
climats est un objet d’étude tout aussi instructif, et ce n’est que par l’étude 
des étapes successives parcourues par l’humanité qu’il est possible de dé- 
gager quelques-unes des lois qui ont présidé à son évolution et qui con- 
tribueront à l’assurer dans l’avenir. 

D’où est venue l’humanité? comment se sont formées les diverses races 
qui la composent? comment se sont groupés les peuples actuels, et quelles 
sont les conditions qui expliquent la suprématie et la marche envahissante 
des uns, l’infériorité et le refoulement graduel des autres? Telles sont les 
graves questions qui se dressent au seuil de toute étude ayant l'homme 
pour objet. Problèmes redoutables entre tous, non seulement par les 
obscurités inhérentes au sujet, mais surtout par les discussions de prin- 
cipe et les conflits ardents qu’ils soulèvent. 

Cependant, de toutes parts, on s’est mis à la tâche avec une merveil- 
leuse ardeur, et le problème des origines de l’homme a été abordé, de 
tous les côtés à la fois, par toutes les branches de nos connaissances. 
L’histoire écrite, la géologie, l’archéologie, la paléontologie, l’étlmologie, 
la linguistique, tout a été mis à contribution, et la science de l’homme 
ainsi comprise, quoique née d’hier, n’en constitue pas moins l’un des 
plus beaux titres de gloire de l’époque contemporaine. Bien des solutions 
manquent, une foule d’inconnues subsistent, mais les jalons sont posés, 
la voie est tracée, et telle est l’importance des données déjà établies, qu’il 
n’est plus permis, même dans un ouvrage de la nature de celui-ci, de passer 
sous silence les notions fondamentales désormais acquises à la science. 

Dans toutes les cosmogonies, le problème des origines de l’homme est 
posé nettement et nettement résolu par la création d’un couple humain 
primitif et unique d’où dérivent tous les hommes ; elles ne diffèrent en 
cela que pour la date plus ou moins reculée assignée à cette création. Cette 
doctrine qui fait descendre tous les hommes, sans distinction de race, 
d’un seul et meme couple, a été soutenue par toute une école de natura- 
listes, notamment par Cuvier et par Flourens. Pour ces savants, 1 homme 
constituerait non pas un genre, mais une espèce unique, dont les races ne 
seraient que des variétés, espèce immuable dans ses caractères fonda- 
mentaux, et prouvant son unité spécifique par la fécondité illimitée du 


Il 


anthropologie générale. 

métissage entre les differentes races. L action prolongée des milieux diflc- 
rentset l’adaptation de l’homme à ces milieux suffirait pour rendre compte 
des déviations qu’offrent les diverses branches de la famille humaine, et 
pour expliquer la formation et la conservation des races (de Quatrcfages). 

C’est là la doctrine monogéniste qui a si longtemps régné sans conteste, 
grâce au grand nom de son plus ardent défenseur, Cuvier. Elle se ratta- 
chait au dogme fondamental qu’il cherchait à faire prévaloir en biologie, 
celui de la permanence et de la fixité immuables des espèces. 

Sans oser attaquer ce dogme, un certain nombre d’observateurs, se ba- 
sant sur les différences profondes et radicales qui existent entre les 
diverses races, admirent la pluralité spécifique de l'homme et la multi- 
plicité originelle des divers groupes humains; ce sont là les polygé- 
nistes. En effet, le critérium décisif, constamment invoqué par les 
monogénistes, la fécondité illimitée des produits de métissage, ne peut 
s’appliquer à tous les croisements entre les races humaines, ainsi que 
cela ressort des recherches de MM. Broca et Périer sur Vhybridité. Du 
reste, monogénistes, aussi bien que polygénistes, admettent comme un 
axiome la notion de l’immutabilité de l’espèce, telle que la concevaient 
Buffon et Cuvier. 

Mais toute une école a surgi, dont Lamark, Etienne Geoffroy-Saint- 
Ililaire et Danvin sont les plus illustres représentants, et dont les travaux 
ne tendent à rien moins qu’à renverser cettë notion de l’espèce, base im- 
muable de la biologie, comme la comprenait Cuvier. Lamark, le premier, 
a formulé le principe de la modification organique par la fonction, et a 
montré les conséquences incalculables qui en peuvent découler. Darwin 
alla plus loin, et chercha à établir que la conception de l’espèce, selon la 
formule de Cuvier, n’est qu’une vue de l’esprit ; que l’espèce, loin d’avoir 
pour attributs la pérennité et l’immuabilité, est au contraire éminemment 
transitoire, qu’elle se fait et se défait par la reproduction sélective de la 
variété. Loin de proclamer la perpétuité et l’invariabilité de l’espèce, la 
science moderne en accepte au contraire la mutabilité morphologique 
indéfinie par des différenciations et des modifications d’abord insensibles, 
mais Bientôt énormes, et dont les procédés ont été mis en lumière avec 
une grande netteté par Darwin. 

I armi ces procédés, le premier et le plus important est la concurrence 
pour la vie , lutte que se livrent tous les êtres placés dans les mômes 
milieux, pour assurer leur existence, tant individuelle que spécifique. De 
là découle une première sélection, la sélection naturelle, qui assure la 
prédominance et le triomphe des individus et des races les mieux doués 
et les mieux adaptés aux temps et aux milieux, les êtres inférieurs en 
étant réduits à céder la place ou à disparaître. 


12 ANTHROPOLOGIE. 

Outre cette première sélection, il en est une autre, la sélection sexuelle, 
comme l’appelle Darwin ; ici il s’agit du succès que les individus les mieux 
doués remportent sur les autres de même sexe, relativement à la propaga- 
tion de 1 espèce ; c est là un nouveau triage, qui rend le fait de la reproduction 
de 1 individu un droit souvent acquis au prix de qualités qui se transmettent 
à la progéniture par le fait même de cette sélection. Par la répétition du 
triage, ces qualités s’accusent et s’exagèrent de plus en plus, au point de 
constituer des variétés qui s’écartent progressivement du type primitif, 
pour constituer définitivement un type nouveau. 

L étude de ce qui se passe encore actuellement sous nos yeux, chez les 
animaux, a permis de dégager ces lois qui, tout porte à le croire, s’appli- 
quaient, dans le principe, à l’homme lui même. C’est là, en sub- 
stance, la lameuse théorie du transformisme qui, poussée à l’extrême, 
ne tendrait à rien moins qu’à faire dériver toutes les espèces actuellement 
vivantes, ainsi que toutes celles qui ont été détruites et que la géologie 
nous révèle, d’un organisme élémentaire primitif. 

Ces spéculations, si hardies et si ingénieuses qu’elles soient, n’ont rien 
à voir avec notre sujet, non plus que l’opinion qui veut faire descendre 
l’espèce humaine de quelque être inférieur. . 

Mais, sans accepter toutes ces déductions hâtives et prématurées, il faut 
bien reconnaître que la théorie du transformisme, et les lois de la sélection 
qu’elle proclame, sont une 'véritable conquête de la biologie, et que ces 
mômes lois, dépouillées de ce qu’elles ont d’excessif, s’appliquent encore 
à l’histoire actuelle de l’humanité dont elles expliquent l’évolution gra- 
duelle, et dont elles consacrent, en quelque sorte, la tendance instinctive 
et irrésistible vers le progrès. Loin donc de constituer une doctrine hu- 
miliante, cette théorie affirme au contraire la supériorité et l’excellence 
de l’homme, en montrant par mille preuves qu’il n’est devenu ce qu’il est 
que par une lutte incessante, et que ce n’est qu’au prix de semblables 
combats qu’il maintiendra et accroîtra l’héritage transmis par ses ancê- 
tres. C’est là une vérité, que l’étude de l’histoire de l’homme que nous 
allons maintenant esquisser mettra dans tout son jour. 

L’espèce humaine a une existence beaucoup plus reculée que celle qu’on 
était convenu de lui assigner. Cuvier, grand partisan de l’origine récente 
de l’homme, ne la faisait pas remonter au delà de la période géologique 
actuelle ; mais la science contemporaine a pu exhumer des produits de 
l’industrie primitive et des ossements qui reculent singulièrement cette 
chronologie originelle de l’homme. Notre espèce a déjà existé lors de la 
période quaternaire et elle a été contemporaine des grandes espèces los- 
siles aujourd’hui éteintes qui. à cette époque, couvraient la surlace du 
globe. Celte humanité antérieure à l’humanité actuelle avait son industrie, 


ANTHROPOLOGIE GÉNÉRALE. 


13 


primitive sans doute et grossière, mais qui, dans tous les pays et sur tous 
les continents, présente des caractères pour ainsi dire identiques, et a passé 
par les mêmes phases de perfectionnements graduels. 

Ces vestiges sont aujourd’hui étudiés et classés avec le plus grand soin. 
Les premiers produits et les plus rudimentaires de cette industrie consis- 
tent en pierres taillées grossièrement en forme de hache, ou de couteau ; 
à celle période en succède une autre, où le travail se perfectionne, où la 
hache grossière des premiers âges s’aiguise et se polit. C’est l’agc de la 
pierre polie. En même temps, d’autres besoins et d’autres aptitudes se 
révèlent ; des tentatives de dessin, d’ornementation, se font jour ; les parois 
des cavernes et les pierres portent des figures grossièrement ébauchées, 
mais qui accusent déjà des instincts et des aspirations artistiques. En 
même temps, le besoin de la collectivité et du groupement s’accentue de 
plus en plus. L’usage du feu devient général. Les habitations lacustres 1 , 
dont on a récemment retrouvé les débris en Suisse, en France, en Lom- 
bardie et en Irlande, décèlent une véritable industrie; les poteries existent 
à cette époque; au fond de ces lacs on a trouvé des grains, des meules, 
preuves évidentes d’habitudes agricoles, du besoin de faire des provisions, 
de notions de prévoyance et d’économie. Nous sommes sur le seuil de la 
période historique. 

La découverte du cuivre, bientôt suivie de celle du bronze, marque une 
grande révolution dans l’industrie primitive, qui put ainsi agir avec bien 
plus d’énergie sur la nature extérieure. A partir de ce moment, l’homme 
est puissamment armé, et la prépondérance, à la surface du globe, lui est 
définitivement, assurée. Les grandes agglomérations humaines se forment, 
de véritables sociétés se fondent, la répartition et la division du travail 
s’organisent, les découvertes se multiplient, des villes naissent, l’écri- 
ture fixe les notions acquises et les transmet aux générations futures, la 
civilisation, en un mot, s’installe victorieuse et possède de nombreux 
toyers de rayonnement. 

Un dernier progrès devait s’accomplir : le fer vient remplacer le bronze. 
« Quand le fer fut entré dans les usages de la vie, la force humaine fut 
immensément multipliée ; les Grecs devant Troie approchaient de l’âge de 
1er, de même que les Gaulois y arrivaient quand César les conquît; il 
n’est pas besoin de dire combien fut grande la révolution que le fer, 
comme instrument et comme arme, produisit dans les affaires du monde >! 

(Littré) . Ce lut là la plus grande et la plus décisive des étapes accomplies 
par 1 humanité. * 

Ce qui se dégage de cette vue d’ensemble, c’est la notion d’une marche 


U 


ANTIIROPOLOGIF. 


progressive des hommes dans une voie déterminée, et l’immense durée 
d’une période de tâtonnements et d’essais devant aboutir à l’établissement 
final de sociétés civilisées. La modeste hache en silex est le premier témoin 
archéologique de ces luttes obscures, de ces premiers débuts, sur la terre, 
de l’activité et de l’industrie humaines. Les différentes étapes que nous 
avons esquissées n’ont pas été accomplies simultanément et ne sont pas 
synchrones partout; les races privilégiées et les peuplades d’élite ont de- 
vancé les autres, puis, dans leurs expansions ultérieures, les ont subjuguées 
ou détruites. L’Égypte, la plus anciennement civilisée des nations, était 
déjà couverte de somptueux édifices et le siège d’une culture très avancée, 
alors que l’Europe en était encore à la période du silex ou du bronze. De 
nos jours encore, les Polynésiens et les Esquimaux vivent à peu près de la 
vie que menaient les Européens pendant l’âge de la pierre. 

Pour la connaissance de la répartition actuelle des races, de leur filia- 
tion et de leurs migrations successives, un nouvel élément d’études a été 
introduit, élément très instructif, grâce surtout aux beaux travaux des 
frères Grimm, de Max Müller, de Burnouf, etc., nous voulons parler de 
la linguistique comparée, de ce que l’on a appelé, avec un certain bon- 
heur, la paléontologie linguistique. Les mots, en effet, ou les racines 
élémentaires des mots, sont comparables aux matériaux fossiles qui servent 
à déterminer les âges des générations, et c’est par la confrontation des 
documents fournis par l’archéologie, par la tradition, par la linguistique 
et par l’anatomie, que l’on a pu tenter, non seulement la classification 
méthodique des différentes races humaines, mais encore, pour l’une d’entre 
elles du moins, la race blanche, l’histoire de ses origines et de ses princi- 
pales migrations. 

Actuellement l’espèce humaine se répartit en trois grands groupes ou 
troncs principaux : le tronc blanc ou caucasique, le tronc jaune ou mon- 
golique et le tronc nègre ou éthiopique. Comme le fait remarquer 
M. de Quatrefages, ces dénominations sont défectueuses: « il y a des 
blancs parfaitement noirs, et le type blanc n’est jamais sorti du Caucase.» 
Mais ces désignations sont reçues dans la science et il y aurait inconvé- 
nient à les remplacer. Nous n’insisterons pas ici sur les caractères dis- 
tinctifs de ces grandes divisions humaines, caractères empruntés à l’appa- 
rence extérieure, à la configuration du squelette, du crâne surtout, à la 
coloration de la peau, au langage, aux aptitudes intellectuelles, à la 
perfectibilité, etc. Ces données sont connues de tout le monde, et il nous 
semble inutile de les rappeler ici ; nous nous contenterons de reproduire, 
sous forme d’un tableau dont les éléments ont été empruntés à 1 article 
race de M . de Quatrefages, la distribution ethnographique et géographique 
actuelle des différentés races humaines. 


ANTHROPOLOGIE GÉNÉRALE. 


15 


11ACES BLANCHES PURES OU REGARDEES COMME TELLES 


TRONC 


BRANCHES 


RAMEAUX 


Blanc 

ou 

caucasique. 


Allophyle. 


Sémitique. 


Sabmi. 


Tchoude. 


Caucasien. 

Euscarien. 

Sémite. 


Lybien. 


FAMILLES 


Estlionienne. 
Votiaque. 
Miao. 

Aïno. 

Tchouktchi. 
Goloutche. 

I Géorgienne. 

^ Circassienne. 


GROUPES 


Chaldéenne. 

Arabique. 

Amara. 

Amazyg. 

Égyptienne. 

Indoue. 


Boréal. 

Méridional. 


Aryane. 


Indo-ii-anien j Iranienne. 

lllelléno-latine. 

Slave. 

Germain. 

Celle. 


Himyarite. 

Arabe. 

Kabyle. 

Imoucbar. 

Mamogi. 

Brahmanique. 


Hellène. 

Latin. 


Scandinave. 
Germ. du nord 
G crm. du sud 
Insulaire. 
Continental. 


EXEMPLES 


Lapons. 

Estlioniens. 

Votiaks. 

Miao Tsé. 
Aïnos. 
Kubus. 
Tchouktchis. 
Koluches. 
Géorgiens. 
Tcherkesses. 
Basques. 
Hébreux. 
Yéméniens. 
Arabes. 
Abyssins. 
Kabyles. 
Touaregs. 
Égyptiens. 
Siapochs. 
Indous. 
Tadjiks. 
Grecs. 
Romains. 
Gorales. 
Suédois. 
Ilanovriens. 
Bavarois, 
Irlandais. 
Bas-Bretons. 


Il 

. HACES JAUNES PURES OU REGARDÉES COMME TELLES 


TRONC 

BRANCHES 

RAMEAUX 

FAMILLES 

GROUPES 



• 

Chinoise. 




Sinique. 

Indo-chinoise. 

. Annamite, 
j Thaï. . 

■ Barman. 

1 Botiya. 

1 Néwar. 
Turcoman. 
Osmanli. 
Nogai. 
Yakoute. 

» 

Jaune 

ou 

mongolique. 

Mongole 

ou 

méridionale. 

Touranien. ' 
1 

Tibétaine. 

Turque. 

Mongole. 

Torigouse. 


Oiigrienne 
ou boréale. ( 

1 

1 

Ongricn. | 

l_ 

Samoyède. 

Vogoulc. 

Yarak. 

Koïbal. 


EXEMPLES 


Chinois. 
Coehinohinois 
Siamois. 
Birmans. 
Tibétains. 
Népaliens. 
Usbeçks. 
Osmanhs. 
Nogais. 
Yakoutes. 
Kalmouks. 
Mandchous. 
Yaraks. 

Soyots. 

Osliacs. 


16 


ANTHROPOLOGIE. 


III 

I! ACES NÈGRES PURES OU REGARDÉES COMME TELLES 


TRONC 

BRANCHES 

RAMEAUX 

FAMILLES 

GROUPES 

EXEMPLES 



Malais. 



N. Malais. 


Négrito. 

Mincopie. 



Mincopies. 


Mélané- ] 




Néo - Calédo- 


sienne. 




niens. 



Tarnétan. 


Tarnétan. 

Tarnétans. 



' 

Nyambane. 

Nyambanes. 



Cafre. 

Mozambique. 

Mozambique. 

Banyaï. 

Amakondés. 

Banyaïs. 




Matébélé. 

Zoulous. 




1 

Cafrienne. 

Béchuana. 

Bassoutos. 




Congo. 

Congos. 

Nègre 

| Africaine. 


Guinéens 

Balantes. 

Balantes. 



inferieurs. 

Suzé. 

Suzés. 

éthiopique. 

\ 

1 



Éboë. 

Mandingue. 

Ibos. 

Mandingues. 




Guinéens 

Sulinra. 

Sulimas. 



Guinéen . 

1 proprement 
dits. 

Tymaney. 

Quoja. 

Tymaneys. 

Quojas. 





Foy. 

Widahs. 




| 

Guinéens supé- 

Pongwé. 

Pongwés. 




Féloupe. 

Féloupes. 




rieurs. 

Soudanienne. 

Nilotique. 

Aschanli. 

Aschantis. 

Bornouéens. 

Nubas. 


' Saab. 


( Houzouana. 

Boschimen. 




Quaqua. 

Hottentots. 


Une remarque générale et qui s’applique à tous ces tableaux, c’est que 
ces classifications sont loin d’être définitives, et que, comme dans toute 
classification, les formes de transition sont plus ou moins sacrifiées. Un 
peu partout, mais en Asie surtout, il existe des races mixtes, où les trois 
éléments blanc, jaune et noir, sont souvent mélangés d’une façon inextri- 
cable. Telle est la race japonaise et surtout la race malaisienne, où les 
trois éléments essentiels ont été mêlés, fondus en toute proportion, 
croisés et recroisés entre eux, et avec des races dites métisses, si bien que 
l’anthropologiste éprouve les plus grandes difficultés lorsqu’il tente d’ap- 
précier les rapports de ces populations entre elles et avec les types fonda- 
mentaux (de (Juatrefages) . 

Cet embarras est encore plus grand quand on aborde les races améri- 
caines, qui n’ont pas trouvé place dans les tableaux précédents; tout ce 
que l’on peut affirmer, c’est que ces races se rattachent plus ou moins 
intimement au type jaune, quoique quelques-unes d’entre elles présentent 
les attributs de la race blanche à laquelle elles se rattachent probablement 


ANTHROPOLOGIE GÉNÉRALE. 


17 


(groupe boréal, Peaux-Rouges?), et que même le type nègre pur a été 
trouvé dans l’isthme de Darien, au moment de la conquête. 

L’étiule des races européennes nous intéresse particulièrement et c’est 
elle qui est la plus instructive, car elle dispose des documents les plus 
riches, tant paléontologiques qu’historiques, craniologiques et linguis- 
tiques; on nous permettra à ce sujet l’exposé succinct des plus récentes 
découvertes. Nous savons peu de chose touchant la configuration et la race 
probable des restes paléontologiques de notre Europe. Toutefois, d’après les 
quelques vestiges que nous possédons (crânes d’Engis, de Néanderthal, 
d’Eguisheim), l’homme contemporain du silex taillé et du mastodonte 
avait un crâne presque simien et se rapprochait, pour la configuration 
générale, des Polynésiens actuels les plus dégradés 1 . Les populations 
lacustres et celles qui se servaient du silex poli présentent déjà des crânes 
mieux conformés, rappelant par leurs proportions celui des Kalmouks ac- 
tuels; cette race se rapprochait probablement de la famille touranienne. 

Pendant que l’Europe avec sa population primitive était encore en 
plein âge de pierre et ne s’élevait pas au delà du degré de culture que 
décèlent les habitations lacustres, le bassin méridional de la Méditerranée 
devenait le siège de la première véritable civilisation. Dans la vallée du 
Nil, une race blanche, les Couschites (Coptes actuels) fondèrent une 
société puissante, des villes opulentes; ils avaient une tradition, une 
écriture, des monuments, des institutions et des dynasties, alors que 
1 Europe luttait encore contre les grands mammifères et ignorait l’usage 
des métaux. Une autre branche de la race blanche, la race sémitique, entra 
plus tard dans la civilisation, mais lui fit franchir une étape plus décisive. 
Ninive, Babylone, égalèrent, mais ne purent dépasser les merveilles archi- 
tecturales entassées dans la vallée du Nil; cependant les Phéniciens, en 
inventant l’écriture phonétique, enrichirent l’humanité d’un de ses plus 
puissants instruments de travail, et le rameau hébraïque de la famille 
sémitique, par ses aptitudes spéculatives, arriva à la notion de l’unité de 

la divinité et à un dogme religieux d’où le christianisme devait dériver 
directement. 

Cependant c’était la plus jeune des races blanches asiatiques, la race 
aryenne, qu’attendaient les destinées les plus hautes. Elle était encore 
rerifermee dans la vallée supérieure de l’Oxus, alors qu’au bord du Nil et 
de Euphrate s’élevaient déjà des sociétés puissantes. Mais déjà la race 
aryenne possédait les principaux attributs qui devaient lui assurer la mnré- 
matie et le premier rang dans la famille humaine. « C'est aux Aryens que 
Europe de nos jours se rattache directement. Elle leur doit ses mœurs. 


1 Voy. Ilovclacqiic, Abel, notre ancêtre, 
scur de I homme. 1878. 

PROl’ST, HYGIÈNE j 2® ÉDIT, 


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2 


18 


ANTHROPOLOGIE. 


ses tendances, ses idiomes; elle tient d’eux la hardiesse et la flexibilité, 
la vigueur et la grâce, la fécondité d’invention et l’idéalisme tempéré par 
un juste sentiment du réel, qui caractérisent son génie » (Littré). 

Par des émigrations successives et en suivant différents courants, la race 
aryenne s’est répandue dans l’Europe. Les Hellènes, les Latins, les Celtes (?), 
les Germains, les Slaves, forment les rameaux de cette souche privilégiée, 
qui, partie des plateaux de l’imaüs, devait conquérir le monde. 

C’est par l’étude des langues, mieux que par tous les autres caractères 
ethnographiques, que l’on a pu, de nos jours, suivre pour ainsi dire pas 
à pas et avec une rigueur presque mathématique cette filiation si curieuse. 
« Les langues aryennes, répandues aujourd’hui dans le monde entier, se 
rattachent toutes à l’ancien sanscrit et au zend, et par eux à la langue 
d’un petit peuple qui habitait, il y a six mille ans, les montagnes de l’Asie 
intérieure » (Littré). Du reste, celte langue, ainsi que les idiomes qui 
en découlent, langues à flexion , comme disent les linguistes, se prête 
particulièrement à traduire toutes les nuances et toutes les délicatesses 
de la pensée. Les langues sémitiques, plus raides, plus immuables, moins 
flexibles, étaient d’avance condamnées à une diffusion moindre. Quant 
aux langues agglutinalives des races touraniennes et jaunes, elles répon- 
dent évidemment à un développement moins avancé de l’esprit humain. 

C’est donc à la race blanche et au rameau aryen qu’appartient la supré- 
matie définitive; mieux douée que les autres, elle sort victorieuse de la 
lutte pour l’existence. Le Nouveau Monde lui appartient tout entier; 
l’Australie, le haut Orient, l’Afrique elle-même, sont serrés de près et 
envahis de toutes parts. L’issue est facile à prévoir et ne saurait être dou- 
teuse. Mais la lutte n’a fait que se déplacer; c’est entre les différents 
rameaux de la famille aryenne que le combat sévère pour l’existence ou 
pour la prépondérance (car, au point de vue historique, c’est tout un) 
s’accuse de plus en plus ; et l’avenir seul décidera lequel de ces rameaux, 
latin, germanique ou slave, est le plus vigoureusement trempé pour le 
combat et saura s’assurer la victoire. 

Ainsi envisagée dans sa lente et pénible évolution, l’histoire de 
l’homme est pleine d’enseignements; elle nous montre la loi nécessaire, 
inéluctable lu progrès, de la lutte et de la perfectibilité ; elle nous apprend 
que si certaines races, après avoir brillé d’un vif éclat, déclinent, s’eflacent 
et finissent par disparaître, c’est qu’elles n’ont pas su, par le travail et 
l’exercice incessant, maintenir la suprématie primitivement acquise. Pour 
l’hygiéniste en particulier, ce tableau est instructif; il y puise une convic- 
tion nouvelle de la nécessité d’exercer et de développer tontes les facultés 
humaines, de fortifier les corps et d’aiguiser les intelligences. La prospé- 
rité des individus et celle des sociétés sont à ce prix. 


[1 


Ethnogénie de la France. 

Bibliographie. — Pezron. De l'antiquité de la nation et de la race des Celtes, 1703. — 
Vivien de Saint-Martin. Origine des Kymris et des Gaëls, in Bulletin de la Société ethnolo- 
gique. 1840. — Grimm (Jacob) und Pictet. Ueber die Marcellinischen Formeln, Marcellus 
Burdigalensis, in Abhandlungen dcr Berliner Aka demie. 1855. — Broca. Recherches sur 
l’ethnologie de la France. 1859. — Nouvelles recherches sur l’ anthropologie de la France, 
en général et cle la basse Bretagne en particulier. 1868. ( Mém . de la Société d’ anthropo- 
logie .) — Qu’est-ce que les Celtes ? (Bu/l. de la Soc. d'anthrop .) 1864. — Périer. Frag- 
ments ethnologiques sur les Gaëls et les Cyrnris. Paris, 1857. — Lagneau. — Des Gaëls et 
des Celtes (Mém. de la Société d’anlhropçl.). 1860. cl art. Celtes in Dict. encyclop. des 
sciences médicales. — G. Lagneao. Notice questionnaire sur l’anthropologie de la France, 
in Bulletin de la Société d'anthropologie, 1861, t. II, p. 527-417. — P. Broca. Sur la 
prétendue dégénérescence de la population française. 1867. 


Il nous faut maintenant quitter le terrain des considérations générales, 
pour serrer la question de plus près et pour étudier sur un espace plus 
étroit les questions ethnographiques, dont nous n’avons envisagé jusqu’à 
présent que les côtés les plus élevés. Et s’il faut, sous ce rapport, donner 
la préférence à un pays sur les autres, notre choix ne saurait être dou- 
teux : c’est en France que nous écrivons, c’est sur la terre de France que 
nous voulons puiser les éléments de cette étude plus détaillée et qui jus- 
qu’à présent n’avait jamais été abordée, à ce point de vue, par aucun des 
auteurs cpii ont écrit sur l’hygiène. 

Nous voulons examiner, sous le rapport de X hygiène privée et publique, 
la composition ethnogénique de la population française, indiquer les 
caractères physiques, les aptitudes diverses, les conditions vitales de cha- 
cune de ses races considérées séparément, réunir dans un tableau d’en- 
semble le résultat de toutes ces analyses et formuler enfin les conclusions 
pratiques qui en découlent, soit au point de vue de la légis^ tion, soit au 
point de vue de l’administration, soit au point de vue médita.. 

Depuis quelques années seulement cette science a été traitée avec 
précision en France, où elle a été, en quelque sorte, créée par la Société 
d’anthropologie 1 , et déjà l’hygiène lui est redevable de considérations 
importantes. 


' La Société d’anthropologie a été l'ondée en 1859; tout lo monde sait la part décisive prise 
par II. Broca à sa création et à son développement. 


20 


ANTHROPOLOGIE. 


Ainsi, il a été remarqué que la population de la péninsule armoricaine 
ne comptait (pie peu de myopes et de phthisiques : ils sont en assez grand 
nombre dans l’ancienne Provence. Tandis que la scrofule est très fréquente 
dans les six départements du Rhône, de la Loire, de la Haute-Loire, du 
Cantal, de la Lozère et de l’Aveyron, elle se rencontre à peine chez les 
habitants du littoral méditerranéen. 11 est acquis que les Lorrains sont 
particulièrement sujets aux affections caleuleuses. On a constaté aussi des 
inégalités considérables de mortalité dans des provinces voisines entre 
elles, mais dont les habitants émanent de races différentes. M. Bertillon, 
se basant sur des calculs d’une période de dix ans, trouve que la vie 
moyenne atteint trente ans en Bretagne et cinquante en Normandie; la 
fécondité relative présente aussi de grandes variations selon l’origine 
ethnique des habitants des localités observées. Les peuples Scandinaves et 
germains, qui colonisèrent en grand nombre notre pays, paraissent s 'être 
fait remarquer par leur aptitude génératrice. 

Peu de pays sont arrivés au caractère d’unité et d’homogénéité que 
présente aujourd’hui la France. Et cependant la nation française est issue 
des germes les plus divers. Parmi ces éléments ethniques multiples qui, 
isolément d’abord, réunis plus tard, ont concouru à constituer notre pays, 
tous les auteurs (César, Pline, Pomponius Mêla, Ammien Marcellin) sont 
d’accord pour distinguer surtout, dans les habitants des Gaules, trois 
races distinctes, ayant une origine, une langue, des lois et des institutions 
différentes : la race celtique, qui s’étendait de la Garonne à la Seine et à 
la Marne, et de l’Océan aux Alpes ; les Aquitains ou Ibères , fixés entre 
les Pyrénées et la Garonne, et les Belges ou Gaëls, occupant la région com- 
prise entre la Seine, la Marne et l’Escaut. Pour retrouver aujourd’hui les 
caractères anthropologiques de ces races et le type ethnique auquel elles 
semblent appartenir, nous avons à consulter tour à tour les éléments que 
nous fournissent les débris d’ossements humains, les documents histo- 
riques, enfin l’observation directe des populations actuelles. 

Nous nous occuperons d’abord de la race celtique, qui paraît avoir été 
dans notre pays la race primordiale. Parmi les ossements humains qui ont 
été recueillis dans les contrées occupées par les Celtes, des crânes doli- 
chocéphales ont été trouvés à côté de brachycéphales. On a même constaté 
des mésaticéphales et des eurycéphales. 11 n’a donc pas été possible 
de fonder sur ces recherches une caractéristique craniologique de la race 
celtique. 

L’histoire est féconde en documenls utiles : elle ne renferme cependant 
pas les éléments d’une démonstration absolue, le nom de Celte étant 
synonyme de Gaulois pour la plupart des auteurs anciens, qui confondent 
ainsi les Celtes et les Gaëls. 


21 


EU1N0GEN1E DE LA FRANGE. 

Cependant nous voyons les Celtes occupant l’Europe centrale et occiden- 
tale. Éphore les place au delà des pays connus vers l’Occident; Hérodote 
nous apprend qu’ils habitent au delà des colonnes d’IIercule, c’est-à-dire 
par delà le détroit de Gibraltar, que traversaient les navires phéniciens se 
rendant dans le N. 0. de l’Europe ; les Celtes paraissent avoir longtemps 
maintenu leur autonomie nationale entre la Seine, la Garonne, 1 Océan 
Atlantique et les Alpes, pays que tous les auteurs anciens s’accordent à 
désigner sous le nom de Celtique. Pline emploie la même dénomination 
et César remarque que les habitants de celte région, nommés Galli pai les 
Romains, s’appelaient Celtes dans leur propre langue. 

Enfin, et par-dessus tout, l’observation directe de la population 
actuelle et de ses caractères, rapprochée des descriptions anciennes et des 
types ethniques auxquels elle semble se conformer, nous aide à recon- 
stituer, partiellement du moins, le type anthropologique de la race cel- 
tique. Desmoulins et Bory de Saint-Vincent ont fait connaître les caractères 
principaux du type celte 1 . 

M. Lagneau donne aux Celtes les caractères anthropologiques suivants, 
qu'il oppose à ceux des Gaëls et des Ibères : 

Crâne sous-brachycéphale, à région antérieure large et saillante, tandis que le crâne ibère 
présente une prédominance occipitale, et que le crâne germanique septentrional est doli- 
chocéphale, allongé d’arrière en avant ; cheveux lisses, plats, non bouclés, blonds ou châ- 
tain clair dans l’enfance, bruns ou d’un châtain plus ou moins foncé dans l’âge adulte, 
tandis que les cheveux de race ibère sont généralement plus ou moins raides, frisés et 
bouclés, de couleur foncée dès l’enfance, noirs à l’âge adulte, et que les cheveux de la 
race germanique, lisses, non bouclés, sont presque blancs dans l’enfance et blonds ou 
rouges dans l’âge adulte ; dépression naso-frontale considérable, yeux et iris gris clair, 
taudis que dans la race ibère les yeux grands, vifs, ont l’iris d’un brun foncé, et que dans 
la race germanique il est d’un bleu clair ; face large et menton arrondi, tandis qu’il est 
ordinairement petit et étroit dans la race ibère, et que la face allongée se termine infé- 
rieurement par un menton assez long dans la race germanique septentrionale ; teint frais 
et coloré, mais non pas basané, ni d’une blancheur éclatante comme dans la race germa- 
nique; cou assez court; épaules larges et horizontalement placées ; poitrine large et dé- 
veloppée; courbes rachidiennes : cervicale, dorsale et lombaire peu prononcées, tandis 
que, dans la race ibérienne, le cou est allongé, le thorax est bombé à sa partie antéro- 
supérieure, les épaules sont légèrement déclives, et les incurvations rachidiennes, très- 
prononcées, donnent de la souplesse, de l’élégance à la démarche, tandis que, dans la race 
germanique, le cou est long, les épaules larges, le thorax développé surtout- verticalement, 
aplati antérieurement, et les incurvations rachidiennes peu prononcées donnent à l’atti- 
tude une certaine raideur non dépourvue de noblesse ; membres bien musclés, formes 
du tronc et des membres un peu courtes et trapues, tandis que, dans la race ibère, avec 
un certain développement musculaire, les formes sont sveltes et les extrémités fines, 


Desmoulins définit les Celtes a une race d hommes à la barbe et aux cheveux épais, tou- 
jours bruns ou noirs, ainsi que les yeux; à la peau d’un blanc terne, sans presque d’incarnat 
aux joues, au nez joint au Iront par une légère dépression, au visage plus arrondi qu’ovale, aux 
membres et au corps si velus qu’un véritable pelage couvre souvent leur dos, robuste et peu 
sensible aux intempéries de l’air. » 


22 


ANTHROPOLOGIE. 

tandis que dans la race germanique l'ossature est grande et massive, les membres sont 
volumineux, le tronc est long et élancé, les extrémités sont fortes et grosses; taille petite, 
plus petite que la moyenne des populations de race ibérienne, mais surtout beaucoup plus 
petite que la taille très élevée des populations de race germanique. 

D’autres observations sont encore intéressantes au point de vue plus 
spécial de l’hygiène. 

MM. Sistacli, Boudin, Bertillon et Lagneau ont remarqué que les habi- 
tants des départements de la Bretagne différaient de ceux de la Normandie 
par leur petite taille, par une mortalité beaucoup plus considérable, par 
une moindre proportion d’exemptés pour myopie, hernie et mauvaise 
denture. Selon MM. Martin et Folley, les soldats originaires de la zone 
centrale de la France, c’est-à-dire de l’ancienne Celtique, seraient ceux 
qui, dans l’armée d’Afrique, fourniraient, relativement à l’effectif, le 
moins de malades, mais qui, une fois atteints par les maladies, présente- 
raient la plus forte mortalité proportionnelle. 

Mais, après avoir reproduit les traits principaux qui paraissent carac- 
tériser la race celtique, une nouvelle question se présente. 

D’où viennent les Celtes? Ont-ils une origine et une histoire antérieures 
à celles que nous avons esquissées? Ont-ils occupé exclusivement les régions 
que nous avons décrites? Y sont-ils autochthones ? Ou bien les Celtes ne 
seraient-ils que le rameau le plus anciennement séparé des Aryas, peuple 
qui, dans la plus haute antiquité, aurait occupé les vastes régions de 
l’ancienne Bactriane, entre la mer Caspienne à l’O. et la chaîne de l’Indo- 
Ivoush (Turkestan actuel) ? Les travaux de Renard et de Pictet tendent à 
appuyer cette opinion. 

Pictet a voulu exprimer graphiquement les rapports linguistiques exis- 
tant entre les membres de la grande famille indo-européenne et les Celtes, 
leur rameau le plus occidental, et il a tracé l’ellipse allongée suivante, 
dont l’un des foyers figure le point de départ de la race aryenne, d’où 
auraient émigré les populations celtique, latine, grecque, germanique, 
lilhuano-slave de l’Europe, indienne et iranienne de l’Asie. 


Germains. Lithuano-Slaves. 



L’importation du bronze et des haches de bronze en Occident par les 
Celtes est invoquée à titre d’argument par les partisans de l’origine 

asiatique. 


23 


etiinogénie de la frange. 

CeDendant mm. d’Omalius d'Balloy, Péri» et Lagneau qui mettent en 
doute "orimne aryenne des Celtes, considèrent que la labneaUon du 
Î ol en Orient, son importation en Occident, ne peuvent etabhr une 
dénronstration en faveur de l'origine orientale des Celtes ; que meme, en 
•huit avec les linguistes, le mot coyremor (cuivre, dans la langue 
celtique gaélique) de kramala en sanscrit 1 , on peut remarquer qu’un 
Je qui reçoit d'un peuple etranger un produit nouveau lui empiuii 
souvent^ en le modifiant plus ou moins, l’expression qui sert a le designei . 
Ils ont ajouté que puisque, d’après les linguistes, les Aryas primitifs con- 
naissaient le fer avant que les Celtes eussent quitté les régions “ 
de l’Indo-Koush, il est au moins étrange qu en Europe le 1 er, d une utilité 
bien supérieure à celle du bronze, soit resté inconnu durant la longue 
période archéologique du bronze dont les Celtes auraient etc les impoi- 
tateurs. MM. d’Omalius d’IIalloy, Péricr et Lagneau, ne retrouvent en 

•Orient aucun vestige de l’origine asiatique des Celtes. 

11 y a là un problème très complexe dont nous avons voulu rassemb er 

les éléments sans en formuler la solution. 

La plupart de nos populations du S. 0. qui occupent le pays au midi de 
la Garonne semblent devoir être rattachées aux Ibères , Aquitains , 
Ligures , aux cheveux noirs et aux yeux bruns. Ces peuples paraissent avoir 
parlé des langues voisines de l’euskuara, encore actuellement en usage 
parmi les Basques des Pyrénées. Les habitants de la basse Navarre, du pays 
de Soûle, dans le département des Basses-Pyrénées, sont regardés comme 
les descendants les moins mêlés de cette race ibérienne. Ils ont gardé 
longtemps, en France, leurs lueros. 


Les Basques, et surtout leurs femmes, qui souvent mieux que les hommes conservent 
leurs caractères ethniques, se font remarquer par leurs grands yeux, vifs et expressifs, 
par leur bouche et leur menton finement dessinés, par leur visage un peu étroit inférieu- 
rement, par leur système musculaire bien développé, bien que leur stature soit moyenne, 
par leurs mains et leurs pieds petits et bien modelés, le cinquième doigt étant presque 
aussi long que le quatrième, enfin par la belle conformation du cou et des épaules, par 
suite de la voussure antéro-supérieure du thorax et des courbures rachidiennes alterna- 
tives, fortement prononcées dans les régions cervicale et dorsale, comme dans les ré- 
gions lombaire et sacrée, courbures rachidiennes qui donnent une grande souplesse aux 
mouvements, une extrême agilité, une grande aptitude aux exercices d’adresse, une belle 
prestance, une certaine distinction à l’homme, beaucoup de grâce et une véritable élé- 
gance à la femme. 


Ces divers caractères donnés par M. Lagneau sont basés sur les recher - 


1 D’nprès I’ictet, les différences entre le celtique cl le sanscrit sont exclusivement limitées à 
la permutation des consonnes initiales et à la composition des pronoms personnels avec des 
prépositions, et le fond des racines celtiques est en grande partie identique à celui des radi- 
caux sanscrits. 


24 


ANTHROPOLOGIE. 

elles de MM. de Quatrefages, Luneman, Elisée Reclus cl Duchenne de 
Boulogne. 

Diodore de Sicile représente les Ligures comme des individus maigres, 
petits, mais robustes par suite d’un constant exercice. Tite-Live, Tacite, en 
parlent comme d’une race aguerrie, agile et habituée à la fatigue. Bans 
les Alpes-Maritimes, anciennement occupées par les Ligures, les habitants 
sont d’un tempérament nerveux ; ils sont secs et musculeux, leur physio- 
nomie est très mobile; les femmes sont en général réglées de très bonne 
heure, mais vieillissent prématurément. 

M. Lagneau détermine ainsi les caractères de la race ibérienne (Ligures, 
Aquitains, Basques) : 

Un crâne plus ou moins brachycéphale, à sutures simples, peu volumineux, arrondi, à 
diamètre vertical et hismaloïdien relativement considérable, à occiput large, sans protu- 
bérance occipitale, à apophyses mastoïdes peu développées, à arcades zygomatiques larges, 
à région frontale peu large, mais avec bosses frontales saillantes séparées par une légère 
dépression des arcades sourcilières; une face large et peu haute, les orbites larges, les os 
malaires assez saillants, un maxillaire inférieur peu élevé, des dents extrêmement petites, 
des os généralement peu volumineux, la fosse olécranienne de l’humérus fréquemment 
perforée, des cheveux noirs, bouclés, raides ; des yeux bruns, grands, vifs, expressifs ; 
un teint plus ou moins basané ; un nez presque droit, faisant suite au front, suivant une 
ligne plutôt convexe que concave, une bouche bien dessinée ; un menton court, mais 
peu large; un cou et des épaules bien développés; une poitrine convexe dans sa partie 
antéro-supérieure. 

Il résulte des recherches statistiques faites par MM. Boudin et Broca 
sur la proportion relative des exemptions du service militaire pour défaut 
de taille, et de celles de Boudin sur la proportion relative des recrues de 
haute taille (l m ,752, taille des cuirassiers), que dans la plupart de nos 
départements du Midi, situés soit le long du littoral méditerranéen ancien- 
nement occupé par les Ligures, soit au N. des Pyrénées, entre ces mon- 
tagnes et la Garonne, la population virile est d’une taille moyenne. 
M. Bertillon a signalé une mortalité proportionnelle considérable chez les 
enfants de un à cinq ans dans nos départements du Midi, surtout dans la 
partie occupée par les Ligures, et moindre dans la région habitée par les 
Aquitains. 

M. Lagneau a insisté sur la fréquence relative de la myopie dans la 
plupart des départements situés au S. de la Durance, du Tarn et de la 
Garonne, région peuplée de Ligures et d’Aquitains de race ibérienne. Il 
paraît établi, d’après MM. Martin et Folley, que les individus de race ibé- 
rique doivent être préférés pour la colonisation de l’Algérie, ces individus 
présentant dans ce pays une faible mortalité. MM. Rouis et Laveran ont 
fait remarquer que les abcès du foie étaient deux lois moins fréquents en 
Algérie chez les Français du Midi que chez ceux du Nord; la prospérité 


25 


ETJ1N0GÉNIE DE LA FRANCE. 

des colonies hispano-américaines vient encore établir l’aptitude à l'accli- 
matement de la race ibérienne dans les pays chauds. Cette observation 
paraît même être applicable aux climats l'roids, puisque en 1812 Larrey a 
constaté en Russie une plus grande mortalité chez les individus des 
contrées septentrionales que chez ceux des contrées méridionales. 

L’origine africaine de la famille ibéro-ligure paraît probable. Tou- 
tefois Primer Bey leur attribue une origine mongoloïde. Enfin, on 
considère aussi les Ibères comme de provenance atlantique, c’est-à- 
dire ayant eu pour point de départ ces îles Atlanlides qui, submergées 
depuis, paraissent avoir ôté situées à l’ouest des Colonnes d’IIercule 
et de l’Europe actuelle, s’il est vrai qu’elles aient existé. Les habitants 
de ces îles, Atlantes ou Atarantes, mentionnés par Hérodote, Diodore 
de Sicile, Pomponius Mêla, Platon, auraient environ 9000 avant Solon 
(c’est-à-dire 9600 avant Jésus-Christ) étendu leur domination en deçà 
du détroit, sur la Libye jusqu’à l’Égypte et sur l’Europe jusqu’à 
la Tyrrhènie, c’est-à-dire dans toute cette partie sud-ouest de l’Europe 
qui semble en effet avoir été surtout peuplée par la race ibéro-ligure. 
Selon W. de Humboldt, Pruner Bey et divers autres linguistes, de 
grandes analogies existeraient entre les langues parlées par certaines 
peuplades d’Amérique, au delà de l’Atlantique, et l’euskuara (langue 
basque), considérée comme la derrière langue vivante de la famille 
ibérienne. 

Les Gaëls , qui constituent la troisième race importante ayant servi 
à former la population française, présentent les caractères anthropolo- 
giques suivants : 

Crâne dolichocéphale, volumineux, à diamèlre antéro-postérieur considérable, .au dia- 
mètre transversal vertical peu considérable ; coronal large, droit, non globuleux, un peu 
fuyant supérieurement ; occipital saillant postérieurement, horizontal inférieurement; 
arcades zygomatiques peu écartées ; face haute, longue, orthognathe, orbite haute, peu 
large; os malaires peu saillants; maxillaire supérieur haut; nràchoire inférieure haute, 
large, massive ; os des membres longs et volumineux ; humérus à fosse olécranienne non 
perforée ; fémur gros, long, peu courbé dans le sens antéro-postérieur ; cheveux d’un 
blond-blanc dans l’enfance, jaunes ou roux à l’àge adulte, à section ovale régulière ; yeux 
bleus, au regard franc, quelquefois dur et farouche; teint remarquablement, blanc, frais 
et vermeil; nez long, saillant, courbé au niveau de l’extrémité des os carrés, la pointe 
descendant plus bas que les ailes assez relevées ; visage ovale, allongé; épaules larges ; 
poitrine large et haute, mais peu saillante antérieurement, peu profonde antéro-posté- 
rieurement; courbes rachidiennes peu prononcées ; corps élancé; membres longs, volu- 
mineux ; poignets gros; mains fortes; pieds grands; stature très élevée ; force considé- 
rable; courage impétueux ; démarche raide, iière, altière. 


La distinction ethnique des Gaëls, raX<rcai,et des Celtes, avait déjà été 
remarquée par Diodore de Sicile. « On doit, dit-il, faire cette dislinc- 


ANTHROPOLOGIE. 

lion : le nom de Celles appartient aux peuples qui habitent au-dessus 
de Marseille dans l’intérieur des terres, celui de Gaulois ou de Gaëls 
aux peuples qui sont établis au delà de la Celtique, soit dans les con- 
trées inclinées vers le midi ou vers l’Océan, soit sur les monts Hercyniens, 
enfin, qui occupent tout ce vaste espace jusqu’à la Scythie. » Cette 
distinction est encore faite au quatrième siècle après Jésus-Christ par 
Julien l’Apostat, qui, dans ses récits, séparait les Celles des Gaëls et la 
Celtique de la Gaule. 

Ces Gaëls, qui ont avec les Belges les rapports ethniques les plus inti- 
mes, ne semblent être que les Cimmériens les plus occidentaux et que 
les premiers émigrants vers l’Occident des populations cimmériennes. 
Ces Cimmériens (ou Cimbres) d’après Hérodote, Strabon, Pline, habitaient 
autrefois auprès duPont-Euxinfmcr Noire), près de laMéotide(merd’Azof). 

En résumé, la race germanique septentrionale comprenait les 
Germains, les Cimbres et les Belges; les blonds Gaulois, les Gaëls, les 
Wallons, ont successivement occupé les pays maritimes baignés par la 
Baltique, la mer du Nord et la Manche; ils ont envahi en diverses migra- 
tions notre pays, poussés par leur humeur belliqueuse. De ces peuples 
de race germanique descendent les populations blondes de haute stature 
assez nombreuses dans le nord-est de la France. 

D’après les documents statistiques recueillis par MM. Dévot, Sistach 
et Boudin, et les recherches ethnologiques de M. Broca, nos départe- 
ments du nord-est correspondant à l’ancienne Gaule Belgique présentent 
très peu d’exemptés pour défaut de taille, beaucoup moins que dans les 
départements du centre et de la Bretagne. 11 faut remarquer que la crois- 
sance, dans la race germanique, se prolonge bien au delà de la vingtième 
année; en Belgique, d’après M. Quételet, les habitants grandissent au 
delà de la vingt-septième année ; de l m , 675 à vingt-cinq ans, la taille 
moyenne de l’homme s’élèverait à trente ans à i m ,684. Dans le duché 
de Badeu en 1840, selon M. Champouillon, les conscrits de 1858 
exemptés pour défaut de taille, ayant de nouveau été mesurés, furent 
pour la plupart trouvés notablement plus grands. En Autriche, M. Lihar- 
zik a également constaté l’accroissement progressif de la taille jusqu’à 
vingt-cinq ans. 

En Alsace, la puberté est tardive ; il en est de même dans toute la race 
germanique. D’après les documents statistiques relatifs à i'àge moyen 
lors de la première menstruation, de 1941 jeunes filles blondes obser- 
vées par M. Louis Mayer de Berlin, de 157 filles de Goëttingue observées 
par Osiander, de 5840 filles de Copenhague observées par MM. Rawn et 
Leog, de 1249 Alsaciennes observées par MM. Stoltz et Lewy, cet âge 
moyen de la puberté féminine devrait èlre approximativement d’au moins 


27 


miNOGÉME DE LA FRANCE. 

se i z e ans Cette particularité explique pourquoi en Saxe la loi ne per- 
met pas le mariage des filles avant dix-huit ans et celui des hommes 

avant vingt et un. „ 

Il résulte des observations de MM. Martin et Folley que les Francs 
de nos départements septentrionaux présentent en Algérie une morta 1 e 
plus considérable que les Français des départements méridionaux, la 
plupart d’origine ibérienne. M. Bertillon a également insiste sur la grande 
mortalité et la minime natalité des immigrés allemands dans notre co- 
lonie d’Afrique : tandis que 1000 vivants d’origine espagnole présente- 
raient 46 naissances pour 50 décès, 1000 vivants d’origine allemande ne 
donneraient que 31 naissances pour 56 décès. MM. Rouis et Lavcran ont 
montré qu’en Algérie les Français du Nord étaient deux fois plus prédis- 
posés que ceux du Midi aux abcès du foie; et M. de Sémallé a établi 
que nos soldats des départements du N. E. étaient beaucoup plus sujets 
aux accidents cérébraux déterminés par l’insolation que ceux des autres 
départements. 

Si l’on tient compte de ces faits, dit M. Lagneau, si l’on se rappelle 
que, dans les Indes, les Anglais, en partie de race germanique, présen- 
tent une mortalité considérable, et ne parviennent pas à se reproduire au 
délà de deux générations, selon MM. Boudin, Wise, Bernard Davis, Bioca, 
on est amené à reconnaître avec M. Beddoe que, de nos jours, comme 
au temps de Tacite et de Tite-Live, les descendants des Germains et des 
Gaulois sont gravement éprouvés par les grandes chaleurs, et, par suite, 
sont peu aptes à s’acclimater dans les pays chauds. 

Les trois races que nous venons de passer en revue ont été les trois 
races fondamentales de la population française; mais on se ferait une 
idée incomplète de l’ethnogénie de la France, si l’on considérait qu elles 
seules ont constitué notre nation. Un grand nombre de peuples ont 
aidé à la former et doivent, à des titres divers, être examinés à ce point 
de vue. 


Du treizième au dixième siècle avant J.-C., les Phéniciens ont établi des comptoirs sur 
les côtes de la Méditerranée. Nîmes leur doit sa fondation. 

Du dixième au septième siècle avant J.-C., les marins hellènes de Rhodes -se sont sub- 
stitués aux Phéniciens et ont fondé Rhodononlia, à l’embouchure du fleuve qui leur doit 
son nom et le conserve encore. Les habitants de certaines villes où se fixèrent des Grecs 
phocéens semblent encore révéler leur origine hellénique par la régularité de leurs traits. 
Arles, Tarascon, Beaucaire, Saint-Reini, Orgon, offrent encore en ce moment un type 
particulier, remarquable par la pureté des lignes du visage et du corps, et par la noblesse 
sans égale du geste. A Arles, on retrouve à l’état de pureté non seulement le type grec, 
mais les types romain et sarrasin, et de nos jours les Arlésiennes que l’on distingue sous 
le nom de Hauturcnques, de Placenques et de Roquettières, paraissent encore offrir des 
caractères différentiels assez prononcés. Au lieu de la noble stature, de la régularité 
de traits, que présentent les premières, les femmes du faubourg de la Roquette, aux yeux 


28 


ANTHROPOLOGIE. 


pétillants, aux formes gracieuses, se font remarquer par leur air riant et espiègle. 

L influence anthropologique des Romains est plus difficile à apprécier, peut-être à cause 
de la diversité de leurs éléments ethniques (Pélasges, Sicules, Étrusques, Ligures, Grecs, 
Volsques, Ambrons). Cependant, dans une commune de l’ancienne Franche-Comté, il exislè 
aujourd’hui des descendants de colons romains, se mêlant peu avec les habitants des lo- 
calités voisines et se faisant remarquer par leurs noms propres, par exemple, celui de 
Leniules. 

Les Vandales , les Mains et les Suèves, ne firent guère que traverser la France pour se 
jeter sur l’Espagne. Cependant quelques colonies durent se fixer dans les Gaules; il est 
certain que les Alains occupèrent les campagnes désertes des environs de Valence qui 
avoisinent le Rhône. C’est de la nation suève que descend en grande partie le peuple 
alsacien. 


Aujourd’hui encore, sur nos côtes de l’Ouest et du Nord, les habitants de certaines lo- 
calités se distinguent par des mœurs, des professions ou des caractères ethniques diffé- 
rents de la population qui les entoure; tels sont : dans le département de la Charente, 
certains individus étiolés et très-roux, la plupart potiers de terre ou d’élain ; dans celui 
de la Loire-Inférieure, les grands et vigoureux paludiers des marais salants de Guérande, 
de llalz et de Saillé ; et dans le Finistère, les marins-jardiniers de Roskoff; les paysans à 
la haute stature, a la figure longue, au teint basané, aux cheveux d'un blond brûlé, aux 
yeux d un bleu foncé, qui habitent la presqu’île de Ponlusval et de Plouneour-Trez ; enfin, 
les insulaires de Batz et d’Ouessant qui, faisant partie d'un département où le nombre 
de conscrits exemptés pour défaut de taille est très-considérable, présentent néanmoins le 
minimum d’exemptions (Broca). Doit-on les considérer comme des colons cambriens, 
saxons ou autres? 

Dans l’antiquité, les Carthaginois ont établi sur diverses côtes, surtout dans Pile de 
Corse, des colonies de Libyens, de Gélules et de Numides, qui avaient plus d’un rapport 
ethnique avec quelques-unes de celles auxquelles on donna plus tard le nom de Sar- 
rasins. Les Sarrasins en effet, ou Maures d’Espagne, étaient un peuple composé non- 
seulement d’Arabes musulmans, mais aussi de Berbères idolâtres auxquels s’étaient 
joints quelques Juifs. Dans la vallée des Bauges (entre le lac d’Annecy et Chambéry), vallée 
alpestre longtemps occupée par les Sarrasins, on retrouve encore de leurs descendants 
devenus chrétiens (Aubusson, dans le département de la Creuse, a été peuplé en partie 
de Sarrasins). • 

Le peuple juif est très inégalement dispersé dans nos départements; tandis que dans 
les départements du Lot et de la Mayenne il n’y en a pas un seul, les Juifs sont nombreux 
dans ceux de la Seine, de la Gironde, des Bouches-du-Rhône, dans l’ancienne Lorraine 
et surtout dans l’ancienne Alsace. Le département du Bas-Rhin en comptait 20 955. Ils se 
font généralement remarquer par la couleur noire de leur chevelure, de leur barbe, de 
leurs longs cils, de leurs sourcils épais, saillants et bien arqués; par leurs yeux foncés, 
grands et vifs; par leur teint mat et par leur nez fortement aquilin et étroit à sa base, 
les os carrés étant excavés supérieurement et arqués inférieurement. Cependant on observe 
dans nos provinces de l’Est de nombreux israélites, blonds et. roux, qui offrent des ca- 
ractères anthropologiques tout différents. On les désigne généralement sous le nom de 
Juifs allemands. Ce type semble résulter du croisement des races germaine et slave 
avec les anciens Juifs; d’autres ne paraissent être que des restes de ces races germaine 
et slave ayant adopté le judaïsme vers le neuvième siècle. Il n’y a pas de blonds parmi les 
Juifs du Midi, dits aussi Juifs portugais. Toutefois il y avait déjà des blonds parmi les 
Juifs de l’ancienne Judée et la tradition représente Jésus-Christ sous les traits d’un 
homme blond. Les Juifs algériens fournissent une mortalité relative inférieure non-seu- 
lement à celle des Européens, mais encore à celle des Arabes et des Maures. En Alle- 
magne, on a remarqué également que la population juive s’accroît beaucoup, et que cet 
accroissement ne dépend pas de la supériorité du chiffre des naissances, mais du peu de 
mortalité. 

On rencontre en France, dans nos provinces du Midi, près de Nîmes et de Perpignan, 


29 


ETHNOGÉN’IE DE LA FRANCE. 

un certain nombre de Bohémiens, appelés aussi Gitanos , Zingares , qui paraissent revenir 
de l’Inde où ils auraient constitué une tribu de parias vivant sur les rives de l’Indus; 
ils sont assez nombreux dans l’arrondissement de Mauléon (Basses-Pyrénées). 

je n’insiste pas sur le rôle ethnographique des Anglais , des Espagnols , des Italiens. 
Quant aux Vaudois, aux Andorrans, aux Cagols, ils ont trop peu d’importance pour 
nous arrêter plus longtemps. 

Il est impossible de terminer un article sur l’ethnogénie de la France 
sans parler du peuple qui a donné son nom au pays que nous habitons. 

Les Francs n’étaient pas un peuple unique, mais une confédération 
de plusieurs tribus ( Sicambrcs , Salicns , Bvuctèvcs, Teuctèi es , U sipètes , 
etc.). Ils présentaient les caractères ordinaires des races germaniques. 
Cependant, pour plus de précision, nous rappellerons ces caractères qui 
ont été découverts par l’exploration de divers tombeaux de l’époque 
mérovingienne. 

Les Francs présentaient une tète allongée, sous-dolichocéphale, avec 
un indice de ^- 6 (Broca), la face longue et ovale, les cheveux blonds, 
généralement une très haute stature. En Austrasie les Francs se fixèrent 
en plus grand nombre : aussi le type germanique y est-il plus prédomi- 
nant qu’en Neustrie. Cependant les Francs, relativement peu nombreux, 
ont exercé une immense influence par le fait même de la conquête, ils ont 
constitué parleurs descendants une fraction considérable de l’aristocratie 
militaire au moyen âge et leur type se retrouve chez un grand nombre de 
familles et même chez beaucoup de Français qui sont loin de porter un 
nom historique et qui n’élèvent aucune prétention à la noblesse de race. 

Nous ajouterons un mot sur quelques populations autrefois étrangères à la France, 
mais qui lui sont attachées depuis longtemps. 

La Corse renferme une population très-ancienne, à peine modifiée par les colonies 
étrangères qui se sont implantées sur le littoral et dont les caractères ethnologiques pa- 
raissent se rattacher aux races ligure et ibérienne. 

V Algérie, qui fait aujourd’hui partie intégrante de la France, contient un grand 
nombre de races diverses : les unes récemment implantées par la colonisation, les autres 
en possession du sol depuis de longs siècles. Nous n’énumerons ici que les races que l’on 
peut dire autochthones ou du moins antérieures à la conquête de 1850. La ràce la plus 
ancienne est représentée par les Berbères comprenant les Gélules, les Numides, les 
Maures, etc. : c’est la population dont les descendants, comme étaient autrefois leurs 
ancêtres, sont sédentaires. Les Arabes , au contraire, immigrés surtout au moment de 
la conquête sarrasine, se font remarquer encore aujourd’hui par leur vie nomade. Enfin 
nous citerons les Nègres (de diverses provenances), quelques Turcs et les Coulouglis, 
c’est-à-dire les descendants des Turcs et des femmes indigènes. Aujourd’hui encore la 
population se divise en Kabyles qui représentent la population berbère et en Arabes 
d’origine sarrasine. Les Maures et les Juifs constituent surtout la population des villes. 
Les Européens habitant notre colonie sont principalement des Français, des Espagnols et 
des Maltais. 

Quant aux autres colonies, l’étude de leur population nous entraînerait fort au delà des 
limites que nous nous sommes imposées. 


DEUXIÈME PARTIE 

DÉMOGRAPHIE 


I 

Population statique. 


Bibliographie. — Statistique de la Fiance, Résultats généraux du dénombrement de 1872. 
Résultats généraux du dénombrement de 1 8 7 G . France. Algérie. Colonies. — Statistique de 
la France. Nouvelle série. Statistique annuelle, t. I, 1871; i. II, 1872 ; t. III, 1873; 
t. IV, 1874. — Annuaire statistique de la France, l re année, 1878; 2* année, 1879. 

POPULATION STATIQUE DE LA FRANCE. 


Le dernier dénombrement delà population delà France, effectué au mois de décembre 
1876, a donné un chiffre de 36 905 788 habitants; cette population est comprise dans 
quatre-vingt-six départements, en y ajoutant la circonscription de Belfort; on distingue 
la population civile de la population militaire ; cette dernière, qui est représentée par 
I(armée de terre et de mer, est de 385 076. La population civile est distinguée en popu- 
lation domiciliée et en population comptée à part (hôpitaux, collèges, communautés reli- 
gieuses, réfugiés, etc.). 

La population comptée à part est de 475 514; la population domiciliée (normale ou 
municipale) comprend 36 045198 individus. Elle se divise elle-même en population 
agglomérée c t en population éparse , la population agglomérée renfermant 22 223 839 et 
la population cparse 13 821 359. 


t Population domiciliée (normale ou municipale), 
op.u.ation ) Population comptée à part (hôpitaux, collènes, 
C1V1 0 • • j communautés religieuses, réfugiés, etc., etc.) 
Armée de terre et de mer. 


Total 

La population domiciliée se subdivise en : 

Population agglomérée 

Population éparse 


56,045,198 

475,514 


22,223.839 I 
•13,821,359 ' 


30,520,712 

585,070 

36,905.788 


50,045,198 


Il résulte de ce dénombrement que les trois cinquièmes de la population domiciliée 
vivent à l’état d’agglomération, tandis que deux cinquièmes sont disséminés dans la cam- 
pagne. Si l’on compare ce dénombrement à celui de 1872, on voit que la France a aug- 
menté de 802 867 ou 2,22 pour °/ 0 . Nous avons encore cependant 6 millions d’habitants de 
moins que l’Allemagne ; nous ne dépassons que de 3 millions 1/4 la Grande-Bretagne, 


POPULATION STATIQUE. 


31 


et de moins de 10 millions l’Italie. Si nous avons progressé d’une manière absolue, ou 
bien en nous comparant à nous-mêmes, il n’en est pas moins vrai que notre accroisse- 
ment est relativement plus lent que celui de la plupart des contrées environnantes. En 
supposant une augmentation analogue pendant toute la durée du xix" siècle, nous nous 
trouverions, en l’an 1900, avec une population de 41 millions environ, tandis que l’Alle- 
magne en aurait 52 ou 53, que l’Angleterre nous atteindrait et que l’Italie sérail à peine 
de 5 ou 0 millions inférieure à nous. 

Toutefois, si l’on peut soutenir que la population de la France s’accroît trop lentement, 
il est certain que celle de l’Allemagne et celle de l’Italie augmenlent beaucoup trop rapi- 
dement pour le développement général du bien-être dans ces deux pays. Nous nous con- 
tenterons, quant à nous, d’un accroissement régulier de la population française égal à 
celui qu’a constaté le dernier recensement. Mais nous devons dire qu’une augmentation 
régulière aussi forte est peu probable pour l’avenir. Parmi les 800 000 de plus que 
compte la France en 1870 relativement 5 1872, il y en a beaucoup qui ne proviennent 
pas de l’excédant des décès sur les naissances. En aucune des années dont les résultats 
nous sont connus cet excédant n'a atteint le chiffre de 200 000 : on peut l’estimer en 
moyenne à- 150 000 ou 140 000. Sur l’augmentation de 800 000 habitants qu’a constatée 
le dénombrement de 1876, il y en a 250000 au moins, probablement même 300000, qui 
représentent le contingent de l’immigration. Un grand nombre d’Alsaciens et de Lorrains 
sont venus depuis 1872 se fixer en France; en outre, au lendemain de nos désastres, 
beaucoup d’hommes et de familles s’étaient, par des raisons diverses, établis temporai- 
rement à l’étranger Soit crainte de troubles politiques, soit besoin d’éviter des poursuites 
pour faits insurrectionnels, un nombre assez notable de Français avaient été en Belgique, 
en Angleterre, et depuis lors sont revenus sur notre sol. C’est par ces causes que s’ex- 
plique l’accroissement relativement si considérable de la population française en 1876. 
Sans ces circonstances particulières, au lieu d’être de 800 000, il n’eùt été que de 500 
ou 550 000. 

Sur les 87 départements (y compris le district de Belfort), il y en a 20 où la popula- 
tion a plus ou moins décrù ; les 67 autres offrent, en 1876, un excédant comparative- 
ment à 1872. 

On ne voit pas qu’il y ait dans l’accroissement ou dans la diminution de la population 
française aucun caractère régional bien prononcé. Si l’on prend les grandes zones, comme 
le Nord, l’Ouest, le Centre, le Sud-Est et le Sud-Ouest, on ne s’aperçoit pas que l’une 
d’elles offre, pour l’ensemble des parties qui la composent, une direction uniforme. 
On peut remarquer cependant que tous les départements de l’Est, sauf l’Aube qui perd 
470 habitants et l’Yonne qui en perd 4538, présentent une augmentation assez sensible 
de population. Cet accroissement est très-notable dans la Meurthe-et-Moselle, qui gagne 
59 000 habitants ; dans la Marne, qui en gagne 2 ! 000 ; dans le Doubs, le territoire de 
Belfort, les Vosges, la Meuse; mais il est visible que ce phénomène tient plutôt à l’im- 
migration de l’Alsace-Lorraine qu’à l’excédant des naissances sur les décès. 

Les seuls départements qui subissent encore une perte considérable de population sont 
ceux de la Normandie ; le mouvement date de loin dans celle région et l’on ne sait vrai- 
ment où ^s'arrêtera. L’Orne perd 5724 habitants; l’Eure, 4245; la Manche, 4866 ; le 
Calvados, 5792. La Seine-Inférieure, il est vrai, qui possède les grandes villes de Rouen 
et du Havre et beaucoup de petites cités manufacturières, est en augmentation de 8000. 
La décroissance de la population de la Normandie entière est donc d’une dizaine de 
mille seulement pour les quatre dernières années. Après la Normandie, les princi- 
pales pertes portent sur quelques départements du Midi. Vaucluse offre une diminution 
de près de 8000 ; le Lot, de 4892; la Haute-Garonne, de 1650; le Lot-et-Garonne, 
de 2369 ; les Hautes-Alpes, de 3166; l’Ariège, de 1503; le Gers, de 1171 ; le Tarn-et- 
Garonnc, de 246. Tout le monde connaît les causes de la décadence de Vaucluse : le 
phylloxéra, la garance artificielle et la maladie des vers à soie y ont détruit la propriété 
agricole. Les progrès du phylloxéra pousseront à l’émigration une notable partie des 
habitants du Midi. La vigne avait transformé ces contrées en une terre promise, cl la 


32 DÉMOGRAPHIE. 

population avait une tendance à s’y considérablement accroître. Aujourd’hui encore, 
quoique à moitié dévasté, l’Hérault présente une augmentation de 15 000 habitants; 
l’Aude en offre une de 14000 ; l’Aveyron, de 1 1 000 ; les Pyrénées-Orientales, de 0000 ; 
la Gironde, de 50 000, et le gain de ce dernier département ne lient que pour les deux 
tiers à la ville de Bordeaux. L’expansion de la culture de la vigne, qui exige un grand 
nombre de bras, eût accru dans d’assez fortes proportions la population de toute cette 
région. 

Si l’on cherche une contre-partie à la Normandie, on la trouve naturellement dans la 
province voisine, la Bretagne : les cinq départements de cette ancienne province offrent 
une augmentation parfois énorme de population. Le Finistère gagne 23 000 habitants ; 
le Morbihan, 10000; l'Ille-et-Vilaine, 15000; la Loire-Inférieure, 10700; enfin les 
Côtes-du-Nord, 8000 : c’est 72 000 habitants environ de plus pour la seule Bretagne 
qu’en 1872. 

Sauf cette exception de la Bretagne et des quelques départements de l’Est que nous 
avons cités, l’accroissement de la population en France est, en général, disséminé sur 
toutes les parties du territoire, et en proportion de l’industrie de chaque département. 
Les départements plus particulièrement industriels présentent une augmentation sensible. 
C’est le Nord qui vient en tête avec 7 1 000 habitants d’excédant ; puis le Rhône, avec 54 000 ; 
le Pas-de-Calais, avec 31 000. Mais l’accroissement relativement le plus considérable est 
celui du département de la Loire, qui a gagné en quatre ans 40000 individus, soit près de 
8 °/ 0 de la population qu’il avait en 1871. L’industrie, partout où elle s’établit, attire les 
bras autour d’elle ; les ouvriers industriels contractent de plus précoces mariages et ont 
des unions beaucoup plus fécondes que les ouvriers propriétaires des campagnes. Nous 
n’avons rien dit de l’accroissement de la’ Seine ; il est de 190 000 et porte à 2 410 000 
le chiffre des habitants. Il est probable que, parmi ces 190000 nouveaux recensés, il y 
a beaucoup d’anciens habitants qui avaient émigré et qui sont revenus. 

Quoi qu’il en soit, le dernier recensement de la population est assez satisfaisant ; il le 
serait surtout, si l’on pouvait attribuer à l’excédant des naissances sur les décès la totalité 
de l’accroissement constaté. 

POPULATION SPÉCIFIQUE. 

Le nombre moyen des habitants de la France, qui n’était en 1872 que de 68,50 par 
kilomètre carré, a été en 1876 de 69,82. La Belgique, notre industrieuse voisine, en a 
180, soit plus du double; le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l’Irlande en 
compte près de 110, soit moitié plus que nous; un troisième voisin, l’Allemagne, a plus 
de 80 habitants par kilomètre carré, soit 15 °/ 0 de plus que la France, et les parties de 
l’Allemagne qui nous avoisinent ont une population spécifique notablement supérieure à 
celle de la moyenne de l’empire allemand ; elle est, par exemple, de 100 habitants par 
kilomètre carré dans le duché de Bade, soit 45 °/ 0 de plus que la population spécifique 
française. Il en est de même pour l’Italie : la population de cette péninsule est beaucoup 
plus dense que la nôtre, elle dépasse 90 habitants par kilomètre carré ; la Suisse est exac- 
tement dans les mêmes conditions que la France, soit 70 habitants par chaque kilomètre 
carré, mais, si l’on déduisait les montagnes et les parties inhabitables de l’IIelvétie, on 
verrait que, partout ailleurs dans les cantons suisses, la population est plus dense qu’en 
France. De tous nos voisins, un seul, celui du Sud -Ouest, l’Espagne, nous est inférieur pour 
la densité de la population; il compte à peine pour chaque kilomètre carré 35 habitants, 
soit la moitié de ce que nous avons. Ainsi sur toutes nos frontières, sauf celle du Sud- 
Ouest, •• nous sommes environnés de peuples qui sont beaucoup plus pressés sur leur 
territoire que nous tic le sommes sur le nôtre. 

POPULATION URBAINE ET RURALE. 

En statistique, on est convenu de considérer comme urbaine la population totale de 
toutes les communes qui ont plus de 2000 habitants agglomérés, distraction faite des 


33 


POPULATION STATIQUE. 

populations flottantes; on donne le nom de rurale à la population totale dos autres com- 
munes- d’après le recensement de 1870, la population urbaine est de M 971 454 habitants, 
et la population rurale de 24 934 334. En dehors de l’augmentation produite par l’excédant 
des naissances sur les décès, la population urbaîTle peut s’accroître de deux manières : 

1° Par lYmi"ration effective des populations rurales vers les villes; 
qo p ar i,» passage dans la catégorie des villes d’un certain nombre de communes rurales 
dont la population s’est accrue. 

Cette dernière cause de l'accroissement de l’élément urbain ne permet pas de distin- 
guer très nettement dans quelle mesure les agglomérations urbaines s’accroissent réelle- 
ment aux dépens de l’élément rural. Quoi qu’il en soit, la proportion de la population 
urbaine n’a cessé de grandir à chaque recensement; nos récentes pertes territoriales 
n’ont point arrêté ce mouvement et les campagnes seules ont subi la dépopulation con- 
statée entre les dénombrements de 18GG et de 1872. Toutefois on sait que, de toutes 
les ^ramies nations du monde, la France est une de celles qui contient le moins de villes 
importantes. 

Nous n’avons toujours que neuf villes ayant plus de 100000 habitants. Paris en compte 
1 988 000; Lyon vient ensuite, avec 342 000, suivi de près par Marseille, qui en a 
518000. Les plus forts accroissements dans celte catégorie de villes sont ceux de Bor- 
deaux et de Saint-Étienne : la première a gagné 21 000 habitants, et la seconde 15 000 ; 
Toulouse s’est accru de près de 7000 ; Lille, Nantes et Rouen, n’offrent qu’une 
faible augmentation. 11 y a trois villes dont le progrès est rapide depuis quelques années, 
et qui bientôt, suivant toutes les vraisemblances, auront une centaine de mille habitants; 
ce sont : le Havre, qui en compte 92,000; Roubaix, qui en a 85 000, et Reims, qui 
en possède 81 000. L’accroissement de Roubaix et de Reims est de plus de 25 °/ 0 depuis 
dix ans. Une seule ville importante a vu sa population décroître ; c’est Montpellier, 
qui n’a plus que 55200 habitants au lieu de 57 700. 


MÉNAGES, MAISONS. 


Par ménage, on entend, en matière de recensement, non pas les familles, mais les 
individus mariés ou non, avec ou sans enfants, occupant un logement distinct. Le nombre 
des ménages ainsi définis était en 1876 de 10 088 185; ces ménages correspondent à la 
population domiciliée proprement dite, qui est, comme nous l’avons vu, de 36 045 198 
individus. Un ménage comprend donc en moyenne 3,57 personnes. Malgré les restrictions 
qui viennent d’être apportées à la définition du mot ménage, il existe une si grande analogie 
entre les ménages et les familles, que le nombre des individus par ménage est presque 
partout en rapport avec la fécondité des mariages. Aussi, c’est dans les départements oii 
cette fécondité est faible que le nombre des individus par ménage est le moins élevé. 
Exemple: la Seine, l’Eure, l’Aube, la Manche, le Calvados, le Lot-et-Garonne, leTarn-et- 
Garonne, le Gers, qui donnent à la fois le moins d’enfants par mariage et le moins d’ha- 
bitants par ménage. Au contraire, c’est en Bretagne, dans le département de la Loire, 
dans ceux du Nord et du Pas-de-Calais, et dans la plupart des pays du Centre, qu’on trouve 
à la fois les ménages les plus nombreux et les mariages les plus féconds. En général, 
chaque maison ne renferme guère qu’un ménage ou deux au plus. Il n’y a un grand 
nombre de ménages par maison que dans la Seine, le Rhône et les Bouches-du-Rhône. 


POPULATION SELON L’ORIGINE ET SELON LA NATIONALITÉ. 


A ce point de vue, la population de la France se subdivise ainsi qu’il suit ; 


F rançais . 
Étrangers 


Nés dans le département où ils 

ont été recensés 

Nés dans d’autres départements 
'Étrangers naturalisés français. . 
résidant en France 


30,903,778 

5,165,748 

34,510 


| 30.104,034 97,83 p. 100 

801,754 2,17 p. 100 

100 p. 100 


o 


PROUST, HYGIÈNE, 2" ÉDIT. 


Total 


30,905,788 


34 DÉMOGRAPHIE. 

En 1876. la proportion des étrangers a donc été, comme ou vient de le voir de 
2,17%. 

En 1851, la proportion des étrangers n’était que de 1,06; elle était de 1,35 en 1861 
et enfin de 1,67 en 1866; elle est de 2,05 en 1872; tuulefois on doit remarquer qu’on a 
considéré comme étrangers 64,808 Alsaciens Lorrains qui n’avaient pas opté pour la 
France au moment du recensement. Dans ce recensement (1872) il y a eu une forte dimi- 
nution d’Allemands ; mais celle diminution a été compensée et au delà par l’augmentation 
du nombre des Belges, des Italiens et des Espagnols. D’une manière générale, les 
étrangers se fixent presque exclusivement dans les départements contigus à la frontière de 
leur pays. Paris seul, pour des raisons faciles à comprendre, compte une population consi- 
dérable d’étrangers appartenant à toutes les nationalités. 

L’élément étranger est, dans une juste proportion, très utile pour raviver certaines 
qualités de l’esprit et du caractère parmi notre population, pour élargir notre sphère 
d’idées et d’impressions, pour donner encore plus de ressort à notre élasticité naturelle. 
Un peuple, en définitive, s’enrichit souvent par des immigrations : on en a la preuve 
dans la Prusse cl l’Allemagne rajeunies et vivifiées par les protestants français à la tin du 
dix-septième siècle. 

Sur 100 habitants, il y en a en moyenne 84 qui sont nés dans le département où on les 
a recensés, et 10 sont venus des départements voisins ou de l’étranger. Le département 
de la Seine est le seul qui renferme une population d’origine étrangère supérieure à la 
population indigène : pour 39 individus nés dans ce département, 54 viennent du dehors. 


POPULATION SUIVANT LES CULTES. 

En 1872, la répartition des cultes s’est opérée comme il suit. Nous la rapprochons de 
celle de 1866. La statistique de 1876 ne donne pas d’indications à cet égard. 




RAPPORT POUR 100 

DÉSIGNATION DES CULTES 

NOMBRE 





1872 

1870 

Catholiques 

55,587,703 

98.02 

97.48 

t Calvinistes 




Protestants < Luthériens 

580,757 

1,60 

2.23 

1 Autres cultes protestants 




Israélites 

49,439 

0,14 

0,23 

Autres cultes non cln éliens 

3,071 

0.01 


Individus qui ont déclaré ne suivre aucun culte, 




ou dont le culte n’a pu être constaté. . . 

81,951 

0,23 

u,uu 

Totaux 

36,102,921 

100,000 


POPULATION CLASSÉE D’APRÈS LE DEGRÉ D’iNSTRUCTION. 

C’est en 1866 que la population de la France a été recensée pour la première lois au 
point de vue de l’instruction élémentaire. On a divisé la population en trois groupes 
correspondant à trois périodes de la vie : 

1° Les mfants de moins de six ans, qui sont présumés ne savoir ni lire, ni écrire; 

2° Les m^nts et les jeunes gens de six à vingt ans, période pendant laquelle on reçoit 
l’instruction à tous les degrés ; 

5° Les personnes Agées de plus de vingt ans, qu’on peut considérer comme ayant 
achevé leur instruction. 


POPULATION STATIQUE. 


35 


Il résulte de ce recensement que les neuf dixièmes des enfants, plus du cinquième et 
moins du quart des jeunes gens au-dessous de vingt ans accomplis, et plus du tiers de la 
population majeure, ne savaient ni lire ni écrire. 

Sur 100 mariés en France, en 1856, on comptait 59 illettrés, ne pouvant signer leur 
acte de mariage. En 1872. on n'en compte plus que 28, soit encore plus d’un quart. 

Les enfants en bas Age étant mis de côté, on peut dire que les 30 centièmes de la 
population sont entièrement dénués d’instruction. Pour le sexe masculin, la proportion est 
de 27,41 ou de plus du quart, et pour le sexe féminin, de 55,47, c’est-à-dire environ le 
tiers. 

La statistique de l'enseignement primaire en France pour les années 1876 et 1877 a 
été récemment publiée par les soins du ministère de l’instruction publique. La commis- 
sion s’est proposé de rechercher quels étaient, au point de vue de l’instruction primaire, 
les besoins du pays, c’est-à-dire quel élait le nombre des enfants à instruire. 

La réponse à cette question nous est donnée par les chiffres du dernier recensement de 
la population totale de la France, celui du mois de décembre de l’année 1876. Ce recen- 
sement a constaté qu’il existait à cette époque 4,502,894 enfants ayant Page scolaire, 
c’est-à-dire de 6 à 15 ans révolus, se divisant ainsi : 2,278,295 garçons et 2,224,599 
filles, ce qui donne, pour une population totale de 56,905,788 habitants, 1 enfant en 
âge d’instruction primaire sur un peu plus de 8 habitants (exactement 8,19), ou, si l’on 
aime mieux, 100 enfants de cet âge sur 819 habitants. Mais cette population scolaire 
n’est pas également répartie sur toute l’étendue du territoire. Ainsi dans la partie urbaine 
— si l’on entend par là, comme le fait le rapport de la commission, les chefs-lieux de 
département, d’arrondissement et de canton, quelle que soit leur population, et en outre 
toutes les communes ayant au moins 2,000 habitants de population agglomérée — la 
moyennedes enfants d’âge scolaire est de 11,53 0/0, et dans la partie rurale elle est de 
12,67 ; et là même elle s’élève au-dessus de 14 dans 12 déparlejnents, et au-dessus de 
15 dans ceux de la Haute-Savoie, de la Nièvre et de la Lozère. En second lieu, il faut 
remarquer que dans certaines régions, la Bretagne, la Flandre, la région des Alpes et 
celle des Cévennes centrales, on peut même y ajouter le massif d’Auvergne jusqu’au 
Berry, le nombre des enfants de six à treize ans est relativement considérable, de sorte qu’il 
exige un’plus grand nombre d’écoles. U en est de même pour les parties du territoire où, la 
densité de la population étant très faible, les enfants se trouvent disséminés sur une 
grande étendue. Ainsi, par exemple, les Hautes-Alpes et la Lozère ont 14 ou 15 enfants à 
instruire pour 100 habitants; mais ces. enfants sont répartis sur une surface de 5 kilo- 
mètres carrés; les Côtes-du-Nord et le Finistère en ont aussi 15, mais groupés sur un 
seul kilomètre carré. Il faudra donc, dans les deux premiers départements, multiplier 
beaucoup plus que dans les deux autres le nombre des écoles de hameaux pour obtenir le 
même résultat. Dans certaines localités aussi, la difficulté des communications, la néces- 
sité de faire de longues courses pour aller à l'école, sont d’autres raisons qui. font que le 
problème ne se pose pas dans les mêmes termes pour toutes les communes. 

POPULATION PAR SEXE ET PAR ÉTAT CIVIL. 

Sous le rapport de la distinction des sexes, le recensement de 1872 a donné les ré- 
sultats suivants : 

Sexe masculin. . . . 17,982,511 J _ R , nq „. t 49,81 p. 100 
Sexe féminin. . . . 18,120,410 ) ’ ’ j 50,19 p. 100 

Ce qui correspond à un pou plus de 99 hommes pour 100 femmes (09,24). 

Cette proportion des sexes a assez sensiblement varié depuis 1806 jusi u’au, dernier dé- 
nombrement. C’est en 1821, c’est-à-dire peu après nos grandes guerres, que l’excédant 
du sexe féminin a atteint son maximum. Il n’a cessé depuis de décroître, et eu ISOOj le 
sexe masculin tendait à l’emporter. Les derniers événement ont ramené l’excédant du 


50 DÉMOGRAPHIE. 

cote du sexe féminin. La dernière guerre l’a fait remonter à 100.76; il est actuellement 
de 100.86. 

Nous allons maintenant faire connaître la décomposition de la population selon l'état 
civil des habitants. 


ÉTAT CIVIL 

SEXE MASCULIN 

SEXE FÉMININ 

TOTAL 

Célibataires adultes 

Mariés 

Totaux 

0,046,339 

5,752,242 

7,588,929 

980,129 

4,945,807 

5,999,978 

7,567,241 

2,021,005 

10,990,200 

7,752,218 

15,150,170 

3,007,194 

18,575,059 

18,552,149 

30,905,788 


On sait qu’il naît chaque année plus de garçons que de filles. Malgré l’excédant de mor- 
talité qui frappe le sexe masculin dans les premiers âges de la vie, la prépondérance des 
garçons à la naissance se maintient, quoique dans de moindres limites, jusqu’à l’âge 
adulte. La plus grande longévité des femmes explique leur nombre plus élevé à partir 
de cet âge jusqu’à la lin de l'existence jhumaine; mais c’est surtout dans les âges avancés 
que les femmes subsistent en plus grand nombre : aussi reste-t-il deux fois plus de veuves 
que de veufs. Quant aux mariés, la population est à peu près la même dans les deux sexes. 

11 résulte des tableaux de la population par âge, à diverses époques, tableaux que 
nous ne reproduisons pas ici à cause de leur étendue, que l’âge moyen de la population 
française va toujours en augmentant. Cet accroissement ressort de l’examen du tableau 
suivant : 

AGE MOYEN DE LA POPULATION FRANÇAISE. 


DÉNOMBREMENTS 

SEXE MASCULIN 

SEXE FÉMININ 

LES DEUX SEXES 

RÉUNIS 

Dénombrement de 1851 .... 

50 ans G mois 

51 ans 5 mois 

50 ans il mois 

_ de 1850 .... 

50 » 8 » 

31 » 3 » 

31 B B B 

_ de 1861 .... 

30 » 11 » 

51 » 6 » 

31 B 3 B 

_ de 1866 . . . . 

51 » 2 « 

51 » 8 » 

51 B 5 B 

_ de 1872 . . . . 

51 » 5 » 

52 » » » 

51 B 8 B 

_ de 1870 .... 

51 » 4 » 

31 B 9 B 

51 b 8 » 


Entre les deux derniers recensements l’âge est cependant resté stationnaire. Ces rap- 
ports précédents mettent de plus en évidence la plus grande longévité du sexe féminin. 
Cette concordance des résultats des divers recensements doit paraître d’autant plus remar- 
quable, qu'on ne peut se dissimuler les nombreuses causes d’erreur qu’entraîne inévita- 
blement une opération aussi compliquée que le relevé des âges d’une population aussi 
considérable que celle de la France, d’autant plus que les indications d'âge ne résultent, 
comme on sait, que de déclarations individuelles qui, pour les femmes surtout, peuvent 
être suspectées- 

Enfin , si l’on compare la population par âge de 1872 à celle de 186b, on voit que les 
nertes les plus considérables ont porté sur les adultes (de 15 à 60 ans), puis sur les 
enfants (de 0 à 15 ans), tandis que le nombre des vieillards (60 ans^ et au-dessus) a à 
peine diminué. Dans les temps normaux, le nombre de ces derniers s’accroît sans cesse: 


POPULATION STATIQUE. 


37 


la longévité est donc en progrès dans notre pays ; elle a pour efiet d élever 1 âge moyen 
de notre population. 


POPULATION SELON LES PROFESSIONS. 

On a divisé les personnes exerçant une profession en quatre classes . 

1° Celles qui gagnent directement leur vie sans recourir au salaire ; 

2“ Les employés ; 

5“ Les ouvriers ; 

4° Les journaliers. 

Ces trois dernières catégories forment la classe des salariés. ... 

Le dernier dénombrement compte 1 8,968,000 personnes vivant de l'agriculture, soit 
55 0/0 de la population totale; 9,274,000 vivant de l’industrie ; 3,857,000 devant leur 
subsistance au commerce et à l’industrie des transports; 1,531,000 qui sont adonnées 
aux diverses professions libérales, et enûn 2,151,000 qui vivent de leur îevenu . ce 
dernier élément représenterait 6 0/0 de la population totale; parmi ces 2,151,000 habi- 
tants on remarque 194,850 pensionnés de l’État. 

En résumé, plus de la moitié de la population vit de l’agriculture et des professions qui 
s’y rattachent. La population industrielle équivaut à un peu plus du quart de la popula- 
tion classée. Le commerce et les professions qui en dépendent représentent un dixième 
de cette même population ; les personnes vivant de prolessions libérales un peu plus des 
quatre centièmes, et les personnes vivant exclusivement de leurs revenus les six cen- 
tièmes du total. 

L'agriculture est la profession dans laquelle on compte le plus d’individus par iamille ; 
la force publique est celle qui en a le moins. C'est le clergé qui, relativement à son 
effectif, emploie le plus de domestiques, puis viennent les personnes qui vivent exclusi- 
vement de leur revenu et celles qui s’adonnent aux professions libérales. 

Les tableaux du recensement permettent de se rendre compte du rôle de la femme 
dans les principales branches de l’activité nationale. Dans les classes aisées, la propor- 
tion des hommes qui exercent une profession est près de quatre fois plus considérable 
que celle des femmes, tandis qu’elle ne l’est que deux fois dans les classes salariées. 
Dans la famille, au contraire, et quelque soit le groupe que l’on considère, la proportion 
du sexe féminin est deux fois plus élevée que celle de l’autre sexe. Parmi les domesti- 
ques, les femmes sont dans le rapport de 150 à 100. 

Nous terminerons cette étude de la population statique de la France en indiquant la 
population des principaux États du globe. 


38 


DEMOGRAPHIE. 


TABLEAU PE I.A POPULATION DES PBINCIPAUK ÉTATS DU GLOBE 1 . 


NOMS DES PAYS 

NOMBRE 

DBS IIAIUTANTS 

NOMBRE 

n' HABITANTS 

par 

kilomètre carré 

EUROPE 

France ( 1 8t>l ) (89 départements) 

37.582,228 

09.9 

— (1866) 

38,017,094 

70,0 

— (1872) (80 départements et circonscription de 



Belfort) 

30,102,921 

08.30 

— (1870) 

38,905,788 

09,82 

Angleterre, Royaume-Uni et Malle (1871) 

51,870,834 

101,1 

Irlande seule (1871) 

5.412,377 

04,0 

Belgique (1873) 

5.253,821 

181,1 

Hollande (1874) 

5,707,205 

114,1 

Autriche (1809) 

20,594,980 

67,9 

Hongrie 

15,509,455 

47,8 

Prusse (1871) 

24,643,698 

71,0 

Bavière (1871) 

4.805,450 

63,9 

Saxe (1871) 

2.550,244 

170,4 

Empire d’Allemagne (1871) 

41.000,840 

75,9 

Italie (1871) . . 

26,801.154 

90.5 

Sicile seule 

2,584,099 

89.1 

Suisse (1870) . 

2,609,147 

65,1 

Espagne (1870) 

10,262,422 

32,8 

Portugal (1872) 

4,011,908 

45,0 

Grèce (1870) 

1,457,894 

29,1 

Russie d’Europe (Pologne comprise) (1870) .... 

71 ,750,980 

14,2 

Grand-duché de Finlande (1872) 

1,832,138 

4,9 

Caucase (1871) 

4,893,552 

10,9 

Danemark (1874) 

1,874,000 

49,3 

Islande (1874) . . . 

71,100 

0.0 

Suède (1874). . . . - 

4,541 ,559 

10,6 

Norvège 

1,703,000 

5,5 

Turquie d’Europe et Serbie 

9,838,000 

24,1 

Moldavie et Valacliie 

4,500,000 

37.1 

ASIE 

Turquie d’Asie 

13,171,000 

(3,8 

Perse, Afghanistan, Béloutchistan 

10,000,000 

5,8 

Hindouslan (empire anglais) 

190,563,048 

81,4 

États protégés 

48,207.910 

54,0 

Ccylan. . 

2,405,287 

58,1 

Empires Birman, de Siam, d’Annam 

20,250,000 

11,2 

Chine 

404,946,514 

100,6 

Japon 

55,110,825 

82,1 

Sibérie 

5.428,807 

0,2 

Asie centrale 

5.800,028 

1,1 


1 Nous devons ces renseignements à l’obligeance de M. Deioche, directeur de la statistique 


au ministère du commerce. 


I 


POPULATION STATIQUE. 39 


NOMS DES PAYS 

NOMBRE 

DES HABITANTS 

NOMBRE 

d’habitants 

par 

kilomètre carré 

AFRIQUE 



Égypte • 

10,922,000 

7,5 

Égypte proprement dite 

5,252,000 

9,5 

Algérie 

2,414,218 

5,6 

Sénégal 

210,539 

68,0 

Ile Bourbon 

193,362 

76,8 

Ile Maurice 

517,069 

165,6 

Colonie du Cap 

496 , 585 

0,9 

Port-Natal. 

289,775 

6,3 

Madère 

118,609 

144,1 

AMÉRIQUE 



États-Unis (1871) 

58,558,571 

5,0 

Canada 

3,718,745 

0,4 

Mexique 

9.276,079 

4,8 

Jamaïque 

506,154 

46,0 

La Martinique 

156,799 

158.8 

La Guadeloupe 

163,600 

88,6 

Cuba 

1,400,000 

11 , 7 

I’orto-Rico 

625.000 

66.9 

Haïti 

572,000 

24,1 

Amérique centrale 

2,851,410 

4.9 

Pérou 

2,51)0,000 

1,6 

Chili (1874) 

2,068,447 

6.0 

Brésil 

9,700,187 

1.1 


1 1 


Mouvement de la population. 


CHAPITRE PREMIER 


MATRIMONIAL ITÉ 

Bibliographie). — Statistique de la France. — Mouvement de la population pendant la 
période de 1861-65, et les recensements de 1856-1861-1866-1872-1876. — Statistique de 
population des divers États de l’Europe. — Statistique internationale ( population ) publiée- 
par Quetelet et Heuschling. 1865. — Beiitillox. Art. Mariage (. Dict . encyclopédique). 


Le mariage intéresse l'hygiéniste par des côtés multiples. Après avoir 
fixé son degré de fréquence, l’état civil et l’àge des conjoints, nous aurons 
à faire ressortir l’influence exercée par le mariage sur la santé, la crimi- 
nalité, l’aliénation mentale, le suicide et la mortalité. 

Fréquence du mariage. — M. Bertillon a fait observer que les statis- 
tiques ayant pour but de déterminer la proportion relative des mariages 
dans un pays n’avaient de valeur qu’autant qu’elles portaient, non sur 
le nombre des mariages en rapport avec la population générale, mais seu- 
lement avec la population mariable (de 15 à 60 ans). En effet, comment 
établir une base d’après l’ensemble d’une population, lorsque dans cer- 
tains pays, comme, par exemple, la Prusse, la Hongrie, l’Espagne, il y a 
un nombre considérable d’enlants; que d’autres contrées, la France, par- 
exemple, présentent une proportion plus grande de vieillards? 

Faisant donc subir aux statistiques d’ensemble ces éliminations néces- 
saires, M. Bertillon a pu déterminer les chiffres suivants : 

En Angleterre, 14,76 mariages par 1000 habitants; l’élimination faite 
en outre de la population étant à l’état de mariage, le résultat est de 64 
mariages sur 1000 habitants mariables ; tel est le chiffre définitif indi- 
quant l’aptitude matrimoniale de l’Angleterre. 

La France est représentée par 57,2; le département de la Seine par 
52,9; le Danemark 58,6; la Belgique 42,7; les Pays-Bas 52,5, et la 


41 


MATRIMONIAUX. 

Norvège 55,7 (voy. article Mariage, Dictionnaire encyclopédique des 
sciences médicales , premier tableau). 

La moyenne annuelle des mariages en France pour chacune des sept 
périodes quinquennales def 1851 à 1865 est la suivante : 259 754, — 
272 552, — 282 755. — 277 942, - 280 759, — 294 864, — 296 525. 
Il y a donc, comme on le voit, un accroissement évident, mais l’augmen- 
tation est beaucoup plus sensible dans d’autres pays ; l’Angleterre donne 
la moyenne suivante : 118 061, — 119 495, — 128 226, — 142875, 
— 157 869, — 162 475, — 175421. 

M. Bertillon a montré d’une façon saisissante cette différence dans ce 
tableau : 


ÉTATS 

RÉRIODES 

1850-1835 

1855-1840 

1840-1845 

1845-1850 

1850-1855 

1855-1860 

1860-1865 

France. . . 
Angleterre. . 

1000 

1000 

1049 

1015 

1089 

1086 

1070 

1210 

1081 

1356 

1132 

1376 

1142 

1470 


11 résulte delà Statistique de la France (nouvelle série), publiée par le ministère du 
commerce, qu'en 1869, le nombre des mariages, exclusion faite de l’Alsace-Lorraine, a 
dépassé celui des dix années précédentes. En 1870, ce nombre a subi une diminution 
considérable (1870, 225 705 ; 1869, 505 482) ; celte situation a pris fin avec la guerre, 
et, sans atteindre leur chiffre primitif, les mariages se sont accrus dans une assez forte 
proportion. On en compte en 1871 : 262 476. 

Le nombre des mariages contractés en 1872 s’est élevé à 552 754, soit 0,98 pour 
100 habitants. C’est le chiffre le plus élevé qui ait été atteint dans notre pays, même aux 
époques les plus prospères, car jamais la proportion des mariages n’avait dépassé 
0,82 pour 100; mais il ne faut pas oublier qu’en 1870 l’appel de tous les célibataires sous 
les drapeaux avait fait descendre ce rapport à 0,60, et qu’en 1871, année où s’ëst terminée 
la guerre, ce rapport ne s’est élevé qu’à 0,72. Beaucoup d’unions ont été alors retardées et 
se sont accomplies en 1872. 

Dans le département de la Seine, l’insurrection de la Commune a suspendu la progres- 
sion que 1 on y observait depuis plusieurs années et produit un mouvement rétrograde 
qui ne s est arrêté qu après la fin de 1871. Ainsi, en 1870, ce département, qui avait 
fourni 16 702 mariages, n’en a donné que 14 714 en 1871. 

C est le département de Ja Seine qui, à population égalé, iournil le plus grand nombre de 
mariages (1872, 1,15 pour 100 habitants). Mais cela lient uniquement à ce qu’on y 
compte relativement plus d’adultes, c’est-à-dire un plus grand nombre d’individus aptes 
a se marier. Dans le département de la Seine, la proportion est de 55 pour 100, tandis 
qu elle n est que de 25 en province. Si, au contraire, on recherche l’aptitude au mariage 
de la population mariable, on trouve pour 100 mariables 7,0 mariés dans le départe- 
ment de la Seine, et 8,1 mariés dans les autres départements. 


Les cli i ffres 


mensuels de 1869, comparés à 1871, dénotent d’une 


*' DÉMOGRAPHIE. 

laçon évidente l’inlluence inverse de la guerre cl de la paix au commen- 
cement et à la fin de 1871 . 


MOIS 

MARIAGES 

1869 

1871 

Janvier 

1,094 

259 

Février 

1,078 

334 

Mars 

478 

215 

Avril 

1,098 

622 

Mai 

791 

809 

Juin 

957 

985 

Juillet. 

767 

905 

Août 

616 

748 

Septembre 

788 

904 

Octobre 

853 

952 

Novembre 

1,033 

1,233 

Décembre 

468 

575 

Moyenne par jour 

852 

719 


Enfin, malgré la diminution relative très considérable survenue dans le nombre des 
mariages de 1872 à '1874, le rapport de 1874 est encore supérieur à celui d’une année 
moyenne (1874, 0,83 pour 100, 1875, 0,82 pourlOO, 1809, 0,82 pour 100). 

Presque partout, la probabilité du mariage est plus grande pour l’homme que pour la 
femme : en Hollande et en Angleterre, ce rapport est comme 52,8 : 61,9, soit comme 
100 esta 117, c’est-à-dire que, dans ces deux pays, le même nombre de gens mariables, 
qui donne 100 mariages annuels, si ce sont des femmes, en fournit 117, si ce sont des 
hommes. En France, ce rapport est annuellement comme 100 esta 105. M. Bertillon 
montre que cette différence tient à celle des seconds mariages, trois ou quatre fois plus 
fréquents pour les hommes que pour les femmes. 

La proportion des mariages de veufs est à peu près double de celle des mariages 
de veuves jusqu’à Page de 30 ans et est triple de 50 à 60 ans. En 1872, les mariages de 
veufs de l’un et de l’autre sexe ont été plus nombreux qu’en temps ordinaire, les événe- 
ments de 1870-71 avaient accru considérablement le nombre des veufs et des veuves. En 
Autriche, en Angleterre, en Hollande, en Belgique, le contingent fourni par le second 
mariage est très considérable et beaucoup plus important qu’en France; les veuves se 
remarient rarement en Suède et en France, et plus souvent, d’après M. Bertillon, en Angle- 
terre, en Hollande et surtout en Autriche. 

La distribution mensuelle se répartit très inégalement et subit l'influence des rites reli- 
gieux (le carême), de certaines habitudes rurales, des usages locaux. 

Les résultats de la statistique varient suivant la différence des cultes : de 1859 à 1861 
les chrétiens dits évangélistes donnaient 8,5 mariages par 1000 ; les juifs, 8; les catho- 
liques, 7,8. En Allemagne, on a constaté la plus grande fréquence des mariages mixtes. 
Ainsi, en Bavière, de 1855 à 1840, on en comptait 2,7 pour 100 mariages. Le nombre 
en a triplé de 1860 à 1862. 

On a longtemps cru que la proportion de la mortalité était en raison de la fréquence des 
mariages. M. Bertillon a montré qu’il y avait là une erreur provenant de la confusion 
faite entre la mortalité générale, qui s’accroît évidemment par le plus grand nombre de 
naissances résultant du plus grand nombre de mariages, et la mortalité à chaque âge. Les 
unions hâtives cl largement fécondes sont, au contraire, le salut des nations à mortalité 


45 


MATKIMONIALITÉ. 

-, • rc renouvellement constat opposé à la décimation, seraient nécessai-- 

ZÎS condainnées à *d isparai tre , danger qui menace actuellement la coion, e glanda, se. 

Mariage considéré au point de vue de Vâge 
orande fréquence du mariage se rencontre, pour la l rance de -5 
chez les hommes. Il en est de même pour 1 Italie et la Belgique . 

Eu Angleterre, c’est de 20 à 50 ans que cette période peut etre fixée. 

Les mariages parisiens offrent une particularité singulière et qui 
semblerait invraisemblable, si les chiffres ne venaient en démontrer la 
certitude. C’est à la période où le mariage se produit le plus volontiers en 
France, c’est-à-dire de 25 à 50 ans, que le nombre des mariages pari- 
siens est le plus restreint; il augmente avec l’âge, et c’est seulement au 
delà de 40 ans pour les hommes et de 55 ans pour les femmes que a 
matrimonialité, atteignant son maximum, égale et surpasse celle de a 
France entière. 

Nous remarquons que, en France, la différence d’àge entre les epoux, 
sensible dans la jeunesse, va en décroissant, puis se nivelant avec es 
années; enfin, la tendance est manifeste, chez l’homme ou la femme 
d’un âge avancé, de chercher en quelque sorte à compenser son âge par 
la jeunesse plus grande de son épouse ou de son époux. Le fait est égale- 
ment observable chez l’homme et chez la femme; la femme ayant plus 
de 50 à 55 ans prendra un mari moins âgé qu’elle; le mari de 60 ans 
choisira une femme de 40 1 2 . 


Les recherches de Salder sur les pairs anglais donnent des indications intéressantes sur 
le rapport existant entre la fécondité des mariages et lage des époux. D’après lui, la fécon- 
dité moyenne, de 4,1 enfants par mariage, s’élève à 5,11, l’homme ayant dépassé 26 ans, 
puis redescend à 4,45 lorsqu’il a de 26 à 56 ans, et enfin à 2,84, si 1 homme entre en 
ménage après sa 56” année. Le résultat d’ensemble est le même chez les leinmes. Le 


1 Nous donnons ici l'àge auquel on peut se marier dans divers pays de 1 Europe : Autriche . 
14 ans pour les deux sexes; — Allemagne : hommes, 18 ans; femmes, 14 ans; — Belgique : 
hommes. 18 ans ; femmes, 15 ans ; — Espagne : hommes, 14 ans ; femmes, 12 ans ; — France ; 
hommes, 18 ans ; femmes, 15 ans; — Grèce : hommes, 14 ans ; femmes, 12 ans; — Hongrie : ca- 
tholiques et orthodoxes: hommes : 14 ans; femmes, 12 ans; protestants : hommes, 18 ans, 
femmes, 15 ans; — Italie : hommes, 18 ans; femmes, 15 ans ; — Portugal : hommes, 14 ans, 
femmes, 12 ans; — Russie : hommes, 18 ans; femmes, 16 ans; — Roumanie : hommes, 
18 ans, femmes, 16 ans. — Suisse : selon les cantons; hommes, de 14 à 20 ans , femmes de 
12 à 17 ans ; — Turquie : à la puberté. 

2 Lorsque le mari a de 25 à 25 ans, la femme a 7 ans de moins ; à la période suivante, la 
différence n’est plus que de 2,4; puis il y a presque égalité d’âge moyen pour les garçons qui 
épousent des filles de 30 à 35 ans. Enfin, au-delà, l’àge de la femme l’emporte de 2, puis de 4, 
puis enfin de 7 à 8 ans sur celui de l’époux. Les femmes se mariant à des hommes de 40 à 
50 ans n’ont que 31,6, c’est-à-dire ont déjà douze ans de moins que leur époux; mais, si l’époux 
est âgé de plus de 60 ans, elles sont de 20 ans plus jeunes que lui. Plus l’époux est âgé, plus 
l’épouse est relativement jeune ; à partir de 50 à 35 ans pour la femme le mari est d’autant plus 
jeune que la femme est plus âgée. Celte tendance est beaucoup plus manifeste en France qu’en 
Angleterre. Ces mariages tardifs se font remarquer par leur peu de fécondité. 


44 DÉMOGRAPHIE. 

chiffre est de 5,15 pour la femme qui se marie avant 26 ans; 5,5 de 20 à SGans, et 2,89 
poui celles qui se marient après leur 56 e année. Mais, trop jeune, la femme est moins 
féconde et ses enfants moins viables. En effet, la femme de moins de 16 ans accomplis 
donne 4,4 de naissances par mariage; ses enfants ont une mortalité de 28 pour 100. De 
16 à 20 ans, on compte 4,65 enfants et 20 décès; de 20 à 24 ans, 5,21 enfants et 
18,8 décès. 

Il est donc certain que le mariage hâtif est préjudiciable et à la fécon- 
dité de la mère et à la vitalité de l’enfant. Il serait d’ailleurs extrêmement 
difficile de chiffrer exactement le nombre moyen des enfants par mariage ; 
il faudrait pouvoir s’aider, au préalable, d’une statistique qui indiquât 
le nombre des enfants nés d’un mariage, lors du décès de l’un des deux 
époux. Mais un tel document n’existe point et on a recours à un artifice 
de calcul consistant à diviser les naissances par le nombre moyen annuel 
des mariages. M. Bertillon évalue à 2 pour 100 pour l’Angleterre la 
proportion des erreurs résultant de cette numération. Ainsi, il porte à 4 
le chiffre des enfants vivants, pour chaque couple, chiffre ordinairement 
évalué à 5,9. 

En France, chaque mariage pris séparément ne fournit que 5 nais- 
sances; et encore, à 20 ans, la proportion en est-elle réduite à 1,92. 
Notre population adulte ne se maintient et ne progresse quelque peu, 
quant au nombre, que par l’appoint que lui fournit la natalité illégitime. 

Le tableau suivant donnera quelques indications sur la fécondité rela- 
tive du mariage dans les différents pays. 


TABLEAU INDIQUANT LE NOMBRE THÉORIQUE MOYEN D ENFANTS PAR MARIAGE 
PENDA NT LA PÉRIODE 1861-1865 (HONGRIE ET BOHÊME EXCEPTÉE ) 


ÉTATS 

NOMBRE 

ÉTATS 

NOMBRE 

Hongrie (185G-59) 

5 

Écosse 

4,12 

Russie 

4,68 

Hollande 

4,08 

Espagne 

4,51 

Autriche 

4,015 

Bohème (1856-59) 

4,4 

Belgique. 

5,96 


4,55 

Angleterre 

3,91 

Norvège 

4,25 

Saxe. ... 

5,855 

Suède - 

4,23 

Danemark 

5,75 

Wurtemberg 

4,22 

Bavière 

5.408 

Prusse 

4,14 

France 

3,08 


1 Pour la période de deux ans, 1864-1865, qui seule m’est connue, la fécondité n’a été que 
de 4,31 . 

a En Suède, où l’on a des documents précis depuis plus d'un siècle, la moyenne générale est 
de 4 naissances vivantes par mariage. Pour certaines périodes quinquennales, elle est descendue 
à 3,5 ou 5,7 ; pour d'autres elle s’est élevée à 4,5. Des oscillations de cet ordre se retrouvent 
à peu près dans tous ces pays (Bertillon). 


MATRIMONIUITÊ. 


45 


Influence du mariage sur la criminalité. - M. Bertillon pour atténuer les erreurs 
1 . certaines coïncidences, a basé ses recherches sur deux périodes assez 

distantes^ la première de 1840 à 1845, l’autre de 1861 a J8G8. 

r . nileur qui paraît ici quelque peu pessimiste, n’evalue pas la criminalité d apres le 
VIT d*s condamnations, mais considèreque la majorité des accusés constitue des cnmi- 
n d uni n’ont été acquittés que grâce b l’insuffisance de preuves alléguées contre eux. 

. 4 ‘ lescas ü eût été fort intéressant de faire ces deux calculs différents, et la con- 

formité 1 des conclusions, si elle eût existé, eut acquis plus d’importance. 

Nous ne donnerons ici que les résultats de la dernière statistique, c’est-à-dire ceux de 
1861 à 1868 qui sont en concordance avec ceux de la première. La criminalité des céli- 
bataires étant rapportée b 100, celle des époux n’est que 49,25 pour les crimes contre 
les personnes, elle descend b 45,50, s’il s’agit d’attentats contre la propriété. L’heureuse 
influence du mariage est surtout manifeste pour la femme : ainsi le même nombre de 
vivants capable de fournir annuellement 100 accusés hommes mariés, en donne 170 
parmi les célibataires mâles, tandis que, pour le sexe féminin, le même nombre four- 
nissant 100 accusées femmes mariées en donne 240 chez les non mariées. Ce rapport, 
que jl. Bertillon appelle le degré de préservation du crime par le fait du mariage, est 
donc de 1,7 pour les hommes et s’élève à 2,45 pour les femmes. 

Le veuvage réduit de 100 b 67 l’attentat contre la propriété, tandis qu’il accroît nota- 
blement la 'criminalité contre les personnes (surtout chez les femmes). 

La paternité et la maternité apportent aussi une influence extrêmement salutaire. 


Influence du mariage sur F aliénation mentale. — L’influence du mariage contre 
l’aliénation mentale est telle, qu’elle réduit le danger de près de moitié, et cependant 
Pâ„e auquel apparaît habituellement la folie correspond à l’âge probable du mariage. 
D’après Parchappe, en effet, le danger de l’aliénation présente son maximum entre 50 et 
40 ans; or, sur 10 000 habitants, on trouve 5,68 chez les célibataires, 2,02 chez les 
époux et 5,1 chez les veufs et veuves. 


Influence du mariage sur le suicide. — La préservation du suicide par le mariage 
parait évidente; le célibat elle veuvage constituent chez les deux sexes une cause active de 
suicide. Ainsi il résulte de la statistique judiciaire que, sur 1 million d’hommes non 
mariés, il y a par an 275 suicides, tandis que les veufs en donnent 628 et les époux 
seulement 246; en d’autres termes, le même nombre d’individus capables de fournir 
chaque année 100 suicides, si ce sont des hommes mariés, en donnera 111,4 chez 
d’anciens célibataires et 256 chez des veufs. Or, comme le fait remarquer M. Bertillon, 
la tendance au suicide s’augmentant avec les années, si l’influence de l’âge devait seule 
agir, le danger serait beaucoup plus grand pour les époux que pour les célibataires; le 
rapport devrait, être alors comme 100 : 55,5. Or, c’est le contraire qui s’observe, la fré- 
quence du suicide chez les époux est inférieure b celle des célibataires dans le rapport de 
100 b 111,4. Celte aggravation, qui résulte de l’âge, rend plus difficile à apprécier 
l’influence du veuvage sur le suicide. Toutefois M. Bertillon établit également que, chez 
l’homme comme chez la femme, l’action du veuvage s’ajoute b celle de l’âge et accroît ce 
danger dans l’un et dans l’autre sexe. Il est à remarquer que, sur 1000 époux qui se 
suicident, il y en a 704 qui ont des enfants; sur 1000 épouses se suicidant 610 seu- 
lement sont mères. 

Influence du mariage sur la mortalité. — Le mariage, b la condition de n’être pas 
prématuré, a chez les deux sexes une action salutaire sur la viabilité. 

D’intéressantes recherches ont été faites en France par M. Legoyt, en Hollande par 
Baumhauer ; mais les conclusions les plus importantes sont à déduire des travaux de 
M. Bertillon, qui a basé ses calculs sur de longues périodes d’années. Sur 1000 hommes 
de 40 b 45 ans, il y a en France 9,55 décès d’hommes mariés, 16 chez les célibataires, et 


46 DÉMOGRAPHIE. 

18,89 chez les veufs. A Paris, 15,7 décès pour les liommes mariés; 27 de célibataires et 
32,1 de veufs.' 

En France, de 30 à 35 ans, la mortalité des mariés étant 100, celle des célibataires 
est de 1G9 et celle des veufs 281. A l’âge suivant, c’est-à-dire de 35 à 40 ans, celle des 
célibataires est de 175 et celle des veufs 233; de 40 à 45 ans .-célibataires 174, 
veufs 198; de 45 à 50, 171 et 194. En poursuivant cette énumération, on verrait que 
l’influence désastreuse du veuvage s’amende régulièrement avec l’âge, mais en persistant 
néanmoins. 

Toutefois, conclu prématurément , le mariage devient b son tour une cause de 
danger, et au-dessous de 20 ans, la mortalité, de 14 chez l’homme, s’élève à 100 chez 
l’homme marié. L’ensemble de ces résultats s’appuie non-seulement sur les statistiques 
de la France, mais sur celles de la Belgique et de la Hollande. 

M. Bertillon considère que l’heureuse influence du mariage, importante de 25 à 24 ans, 
manifeste de 24 à 25, sensible de 23 à 22, cessant de 22 à 21 , serait remplacée par une 
augmentation dans la mortalité de 21 à 20 ans. 

Les mêmes observations sont applicables à la femme : ainsi, de 40 à 45 ans, le chiffre 
de 100 décès pour les femmes mariées correspondrait à 151 pour des filles du même 
âge. 

Cependant au-dessous de 25 ans le mariage devient pour la femme une cause de 
mortalité. En France, la mortalité, étant de 100 chez les filles de 20 à 25 ans, s’élève à 
119 pour les femmes; chiffre très modéré relativement à la Belgique où il est de 157 ; 
à la Hollande, 175. Cette mortalité, plus intense que dans notre pays, persiste jusqu’à 
40 ans, tandis qu’en France elle s’arrête à 25. 

A 15 ou 20 ans en France la mortalité des jeunes filles étant 100, celle des jeunes 
femmes est de 158; idem en Belgique; en Hollande 208. M. Bertillon se demande si, en 
tenant compte de ces résultats déplorables, il n’y aurait pas lieu de modifier la loi 
française, qui autorise le mariage de la jeune fille à 15 ans et celui de l’homme à 18. 

Le veuvage est plus préjudiciable à l'hommequ’à la femme; ce résultat observable par- 
tout est très remarquable en Belgique et à Paris. 

Par le veuvage, la probabilité de la mort double ou triple chez l’homme; en Belgique 
et en France, le danger persiste juqsue vers 40 ans, étant d’autant plus grand que le 
veuf est plus jeune. Avant 25 ans il triple et. quadruple le danger de la mort. Cette 
aggravation s’atténue en France, après la quarantième ou cinquantième année, mais elle 
persiste en Belgique et à Paris. 11 en est de même pour les veuves jusqu’à 55 ou 40 ans. 
Au-dessus de cet âge, le mouvement inverse se produit, du moins en France 

Les tableaux suivants, extraits de la Statistique de la France, donnent 
des renseignements intéressants sur le degré d’instruction élémentaire, 
les mariages consanguins et les légitimations d’enfants, pendant l’an- 
née 1869. 


1 Sur J 000 couples existants il y a chaque année, en France, 40 célébrations de nouveaux ma- 
riages, tandis que 35 à 54 sont rompus; sur 1000 mariages rompus, il y en a 992.4 qui le sont 
par la- mort et 7,6 par la séparation de corps. L'Allemagne et principalement la Saxe se font re- 
marquer par le nombre des séparations judiciaires 4 à 5 fois plus fréquentes qu’en Fronce; mais 

la Belgique, la Hollande et la Suède en comptent moins que chez nous. 

En France, sur 1000 demandes en séparation, de 1 801 à 1808, 105,5 viennent du mari et 

894,5 de la femme; 026 ménages ont des enfants et 374 sont sans enfants. 

Sur 1000 demandes, 700 sont accueillies, 102 repoussées, 158 retirées, 94 fois par suite de 
réconciliation. Le nombre des séparations de corps est partout en voie d’accroissement. En 
France, de 1840 à 1845, sur 10,000 couples existants, il y avait 1,54 demandes et vingt ans 
plus tard plus du double, 5,40. Celle progression existe également en Bavière, en Belgique, en 
Hollande; les séparations de biens sont envoie de décroissance. 


MATRIMONIALITÉ. 

degré d'instruction élémentaire. 


47 


Nombre des 
mariés du 
sexe mas- 
culin. 


Nombre des 
mariés du 
sexe fémi- 
nin . 



DÉPARTEMENT 

POPULATION 

POPULATION 



DE 

URBAINE 

RURALE 

FRANCE ENTIÈRE 


LA SEINE 




i qui ont signé ' 
i leur nom. . 

\ qui ont signé 

20,905 

58,025 

150,227 

229,155 

/ d’une croix 
I ou déclaré ne 
[ pas savoir si- 
l gner. . . . 

865 

14,720 

58,742 

74,327 


21,770 

72,743 

208,969 

305,482 

. qui ont signé 
| leur nom. . 
1 qui ont signé 

19,250 

48,157 

124,961 

192,348 

i d’une croix 
1 ou déclare ne 
1 pas savoir si- 
[ gner .... 

2,520 

24,606 

84,008 

111,134 


21,770 

72,743 

208,969 

303,482 


Nous donnons également un tableau montrant les résultats comparatifs 
des deux années 1869 et 1875 . 


NOMBRE DES ILLETTRÉS PAR 100 MARIÉS. 


MARIAGES 

HOMMES 

FEMMES 

LES 

DEUX SEXES 
RÉUNIS 

DÉPARTEMENT DE I.A SEINE I 




1869 

4,0 

11,6 

7.8 

1875 

2,2 

7,0 

5,0 

POPULATION URBAINE : 




1869 

20,2 

55,8 

27.0 

1875 

17,5 

27,6 

21,7 

POPULATION RURALE : 




1869 

28,4 

40,2 

34.2 

1875 

23,3 

34.3 

29.0 

FRANCE ENTIÈRE . 




1869. . . . 

24,5 

36 , 6 

3015 

1875 

19,8 

51 ,0 

25,4 


48 DÉMOGRAPHIE. 

Les progrès sont évidemment très-sensibles. Cependant aujourd’hui 
encore le cinquième des hommes qui se marient et le tiers environ des 
femmes peuvent être considérés comme tout à fait dénués d’instruction. 

MARIAGES CONSANGUINS EN 1809 



DÉPARTEMENT 

POPULATION’ 

POPULATION 



DE 



FRANCE ENTIÈRE 


LA SEINE 

URBAINE 

RURALE 


NOMBRE DES MARIAGES! 





Entre neveux et tantes 

î 

il 

57 

49 

Entre oncles et nièces 

19 

56 

126 

201 

Entre beaux-frères et belles- 





sœurs 

55 

270 

715 

1,058 

Entre cousines et cousins ger- 





mains 

275 

656 

.2,516 

5,447 


Les événements de 1 870—71 ont eu une influence marquée sur l’accroissement des 
mariages entre parents et alliés, et principalement sur les mariages entre beaux-frères et 
belles-sœurs. Toutefois, en comparant les années extrêmes, 1869 et 1875, on constate 
que, si le nombre des mariages consanguins a diminué, il y a eu au contraire une augmenta- 
tion de mariages entre beaux-frères et belles-sœurs, laquelle paraît se poursuivre avec 
une certaine régularité. 

Le nombre des mariages qui a donné lieu à la rédaction d’un contrat, qui est généra- 
lement l’indice d’un apport de l’un ou de l’autre des époux, s’est élevé en 1874 à 1 22,871 , 
ce qui équivaut comme les années précédentes aux 40 pour 100 des mariages conclus. 

En 1875, ce nombre s’est abaissé à 118 947 (59 1[2 pour 100). Dans l’intervalle des 
deux années extrêmes, les mariages frappés d’opposition ont varié de 291 à 145 et en même 
temps les actes respectueux se sont élevés de 1465 à 1629. 


LÉGITIMATIONS ü’eNFANTS EN 1869 



DÉPARTEMENT 

POPULATION 

POPULATION 



DE 



FRANCE ENTIÈRE 


LA SEINE 

URBAINE 

RURALE 


Nombre des mariages par lesquels 





des enfants naturels ont été lé- 
gitimés 

2,405 

4,654 

7,257 

14,594 

Nombre des enfants ainsi légili- 





mes 

5,422 

6,257 

8,512 

18,191 


En 1875, 17,964 enfants ont été légitimés par suite du mariage de leurs parents, et 
le nombre des mariages qui ont amené des légitimations s’est élevé à 14,429. Le rap- 
port de ces mariages réparateurs, qui est de 1 sur 21 pour la France entière, s’élève 5 
1 sur 7 pour le département de la Seine. 


MATHIMOMAI.ITÉ. 


40 


Il résulte des chiffres que nous venons de rassembler, considérés dans 
leur ensemble, que le mariage n’est pas moins utile au point de vue indi- 
viduel qu’au point de vue social. L’homme marié a des chances de lon- 
gévité supérieure à celles des célibataires, et surtout à celles de l’homme 
veuf. Il est moins exposé au suicide et à l’aliénation mentale, il est enfui 
supérieur au point de vue de la moralité, ainsi que l’établit le chiffre des 
crimes et délits imputables soit aux hommes mariés, soit aux célibataires. 

Chez les femmes le mariage est également heureux au point de vue 
de l’hygiène, malgré le danger tout spécial qui résulte des accouchements. 
Mais il est aussi prouvé que, si le mariage contracté dans de bonnes con- 
ditions physiologiques est extrêmement favorable à la santé, il agit en 
sens inverse dans les unions prématurées. Au-dessous de 21 ans, le ma- 
riage est aussi nuisible qu’il est utile au-dessus de cet âge. 

Au point de vue de la matrimonialité, on voit également que notre 
pays n’est pas l’un des moins favorisés, bien qu’il soit dépassé dans cette 
voie par l’Angleterre , mais les mariages sont en France assez tardifs, ce 
qui contribue évidemment à en limiter la fécondité. 11 serait donc à dé- 
sirer, au double point de vue de la moralité et, de l’accroissement de la 
population, que nos mœurs fussent modifiées à cet égard. 


CHAPITRE II 

NATALITÉ 


Bibliographie. Statistique de la h rance. — Villermé. De la distribution par mois des 
conceptions et des naissances de l homme. — Boudin. De l'homme physique et moral dans 
scs rapports avec le double mouvement de la terre. 1851. — Bertillon, art. Natalité. Dict. 
cncyclop. 


On donne le nom de natalilë au rapport qui existe entre le nombre des 
naissances et la population. Il s’obtient en divisant les naissances par le 
chiffre de la population N/P. 

Mais, pour apprécier exactement la fécondité d’une population, on ne 
peut se contenter de chercher le rapport des naissances aux habitants do 
tous âges. Le qu il faut déterminer, c’est le rapport qui existe entre le 

PROUST, HYGIÈNE, ‘2 e ÉDIT. 4 


50 


DEMOGRAPHIE. 


nombre des naissances et le chiffre des individus de l’un et l’autre sexe, 
âgés de 15 à 50 ans, ce que M. Bertillon a exprimé en disant : « La vraie 
natalité est le rapport des naissances à la seule population adulte apte à 
la reproduction. » 

Lois de la natalité. — Dans un pays salubre, pour un même groupe 
ethnique et un même état mental, la natalité tend à se proportionner à 
la quantité de travail productif et facilement disponible pour le type hu- 
main étudié (Bertillon). 

La culture intellectuelle, en augmentant la facilité à découvrir le travail, 
augmente par conséquent la natalité. C’est l’enseignement que nous ap- 
porte le Canada où notre race franco-normande, qui émigra entre 1665 
et 1760 au nombre de 10 000, forme aujourd’hui, et malgré les persécu- 
tions, plus d’un million de Franco-Canadiens, tandis que les Peaux-Rouges, 
dont la chasse constitue la seule occupation, subissent un dépérissement 
continu, tant par l’accroissement de la mortalité que par la faiblesse tou- 
jours plus grande de la natalité. On sait d’ailleurs qu’il existe aux États- 
Unis presque autant de Canadiens français que dans le pays d’origine. 

L’émigration favorise une natalité surabondante. L’exemple en est sai- 
sissant en Angleterre. Dans le Wurtemberg, la Saxe, la Bavière, la Prusse, 
l’émigration seconde et provoque une natalité considérable par les vides 
qu’elle laisse à combler; son influence sous ce rapport s’exerce à peu 
près comme celle de la mortalité. 

Si la première et salutaire influence de l’aisance provoque le mariage 
et par suite fournit un nouveau contingent à la natalité légitime, en re- 
vanche la continuité et l’accroissement de l’aisance tendent à arrêter 
celte fécondité. L’influence en est manifeste en France, où les aspirations 
toujours augmentant dans toutes les classes vers un bien-être relatif 
tendent à exagérer les vieilles habitudes de prudence et à diminuer le 
chiffre des enfants dans les familles. 

Natalité de la France. — La natalité diminue en France depuis le 
commencement du siècle, et dans tous les départements, avec une régu- 
larité normale et constante. 

On peut considérer comme contribuant à cette décroissance : 

Le développement et la dissémination de la civilisation; 

L’émigration vers les grandes villes ; 

La diminution de la mortalité. 

Selon M. Broca, l’appauvrissement de la natalité a pour cause l'aug- 
mentation de l’aisance générale; on a également invoqué le nombre crois- 
sant des célibataires religieux qui, de 137 000 environ en 1856, s’rst 
élevé en 1864 à 198 774. 


NATALITE. 


51 


D’après M. Broca, les mariages ont donné le chilfre suivant d’enfants 
légitimes : 

De 1800 à 1805 4,24 enfants. 

De 1851 à 4855 5,47 

De 185G à 1800 5,16 — 

De 1827 à 1868, le rapport du nombre des naissances au chiffre de 
la population est descendu, d’après la statistique officielle, de 5,11 à 2,66, 
chiffre auquel il s’est maintenu depuis plus de vingt ans. C’est là un fait 
très remarquable dans le mouvement de la population française. Aucune 
nation ne présente au même degré une natalité aussi faible et en même 
temps aussi constante. 


En 1871, il y a eu 122,405 naissances de moins qu’en 1869. La natalité a été en 1869 
tic 2,57 ; en 1870, de 2,55; en 1871, seulement de 2,26 ; en d’autres termes, il y a 
eu en 1869 1 naissance pour 38,8 habitants ; en 1870, pour 39,4 ; en 1871, pour 44,2. 
La natalité a subi alors, comme le mariage, l’influence désastreuse des événements 
de 1870-1871 . 

En 1872, bien que le nombre des naissances se soit accru de 180,879, le rapport ne 
s’est élevé qu’à 2,675 pour 100, ne dépassant que de 1 1/2 pour 100 celui de la période 
1861-1868.- La situation de la France n’a donc pas changé à cet égard et les naissances 
continuent à n’apporter qu’un contingent très faible à l’accroissement de la population. 
Les habitudes de faible fécondité ont persévéré en 1873 et 1874. Dans cette dernière 
année les naissances ont atteint le chiffre de 954,652 : c’est seulement 7,288 de plus 
qu’en 1873 et c’est 12,000 de moins qu’en 1872. En 1875 ce total a été de 950,975. 

Si l’on lient compte de la distinction très importante des résultats, suivant qu’il s’agit 
du département de la Seine, de la population urbaine et de la population rurale, on voit 
qu’en 1869, année que l’on peut considérer comme moyenne, la natalité a été, pour le 
département de la Seine, de 3 ; pour la population urbaine, de 2,85, et pour la popula- 
tion rurale, de 2,45 ; en 1871, département de la Seine, 1,93 ; population urbaine, 2,46; 
population rurale, 2,22 ; on voit donc que, dans les derniers événements, ce sont les 
populations urbaines, et principalement le département de la Seine, qui ont subi les 
plus rudes épreuves. La statistique (de 1853 à 1860 inclusivement) montre que l’on 
compte I naissance pour 58 habitants dans la France entière et pour 31 habitants dans 
le département de la Seine. 

En 1875, on obtient pour 100 habitants, dans le département de la Seine, 2,71 nais- 
sances ; dans la population urbaine, 2,72 ; dans la population rurale, 2,55 ; dans celle de 
la France entière, 2,60. Celle apparente augmentation pour les villes lient simplement à 
ce que les populations agglomérées comptent, à nombre égal, plus d’adultes et, par suite, 
de femmes aptes à produire. La population adulte est au contraire moins féconde dans 
les populations agglomérées, ainsi que l’attestent les rapports suivants : Pour 100 femmes 
de 15 à 45 ans, dans le département de la Seine, on n’a que 10,6 naissances, alors que 
dans les antres départements on en compte 11,8, et dans la France entière 11 ,7. 

La natalité du département de la Seine, loin d’être plus élevée, est donc quelque peu 
inferieure à aille des habitants de la France entière, résultat qui est en rapport avec la 
moindre fécondité depuis longtemps reconnue des mariages dans le département de la 
Seine et qui entraînerait même une natalité totale notablement plus faible, sans la pro- 
portion considérable des naissances illégitimes. Ce fait ressort encore des calculs établis 
par M. Lagueau. La natalité vraie ou le rapport des naissances aux adultes de 15 à 60 ans 
est en franco et dans le département do la Seine de 1 naissance pour 23 adultes, et la 


i 


52 


DEMOGRAPHIE. 


fécondité des mariages ou rapport des naissances légitimes aux mariages est de, pour 
100 mariages, 513 naissances en France et 241 seulement dans le département de la 
Seine. 

Si à vingt années d’intervalle, de 1851 à 1872, la fécondité générale a augmenté, cet 
accroissement a porté exclusivement sur les enfants naturels, qui de 1 ,65 naissances sur 
100 tilles de 15 à 45 ans se sont élevées à 1,82 naissances, la fécondité légitime étant 
descendue dans cet intervalle de 20,75 à 20,69. 

Toutefois, comparativement à la période intermédiaire de 1801 à 1866, le fait inverse 
s’est produit en 1872, c’est-à-dire que la fécondité légitime s’est légèrement accrue, de 
20,66 à 20,69, tandis qu’il y a une diminution correspondante dans la fécondité des 
femmes non mariées, de 1,85 'a 1,82. La proportion des enfants naturels s’était relevée 
en 1875, elle s’abaisse de nouveau en 1874 et surtout en 1875. 

Cependant la fécondité légitime est plus faible dans le département de la Seine que 
dans le reste de la France. La fécondité naturelle y est, au contraire, 4 fois plus considé- 
rable. A égalité de naissances, le département de la Seine compte 2 fois plus d’enfant» 
naturels que les villes de province réunies et 6 fois plus que les campagnes. 

Si, comme MM. Chevallier et Lagneau, on fait la comparaison des ma- 
riages aux naissances, aux dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième 
siècles, dans la population parisienne, on voit que le rapport a décru 
considérablement, de près de deux cinquièmes en deux siècles. Au dix- 
septième, pour 1 mariage on comptait presque exactement 5 naissances; 
au dix-huitième, pour 1 mariage, un peu plus de 4 naissances, et actuel- 
lement on n’en a guère plus de 5. 

En rapportant les naissances de chaque année au nombre total des femmes de 15 à 
45 ans 1 , on obtient pour la France entière les résultats suivants : sur 8,458,850 femmes 
de 15 à 45 ans, en 1869, 948,526 naissances annuelles ; en 1870, 913,515, et en 1871, 
826,121. Le rapport est donc, en 1869, 11,21, en 1870, 11,15, en 1871, 9,77. 

Ce calcul, appliqué au département de la Seine pour l'année 1871, donne le rapport 
7,11. Jamais l’expression de la fécondité adulte n’était descendue plus bas; mais on ne 
doit pas perdre de vue qu’en septembre 1870 et le mois précédent un grand nombre de 
familles, et surtout de femmes, avait quitté le département. 

La fécondité s’est élevée en 1872 : pour 100 femmes de 15 à 45 ans, la natalité de 
11,68 en 1861-1866 a été de 11,84. La réaction favorable qui s’est manifestée en 1872 
s’est continuée, mais en s’affaiblissant en 1873, 1874 et 1875. 

L’influence de la guerre de 1870-71 sur la natalité a été également observable en 
Prusse; déjà en 1866, lors de la guerre contre l’Autriche, le chiffre des mariages, qui 
depuis 1857 s’était élevé à 18 pour 1000, était redescendu à 15,5, cl la natalité, qui, 
ayant suivi la tendance progressive du mariage, avait oscillé entre 57 et 59, s’était 
trouvée réduite, en 1866 et 1 867, à 36,8. Un mouvement de compensation s’établissait 
dans les années 1868 et 1869, lorsque la guerre de 1870 fit rétrograder la malrimonia- 
lité jusqu’à 14,7, et 15,9 pour l’année 1871, année dans laquelle la totalité des naissances 
ne dépassa pas 33,8 p. 1000. Enfin la paix fit atteindre à la natalité son summum d’élé- 
vation; elle arriva en 1872, 73 et 74, jusqu’à 59,7 et 40, proportionnant cet énorme 
accroissement à celui des mariages, qui, dans ces trois années, donnèrent les chiffres 
de 20,6 et 19,5, les plus élevés qui aient été observés en Europe. 


1 M. Bertillon prend la limite de 15 à 50 ans au lieu de 15 à 45; les tableaux qu’il a bien 
voulu nous communiquer sont établis d’après cette base. W. Farr, de Londres, adopte la période 
trop étendue de 15 a 55 ans. 


NATALITE. 


55 


Natalité comparée de la France et des divers pays de l'Europe. — Le 
tableau suivant détermine la natalité comparée des diverses nations de 
l’Europe 


j La connaissance des signes abréviatifs suivants est nécessaire pour l’intelligence des tableaux 
que nous devons à M. Bertillon. 

La majuscule en caractère, ordinaire P signifie population en général, sans distinction d’état 
civil, ou mieux nombre de vivants de toute catégorie, et N le nombre des naissances qu’ils pro- 
duisent dans l’unité de temps (l’année moyenne, si rien autre n’est spécifié). 

La capitale P bâtarde se rapporte exclusivement aux célibataires adultes, et N aux naissances 
illégitimes qu’ils fournissent. 

La capitale en caractère semi-gras ou égyptien P s’applique exclusivement à la population 
mariée et N aux naissances légitimes qu’ils produisent. 

Enfin la capitale en caractère gras P représente la population des veufs et des veuves. Mais les 
naissances illégitimes dues aux veuves n’ayant été jusqu'à ce jour presque jamais distinguées de 
celles des célibataires, les naissances illégitimes qui leur sont imputables sont incluses dans les 
N produites d’ailleurs en grande majorité par les célibataires filles. P P P et P s’appliquent à 
la population sans distinction de sexe ni d’âge; P'; P'; P'; P'; etc., à la population mâle, et 
P"; P"; P"; P" à la population féminine des diverses catégories d’état civil; enfin, pour spéci- 
fier qu’il s'agit des deux sexes réunis : F"; P'"; P'''; etc- 

Les âges sont indiqués par de très petits chiffres placés au pied des majuscules, ainsi : Po..is; 
Pis..so; P 50 .. 0 . (oméga, dernière lettre de l’alphahet grec; désignent les groupes de vivants dont 
l’âge est compris : entre la naissance (zéro âge) cl le début de la quinzième année; entre 15 
et 50 ans, et de 50 jusqu’aux derniers âges (w) . 

En outre, il y a à considérer deux categories de nombre supputant les naissances : les uns qui 
comprennent toutes les naissances N, N', Pi", et leurs diverses spécifications ÎÏ7 N, etc,; les 
autres qui ne comptent que les naissances vivantes, ou les survivants à l’accouchement; ils sont 
représentés par le signe S„ (survivant à zéro âge). Quant aux naissances mort-nés, elles sont dé- 
signées plus généralement par «I 11 , et par du pour les morts-nés illégitimes. 


TABLEAU POUR DÉTERMINER LA NATALITÉ COMPARÉE ’DES DIVERSES NATIONS ET SES RAPPORTS AVEC LA POPULATION FÉMININE 




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La natalité diminue en France, ainsi que nous l’avons dit, avec une ré- 
ré*>ularité constante; l’examen des périodes décennales, depuis 1801, 
établit les chiffres de cette décroissance successive : 32,9, — 51,7, — 

50.6, — 28,7, — 27,5, — 26,1, — 26,5. 

Il y a là une contradiction avec le mouvementde la matrimonialité qui 
tend à s’accroître ; c’est qu’en réalité la France ne suit pas un mouve- 
ment fatal d’affaiblissement et la fécondité des ménages, volontairement 
limitée, arrête le mouvement de la natalité. 

L’Angleterre suit une pente inverse, ainsi que l’attestent ces chiffres ; 

52.6, — 54,1, — 55; il en est de même de la Prusse : 57,7, — 57,6, 
— 58,1 ; — Hollande : 54,7, — 55. — 55,5. 


Depuis un siècle, la Suède, après avoir décliné pendant 40 ans et, être 
tombée de 56 à 52, a regagné pendant la période 1790-1 800 le chiffre de 
55,4. Durant les guerres de l’Empire, la natalité a rétrogadé jusqu’à 50,8 
de 1810 à 1820, et de 1820 à 1850 elle a atteint 53,4, puis 54,7, et 
enfin s’est maintenue depuis lors oscillant entre 51,5 et 32,5. 

La comparaison du nombre des naissances au chiffre des décès conduit 
aux mêmes conclusions. 

L’excès moyen annuel des naissances sur les décès est, en France, de 
5,68 par 1000 habitants, de 1811 à 1820, c’est-à-dire que dans cette 
période on comptait annuellement par 1000 habitants 51,75 naissances 
et 26,07 décès, c’est-à-dire que la natalité l’emporte sur la mortalité de 
5,68. Ainsi, chaque année de cette décade, la population française s’est 
accrue de 0,00568, ou bien de 5 à 6 individus par 1000 habitants; dans 
les décaties suivantes, jusqu’en 1870 exclusivement, le même excès des 
naissances a été de 5,8; 4,1; 2,56 par 1000, et enfin de 5,16 pour 
1861-1869. 

Pendant cette même période 1861 à 1869, cet accroissement a été de 
12,92 en Angleterre; 8 en Autriche; 9,8 en Bavière; 8,2 en Belgique, 
10,8 en Danemark, 15,4 en Ecosse ; 8,8 en Espagne; 8 en Italie; 13 à 
14 en Norvège; 10 en Hollande; 9 à 10 en Prusse; 13,8 en Russie; 9 à 
10 en Saxe; il en Suède et 9,75 en Irlande. 

Dans cette période notre accroissement n’est donc que le tiers ou le 
quart de celui des autres nations de l’Europe. 

Si favorablement que puisse être interprété cet excédant des naissances 
sur la mortalité, il ne saurait faire préjuger d’une manière absolue de 
I état d’une population. En effet, l’Irlande suit une voie constante de dépé- 
rissement, tout en conservant un excès de naissances annuel de 10 pour 
1000 : résultat contradictoire que M. Bertillon explique par le fait d’une 
émigration formidable; cet auteur considère également que l’émigration, 
eri enlevant à de grands pays, tels que l'Angleterre, la Prusse, l’Allemagne 


r ' 6 DÉMOGRAPHIE, 

et surtout 1 Ecosse et la Norvège, une fraction importante de mortalité, 
élève par conséquent en apparence la proportion d’excédant des nais- 
sances. Si l’on tient compte de ces réserves importantes, le faible excédant 
de la France se trouve comparativement un peu relevé. 

Enfin M. Bertillon, rapprochant l’état de notre population et celui de la 
population de l’Allemagne, met en opposition leur tendance contraire : « la 
France, dit-il, amasse des capitaux; la Prusse 1 , plus pauvre, mais plus 
riche en population, capitalise des hommes », et après une série de calculs, 
qui ne sauraient trouver place ici, il arrive à la conclusion suivante : c’est 
un milliard un quart que capitalise la France au détriment de sa descen- 
dance, et c’est plus d’un milliard un tiers que l’Allemagne paye à sa mul- 
tiplication. 

Chez nous on compromet l’avenir en assurant le présent. La diminution i 
de notre population proportionnellement à celle de l’ensemble des peuples 
civilisés nous fera perdre, si elle continue, une partie de notre prestige, 
de notre puissance, de l’autorité qu’ont nos lois, nos mœurs, notre 
langue. 

L’émigration est une force qui enrichit un pays ; les émigrants sont les- 
meilleurs missionnaires commerciaux. Dans la phase présente de l’histoire 
du monde, un peuple est d’autant plus riche qu’il a plus de débouchés au 
dehors, plus de commandes venant de l’étranger. Or, cet accroissement 
de débouchés et de commandes est peu compatible avec une population 
relativement stationnaire. 

M. deCandolle, cherchant à calculer, d’après les différences dans la na- 
talité, le nombre des hommes qui, dans cent ans, parleront Fanglais, . 
l’allemand et le français, est arrivé au résultat suivant : 

On compte aujourd’hui tant en Angleterre qu’en Amérique, au Canada: 
ou en Australie, 77 millions d’hommes parlant anglais. Dans cent ans, la 
population doublant en Angleterre et quadruplant aux Etats-Unis, au Ca- 
nada ou en Australie, ce nombre sera de 860 millions d’habitants. 

00 millions d’hommes dans les divers États allemands et 2 millions en 
Suisse, doublant en 56 et 60 ans dans le Nord et en 167 ans dans le Midi, 
donneront dans un siècle un total de 124 millions d’hommes parlant 
allemand. 

Il n’existe au contraire que 56 millions et demi de Français, 2 millions- 
de Belges et 500 000 Suisses, 1 million environ d’Algériens ou de co- 

1 Quand la Prusse donne 38 enfants nous en produisons ‘26. 

En France (1874), l'excédant des naissances sur les décès s’est élevé a 172,943, ce qui est à 
peu près le même chiffre qu’en 1872. En 1875, il n’a été que de 105,915. En Allemagne, le 
chiffre des naissances excède chaque année d'environ 450.000 celui des décès. Dans le Royaume- 
uni de la Grande-Bretagne cl de l’Irlande, l’excédant des naissances sur les décès a été en 1875 
de 385,000. 


NATALITÉ. 


07 


Ions parlant la langue française. Cette population, ne doublant qu’en 
140 ans, s’élèvera dans un siècle au chiffre de 09 millions et demi. 

Il résulterait de ces données que, si l’émigration continuait avec les 
mêmes caractères, et c’est là une question dont la solution est difficile 
à donner aujourd’hui, la langue anglaise tendrait de plus en plus à 
remplacer le français, l’univers devenant anglo-saxon. 

11 est évident que ces calculs, malgré leur justesse au fond, sont em- 
preints d’une certaine exagération. Notons d’abord qu’en Amérique, ou 
pour parler plus exactement aux Etats-Unis, l’énorme accroissement de la 
population est dû, en totalité, à l’immigration européenne. La race pri- 
mitive, celle qui a proclamé l’indépendance il y a cent ans, se trouve 
dans des conditions presque identiques à celles de la France. La popula- 
tion véritablement américaine, les descendants de Washington, si l’on 
peut ainsi parler, tend à diminuer plutôt qu’à s’accroître, et dans cer- 
tains Etats, le Massachusetts, par exemple, cette diminution est un fait 
acquis. 

D’autre part l’immigration se compose de quatre éléments principaux : 
l’élément anglais, l’élément écossais, l’élément irlandais et l’élément 
allemand. Ce dernier tend à devenir de plus en plus prépondérant, et 
beaucoup d’Allemands d’Europe ont déjà caressé le rêve d’une Allema- 
gne américaine ( Amerikcinisches Deutschentlium ) . 

Il est certain, en tout cas, que les Allemands d’Amérique vivent en- 
semble, ont des opinions, des coutumes et des intérêts souvent opposés 
à ceux de la race anglo-saxonne, et qu’il existe aux États-Unis plus de 
quatre millions d individus dont l’allemand et non l’anglais est la langue 
maternelle. Ce chiffre, loin de diminuer, tend à s’accroître tous les ans. 

1) un autre côté, parmi les émigrants parlant anglais, il est évident 
que les Irlandais ne sauraient passer pour des Anglo-Saxons; leur reli- 
gion, à délaut d autres caractères, suffirait pour les en distinguer. Or il 

existe plus de huit millions d Irlandais et de descendants d’Irlandais ca- 
tholiques aux États-Unis. 

Les quatre millions de noirs que renferment les États du Sud ne peu- 
vent guère passer non plus pour des Anglo-Saxons. 

Enfin, il existe aux États-Unis près d’un million de Canadiens par- 
lant français, et la langue française est parlée par plus d’un million d’in- 
dividus au Canada. 


fl j a doru une exagération visible dans le procédé qui consiste à pren- 
dre pour base le chiffre de la population dans chacun des pays où l'an- 
glais est la langue prédominante, à le multiplier par le coefficient sécul- 
aire d accroissement de la population, et à déduire de ce calcul le 
C “ ‘ e total dcs liabilants du globe qui parleront anglais dans cent ans. 


DEMOGRAPHIE. 


:>s 

l> un nuire côlé, parler la même langue ne signifie pas toujours avoir 
les mêmes sentiments. Citons l’exemple de l’Irlande par rapport à l’An- 
gleterre et de l’Alsace par rapport à l’Allemagne. 

Pour ce qui touche à la langue française, les évaluations de M. de Can- 
dolle nous paraissent un peu trop défavorables. En effet, si la population 
de langue française s’accroît lentement en France, il n’en est pas de 
même en Suisse et en Belgique. Et d’ailleurs l’un des éléments les plus 
importants du problème est le ralentissement forcé de l’accroissement 
d'une population, lorsque les limites de capacité de son territoire et de ses 
ressources sont à peu près atteintes. Voilà pourquoi l’Irlande qui comptait 
7 millions et demi d’habitants en 1846 n’en compte plus guère que 
5 millions aujourd’hui. Nous assisterons probablement à un développe- 
ment considérable de l’émigration vers les États-Unis et l’Australie jus- 
qu’au jour où, le territoire étant suffisamment peuplé, il n’v aura plus 
aucun avantage pour le prolétaire à quitter son pays d’origine. 

Pour la France, au contraire, l’Algérie offre un champ de colonisation 
qui pourrait aisément nourrir de 8 à 10 millions d’Européens, avant que 
la population fut gênée par le manque de terrains cultivables. 

Enfin, dans le calcul de l’importance relative des peuples de l’avenir, 
il ne faut point oublier le développement prodigieux qu’est appelée à 
prendre la population de la Hussie, qui s’élève aujourd hui à près de 
90 millions et qui dans un siècle aura plus que doublé, car le terrain ne 
saurait ici manquer sous les pas des générations futures. Si l’on réfléchit 
en outre à l’attraction qu’exerce la Russie sur les races slaves, on voit 
qu’il existe à l’Orient un centre de population bien capable de contre- 
balancer l’influence de l’élément anglo-saxon et des races germaniques en 
général. 

Concluons donc que, s’il existe dans l’amoindrissement de la natalité en 
France un danger réel qui doit sérieusement nous préoccuper, il ne faut 
point exagérer le mal, ni s’abandonner à un découragement qui, en 
nous ôtant tout espoir de succès, ne nous laisserait point la lorcc de 
réagir. Ne soyons ni optimistes, ni pessimistes, contentons-nous d être 
suffisamment éclairés pour comprendre la situation actuelle et pour agir 
en conséquence. 

Influence des mois sur la natalité. — Le maximum des conceptions se rencontre 
pour la France, l’Ilalic, la Belgique, dans les mois de mai, puis juin, juillet cl enfin au il, 
ce qui renvoie le maximum des naissances par conséquent aux mois de février d ahoul, 
puis mars, avril el janvier. 

Fn France, dans le mois de février, les naissances légitimes sont de 90 au-déssus de 
la movenne (1000) que les illégitimes dépassent de 151. 

Pour les enfants légitimes, ce sont ensuite les mois de mars et d avril qui sont le plus 
riches en naissances, tandis que le plus grand nombre des entants illégitimes, conçus en 
avril, viennent charger les naissances du mois de janvier. 


NATALITÉ. 


50 


L’influence saisonnière sc manifeste plus profondément sur la conception dans les 
populations rurales que dans les populations urbaines, et plus encore dans ces dernières 
que dans le département de la Seine. 


Rapport des naissances des deux sexes. — Durant la première moitié de ce siècle, les 
naissances annuelles des garçons ont constamment dépassé celle des fdles dans le rapport 
très-approximatif de 106 à 100. Pendant la période de 1 8 G 1 h 1868, ce rapport est 
descendu à 105. 

En 1869, il a été de 105,02 ; en 1870, de 10-4,79 ; en 1871, de 104,87 ; en 1874, de 
105 , 3 , en 1875, de 105,1. Il naît proportionnellement pins de garçons dans les campagnes 
que dans les villes. 

Le tableau suivant donne les rapports de sexe des nouveau-nés dans les diverses nations 
de l’Europe. 

RAPPORTS DES SEXES DES NOUVEAUX-NÉS CHEZ LES DIVERSES NATIONS DE L’EUROPE 

POUR 100 NAISSANCES FÉMININES, COMBIEN DF NAISSANCES MASCULINES? 


NATIONS. 


France entière, 1856-66. 
Départ de la Seine.. . . 

Villes 

Campagnes 

Angleterre, 1800-70. . . 
Autriche, 1863-70. . . . 

Bade, 1832-63 

Bavière, 1850-59. . . . 

Belgique 

Danemark 

Espagne 

Hollande, 1860-69.. . . 

Hongrie, 1865 

Irlande, 1871-72. . . . 

Italie 

Norvège 

('russe, 1868-74 

Uiissic 

Saxe, 1859-61 

Suède, 1861-70 

Suisse, 1867-74 


POUR LES NÉS VIVANTS. 

POUR 

LES MORT-NÉS. 

POUR LES NAISSANCES 
AVEC MOKT-NÉS. 

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105,55 

105,20 

105,13 

151 

125,4 

147 

106,8 

104,4 

106,65 

104,1 

102,80 

105,7 

152,9 

125 

152 

105,65 

104,6 

105,2 

104,65 

105,15 

101,5 

140,7 

120 

156,2 

106,25 

104,4 

105,6 

105,7 

1 03 , 25 

105,5 

158,0 

127 

155,9 

107,2 

104,6 

107,1 

104 

104 

104,5 

» 

» 

» 

» 

» 

» 

106,5 

104,6 

106,4 

155,2 

115,1 

150,1 

107 

104,9 

106,6 

» 

» 

» 

155 

119 

156 

107 

101,5 

106,6 

105,3 

» 

» 

142,8 

116,6 

130 

106,6 

104,5 

106,1 

105,5 

103 

105,1 

137 

116,1 

134,8 

106,5 

103,7 

106,3 

103,1 

104,5 

105 

128,6 

153,5 

152,5 

106 

105,4 

105,9 

106,9 

104,1 

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» 

9 


9 

» 

103,7 

105,8 

105,6 

128,7- 

112,3 

127,6 

106,8 

104,6 

106,6 

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9 

9 

9 

9 

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106,3 

102,5 

106 

105,3 

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105,4 

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9 

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100,8 

109, 5 b 

100,5 

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loi ,0 

139,5 

107,5 

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107,3 

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105,5 

105,3 

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150,5 

9 

9 

108,2 

105,4 

104,4 

105,3 

130,6 

112,5 

128,5 

106,2 

104,9 

100,1 


105,1 

105 

» 

9 

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9 

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» 

100,4 

103,5 

105,8 

9 

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9 

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9 

» 

105 

104,6 

104,95 

137,5 

121,8 

155,2 

105,0 

105,3 

103,8 

105 , 3 

100,5 

105 

136,6 

114,4 

134,8 

106,6 

101,7 

106,2 


naissances inégalés en Irlande qui accuse plus de garçons est fort 
exceptionnel; mais il ne repose que sur deux années : 1871 où il est de 107,5, et 1872, de 106,4. 
tn outre il est assez remarquable qu’en 1872 le rapport de sexualité est le même pour les lé ,T i— 
limes et pour les illégitimes. Pour toute la période 1864-72 le rapport du sexe sans distinction 
d elat civil est 105,75 garçons pour 100 filles. 

1 Même exception apparente pour l’Italie, mais elle s’évanouit quand on ajoute aux 51 493 Sn il- 
higilimes annuels (10,464 garçons et 15,029 tilles) 32,258 enfants dits « exposés . (16,036 garçons 
et 16,222 tilles) ; alors le rapport des sexes devient 104 garçons pour 100 lilles. 


Influence de l'age des époux, de i.a durée i>u mariage, de i.a légitimité et de l'illégi- 
timité sur le sexe des nouveau-nés. — D’après certaines observations de M. lirocn, la 
probabilité du sexe masculin pour le premier-né est d’aulanl plus grande que la concep- 
tion moi plus immédiatement le mariage. Le même fait ressort d’un tableau que nous 


CO 


DÉMOGRAPHIE. 

devons à M. Bertillon. Les résultats en son! très-remarquables el viennent contredire en 
plusieurs points les conclusions d’enquêtes particulières qui ont élé faites soit en Alle- 
magne par M. Hofacker, ou en Angleterre par M. Salder, el qui jusqu’ici avaient fait 
loi. 

Les deux époux étant tous deux âgés de moins de 25 ans assurent la prédominance du 
sexe masculin (moyenne, 120 garçons contre 100 tilles). 

1° Si l’épouse a de 25 à 55 ans, l’époux étant toujours au-dessous de 25, il naîtra 115 
garçons contre 100 filles. 

2° L’époux ayant de 25 à 35 ans el l’épouse moins de 25, il y a proportion un peu plus 
forte de garçons durant les 15 premières années ; puis ensuite prédominance de filles 
(94 garçons contre 100 filles). 

Une tendance opposée se manifeste chez les époux de 55 à 50 ans ; la prédominance 
des tilles est alors constante, quel que soit l’àge de l’épouse. 

Des documents officiels publiés en Autriche et étudiés par M. Bertillon ont montré que 
la masculinité l’emporte chez les aînés légitimes et chez les puînés illégitimes et inverse- 
ment. 

C’est chez la jeune épouse primipare d’abord, puis chez la fille pluripare, que les 
chances de donner des garçons sont au maximum, tandis qu’elle est au minimum chez 
la femme déjà mère et chez la fille primipare. 


Enfants naturels. — Après s'être rapidement accrue jusqu’en 1825, la 
proportion des enfants naturels s’est,, quelques variations près, main- 
tenue depuis cette époque jusqu’en 1850, à 7,27 pour 100 naissances; 
de 1850 à 1861, à 7,40; de 1861 a 1868, à 7,58. En 1869, elle a été 
de 7,48 ; en 1870, de 7,46; en 1871, de 7,15 ; en 1872, de 7,21 ; 
en 1875, de 7,46; en 1874, de 7,26; en 1875, de 7,05. 

11 y a donc marche décroissante. Le nombre des enfants naturels n’est 
d’ailleurs élevé que dans les grandes villes et surtout à Paris. Ainsi, 
tandis que de 1825 à 1860, durant 56 ans, sur 1000 naissances, il n’y 
a annuellement que 75 naissances illégitimes pour la population de la 
France entière; que de 1855 à 1860 inclusivement, la population ru- 
rale n’en présente que 41, celle du département de la Seine, de 185,:» 
à 1860, en compte annuellement 266. La population de ce départe- 
ment a donc proportionnellement plus de 5 lois autant d enfants illé- 
gitimes que celle de la France entière et 6 lois plus que celle des cam- 
pagnes. Ces enfants se font remarquer par une prépondérance masculine 
plus faible. 

11 importe de distinguer les enfants naturels reconnus par leurs pa- 
rents de ceux qui sont privés de toute filiation légale. Ces derniers, nés 
pour Ja plupart à l’hospice et abandonnés à la charité publique, étaient 
en 1872 au nombre de 42 745, dont 11 204 dans le département de la 
Seine, 17 551 dans les villes de province et 14 788 dans les com- 
munes rurales. Si élevés que soient ces chiffres, ils dénotent cependant un 
sensible progrès, quand on les rapproche de ceux des périodes anté- 
rieures. En comparant l'année 18/2 avec la période 1861-186.), on voil 


NATALITÉ. 


61 


que pour la France entière la proportion d’enfants non reconnus a dimi- 
nué do 5 pour 100, de 06 à 61 pour 100 enfants naturels. Eu dehors de 
la reconnaissance proprement dite, un certain nombre d’enfants sont 
légitimés par le mariage ultérieur de leurs parents. Nous avons déjà 
parlé de ces mariages réparateurs à l’article matrimonialité. 

M. Bertillon propose avec raison de substituer au mode de dénombre- 
ment, qui consiste à apprécier la fécondité des femmes non mariées par 
la comparaison des naissances hors mariage aux naissances générales, 
le procédé suivant : 

Rapporter les naissances illégitimes aux femmes qui sont aptes à les 
produire, c’est-à-dire aux filles nubiles et aux veuves de 15 à 50 ans. 

D’après le rapport S°/S°, servant de base ordinaire pour apprécier la 
natalité illégitime, l’Angleterre sur 1000 naissances vivantes n’en donne- 
rait que 61 illégitimes, la Belgique 71, la France et la Prusse 75 à 76. 
Or, d’après le procédé de M. Bertillon, on trouve que sur 1000 femmes 
non mariées, capables de fournir des naissances illégitimes, la France 
n’en donne que 16,8 ; la Belgique 16,36; l’Angleterre dépasse la 
France et la Belgique; la Prusse a 27,17 naissances illégitimes. 

En Bavière, comme d’ailleurs dans la plupart des pays allemands, 
elles sont 2 ou 3 fois plus nombreuses qu’en France. La natalité illégi- 
time contribuait, en Bavière, au renouvellement de la population jusque 
près du quart (24 pour 100, 1860-69). Ce rapport, grâce à une législa- 
tion nouvelle, est actuellement abaissé à 14 pour 10 0. 

Naissances multiples. — Chaque année, on compte en France environ 10,500 accouche- 
ments ayant produits deux enfants, 120 en ayant donné 5, et, par exception, quelques 
accouchements quadruples; ces naissances multiples produisent relativement beaucoup 
de filles. La proportion des morts-nés y est en moyenne de 17 pour 100 au lieu de 4,60. 

Le tableau suivant indique la fréquence des grossesses gémellaires dans les différents 
pays de l’Europe. 


DÉMOGRAPHIE. 

FRÉQUENCE DES GROSSESSES GÉMELLAIRES 


02 


PAYS. 

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1858-68 

9,9 

1,17 

85,9 

Autriche. . . 

1851-70 

11,9 

1,85 

61,8 

Belgique. . . 

1865-7 A 

9,70 

1 

» 

Danemark. . 

1860-69 

14,20 

1,6 

90 

Id. légitime. 


14,27 

» 

» 

Id. illégitime 


15,0 

1» 

» 

Gallicic (slave) 

1851-59 

12,5 

1,94 

04,7 

Hollande. . . 

1865-75 

15,1 

U 

» 

Hongrie. . . 

1851-56 

15 

1,75 

74,6 

Italie. . . . 

1868-74 

11,4 

1,56 

76,2 

Norvège. . . 


12,5 

1,6 

74,7 

Prusse. . . . 

1859-67 

12,5 

1,4 

89,4 

Suède. . . . 

1805-73 

14,5 

» 

» 


EN CHAQUE PAYS Cl-DESSOUS NOMMÉ, 

COMBIEN UE GIIOSSESSES DOUBLES EN CHAQUE ANNÉE 
CONSÉCUTIVE PaR 1,000 CnOSSESSES GÉNÉRALES. 


ANNÉES 

SUCCESSIVES. 

8 

B 

ci 

b 

■ 

a 

M 

a 

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O 

a 

b 

BELGIQUE. 

en 1862 

9,9 

14,7 

12,1 

9,94 

1865 

10,16 

14 

12,5 

9,2 

1864 

10,5 

15,6 

13 

9,5 

1865 

10,2 

15,4 

12,5 

9,5 

1866 

9,8 

15,9 

12,4 

9,4 

1867 

9,6 

14,8 

15 

10,2 

1868 

9,7 

14,5 

12 

9,9 

1869 

9,5 

14,5 

15 

9,5 

1870 

8,4 

14,9 

15,1 

9,4 

1871 

9,1 

14,4 

12 

9,6 

1872 

9,8 

14,1 

» 

9,8 

1875 

J» 

14,7 

12,8 

9,9 

1874 

» 

J) 

12,2 

9.7 


Le tableau suivant indique la fréquence relative des naissances illégi- 
times dans les divers pays de l’Europe. 


FRÉQUENCE RELATIVE DES NAISSANCES ILLÉGITIMES 

OU COMBIEN d’illégitimes DE CHAQUE CATÉGORIE SUR 1000 NAISSANCES 



VIVANTES. 

1000 f: 

MORT-NÉS. 

1000 p 

dn 

GÉNÉRALES. 

France entière, 1856-65 

75,4 

155,2 

78 

Dont : 1* Population urbaine (moins la Seine) . 

117 

185 

120,7 

2* Population rurale 

45,2 

76,5 

41,5 

5* Département de la Seine 

264,4 

350 

268 

Angleterre 1861-70 

61 

» 

a 

Autriche 1856-59 

108 

» 

» 

n .. ( 1860-68 

» 

» 

O 

» 

222 

150 

Belgique 1856-65 

72,8 

105 

75,5 

Danemark 1860-70 

110,2 

136,6 

111,2 

Ecosse 

98 

D 

» 

Espagne 

55 

» 

» 

Hollande 1860-69 

58,1 

65,6 

39,5 

Hongrie 1865 

74,5 

» 

» 

Irlande 

50 

» 

U 

Italie (illégitimes et exposés) 1868-72. . . . 

66,4 * 

92* 

67,3 3 

Norvège 1851-70 

84,2 

127,5 

86 

Prusse 1868-74 

76 

110 

77,5 

Saxe 1861-65 

150 

191 

152 

Suède 1861-70 

95,7 

136,5 

97,1 

Suisse 

55 

72,9 

54,8 

« Mais en 1866-70 ce nombre devient 150 par suite de la substitution des vrais 
1 Dont 55,6 sont des entants exposés ou abandonnés. 
s Dont 29 sont exposés. 

3 Dont la moitié sont exposés. 

mort-nés. 


CHAPITRE III 


MORTALITÉ 

Bibliographie. — Marc d’Espine. Influence de l’aisance et de la misère sur la mortalité. 
— Annuaire de la mortalité genevoise. 1844-1845. — Vacher. Élude médicale et slastistiquc 
sur la mortalité à Paris, à Londres, à Vienne et à New-York en 1865. Meding (Henri). 
Deuxième congrès international de statistique sur le cadre nosologique des dècès. 1857. — 
Bertillon. Statistique des causes de décès. 1856. De la mortalité parisienne, croissante 
selon les morts, décroissante selon les ministres. 1869. — Bhoeck et Matthyssens. Statis- 
tique nosologique des décès dans la ville d' Anvers en 184o. — Boüdin. Essai sur les lois pa- 
thologiques de la mortalité, 1848, Ann. d’hyg. — Lois pathologiques de la mortalité, 
*2' mém. — Influence de la densité des populations sur les états sanitaires 1848. Ann. 
d'hyg. — De Bouteville. Choix des tables de mortalité pour les rentes viagères. — Discus- 
sion à l’Académie de médecine sur la mortalité des enfants du premier âge, Discours de 
MM. Fauvel, Chauffard, llusson, Broca, Devilliers, etc., lo69. — Marc d’Espine. Loi de morta- 
lité et de survivance dans le canton de Genève. — Bertillon. Art. Mortalité in Dictionnaire 
encyclopédique des sciences medicales. — Congrès international de statistique à Budapest. 
l re section : Théorie et population. 1876. — Congrès d’hygiène de Bruxelles, section d’hygiène 
médicale. 1876. — De la mortalité des enfants nouveau-nés dans les différents pays. 
Des mesures à employer pour la faire diminuer, par MM. Bergeron, Bertillon, Marjolin. — 
Congrès d’hygiène de' Paris, 1878. 

L’évaluation des chances de mort dans un espace de temps déterminé 
se trouve soumise à des difficultés et à des causes d’erreur considérables, 
et les résultats de la statistique acquièrent moins de valeur, par l’im- 
portance des chiffres sur lesquels ils s’étayent, que par la prise en consi- 
dération de l'âge, des conditions d’aisance, des professions, du sexe, en- 
fin de l’état civil des individus. 

C’est aux deux extrémités de la vie, dans la première enfance et dans 
la dernière vieillesse, que les dangers de mort atteignent leur summum 
d’intensité ; ces chances subissent d’ailleurs, suivant les âges de la vie, 
d’énormes variations. 

C’est pourquoi les résultats basés sur la mortalité générale et qui s’ob- 
tiennent en divisant, sans distinction d’âge, les décès (D) par la popu- 
lation (P), ne peuvent avoir qu’une faible valeur au point de vue démogra- 
phique. La mortalité suppose toujours une comparaison exprimée ou 
sous-entendue, elle doit être le résultat de cette comparaison. 

Ainsi donc, pour que la mortalité générale pût servir de mesure rela- 
tive permettant d’apprécier les conditions respectives de vie et de mort 
qui pèsent sur deux pays, il laudrait que, dans ces pays comparés, les 
nombres respectifs des vivants de chaque groupe d'âge fussent dans les 
mêmes rapports ; or, il est loin d’en être ainsi. 

Pour M. Bertillon, la mortalité est le rapport entre le nombre des décès 
et celui des vivants qui les ont fournis dans l’unité de temps, ordinai- 
rement 1 année, soit D/P. L’est ce qu’il nomme avec YV. Farr rapport de 


04 


DÉMOGRAPHIE. 

mortalité, rapport qu’il distingue (pour la première enfance) de la pro- 
babilité mathématique ou dîme mortuaire (représentée par la formule 
D/N). Le chiffre du rapport de mortalité (D/P) sera toujours plus élevé. 

Les mortalités vont graduellement en s’atténuant depuis le commence- 
ment de ce siècle. 

En France, de 28,6 décès par 1000 habitants, dans la première 
période de 1801 à 1810, la mortalité est tombée par une diminution 
continue à 2,85 dans la période de 1861 à 1869. 


de 1800 a 1810, 2,77 décès i*ah 100 habitants 

De 1810 à 1820 

De 1821 à 1850 

De 1851 à 1810 

De 1841 à 1850 

De 1851 à 1860 

De 1861 à 1868 

En 1869 

En 1870 

En 1871 

En 1872 

En 1875 

En 1874 

En 1875 


2,00 

2.50 

2.48 
2.35 . 
2,59 

2.50 
2,34 
2,83 

3.48 
2.19 
2 53 
2,15 

2.51 


En 1869, année que l’on peut considérer comme moyenne, la mortalité de la France 
a été de 864,520 individus, ce qui représente 2,54 de la mortalité pour 100 habitants ; 
en 1870, 2,85, et en 1871, 5,48. La mortalité de 1870 est supérieure à celle des années 
1815, 1852 et 1854, pendant lesquelles ont sévi successivement et même simultanément 
la guerre et le choléra. Quant à celle de 1871, elle dépasse tout ce que nous savons des 
périodes les plus désastreuses de l’histoire. 

Débarrassée des organisations débiles qui n’ont pu résister aux fatigues de la guerre, 
aux privations qu’elle entraîne et aux maladies de tout genre dont nos populations ont 
été atteintes, la France compte 477,946 décès de moins en 1872 que dans l'année pré- 
cédente et 71 ,256 de moins qu’en 1869, année qu’on pouvait, à bon droit, considérer 
comme normale. Le nombre des décès n’a étî en 1874 que de 781,709; en 1875 il 
s’était élevé à 844,588. En 1875 il a été de 845,062. 

Le département de la Seine a vu en 1872 sa mortalité diminuer juste de moitié, de 
4,45 (1871) à 2,22 décès par 100 habitants. Les différences, quoique encore considé- 
rables, ont été sensiblement moindres pour la population des villes de province prises 
dans leur ensemble de 4,06 5 2,49 et surtout pour la population rurale, de 5,19 à 2,09. 


Depuis le commencement du siècle, la mortalité n’était jamais descen- 
due aussi bas. 

Ces chiffres démontrent une longévité croissante. Toutefois, si l’on tient 
compte qu’au commencement de ce siècle pour 100 habitants il y avait 
annuellement 3,19 naissances, alors qu’actuellement il n’y eu a que 2,67. 
ou reconnaît que la diminution de près d’un sixième des nouveau-nés qui 
toujours présentent une mortalité bien plus considérable que celle des 


JIOltTALlTE. 


• «;> 

adultes, peut expliquer en partie celle décroissance de la mortalité géné- 
rale de plus d’un cinquième. 

Sur 950000 décès annuels, on en compte en France plus de 500 000 
avant la quarante-cinquième année d’àge ; les enfants de zéro à un an 
fournissent une énorme proportion de ces décès, or chaque année 40 000 
à 50 000 de ces enfants pourraient être conservés. 

La statistique, en nous faisant connaître de tels résultats, est pour nous 
d’un enseignement précieux. Nous ne craindrons pas d’aborder, si aride 
qu’il puisse sembler d’abord, le détail scrupuleux des chiffres et nous 
ferons remarquer, avec MM. Broca et Bertillon, que toute tentative de 
réforme doit être nécessairement précédée d’une bonne statistique qui. 
portant sur le nombre comparé des vivants et des morts, fera connaître 
et précisera les causes différentes de la mortalité. 

Mortalité par âge. — La mortalité parage doit pour être exactement 
appréciée : 

1° Etre relevée par année d’àge ; 

2° 11 est nécessaire de connaître le nombre des vivants par âge. 

Mortalité de la première enfance. — La mortalité absolue et relative 
du début de la vie est considérable; elle peut dépasser 900 pour 1000 

Cette mortalité est assez élevée pour qu’on ait pu dire, chiffres en 
main, qu’un enfant qui naît a moins de chances qu’un homme de 90 ans 
de vivre une semaine et moins de chances qu’un octogénaire de vivre 1 an. 

La mortalité des enfants trouvés, avant 1789, était représentée par le 
rapport de 900 pour 1000; c’est encore pour les mêmes enfants (zéro à 
un an) celle qui est signalée par Ilusson dans la Loire-Inférieure ; elle est 
encore de nos jours de 700 dans la Nièvre. 

Il résulte de l’examen de la statistique officielle que, en France, de 
1857 à 1866, sur une population de 1000 enfants de zéro à iln an, la 
mortalité a atteint 204, 2, chiffre qui, pour M. Bertillon, représente une 
augmentation notable sur la période décennale de 1840 à 1849, les re- 
levés de cette époque ne donnant que 182, soit 18,2 pour 100. 

I) après le même auteur, cette progression se serait poursuivie de 1859 
à 1868, puisque, pour cette dernière période, l’on arrive au chiffre de 
217, soit 21,7 pour 100. Au contraire, le professeur Broca considère que 
depuis le commencement du siècle, la mortalité effroyable qui sévit tou- 
jours sur les enfants de zéro à un an, accuse cependant une tendance 
décroissante et il s’étaye des résultats suivants : 1806-1809, 22,27 

1 Elle peut même atteindre 1000 sur 1000 ou lu totalité des enfants de 0 à 5 ans, comme il 
arrive aux Européens, en Egypte, au Sénégal, etc. 

PROUST, HYGIÈNE. 2* ÉD. r, 


OG 


DÉMOGRAPHIE. 

pour 100. — 1855-1859, 20,20 pour 400. — 1860-1804, seulement 
17,65 pour 100. 

Sur 20 000 nourrissons que la capitale envoie annuellement en pro- 
vince, 15 000 ou 75 pour 100 succombent avant la fin de la première 
année et sur 54 000 enfants environ qui naissent à Paris chaque année, 
plus de la moitié a péri avant un an révolu. 

Quoi qu’il en soit de la totalité des décès, elle est loin de s’équilibrer 
dans les différentes régions de la France. Une des cartes de la démogra- 
phie figurée de la France 1 par M. Bertillon, dans laquelle les départe- 
ments sont classés par ordre de mortalité, fait bien apprécier l’énorme 
irrégularité de cette dissémination 2 . (Carte indiquant la mortalité ^e zéro 
à un an, les deux sexes réunis pendant la période 1857-1866.) 

Le département de la Creuse avec le chiffre de 151 pour 1000, soit 
moyenne de décès 15,1 pour 100, y représente le plus faible degré de- 
là mortalité. A côté, se placent dans la région du Centre et de l’Ouest, 
avec une mortalité de 14,8 pour 100, le département des Deux-Sèvres. 
l’Indre avec 15,2 pour 100. 

Deux centres de forte mortalité où le chiffre total s’élève de 27,1 pour 
100 à 57 pour 100, dus uniquement à l’émigration des enfants et à l’in- 
dustrie nourricière, sont représentés par deux agglomérations de dépar- 
tements à teintes noires ou très sombres : l'une, la plus frappante et la 
plus étendue, comprend une large zone de quatorze départements rangés 
autour de Paris; l’autre se compose de dix départements appartenant au 
bassin du Rhône et à la région subalpine entre Lyon et Marseille 3 . 

Ce sont, au Nord et dans le rayon de Paris, les deux départements nor- 
mands de l’Eure et de la Seine-Inférieure, pays manufacturiers, où s’ajou- 
tent aux effets de l’industrie nourricière et de l’allaitement artificiel au 
petit pot, des habitudes d’ivrognerie qui se répandent parmi les femmes, 
puis la Marne, Seine-et-Marne, l’Oise, l’Yonne, le Loiret et Eure-et-Loir, 
pays d’industrie nourricière et d’allaitement artificiel 4 . 

1 Démographie figurée de la France , oti Étude statistique de la population française avec ta- 
bleaux graphiques traduisant les principales conclusions. 

2 Les nombres qui expriment la mortalité sont représentés sur cette carte par des teintes 
graduées, au nombre de 9, qui vont du blanc jusqu’au noir absolu. Les teintes les plus foncées y 
sont représentatives des mortalités les plus intenses et les plus claires des moindres mortalités.. 
Les départements que nous venons de citer sont donc absolument blancs. La neuvième ou der- 
nière série est au contraire tout à fait noire. 

3 M. Bertillon a déclaré devant la commission de l’Assemblée nationale (projet de loi de M. Th. 
Roussel sur la protection des enfants du premier âge) que, si l’on parvenait à réduire la morta- 
lité de 20 départements noirs à ce qu’elle est dans les départements gris ou à mortalité moyenne, 
on conserverait chaque année environ 16 000 enfants qui succombent dans la première année 
de leur vie. Or toute la population du premier âge de l’un des deux départements de notre Alsace 
perdue n’atteint pas C 2 chiffre. 

* On trouve dans le rapport de M. Roussel une communication intéressante du docteur Monod 
qui a pour lieu d’observation le Morvan (Nièvre). Pour les nouveau-nés qui viennent de Paris 
(petits Paris), abandonnés au trafic des meneuses et des nourrices mercenaires, la mortalité 


MORTALITE. 


Gî 

Le signe X placé sur les départements de la Seine et du Rhône indique- 
que le coefficient de la mortalité infantile y est inconnu. Cette ignorance 
provient des lacunes que présente encore notre statistique officielle. En 
effet, des enfants nés à Paris ou à Lyon vont en nombre inconnu mourir en 
nourrice dans les départements circonvoisins, sans que le rapport en soit 
fait sur le registre mortuaire de ces villes. La mortalité ne peut donc y 
être déterminée, même approximativement. 

M. Bertillon voudrait que les décès des nouveau-nés fussent enregistrés 
par jour quant au premier mois, par semaine de sept jours quant au pre- 
mier trimestre et par mois pour le reste de l’année. Or la France les recense 
par sei'naine de sept et de huit jours pour les deux premières semaines, 
par quinzaine pour le premier mois, puis par deux mois, par trimestre, 
enfin par semestre ; la Belgique, le duché de Baden procèdent par mois; 
la Hollande, par mois durant les six premiers mois ; l’Angleterre, l’Ecosse, 
ritalic, relèvent ces décès par trimestre ; la Suède, par année. 

Le manque d’uniformité des éléments de recensement joint au mode 
vicieux d’inscription des mort-nés rend difficile la comparaison de la mor- 
talité infantile de la France avec celle des autres pays. 

Mort-nés. — Sous la dénomination de mort-nés, la statistique officielle 
entend non seulement les mort-nés proprement dits, c’est-à-dire ceux qui 
sont morts avant ou pendant l’accouchement, mais encore tous les enfants 
décédés avant que leur naissance ait été déclarée à l’officier de l’état civil 1 . 
La proportion entre ce nombre et celui des conceptions (total des nés 
vivants et des mort-nés) a été pour 100 conceptions, de 1851 à 1855, 
5,01 ; de 1856 à 1860, 4,50; de 1861 à 1865, 4,56; de 1866 à 1868. 
4,48; en 1869, 4,56; en 1870, 4,57 ; en 1871, 4,65; en 1872, 4.55: 
en 1875, 4,70; en 1874, 4,46; en 1875, 4,41. 

Si l’on compare les chiffres des mort-nés dans le département de la Seine, dans la 
population urbaine et dans la population rurale, on voit qu’eu 18G9, qui peut être consi- 
dère comme année moyenne, ce chiffre a été pour le département de la Seine, 7,50, la 
population urbaine o,15, la population rurale 4,04 ; et en 1871, de 8,4 pour le départe- 
ment delà Seine, population urbaine 5,38, population rurale 4,00. 


dîme; s’élève à 710 pour 1000; pour les enfants assistés du département de la Seine sous le con- 
trôle des agents de l'administration cl recevant les visites trimestrielles des inspecteurs, elle des- 
cend à ‘240; pour les nourrissons attentivement surveillés par le personnel de la Société protec- 
trice de l’enfance, elle descend encore et oscille entre 120 et 00. Enfin, là oi les filles mères ont 
reçu des secours suffisants et ont pu soigner leur enfant, d'après le docteur Monod, la mortalité 
a été abaissée au chiffre de 70 pour 1000. 

' M. Bertillon propose que sur le registre destin '> aux mort-nés on établisse au moins trois 
categories : fies enfants évidemment morts avant l'accouchement; 2" les enfants morts pen- 
dant I accouchement ; V les enfants ayant respiré ou crié. Los deux premières catégories pour- 
raient dre réunies sous la rubrique de mort-nés. La troisième comprendrait les enfants qui, 
ayant respire, seraient morts avant leur inscription sur le registre des vivants. 


f '8 DÉMOGRAPHIE. 

L esl dans la catégorie des enfants naturels que les mort-nés sont rela- 
tivement le plus nombreux. Leur proportion dépasse du double celle des 
enfants légitimes; ce résultat constant établit l’influence nuisible des 
unions illégitimes sur le développement de la population. Le nombre con- 
sidérable des mort-nés constatés dans le département de ia Seine en 1871 
explique le chiffre relativement minime des enfants naturels pour cette 
année. 

Le rapport des naissances de garçons et de filles est habituellement de 
105 pour 100; pour les mort-nés il s’élève à 144. Celte différence de 
mortalité se continue dans l’enfance; il en résulte que, quoiqu’il naisse 
plus de garçons que de (i 1 les, la proportion des deux sexes s’équilibre 
vers l’âge adulte; plus tard, grâce à une moindre mortalité, c’est le sexe 
féminin qui 1 emporte. On s’explique ainsi son excédant dans tous les 
dénombrements de la population. 

Pour MM. Broca et Bertillon, le chiffre des mort-nés n’est pas en voie 
d’accroissement, comme on le dit généralement. Cette opinion ne leur 
parait pas établie sur une juste appréciation des documents officiels. En 
effet, l’enregistrement des mort-nés est une institution relativement nou- 
velle et bien postérieure à l’établissement de l’état civil. Il n’a com- 
mencé qu’en 1840 et la période de 1840 à 1845 doit être considérée 
comme une période de mise en train et d’apprentissage de cette enquête, 
période pendant laquelle la population s’est peu à peu habituée à l’idée 
de faire enregistrer à part un mort-né. Il est probable què dans les cam- 
pagnes on les enfouit ainsi que les avortons sans déclaration. 

Quoi qu’il en soit, après une période d’accroissement rapide et continu 
des mort-nés, de 52 par 1000 naissances générales en 1840, à 41 vers 
1857, ce mouvement se ralentit et il n’y en a que 45 dans la période de 
1856 à 1860 et 44 dans la période suivante de 1861 à 1865; enfin, à 
peine 45 dans les trois années de 1866 à 1868. 

Même mouvement dans les villes. 

En 1872, la proportion dos mort-nés aux conceptions a été de 4,55 *, celle des mort- 
nés légitimes étant de 4,05, celle des mort-nés illégitimes de 8,02. Pour un même nom- 
bre de conceptions, la proportion des mort-nés hors mariage reste deux fois plus consi- 
dérable que celle des enfants légitimes. Les accouchements simples donnent lieu à trois 
fois moins de mort-nés que les accouchements doubles et cinq à six fois moins que les 
accouchements triples. La faible mortinatalité des maternités semble établir que l'illégi- 
timité et la misère des mères ont peu d’influence sur la mortinatalité lorsque l'accouche- 
ment a lieu sous la surveillance hospitalière, mais qu’au contraire elle la double en France 
lorsque l’accouchement esl soustrait à celle surveillance. M. Bertillon estime que 1500 au 
moins de ces prétendus mort-nés sont de véritables infanticides qui doivent grossir la sta- 
listique judiciaire des infanticides relevés par l'administration. 

1 En 1X75 celle proportion a élé île 4,70 ; en 1X74 de 4,40 et en 1875 de 4,41. 


MORTALITÉ. ( '9 

Toutefois l’accroissement absolu du rapport des mort-nés aux nais- 
sances est moins marqué et même moins certain qu’on ne l’a prétendu et 
il doit en partie être imputé aux progrès de l’enquête et de l’enregistre- 
ment des mort-nés dans les villes. t 

En Angleterre, l’enregistrement des mort-nés n’est pas obligatoire. 
La loi, qui en France prescrit sous trois jours l’inscription des nou- 
veau-nés, accorde dans ce pays un délai de cinq jours qui souvent même 
est dépassé. Une proportion notable des décès survenus dans le cours des 
premières semaines échappe ainsi à 1 inscription. 

Au contraire, le mode de dénombrement qui, en Bavière et dans le 
grand-duché de Baden, fait considérer comme mort-né l’enfant seul qui 
n’a pas respiré, charge considérablement la mortalité de la premièie 
enfance 1 . 

Les résultats suivants extraits d’un mémoire lu à l’Académie des sciences 
morales et politiques, par M. Antony Bouilliet, donne des indications sur 
les mort-nés dans les divers pays de l’Europe. 

• Ces résultats sont classés dans un ordre décroissant : 


NAISSANCES 

POUR UN MORT-NÉ 

DÉCÈS 

POUR UN MORT-NÉ 

HABITANTS 

POUR UN MORT-NÉ 

ÉTATS 

N03IBSES 

ÉTATS 

NOMBRES 

ÉTATS 

NOMBRES 

Espagne . . . 

75 

Russie 

289 

Grèce 

17,998 

Russie .... 

55 

Norvège .... 

7,5 

Russie 

8.217 

Baden ..... 

52 

Pays-Bas. . . . 

7,1 

Espagne .... 

2,490 

Bavière 

29 

Belgique. . . . 

6.1 

Autriche .... 

1,085 

Wurtemberg . . 

20 

Saxe. ..... 

0,0 

Suède 

1,040 

Danemark. . . . 

25 

Danemark. . 

5,4 

Italie 

1,010 

Norvège .... 

24 

Prusse 

5,2 

Norvège .... 

' 0,955 

Suède 

24 

Wurtemberg. . . 

5,2 

Danemark. . . . 

0,910 

Empire d’Alle- 


Empire d’Alle- 


France 

0,821 

magne. . , . 

24 

magne. . . 

5,2 

Bade 

0,774 

Autriche .... 

24 

Suède 

4,8 

Bavière 

0,728 

Saxe 

25 

Baden 

4,5 

Empire d’Alle- 


Suisse ..... 

23 

Suisse 

4.0 

magne. . . . 

0,625 

France 

22 

Italie 

3.5 

Suisse .... 

0,615 

Belgique .... 

22 

Bavière 

3,5 

Prusse 

0,008 

Italie 

21 

France 

5 ,4 

Saxe 

0,582 

Prusse 

19 

Autriche - lion - 


Wurtemberg . „ 

0,570 

Pays-Bas. . . 

19 

gi’ie 

5,4 

Pays-Bas. . . . 

0.502 



Espagne .... 

1 

Belgique .... 

0 , 341 


1 En France, la mortalité des enfants mâles de 0 à I an, de 222 par 1000, d’après les docu- 
ments officiels, atteint 230, si l’on ajoute aux décès déclarés ceux indûment portés aux mort- 
nes (et calculéssu les documents belges); cette correction élève, pour les filles, le chiffre des 
décès de 187 à 197. * 


70 


DÉMOGRAPHIE. 


Mortalité des enfants de 0 à 1 an. — On a donné le tableau suivant 
sur les coefficients de mortalité de la première enfance dans les différents 
pays. La Suède, la Norvège, la Belgique, le Danemark ont une mortalité 
infantile inférieure à la nôtre : la Prusse perd plus d'enfants que nous. 
En Bavière, en Autriche, en Italie, en Suisse, en Russie et en Espagne les 
chiffres sont encore plus élevés. 

La comparaison d’ailleurs est difficile entre les divers pays; aussi nous 
ne pouvons qu’applaudir à la création proposée par le Congrès d’hygiène 
de Bruxelles d’une commission internationale, chargée d’indiquer une 
base uniforme d’une statistique de la mortalité du premier âge chez les 
dilférentes nations. 


MORTALITÉ DE LA PREMIÈRE ANNÉE DE LA VIE. 


PAR 1000 ENFANTS VIVANTS DE 0 A 12 MOIS, 

COMBIEN DE DÉCÈS ANNUELS? 


ÉTATS 

NOMBRES 

Suède (1800-1806) 1 

140 

Angleterre (1851- ISG0) 

174? 

Belgique (1851-60) 

189 

France (1857-180G) 

205 

Italie (1803-65-66) 

265 

Hongrie (1865)? 

250 

Autriche (1850-59 environ) 

500 

Bavière (1850-59) 

510 

Bade (1852-65) 

524 


Les chances de mort dans la première année pèsent sur le sexe masculin, dans la pro- 
portion de 116 à 117 décès (garçons) contre 100 (fdlcs). Le fait se reproduit dans pres- 
que tous les pays. 

Dans une collectivité, en un pays salubre, à climat froid ou tempéré, toute mortalité 
infantile qui dépasse 95 à 100 décès annuels par 1000 enfants de 0 à 1 an, renferme des 
causes contingentes de mort que peuvent supprimer ou atténuer les mesures d hygiène 
actuellement en notre pouvoir; celte limite minima provisoire doit descendre encore poul- 
ies classes aisées. (Bertillon.) 

Mortalité comparée des enfants légitimes et illégitimes. Dès la 
première semaine de la vie, la mortalité des enfants légitimes étant 


1 Les documents statistiques sont relevés en Suède avec une exactitude exceptionnelle. I.es 
mort-nés y sont déclarés tels d'après le sens médico-légal; les âges y sont relevés par jour pout 
le premier mois de la vie et par mois pour la pren- - 'rc année. Or, les statistiques de la fiance 
et de la Suède comparées donnent une différence considérable en laveur de la Suède, comme 
205 (France) est à 146 (Suède). 


MOKTAUm 


71 


prise pour 100, celle des enfants illégitimes donne 195 pour les villes, 
•J 15 pour les campagnes. Tandis que la mortalité des enfants légitimes 
-décroît de la l re semaine à la 2°, ainsi que le font prévoir les conditions 
physiologiques des nouveau-nés, la mortalité des illégitimes au contraire 
s’accroît de la première semaine à la seconde, environ de 10 pour 100 
dans les campagnes et de 15 à 18 dans les villes, Ce résultat pour M. Ber- 
tillon ne peut s’expliquer que par une intervention criminelle, amenant 
la mort par inanition d’un nombre considérable d’enfants illégitimes 
(environ 1400) qui joints à 1500 prétendus morts-nés illégitimes et à 
•205 infanticides relevés par la statistique officielle donnent un total de 
5,105 infanticides. 

l)e 1850 à 1805, en France, les décès des enfants légitimes et illégi- 
times ont été dans le rapport de 100 à 195. 

Le nombre des enfants trouvés s’élève en France à 76 000, de 0 à 12 ans, 
âge auquel ils cessent de recevoir des secours. De 1845 à 1855, le chiffre 
de la mortalité parmi eux s’est élevé annuellement à 100 pour 1000, 
tandis que la population générale de cet âge présente une mortalité de 
55 pour 1000, 5 fois moins considérable par conséquent. 

Influence des saisons sur la mortalité de la première enfance. — 
Fn représentant par 100 la mortalité du mois moyen de la première 
-année d’âge, abstraction faite du premier mois de la vie, que l’auteur 
écarte de son calcul, M. Bertillon trouve que la période de mortalité 
maxiina pour cette première enfance, commençant en juillet, 115,4, 
offre son apogée en août,, 178, se poursuit, tout en s’atténuant, en sep- 
tembre, 155, puis prend lin en octobre, 108,0. Deux minima sont 
•manifestes : l’un commence en mars, 92, continue en avril, 79,5, 
s’accentue en mai, 68,5, et est encore sensible en juin, 75,7. Le second 
minimum prend naissance en novembre, 72, et se prononce en décem- 
bre, 00,5. 

Ces résultats généraux (1857 à 1800) s’appliquent expressément à la 
population rurale. La population infantile des villes (Paris excepté) accuse 
la nocuité de l’été par une mortalité encore plus marquée. Tandis que la 
moyenne des décès mensuels est de 100, on en compte durant le mois 
d’août 191 . 

Cependant, si nous considérons l’influence de la saison limitée aux 
premières semaines de la vie, nous assistons durant celte période à des 
résultats opposés. Les chaleurs qui terminent l’été ne constituent plus le 
moment redoutable et c’est eu hiver, lors des froids rigoureux, que se 
trouve le summum du dange.! Ce fait, établi pour l’Autriche par le doc- 
teur Lombard de Genève, a été également observé en Hollande, en Italie 


LOIS FIGURÉES DE LAS 

A CHAQUE AGE OU CHAQUE GROUPE D’AGE EN FRJ|| 


I- intensité de la mortalité est représentée par la hauteur des colonnes (à raison:, 
masculin, les colonnes étroites et claires au sexe féminin; les nombres du sommet' 

(Les nombres en chiffres maigres et entre parem 


(3 s, s) 


Nota. La figure 2 est la reproduction quintuplée delà 
f5 ans, afin de rcndie ( lus appréciables 1rs diflérenci- 
entre ces âges dans la figure 1. 


Errata. De 5 à 10 ans (garçons), on restituera dans 
inscrits figure 1 ; de même pour les hommes de 45.' 





NIELLE 


,'ERIODE 


décennale 1856-67 (et 1840-59). 


îillimètre pour la fig. 1) ; les colonnes larges et sombres s'appliquent au sexe 
"Albien de décès annuel, par 1 000 individus de chaque groupe d âge. 

mêmes valeurs pour la période 1840-59.) 


âges compris entre L el 
mortalité peu sensibles 


décès annuels qui sont 
ra 13,4 comme dans la 


( 35 . 6 ) .. 



. . (ZCB) 


limn. Ucm 

ooàor. î 


74 


DÉMOdHAPHIE. 

et en Suisse. M. Marinisse, à Bordeaux, M. Maher ( Statistique medicale 
de Roche fort, 1874) sont arrivés à la même conclusion. 

Influence des mois sur la mortalité de 1 à 5 (ms. — S’il s’agit de la 
mortalité de 1 à 5 ans, on retrouve l’influence saisonnière qui s’est mani- 
festée durant les dix premiers mois de la vie. C’est encore août et sep- 
tembre, puis octobre, qui sont le plus chargés de décès. 

Un peu plus prématuré dans les villes, le maximum s’y trouve aussi 
plus intense. Toutefois, dans le département de la Seine, la mortalité se 
répartit différemment à la fin de l’été. Le mois d’août n’offre qu'un léger 
excès de décès; le maximum est reporté vers la fin de l’hiver et le com- 
mencement du printemps. 

La mortalité des petits enfants est généralement moindre à la campagne 
qu’à la ville. Ce fait, évident en Suède, ne se produit en Fiance qu’après 
le troisième mois pour les enfants légitimes. Quant aux illégitimes, leur 
mortalité, en France, demeure bien plus considérable à la campagne qu’à 
la ville. 

M. Bertillon proteste contre certaines institutions qui semblent inté- 
ressées à la perte des enfants. 11 cite les mutualités dites d'en terre ment 
qui existent en Angleterre. Là, les familles reçoivent une prime à la mort 
de l’un de leurs enfants, afin de pourvoir aux frais de sépulture. Si la 
prime dépasse les frais, il y a un excédant, un profit pécuniaire à chaque 
décès ; or, d’après le président du Congrès international tenu en 1874 à 
Glasgow, la statistique a montré que la mortalité des enfants de ces mu- 
tualités est très supérieure à la mortalité habituelle des enfants des mêmes 
classes. 

Le tableau des pages 72 et 75 de M. Bertillon indique d’une façon sai- 
sissante le degré delà mortalité à chaque âge. 

Influence des sexes sur la mortalité. — Le tribut payé à la mortalité 
par le sexe masculin durant la première enfance dépasse beaucoup et dans 
tous les pays, comme nous l’avons vu, celui du sexe féminin. Mais cette 
loi générale ne paraît applicable qu’au premier âge de la vie. En Angle- 
terre, la mortalité des femmes est supérieure à celle des hommes, tandis 
que nous assistons à des phénomènes inverses en Suède, où la mortalité 
masculine l’emporte à tous les âges et particulièrement dans les villes. 
C’est donc un sujet qu’il faut étudier pays par pays. 

C’est toujours de 10 à 15 ans que le danger de mourir dans l’année est 
à son minimum; une accélération subite se manifeste de 15 a 20 ans 
pour les femmes, de 20 à 25 ans pour les hommes et ce brusque accrois- 
sement est surtout marque en France chez ces derniers. 


MOUTAI.ITE. 

C’est toujours dans le sexe féminin que se produit la plus faible 
mortalité. 

InHumce de l'habitation A la ville ou à la campagne. - La compa- 
rais»,, des ailles et des campagnes en France montre d’une part que la 
mortalité des enfants pendant le premier mots de leur vie est plus elevee 
la campagne qu’à la ville; que la campagne ne commence guère a pro- 
liter aux jeunes enfants qu’après le troisième mois (pour les enfants legi 
Urnes) ; mais, pour les enfants illégitimes, leur mortalité est toujours beau- 
coup plus élevée à la campagne et tandis que dans les villes 1 écart qu 
sépare la mortalité illégitime de la mortalité légitime va en diminuant 
avec l'àge, en sorte qu'après le sixième mois de la vie la différence est a 
peu près nulle, cet écart va ou contraire en s’accroissant dans les cam- 

1 La prédominance de la population urbaine dans la mortalité generale a 
été en France, non compris le département de la Seine, pour la période 
1861-1865, dans le rapport de 100 à 121,4; l’excédant pesant sur- 
tout sur les hommes, dont le rapport est de 100 à 122 ; pour les femmes, 

100 à MS. 

A Paris la mortalité paraît inférieure à celle des autres villes de fiance, 
ce fait s’explique par les migrations, qui, en changeant 1 ellectif numé- 
rique des âges dont la mortalité est le moindre, modifient par cela meme 
la mortalité générale. Ainsi la population parisienne s’enrichit d’une im- 
migration incessante des âges adultes qui sont aussi les âges de faible 
mortalité, tandis qu’il y a une émigration importante d’enfants et de 
vieillards, dont la mortalité est beaucoup plus élevée et cependant, 
connue nous l’avons vu, la mortalité de Paris reste proportionnellement 
plus considérable que celle de la province. 

La plus grande mortalité des villes est manileste en Suède, où 1 accrois- 
sement est dans la proportion de 100 à 134,8. 

La statistique établit également combien l’aggravation à chaque âge y 
est plus marquée pour le sexe masculin. De 50 à 50 ans chez les hommes, 
les chances de mort sont plus que doublées; c'est de 20 à 25 ans, malgré 
les dangers de parturition qui pèsent alors sur le sexe, féminin, que la 
mortalité des hommes domine dans la proportion la plus importante; 
l’inégalité est plus grande à la ville qu’à la campagne. 

Influence de la séquestration . — En tenant compte des éléments très 
insuffisants que nous possédons, dit M. Bertillon, il ressort qu'un groupe 
de vivants, ayant la même composition d’âge que celle des maisons cen- 
trales, aurait pour mortalité générale et normale 15 décès annuels ar 
1000 vivants hommes, cl 14,04 par 1000 femmes. Or, la mortalité des 


70 


DKMOGUAPIIIK. 


maisons centrales est de 44, avec oscillation de 54,57 pour les hommes 
comme pour les femmes, c’est-à-dire 5 fois plus élevée que la mortalité 
commune 1 . 

La population des établissements d’éducation correctionnelle dont l’â"e 

O 

est compris entre 7 et 21 ans, donne une mortalité qui, relativement à la 
mortalité commune, est plus que doublée pour les garçons, triplée et 
presque quadruplée pour les fdles. 

Influence de l'aisance. — A Mulhouse Villcrmé, ayant relevé à part les 
mortuaires des manufacturiers et des ouvriers tisserands (1823-1854), a 
trouvé que la moitié des décès survenait avant 28 ans chez les patrons, 
avant 10 ans chez les ouvriers les mieux rétribués; enfin, les plus pau- 
vrement salariés de ceux-ci n’atteignaient que la moyenne de 1 ,5. Mais si 
1 on ne considérait les décès qu’à partir de la deuxième année, l’âge pro- 
bable devenait 45 cbez les patrons et 15 chez les ouvriers. 

La population très agglomérée, mais composée pour la plupart de négo- 
ciants relativement aisés, qui habite le 11° arrondissement de Paris 
(Bourse), fournit un chiffre de décès de 15 à 16 par an et par 1000 habi- 
tants, tandis qu’il atteint 25 à 51 par 1000 dans le XIX e arrondissement 
(Buttes-Chaumont), peuplé de pauvres. Le docteur Marmisse, à Bordeaux, 
est arrivé à des résulats analogues 2 . 

La mortalité moyenne de 0 à 1 an étant en France de 20 pour 100 
environ, celle des enfants aisés de la bourgoisie ne paraît être que de 
7,6 pour 100. Cette proportion est encore supérieure à celle que M. De- 
villicrs a constatée dans certaines parties du département du Rhône, 
particulièrement dans des groupes agricoles, où elle ne dépasse pas 
5 pour 100. 

Influence de la profession. — Il est difficile, pour ne pas dire impos- 
sible, d’apprécier avec une rigueur absolue l’inlluence que les professions 
exercent sur la durée moyenne de la vie. Cependant, d’après les statis- 
tiques généralement acceptées, on est arrivé aux résultats suivants : 

De 55 à 45 ans, pour 1000 individus de chaque profession, il suc- 
combe annuellement 6 ministres du culte ou magistrats, tandis que la 
mortalité atteint 9,10 à 12 pour les ouvriers des divers métiers, près 
de 13 pour les mineurs, 15 à 14 pour les médecins, 19 pour les auber- 
gistes et marchands de spiritueux. 

1 D’après le même auteur, la mortalité dans les mutualités ouvrières, population dont l’âge 
estcompris entre 16 et 60 ans, et même 75 ans, a oscillé (1852-1864) entre 15,6 et 11,0 par 
1000 (moyenne 13); tandis que la population française de môme âge et de même composition 
fournirait une mortalité de 16,55. 

2 La mortalité de l’ensemble des enfants anglais de 0 à 5 ans (qui se rapproche fort de la 
nôtre) est à la mortalité des enfants de l’aristocratie comme 8 est à 5. 


MORTALITE. 


77 


Si les lords et hauts rentiers offrent une mortalité infantile et sénile 
des plus restreintes, aux âges de force et de virilité (55 à 45 ans) leur 
mortalité égale ou dépasse celle des professions ouvrières les moins favo- 
risées. H faut tenir compte, dans cette enquête, non-seulement de la pro- 
fession, mais des âges différents qui composent chaque collectivité profes- 
sionnelle. (Bertillon, art. Grande-Bretagne, Dict. encycl.) 

Le Congrès de Bruxelles a discuté (1876) la question de la statistique 
mortuaire des professions. A cette réunion j’ai essayé d’établir que la 
classification des professions, envisagée au point de vue de la mortalité, 
devait reposer sur une base unique, à savoir, leur groupement suivant 
les troubles morbides qu’elles provoquent dans l’organisme. 

La question de la mortalité militaire mérite de nous arrêter plus lon- 
guement. La sélection due à la sévère révision 1 ries hommes qui s’enga- 
gent a pour résultat de diminuer de moitié environ leur mortalité pen- 
dant la durée des cinq ou six premières années. (Bertillon.) 

Et cependant, malgré la révision, la première année de service est la 
plus chargée de décès: la mortalité y dépasse 12 par 1000; puis, res- 
tant à peu près stationnaire pendant les deuxième et troisième années 
de service, elle s’abaisse entre 10 et 11 pendant les quatrième et cin- 
quième, se maintient entre 9 et 7 dans les cinq et même les dix années 
suivantes, pour ne remonter au-dessus de 9 qu’après quatorze ans de 
service. 

De 20 à 25 ans, le militaire a donc une mortalité moindre que la mor- 
talité générale; mais la première période quinquennale écoulée, il perd le 
profit de la sélection, sa mortalité va dépassant de plus en plus la morta- 
lité civile, et de 40 à 50 ans, la mortalité de tous atteint à peine les deux 
tiers de la sienne; ce fait est également vrai pour l’armée anglaise. 

Cette régression de la mortalité mâle de 20 à 28 ans n’est d’ailleurs 
pas spéciale aux miliciens, le même mouvement, quoique moins précoce 
et moins prononcé, se fait sentir dans la population civile. 

La mortalité de l’armée dans la période (1862-1869) a été, à l’inté- 
rieur, de 10,1 pour 1000 hommes d’effectif; pour l’Algérie, 17,10 et 
pour la garnison entretenue sur le territoire italien, de 15,51. 

l.c nombre des décès survenus en 1872 dans l’effectif des corps de 


1 Sur 1000 hommes 
état morbide, 00 sont 


du contingent, 280 sont exemptés annuellement pour prédisposition ou 
réformés pour defaut de taille; en outre, quelques-uns sont réformés 
pendant qu ils font partie de l’effectif (7 pour 1000 et par an). 

La radiation des contrôles par sorties définitives pour cause de maladie s’élève pour 187') au 
nombre considérable de 0483. Les chiffres de lu période 1802-1809 son L 2594 pour 570 014 
d'effectif moyen, soit 7,02 pour 1000. En 1872, on a eu la proportion de 15,08 plus du double 
line partie de cette différence doit être attribuée aux blessures de guerre, mais une autre ne 
s explique que par une sévérité différente dans la revue de départ. 


78 DÉMOGRAPHIE. 

troupes est de 4070, ce qui donne la proportion 9,40 pour 1000 homme? 
d elfectil. Par région on obtient les chiffres suivants : 


5173 — 8,97 pou i 1000 
900 — 11,98 — 

M. Bertillon élève davantage le chiffre de la mortalité militaire sur le 
sol français. 11 le fixe à 13 ou 14 pour 1000, au lieu de 9,0, chiffre que 
donne la population civile du même âge. 

Le tableau suivant (Bertillon) fait connaître les chiffres de la mortalité* 
et des réformés des armées des principaux pays de l’Europe et des États- 
Unis d’Amérique. 


A l'intérieur 
En Algérie . 


Armée française (1860-68) 

— anglaise 1 (1864-68) 

— Prusse (1846-50) 

(1851-59) 

— (1860-63) 

— (1867-69) 

— belge période épidémique (1868-69) . . 

— austro-hongroise (1869) 

— portugaise (1861-1867) 

— russe (1858-68) officiers supérieurs . . 

— _ — — troupe 

— États-Unis, troupe blanche (1859) . . . 

— — troupe de couleur. ..... 


10,1 décès et. ... 7 

réformés par au et p 
1000 effectif. 

9,52 

— 55,8 



15 

— 5,1 



9,8 

— 7 



6,4 

— 15,5 

— 

6,5 * 

— 25 à 50 



12,88 

8,5 



11,58 3 

— 20,8 

— 

12,7 1 

17 

— 

1-4,65 / 

compris les x 

( sur un effeclif 

16,43 ( 

perle- de guerre x 

\ moyen de S i 1 ) (100; 

15 5 décès avec . . 25 réformés. 

18° 

— • X 

— 


En Angleterre, où l’enquête statistique est généralement faite avec 
un grand soin, mais particulièrement la statistique militaire, on donne 
la mortalité de l’armée, âge par âge; en comparant cette mortalité avec 
la mortalité civile correspondante , on obtient les rapprochements ci- 
dessous : 



17 A 19 
ANS 

20-24 

25-‘- 9 

50-5 t 

55-59 

40-44 

Mortalité civile .... 

7,41 

8,43 

9,21 

10,23 

11.03 

13.55 

Mortalité milil (1859-66) 

3,15 

5,73 

8,01 

42,26 

16,55 

19,52 

La mortalité civile étant 

100 

100 

100 

100 

400 

100 

La mortalité militaire 







devient. 

42,25 

08 

87 

120 

440,5 

144.3 


) L’armée anglaise a un effectif d’environ 70 à 80 000 hommes; il n’est question ici que « des 
soldats et bas officiers, d 
- Dont 0,052 par suicide et 0,47 par accident. 

5 Mais pour les officiers , mortalité de 5 par 1000 officiers seulement ; parmi ces 11,58 décès 
il y en a 0,85 par suicide, 0,4 par accident. 
a Dont 5,2 par tuberculisation pulmonaire ou mésentérique; 0.85 par fièvre typhoïde- 
!i Dont 5 par traumatisme. 
fi Dont 5 par traumatisme. 


79 


MORTALITÉ. 

Les résultats les plus intéressants (le la statistique anglaise sont dus 
aux colonies ; à Gibraltar, mortalité de 7,27 , a Malte, 10 deces poui 
1000 hommes de l’effectif moyen; à Bermude, 12,06; aux Indes occi- 
dentales, 15,00 (les noirs, 10,97); à la Jamaïque, 36,81; à Bahamas, 
24,75 ; à Sainte-Hélène et au cap de Bonne-Espérance, 15,94 ; à Maurice, 
16.54; à Ceylan, 16,87: dans l’Australie, 8,21 ; dans la Chine du Sud et 
le Japon, 16,24: dans l’Inde, 10,86 ; sur les vaisseaux, 12,57. 


CHAPITRE IV 

RAPPORT DE LA NATALITÉ ET DE LA MORTALITÉ 


UinuoGiurniE. — Chevallier el G. Lagneau. Quelques remarques sur le mouvement de la 
population de Pains à un et deux siècles d’intervalle. 1875. — G. Lagneaü. Étude de sta- 
tistique anthropologique sur la population parisienne. 1869. — Yilleiimé. Mémoire sur la 
taille de l'homme en France. — Aobrion. Élude démographique du mouvement de la po- 
pulation dans la commune du Gault depuis deux cents ans. 1876. Ann. d’IIgg. 


La prospérité d’une nation au point de vue anthropologique résulte de 
l’excès de la natalité sur la mortalité. D’après M. Broca, le chiffre de la 
population s’est élevé en France, depuis le commencement du siècle, 
dans la proportion suivante : 


1801 27,549,005 

1851 52,569,225 

18GG 57,590,057 


(non compris la Savoie et Nice). 

Il y a donc eu durant cette période un accroissement de 10 millions et 
cependant le .e la natalité a baissé. D’après M. Guérin, l’immi- 
gration expliquer l’accroissement de la population; M. Broca. 

par des ap, nations qui paraissent plus fondées, l’attribue à la prolon- 
gation de la vie humaine. L’accroissement n’a pas été constamment pro- 
gressif; depuis quelques années, il s’est même produit un mouvement 
relativement rétrogra'dc, ainsi que l’indique ce tableau : 


80 


DEMOGRAPHIE. 


POPULATION 


ACCROISSEMENT 

ANNUEL 

POUR 

100 habitants 

PÉRIODE 

de doublement 

En 1801. . . 27,549,005 
En 1841 . . . 34,230,178 

De 

1801 

ù 

1841 

198,356 

0,66 

132 

En 1846. . . 35,400,486 
En 1866. . . 39,392,737 

De 

1846 

à 

1866 

! 128,646 

0,36 

221 


Les chiffres suivants établissent le rapport des naissances aux décès 
pour ces deux périodes : 


EXCÉDANT ANNUEL 

RAPPORT POUR 100 

PÉRIODE 


DES NAISSANCES 

AVEC LA POPULATION INITIALE 

DE DOUBLEMENT 

De 1801 

i 1841 .... 178,655 

0,37 

124 

De 1846 

i 1866 .... 108,252 

0,29 

249 


Pendant une période de 25 ans, l’accroissement moyen annuel de la 
population en France a été de 161,738. 

La France est de presque tous les pays de l’Europe celui qui, à nais- 
sances égales, compte le plus de survivants à chaque âge, qui a la plus 
longue vie moyenne après la Norvège et une des moindres mortalités. 

SURVIVANTS A 5 ANS (calculs mathématiques). 


SUIt 1000 NÉS VIVANTS 

Fin du dix-huitième siècle (Duvillard) 583 

1817-1831 (Demonferrand) 719 

1840-1859 (Bertillon) 723 

SURVIVANTS A 20 ANS (calculs mathématiques). 

sua 1000 NÉS VIVANTS 

Fin du dix-huitième siècle (Duvillard) 502 

1817-1831 (Demonferrand) 638 

1840-1859 (Bertillon) 643 


En revanche, notre natalité est très inférieure; les Anglais, les Russes, 
les Allemands ont 5 enfants, nous n’en avons que 5. 

En 18G9, l'excédant des naissances est supérieur à celui qu’on avait constaté en 1808, 
et, quoique assez faible, 80,200, ou 0,25 d’accroissement pour 100 habitants, il restait 
- dans les conditions ordinaires. On sait, en effet, que depuis longtemps la population de 
la France ne s’accroit qu’avec une grande Ienlcur. 


81 


MORTALITÉ. 


En 1870 cet accroissement fait pince h une diminution de 0,28 pour 100. En 1871 , la 
situation s’est aggravée encore ; l’année 1872 au contraire donne les résultats suivants : 
niiccwoc 007 000; décès, 795,064 ; excedant de naissances, 172, 9oo, ou 0,48 pour 
100 habitants. En 1875 l’excédant a été de 0,28 ; en 1874, 0,48; en 1875, 0,29. 

L’excédant exceptionnel des naissances (0,48 pour 100) de 1872 et de 1874, le plus 
considérable qui ait été signalé en France depuis 1850, est cependant de beaucoup plus 
faible que l’excédant ordinairement observé dans la plupart des Etats européens, plus de 
deux fois et demi inférieur à celui de l’Angleterre en particulier. 


Conséquence presque forcée des désastres précédents, cet accroissement 
de la natalité n’a pas été assez général pour faire disparaître dans plusieurs 
de nos départements de la Normandie l’excédant inverse do la mortalité. 
Le Calvados, l'Eure, la Manche et l’Orne ont encore présenté en 1872 un 
excédant de 5,298 décès; cette persistance de la mortalité dans une année 
d’accroissement exceptionnel ne laisse pas d’être inquiétante. En 1874 
l’excédant des décès sur les naissances n’est considérable que dans un 
seul département, le Calvados. Les décès y dépassent de 2,055 les nais- 


sances. 

Le tableau suivant de la Statistique de la France de 1855 à 1804 
montre que le plus grand nombre de survivants à 20 ans et la plus 
longue vie moyenne appartiennent aux départements qui ont la moindre 
fécondité : 


NOMBRE 

DES 

DÉPARTEMENTS 

LIMITES DES VARIATIONS 
DES RAPPORTS DES SURVIVANTS 
AUX NAISSANCES 

RAPPORT MOYEN 
DES 

SURVIVANTS 

VIE MOYENNE 

FÉCONDITÉ 

G 

De 53 à 56,5 

54,8 

26,1 

o j 80 

43 

De 57.1 à 59,7 

58,1 

51 

5,22 

11 

De 60,1 à 61 ,8 

61,2 

32 

3,15 

12 

De 62 à 62,9 

62,5 

53,1 

5,02 

9 

De 63,2 à 63,9 

63,7 

53,2 

3,01 

12 

De 64 à 65,8 

64,9 

34,4 

2,90 

9 

De 66 à 67 ,7 

66,7 

36,8 

2,72 

7 

De 68,8 à 69,8 

69,4 

38,4 

2,60 

0 

De 70,3 à 76,6 

72,2 

41,7 

2,40 

83 




• 


En France, la durée de la vie moyenne qui était, avant la Révolution, 
de 29 ans (Duvillard) est aujourd’hui de 37 ans, ce qui donne une aug- 
mentation de 8 ans. 

D’après M. Bertillon, la vie moyenne pour chaque individu doit èire 
déterminée d’après les chances de vie et de mort qui pèsent annuelle- 
ment sur chacun des âges qui lui restent à parcourir. Elle ne peut être 

PROUST. HYGIÈNE. 2' fil». fi 


DEMOGRAPHIE. 


K2 

calculée que pour chaque période d’âge. C’csl en tenant compte de ces 
observations que cet auteur a trouvé 40,15 ans pour la vie moyenne en 
France, d’après les éléments de la mortalité à chaque âge pour la période 
qui s’étend de 1840 à 1859. 

M. Legoyt calcule l 'âge moyen des décès établi d’après les listes mor- 
tuaires. 11 obtient ainsi un résultat complexe, influencé par une foule de 
circonstances. > 

Le tableau suivant, emprunté à M. Broca, indique trois procédés de 
calculs de la vie moyenne en France. Quelle que soit la base de ces cal- 
culs, ils établissent tous un accroissement important de la vitalité : 


VIE MOYENNE EN FRANCE 


1° d’apiiès la formule 



5° VIE MOYENNE VRAIE 

DE PRICE ET 

CU. DUPIN : 

2° AGE MOYEN UES DÉCÉDÉS 

OU ESPÉRANCE MATHÉMATIQUE 




(la population étant ramenée 

n m 2P 

(Legoyt). 

par le calcul à un état 

0 S 0 

+ D 



stationnaire). 



Ans. 


Ans. 


Ans. 

1771-1775 . . 

28,30 

1800-1809. . 

51,08 

Fin 


1776-1780 . . 

28,57 

1810-1814. 

32,28 

du dix-huitième 

29,00 

1781-1786 . . 

27,45 

1815-1819. . 

51 , 83 

siècle 



1820-1824. . 

31,41 

(Duvillard.) 


An ix à xiii • 


1825-1830. . 

51,66 




1851-1834. . 

53,58 

1817-1831 

(Demonferrand). 


1806-1810 . . 
1811-1815 . . 

52,43 

34,95 

1835-1859. . 
1840-1844 . 

54,91 

35,58 

59,50 

1816-1820 . • 

54,95 

1845-1849. . 

36,00 



1821-1825 . . 

37,27 

1850-1855. . 

36 , 06 

1840-1859 

40,15 

1826-1830 . . 

37,15 

1860-1864. . 

57,83 

(Bertillon). 

1831-1835 . . 

38,15 




1836-1840 . . 

38,75 





1841-1845 . . 

40,00 





1846-1850 . . 

39,39 






La vie probable est un âge médian auquel les chances de mort agissant 
d’âge en âge réduiraient à la moitié le nombre des naissances d’où l'on est 
parti. C’est une mesure qui n’a égard qu’au nombre des survivants et non 
aux années vécues. 

Le critérium le plus évident pour apprécier la rapidité d’accroissement 
d’une population est la durée de temps qu’il lui faut pour arriver à la 
période de doublement; ce calcul donne à la France une infériorité mar- 
quée sur les principaux Etats de l’Europe 1 : 

1 11 est nécessaire, dit Quételet, de connaître non seulement de combien d’individus une na- 
tion se compose, mais encore de quelle manière chaque individu parvient à pourvoir à scs- 
moyens d’existence : témoin l’Irlande qui s’accroît annuellement de 2,45 et n’exigerait que 


RAPPORT DE LA NATALITÉ ET RE LA MORTALITÉ. 


83 


ÉTATS 

ACCROISSEMENT 
POUR 100 

PÉRIODE 

DE 

DOUBLEMENT 


1,53 

45 

Angleterre 

1,43 

49 

Prusse 

1,30 

54 

Russie. 

1,24 

56 

Suède 

1,10 

65 

Ecosse 

0,91 

76 

Suisse 

0,01 

114 

Italie 

0,51 

156 

Espagne 

0,41 

169 

Bavière 

0,36 

195 

France 

0 . OD 

198 

Autriche 

0,26 

267 


ACCROISSEMENT ANNUEL DE LA POPULATION EN FRANCE 

PÉRIODES ACCROISSEMENT ANNUEI, 


1801-1811 

1812-1821 

1822-1831 

1832-1836 

1857-1841 

1842-1846. 

1847-1851 

1852-1856 

1857-1861 

1862-1866, 


174,375 

136,914 

210,734 

194,357 

157,853 

254,061 

76,557 

51,259 

135,578 

132,759 


La population de la France de 1836-1861 a présenté un accroisse- 
ment annuel de 35 pour 10,000. En poursuivant une aussi faible pro- 
gression, il lui faudrait 198 années pour arriver à la période de double- 
ment. 

La population rurale a un accroissement plus que double de la popu- 
lation urbaine; cette dernière s’enrichit principalement par rimmmra- 
tion 1 . c 


M. 

tiolet 


Lagncau a appuyé l’opinion de MM. Dubois d’Amiens, Boudin, Gra- 
et de Quatrefages, relativement à l’extinction rapide des familles 


28 ans six mois pour doubler sa population. Un seul individu de telle nation consomme autant 
que trois individus dans telle autre. La qualité de l’accroissement mérite donc d’être considérée 
autant que la quantité. S’il cdl dé à une exubérance de naissances coïncidant avec une forte mor- 
talité des adultes, il n’a aucune valeur. 

- t ! C l , X0 1 1 à 18G5 ;.P our ,lonncr J 00 naissances, correspondant à 83,22 décès, il fallait 

0,880 habitants de la population rurale, présentant par conséquent un accroissement annuel n hi- 
stologique de 16,78 individus, soit 43 pour 10,090, tandis que pour donner 100 naiZS cor 

uuTcîoL à92 .’ 73lléC î S, t! 1 • i,l , lalt '"’ S7 | 0 ïî, ilan !? de l;l P'»P"li.lion urbaine, présentant’ donc 
Phy9, ° ° 6K|UC dC 7 ’ 2/ lndlvidus > soit 20 pour 10,000 (t. XIII de la Sla- 


84 


DÉMOGRAPHIE. 

parisiennes, et prenant pour exemple l’année 1860, il a établi que l’on 
ne saurait considérer la population du département de la Seine comme 
étant en voie prospère sous le rapport anthropologique. 11 explique ainsi 
les résultats en apparence contradictoires de la statistique de 1860 (0,45, 
département de la Seine ; 0,07 population urbaine, et 0,27 population 
rurale) . 

Sans doute l’excédant des naissances dans une population fixe impli- 
querait forcément un accroissement physiologique. Mais le département 
de la Seine s’enrichit par deux mouvements opposés : en diminuant par 
l’émigration le chiffre de sa population à forte mortalité, en augmentant 
par l’immigration la proportion de sa population à mortalité relativement 
minime; c’est-à-dire que le plus grand nombre des nouveau-nés de la 
Seine vont mourir dans les départements voisins où ils ont été envoyés 
en nourrice, tandis que le département de la Seine reçoit des différentes 
régions de la France une énorme immigration d’adultes de 15 à 45 ans, 
qui, se trouvant à une époque de la vie à mortalité relativement faible, 
viennent encore décharger la mortalité générale. 

Il faudrait pouvoir séparer les décès des individus nés vivants dans le 
département de la Seine des décès de ceux qui n’y sont qu’immigrés, dis- 
tinction que ne donne pas le rapport des décédés aux vivants d’un certain 
âge, qui exprime seulement la mortalité de cet âge. 

Les nouveau-nés, en raison de l’énorme mortalité qui pèse sur eux, 
doivent être l’objet d’un dénombrement particulier. Il faut rechercher la 
différence existant entre le nombre des naissances (mort-nés non compris), 
c’est-à-dire des enfants nés vivants, à celui des enfants survivants à 5 ans. 
âge auquel les petits Parisiens envoyés en nourrice semblent être rentrés 
dans leur famille, ainsi que l’atteste la cessation de l’accroissement pro- 
gressif du nombre des enfants de 0 à 4 ans, recensés dans ce dépar- 
tement. 

M. Lagneau a comparé le nombre des enfants nés vivants en 1856 avec 
celui des survivants âgés de 4 à 5 ans lors du recensement de 1861 ; il a 
trouvé les résultats suivants : 


Pour la France entière, les enfants nés en 1856 sont réduits de 29,65 pour 100, chif- 
fre de peu inférieur à la mortalité de 52,19 calculée d’après le rapport des décès aux vi- 
vants de 0 a 5 ans durant les années 1858, 1859 et 1860. 

Mais, dans le département de la Seine, la réduction est en 1861 de 51,0.) pour 100, 
c’est-à-dire de plus d’un quart supérieure au chiffre de 56,85 exprimant la mortalité de 
0 à 5 ans (années 1858, 1859, 1860), d’après le rapport des décès aux vivants. ^ 
L’énorme différence que présentent ces nombres proportionnels (51,05 et oG,85) s ex- 
iilique lorsque l'on sait que l’émigration des nouveau-nés de Paris seulement s élève au 
moins à 20,000 annuellement et que la réimmigralion des enfants survivants de 0 a \ 
•ms paraît être de moins d’un tiers de ce nombre. 11 faut tenir compte, en outre, de la 
proportion des naissances illégitimes, trois fois plus grande dans ce déparlement que dans 


85 


RAPPORT DE LA NAJA LITE ET DE LA MORTALITÉ. 

la France entière; or on sait que l’illégitimité des conceptions double presque la mortalité 
des produits. Prenant donc comme expression de la mortalité durant les cinq premières 
années d'existence soit en France en général, soit dans le département de la Seine en par- 
ticulier, les proportions de 29,65 et de 51,05 pour 100 qui résultent de la comparaison 
des naissances d’une année avec les enfants survivants cinq ans plus tard, on trouve que, 
dans la population de la France entière, sur 10,000 enfants nés vivants, il reste environ 
7055 ;i la fin de la cinquième année, tandis que, dans la population du département de 
la Seine, sur 10,000 enfants nés vivants, il ne reste plus que 4,897 enfants à la fin de 
cette cinquième année. 

Donc, durant les cinq premières années de l’existence, la France perd 
plus d’un quart de ses enfants, et le département de la Seine plus de la 
moitié. 

Pendant la période quinquennale, de 5 à 10 ans, d’après le recense- 
ment de 1861, par suite de l’équivalence des mouvements migratoires 
inverses, la population du département de la Seine se comporte à peu 
près comme celle de la France entière, c’est-à-dire, subit une certaine 
diminution attribuable à la mortalité. Cependant durant cette période la 
mortalité proportionnelle est notablement moindre dans le département 
de la Seine. Il y a là un fait presque exceptionnel observable seulement 
de 5 à 15 ans et de 80 à 90 ans. Le mouvement contraire se produit à 
tous les autres âges. 

De 10 à 15 ans commence vers Paris l’immigration qui, de '25 à 
50 ans, accroît de plus des trois quarts la population de cet âge. 

Après la quinzième année, sur 10,000 enfants, il reste 6,592 adolescents en France 
et seulement 4,561 daus le département de la Seine; 'a la fin de la vingtième année, sur 
10,000 enfants nés vivants, la population de la France compte 6,111 survivants, celle du 
département de la Seine 4,515; la France conserve encore près de la moitié du nombre 
initial, 4,880 sur 10,000 à 40 ans, tandis que le département de la Seine est réduit à 
moins d’un tiers, 2,918 sur 10,000. 

Après 60 ans, lorsque la France compte 5,355 survivants, le département de la Seine 
n’en a plus que 1,588, soit moins de 1 tiers. Enfin, après la 80 e année, lorsqu’il reste en 
France 714 survivants sur 10,000, c’est-à-dire ^du nombre initial, la Seine n’en offre 
plus que 246. 

On a remarqué depuis longtemps que l’âge moyen des décédés du dé- 
partement de la Seine est notablement inférieur à celui des décédés de la 
France entière. Pour les années 1858, 1859 et 1860 cette infériorité est 
en moyenne de plus de 

Tandis qu'en France ceL âge s’élève jusqu’à 55 ans 10 mois et 9 jours, 
dans le département de la Seine il n’atteint que 50 ans 5 mois et 
I l jours. Encore y est-il élevé par le fait des mouvements migratoires, 
lenaul compte en effet, d’une part de la grande mortalité des nouveau- 
nés envoyés en nourrice, de l’autre de la présence des immigrés qui con- 
stituent près des 2 tiers de la population de la Seine et chez lesquels la 
mortalité n est (pic de 1 à 2 pour 100, M. Lagncau abaisse pour les natifs 


SG 


DEMOGRAPHIE. 


du département de la Seine l’âge moyen à 24 ans 5 mois 11 jours. La 
vie moyenne des natifs du département de la Seine est donc près de 
un tiers plus courte que celle des Français en général. 

M. La gncau a cherché aussi à évaluer approximativement la rapidité 
d’extinction des familles nées dans le département de la Seine. 


Il montre que 10,000 natifs de ce département ne donnent approximativement que 
5,996 descendants à la deuxième génération, 5,595 à la troisième, 2,155 à la qua- 
trième, 1,292 à la cinquième ; puis, 774, 464, 278, 160, 100, 59, 55, 21, 12, 7, 4, 2, 
et enfin 1 seul descendant à la dix-liuilièine génération. 


La descendance des natifs du département de la Seine diminuerait 
donc des 2 cinquièmes à chaque génération successive; il suffirait d’une 
trentaine de générations pour voir s’éteindre la population parisienne. 
Mais cette population est formée d’un peu plus de 1 tiers de natifs pour 
près des 2 tiers d’immigrés. Cela suffit pour expliquer la rare'.é des fa- 
milles parisiennes remontant au delà de la troisième ou de la quatrième 
génération. En effet, dès ce moment, les descendants de ces natifs ne 
constitueraient guère plus de la neuvième ou de la quatorzième partie de 
la population totale. 

D’ailleurs, par le fait des unions incessantes, contractées entre natifs 
et immigrés, on conçoit que les familles parisiennes remontant à plu- 
sieurs générations, sans mélange de sang immigré, doivent être regar- 
dées comme très exceptionnelles. Si l’on considère l’ensemble des résul- 
tats numériques obtenus, on est forcément amené à reconnaître que les 
grandes agglomérations humaines, quoique favorables au développement 
scientifique, artistique et industriel d’une nation, sont extrêmement pré- 
judiciables à l’accroissement de la population. En terminant celte élude 
statistique sur la population parisienne, M. Lagneau a repris cette phrase 
de Jean-Jacques Rousseau : « Les villes sont le goufre de l’espèce 
humaine. » U a voulu mesurer la profondeur de ce goufre. 

D’un autre côté, MM. Lagneau et Chevallier ont recherché le rapport 
des naissances aux décès, à Paris, aux dix-septième, dix-huitième et dix- 
neuvième siècles. Au dix-septième siècle, de 1670 à 1675, les naissances 
n’excèdent annuellement les décès que de ^ 0[ s u 7 0 p. Pour 10,000 naissan- 
ces, il y a eu 9,955 décès. 

Au dix-huitième siècle, de 1764 à 1775, les naissances excèdent 
annuellement les décès de 7^7, proportion plus que double de celle 
de la période séculaire précédente. Pour 10,000 naissances, il y a 
9,855 décès. 

Enfin, au dix-neuvième siècle, de 1864 à 1869, les naissances excè- 
dent les décès de proportion 10 fois plus forte (pie dans la 


87 


«APPORT IlE LA NATALITE ET DE LA MORTALITE. 

période du dix-huitième siècle, et plus de 21 lois que celle du dix- 
septième siècle. Pour 10,000 naissances, il n’y a que 8,575 décès. Le 
nombre des naissances surpasse de f celui des décès. 

L’accroissement remarquable de cet excédant des naissances sur les 
décès 1 ne peut être attribué qu'à une moindre mortalité, caron a vu 
précédemment que la fécondité de la population parisienne, loin de s’ac- 
croître. semble diminuer considérablement. 

On a prétendu, tant en France qu’à l’étranger, que la dégénérescence 
de la population française était accusée non seulement par le défaut d’ac- 
croissement, mais par d’autres signes encore. On s’est surtout appesanti 
sur la diminution de la taille qui constitue pour notre race une infériorité 
évidente, par rapport à d’autres nations. On peut, en effet, se demander 
pourquoi la taille élevée des Gaulois ne se retrouve guère chez les Fran- 
çais d’aujourd’hui, qui sont en moyenne plus petits que tous leurs voi- 
sins. On ne tient pas assez compte, selon nous, de la différence fonda- 
mentale entre les Gaulois et les Celles, indiquée cependant de la façon la 
plus nette par tous les historiens de l’antiquité. Les Gaulois étaient de 
haute stature; les Celtes, quoique vigoureux, étaient de petite taille. Ces 
deux races se sont mélangées pour former la masse de la population 
française sous la dénomination de Francs. Il est donc probable que, par 
la suite des siècles, le type celtique a fini par l’emporter, soit parce qu’il 
était plus nombreux, soit comme conséquence d’une fécondité supérieure, 
soit par un de ces effets d’atavisme qui font si souvent prédominer un 
type sur les autres. 

Ce qui nous confirme dans celte manière de voir, c’est que les descen- 
dants incontestés et incontestables des Gaulois, les Montagnards d’Ecosse 
(Gaëls) et les Irlandais de l’Ouest, sont encore aujourd’hui des hommes 
d’une taille fort élevée et présentent tous les caractères physiques et 
moraux que l’on attribue à leurs ancêtres. En résumé, la diminution de 
la taille ne paraît nullement correspondre à une décroissance de la vigueur 
physique et de la vitalité. 

I) un autre côté, si 1 accroissement de la population a subi en France 
un airét remarquable, il ne laul pas oublier qu’en même temps la longé- 


1 Il résulte d’un travail de M. Vallin * que : 

* l80, -‘ 872 ' - — 
«fe„ E " r Z “££""**• SW 33 W » c qu i, 

IwiLsTîte,"* A ' S ”' ie r'-î"’,'",, 18 ’ 2 ’ » «“*•»• .le naissances, 

Æ l d0UblCr "' e ” 1 iCUr 1” le 


D" mouvement de la population européenne en Algérie. Vallin, Ann. d’hgg., 1870. 


DEMOGRAPHIE. 


.SS 

vile moyenne et les chances de vie de choque individu se sont très nota- 
blement accrues depuis le siècle dernier. Il semblerait donc que la ten- 
dance actuelle de la société française serait celle d’un État où le nombre 
des naissances est peu considérable, mais où chaque individu, entré dans 
la vie, jouit d’une sécurité plus grande et présente des chances plus sé- 
rieuses pour atteindre une longévité élevée. 11 est incontestable que ces 
résultats sont dus au développement de l’aisance dans toutes les classes 
de la population et aux progrès de l'hygiène qui en sont la conséquence 
nécessaire. 

En terminant ce chapitre sur le rapport de la natalité et de la mor- 
talité, nous donnons (p. 89) le Bulletin hebdomadaire de statistique , 
adopte par le Congrès international de statistique de Peslh, en 1870 
(section de la statistique des grandes villes). M. Janssens, qui dirige avec 
tant de distinction le bureau de statistique de Bruxelles, était le rappor- 
teur de la commission. 


Nous croyons aussi utile de placer ici le memento démographique sui- 
vant qui résume une partie des détails exposés dans les chapitres pré- 
cédents : 


ÉTATS 

NOMBRE 

d’iiabitants 

AU 

KILOM. CARRÉ 

NOMBRE 

DE 

NAISSANCES 
PAR 1000 H AB. 

NOMBRE 

DE 

MARIAGES 
PAR 1000 I1AB 

NOMBRE* 

d’enfants 

PAR 

MARIAGE 

NOMBRE 

DE 

DÉCÈS 

PAR 1000 11 A lï. 

PÉRIODE DE 
DOUBLEMENT 
DE LA 
POPULATION 

France 

70 

25,5 

7.5 

5,08 

21,7 

198 

Espagne .... 

53 

55,7 

7,55 

4,51 

31,2 

109 

Suède 

10 

50,4 

6,0 

4,23 

19,4 

05 

Russie .... 

13 

50,7 

10,4 

4,08 

50,85 

56 

Prusse. . . . . 

74 

58,5 

8,9 

4,14 

27,4 

54 

Angleterre . . . 

101 

«30 , 0 

8,43 

3,91 

22,4 

49 

Saxe 

OC 

40 

8,80 

5,85 

29,05 

45 


Enfin le préfet de la Seine, frappé de l’insuffisance de la statistique de 
la mortalité du département de la Seine, vient de consulter l’Académie de 
médecine sur les modifications qu’il conviendrait d’apporter à ce ser- 
vice. L’Académie a voté les conclusions suivantes : 

1° L’Académie approuve pleinement l’intention qu’avaient le Conseil 
municipal de Paris et l’administration préfectorale de demander aux mé- 
decins traitants leur coopération dans la détermination des causes de décès ; 
mais elle pense que cette coopération ne doit être obtenue qu’en se con- 
formant aux conditions suivantes : 

2° Il ne sera introduit aucune modification dans le service des méde- 
cins de l’état civil. 



90 DÉMOGRAPHIE. 

o u Après les formalités relatives à la déclaration et à la constatation d’un 
décès, l’administration enverra par la poste, au médecin traitant, un bulle- 
tin sur lequel il indiquera la cause de la mort; il le renverra, par la 
poste, au bureau de statistique. Ce bulletin ne portera ni le nom, ni les 
prénoms du décédé. 

4° Des deux certificats de décès actuellement remplis par le médecin 
de l’état civil, celui envoyé au bureau de statistique, de même que le bul- 
letin nosologique du médecin traitant, ne portera aucune indication des 
nom et prénoms du décédé. 

5° La statistique des causes de décès sera faite à l’Hôtel de Ville par le 
médecin. 

G" Le bulletin hebdomadaire de la statistique des causes de décès sera 
gratuitement expédié à tous les médecins de la ville 1 . 


CHAPITRE V 


ARMÉE. — RECRUTEMENT. — DURÉE DU SERVICE, ETC. 


Bibliographie. — Boudin - . Éludes sur le recrutement de l'armée. 1849. Ann. d’hygiène. — 
Éludes ethnographiques sur la taille et le poids de l'homme, chez les divers peuples. Rcc. 
mém. méd. chir. mil. — Perier et Bosc. Guide complet du recrutement. Paris, 1861. — 
Sistach. Eludes statistiques sur les infirmités et le défaut de taille, considérés comme 
cause d'exemption du service militaire. Hcc . mém. méd. chir. mil. 1801. — Ely. L'armée 
et la population. Etudes démographiques. Rcc. mém. méd. chir. mil. 1871. — ChÀsselopp- 
Laubat. Rapport de la commission de V Assemblée nationale. 1872. — Ciiareton. Rapport 
de la commission de V Assemblée nationale. 1873. — Parues. A manual of pratical hygiène. 
1875. — Moraciie. Art. Hygiène militaire in Diclionn. encyclopédique . — G. I.agxeau. Con- 
sidérations médicales et anthropologiques sur la réorganisation de l'armée en France. 
1871. — Boudin. Eludes ethnologiques sur la taille et le poids de l’homme chez les divers 
peuples et sur l' accroissement de la taille et de l'aptitude militaire en France. 1863. — 
G. Lagxeau. De quelques recherches anthropologiques sur les conscrits et les soldats. 1870. 
— R f. y. Dégênèralion de l’espèce humaine et sa régénération. 1805. — Appendice au 
compte-rendu sur le service du recrutement de l'armée. — statistique médicale de l'armée 
pendant l’année 1872 et pendant l'année 1875. — A. Prodst. Revue critique sur l’hygiène 
militaire en Angleterre, en France et en Allemagne. Arc hiv. gén. de méd. 1874. 


La loi militaire française du 27 juillet 1872 permet de disposer pour 
l’organisation de l’armée de campagne, déduction faite des non-valeurs, 

1 La ville du Havre vient de créer un bureau d’hygiène et de commencer la publication d’uu 
bulletin démographique hebdomadaire qui pourrait servir de modèle à toutes les villes de France. 


ARMEE. — RECRUTEMENT. 


91 


d’un effectif rcel de plus de un million d’hommes après avoir pourvu à 
tous les services de l'intérieur. Les deux tableaux suivants indiquent, le 
premier, l’état de l’armée française sur le pied de paix, et le second, l’état 
des ressources mises à la disposition de l’armée en temps de guerre. 


ARMÉE FRANÇAISE SUR LE PIED DE PAIX 
Contingent. — Première année : 150,000 hommes réduits de 15,000 par les volontaires 


d’un an . . 155,000 li. 

Deuxième année : 75,000 hommes maintenus par ordre de 
numéros de tirage, réduits par une perte de 4 pour 100, 

décès, réformes, etc 72,000 

Troisième année: Les 72,000 hommes de la deuxième année, 

réduits par une perte de 5 pour 100, décès, réformes, etc. 69,840 
Quatrième année : les 69,840 hommes de la troisième année, 

réduits par une perte de 2 pour 100, décès, réformes, etc. 68,440 


545,280 h. 


I’autie permanente. — Non recrutée par les appels (officiers, gendarmes, 

corps étrangers, etc.) 120,000 


Total partiel 465,280 h. 

Volontaires d’un an, entretenus et équipés à leurs Irais, en- 
viron 15,000 


Total général 480,280 h. 


I EsSOURC S MISES A LA DISPOSITION DE l’aRMÉE EN TEMPS DE GUERRE 
TAR LA 101 DU 27 JUILLET 1872 


A. ronces actives 


Armée active, 5 classes 704,115 h. 

Réserve de l’armée active, 4 classes 510,294 

Dispensés rappelables 141,412 

Partie permanente ne se recrutant pas par les 
a Pl ,els 120,000 


Total. . . . 1,476,420 h. 


1,476,420 h. 


U . Année tejuutoiuai.e 


5 classes organisées 5go 59- 

G classes (réserve) 52 6,635 

Total 1,109,156 h. 

Total général 


1.208,156 h. 
2,654,576 h. 


•M. Morache a recherché le rapport de l’armée 
qu’à la superficie du territoire; il a basé ses cale 
recensement de la population française de 1872 . 


la population ainsi 
s sur les chiffres de 


92 


DEMOGRAPHIE. 


RAPPORT DE L’ARMÉE A LA POPULATION 


Population de la France en 1872 

Effectif de paix, 400,000. Rapport 

Armée active, 1,476,420. . Rapport 

Armée territoriale, 1,208,156. . Rapport. . . 

Ensemble des deux armées, 2,684,567. Rapport. 


Effectif 
de guerre 


36,460,856 

12 

1000 

40 

1000 

53 

-mro 

73 

1000 


RAPPORT DE L ARMÉE AU TERRITOIRE 

Superficie de la France (moins les départements des 

Haut et Bas-Rhin et celui de la Moselle) 528,574 Itil. c. 

Population par kilomètre carré en 1872 69 — 

I Pied de paix. 08 

I Armée active. 2,7 

1 Armée tern- 

Picd de guerre. tonale. . . 2,2 

Ensemble des 
2 armées. 4,9 


Dans la loi du 10 mars 1818 (loi Gouvion Saint-Cyr), l’effectif do 
l’armée avait été fixé à 240,000 hommes recrutés par des appels annuels 
de 40,000 servant pendant 6 années. 

La loi du 21 mars 1852, basée sur les mêmes principes, exigeait 7 an- 
nées de service, admettait le remplacement, la substitution, l’exemption, 
les dispenses en déduction du contingent. Les appels déterminés par une 
loi ont été d’abord de 80,000 hommes, puis de 100,000 et 140,000 en 

1854, 1855 et 1858 (guerres de Grimée et d’Italie). Mais la loi du 26 avril 

1855, qui créa la dotation de l’armée et le remplacement par voie admi- 
nistrative, modifia les règlements en vigueur ; les rengagements se pro- 
duisirent en nombre si considérable que sur les 52,000 sous-officiers, 
25,000 étaient rengagés avec prime, tandis qu’avant 1855, le nombre 
des sous-officiers rengagés ne dépassait pas 4000. 

Aujourd’hui que les conditions sont rendues toutes différentes par le 
fait de la diminution de la durée du service, par le volontariat d’un an, 
que le nombre des individus devant passer sous les drapeaux est beau- 
coup plus considérable, il est plus important que jamais de rechercher 
quelles doivent être, au point de vue de l’anthropologie, les bases d une 
armée nationale; nous examinerons successivement les questions d âge, 
de taille, d’infirmité, ainsi que la durée du service pour le jeune soldai. 
Ces recherches nous amèneront à déterminer d’une façon scientifique l’ap- 
titude militaire de la France. 


ARMÉE. — RECRUTEMENT. 03 

Les instructions générales pour les recherches et observations anthro- 
pologiques, rédigées par M. Broca, renferment des indications précieuses 
sur le caractère ethnique de notre population. Nous commencerons notre 
étude en examinant quelles sont les conditions d’âge que doit présenter le 
soldat. 

Age, Vaidy, dans son article du Dictionnaire des sciences médi- 

cales, sur l’hygiène militaire (1818), fait l’observation suivante : « Dans 
la campagne d’hiver de 1805, l’armée partie des côtes de l'Océan avait 
fait une marche continue d’environ 400 lieues pour arriver sur les 
champs d’Austerlitz et elle n’avait presque pas laissé de malades sur la 
route; c’est que les plus jeunes soldats étaient âgés de 22 ans et avaient 
2 ans de service. Dans la campagne d’été de 1809, l’armée cantonnée 
dans les diverses provinces du nord et de l’ouest de l’Allemagne avait une 
distance beaucoup moins grande à parcourir et cependant, avant d’ar- 
river à Vienne, elle avait rempli tous les hôpitaux de ses malades, indé- 
pendamment des blessés de Ratisbonne et de Landshutt; c’est que plus 
de la moitié des soldats étaient des jeunes gens ayant à peine 20 ans, 
levés prématurément. » 

On se rappelle Napoléon écrivant à l’archichancelier Cambacérès en 
1813 : « Je demande une levée de 300,000 hommes, mais je veux des 
hommes faits; les enfants que l’on m’envoie ne servent qu’à encombrer 
les hôpitaux. » Lord Raglan exprimait la même idée (guerre de Crimée), 
lorsqu’il écrivait au duc de Newcastle qui l’informait qu’il avait 2,000 re- 
crues à lui envoyer : « Je préfère attendre. Ceux que j’ai reçus étaient si 
jeunes et si peu développés qu’ils ont été saisis par les maladies; ils ont 
été fauchés comme des épis. » 

Nous sommes loin, comme on le voit, des conseils de Végèce à l’em- 
pereur Valentinien lorsqu’il conseillait de lever les jeunes gens dèg qu’ils 
ont atteint l’âge de la puberté. Les événements de ces dernières années 
ne sont guère favorables aux préceptes de Végèce. 

En remarquant, en effet, que la croissance de beaucoup de nos jeunes 
hommes se prolonge de plusieurs années au delà de 20 ans accomplis, il 
est nécessaire de fixer à un âge supérieur l’appel des hommes qui vont 
entrer en campagne. Le médecin et l’hygiéniste doivent proclamer (pie 
pour avoir des soldats présentant le maximum d’aptitude à supporter les 
fatigues de la guerre, il faut attendre l’âge auquel ils ont acquis leur plus 
complet développement physique. Cependant, lorsqu’il s’agit, comme 
dans le cas des volontaires d’un an, de prendre les jeunes gens pour leur 
donner l’instruction qui doit plus tard les mettre à même de défendre 
leur pays, l’âge d’appel peut être fixé au-dessous même de 20 ans. A ce 


94 


DEMOGRAPHIE. 


moment, en effet, le jeune homme est naturellement actif; il est dans le ( 
rapide accroissement de ses facultés physiques; il est donc très apte alors- 
aux exercices militaires. L’appel à celte époque l’éloigne encore du ma- 
riage; or nous avons déjà vu que le mariage, loin d’avoir l’influence heu- 
reuse qu’il aura plus tard, augmente d’une façon désastreuse la mortalité, 
lorsqu’il est conclu au-dessous de 20 ans. 

Taille. — Des diverses conditions de l’aptitude physique au service mi- 
litaire, la taille est celle qui a peut-être le plus occupé les législateurs.. 
Après Sadowa, le gouvernement français, voulant augmenter le nombre 
de ses soldats, présenta au Corps législatif la loi de 1867. A ce moment,.! 
la question du minimum de la taille exigée pour chaque soldat fut dis- 
cutée. L’influence de Quételet et de Villermé prévalait encore; la force, lat 
puissance, l’aptitude militaires d’une nation étaient considérées comme 
étant en rapport avec la taille de ses soldats. On se rappelle les discus- 
sions qui eurent lieu dans les sociétés savantes, à l’Académie de médecine,, 
à la Société d’anthropologie, et les travaux de Boudin et de M. Broca 
montrèrent que la taille est surtout une question de race et qu’on ne 
doit établir aucun rapport entre les exemptions pour défaut de taille et 
les exemptions pour infirmités. 

Les départements de l’Ardèche, du Tarn, des Côtes-du-Nord, du Lot,, 
du Finistère, qui offrent le plus de petites tailles, ont au contraire les- 
numéros les plus faibles dans l’échelle de proportion des exemptions pour 
infirmités; le Jura, la Côte-d’Or, les Ardennes, l’Aube, la Somme, l’Oise, 
départements à hommes de haute stature, présentent des conditions 
inverses. M. Broca a même montré que, si l’on divise la France en deux, 
parties par une ligne oblique du N. 0. au S. E., partant du département, 
de la Manche et passant au nord de la Sarthe, du Loir-et-Cher, du Loiret 
et de la Nièvre, pour se terminer au département de l’Ain, l’ensemble 
des départements où la taille est moins élevée est au sud de cette ligne, 
tandis que la taille est supérieure dans les départements placés au nord. 
Or, l’étude ellmogénique de la France nous a montré que les premiers 
départements sont ceux où la race celtique est en grande majorité, tandis 
que les autres départements sont, au contraire, ceux ou s’est fixée la race 
kimrique fortement germanisée qui envahit la Gaule à l’époque des grandes 
migrations. 

Au voisinage de la ligne de démarcation, existent des départements 
intermédiaires; ce sont les départements kimro-celtiques où les deux races 
se sont plus ou moins mélangées. 

La taille est donc d’abord une question de race; mais si nous avons 
affaire à des individus de même race, la différence de taille devra alors 


ARMÉE. — RECRUTEMENT. 95 

être prise eu considération. Lorsque, par exemple, dans un même dé- 
partement, deux cantons voisins composés d’une race commune présen- 
tent une Grande proportion d’exemptions chez l’un, un nombre très faible 
chez l’autre, il faut bien admettre l’influence, sur la taille, du sol et du 
milieu. M. Bertrand, dans le département de l’Indre, a signalé le canton 
de Levroux, fertile, salubre, aisé, donnant 50 exemptions pour défaut 
de laide sur 1,000 examinés, tandis que celui de Mézières, situé au 
milieu des marais, à sol improductif, à population misérable, a donné 
145 défauts de taille sur 1,000; des faits analogues ont été cités dans 
l'Aude, la Vendée et la Haute-Loire. 

Cependant, si les législateurs du 27 juillet 1872 ont été obligés d’a- 
baisser le minimum de la taille à l m ,54, lorsqu’en 1691 ce minimum 
était à 1 1,1 , 7 0 , cela ne veut pas dire que la France ait perdu son aptitude 
au service militaire. La fixation d’une taille minima pour le service mili- 
taire a au contraire le grand inconvénient d’amener inévitablement une 
répartition inégale des exemptés et l’on sait, que partout où se trouvent 
les races germaniques on peut exiger du soldat un minimum de taille 
élevée. 

11 n’en est pas de même dans les pays a races mixtes ou dans les pays 
à race latine ; mais si dans ces dernières races la taille est moins élevée, 
la proportion des exemptions pour infirmités est moins considérable que 
dans les races germaniques. U résulte, en effet, de divers documents, 
que le nombre des exemptions pour infirmités est, en France, de 28,80; 
en Autriche, de 56,20; en Prusse, 38; dans le Wurtemberg, 41,50. 

Si donc, sur les 500,000 inscrits obtenus par notre loi militaire, nous 
n’avons que 150,000 soldats, il ne faut pas s’effrayer de ce chiffre 
de 50 pour 100 de non-valeurs; la France est à cet égard, aussi bien, 
sinon mieux partagée que la plupart des États de l’Europe. 

Le minimum de la taille peut être abaissé également pour la cavalerie. 
On réservait autrefois les hommes de haute stature, non-seulement aux 
régiments de cuirassiers, mais encore à ceux de dragons. A ce moment, 
on donnait à la cavalerie un rôle presque exclusif; on voulait la faire 
agir par le choc et le désordre qu’elle pouvait imprimer à des masses 
d’infanterie; l'introduction des armes à longue portée et à tir rapide 
rendant à peu près impossible l’accès de toute infanterie encore intacte, 
va modifier complètement le rôle de la cavalerie dans les opérations de 
guerre; elle devra servir presque exclusivement à éclairer au loin la 
marche de l’armée; comme sa qualité principale sera la vitesse, la rapi- 
dité à se transporter d’un point à un autre, il sera peu important que le 
cavalier soit grand; il suffira qu’il soit agile et un cavalier de petite 
taille aura même, a cet égard, l’avantage de moins fatiguer sa monture. 




DÉMOGRAPHIE. 


!>0 


MINIMUM DE TAILLE EXIGÉ DANS I.ES ARMÉES ROMAINES 


Taille minimum du temps de Mnrius I m ,72l 

— prescrite par le loi Valentinienne du 25 avril 507. T", 705 

— du temps de Yégèce, en 590 1"*.046 


MINIMUM DE TAILLE EXIGÉ DANS I.’aDMÉE FRANÇAISE DEPUIS 1091 


2 décembre 1691 , minimum de l'infanterie, j * nm P s l j c l ,a ‘ v - 

| temps de guerre. . 

27 novembre 1765, minimum des milices 

25 mars 1776, minimum de l’infanterie 

22 juillet 1792 

8 fructidor an VIII 

1815 

11 mars 1818 

Il décembre 1830 

Tl mars 1832 

1 er février 1868 

27 juillet 1872 


1 ra ,705 
l m ,078 
1 m , 624 
1 m , 65 1 
1-.624 
l m ,544 
l m ,520 
l m ,570 
l m ,540 
1 m , 560 
1 ,n , 550 
1"’,540 


RÉPARTITION DE LA TAILLE EN FRANCE SUIVANT LES RACES 


Moyenne générale des exeniptions pour clé faut détaillé dans les 86 départements. 

76,9 sur 1,000 conscrits. 


I. Le groupe des 15 départements 


kimriques les plus purs. . . 57,4 

II. Le groupe des 6 départements 
kimriques germanisés (Alsace- 

Lorraine) 56,1 

III. Le groupe des 5 départements 


kimro - celtiques germanisés. 
(Normandie) 56,9 , 

IV. Les autres départements kimro- 

celtiqucs 56,8 


Moyenne de la zone 
kimrique .... 


Moyenne de la zone 
kimro-celtique. . 


42.8 


56 , 5 


V. Départements celtiques modifiés par le croisement : 


a. Groupe de la 
Basse-Loire. 68,2 

b. Groupe de l'A- 
quitaine . . 71,1 

c. Groupe de l’an- 

cienne pro- 
vince romai- 
ne. . . . 61,0 

VI. Départements celtiques les plus purs : 

a. Groupe alpes- 

tre ... . 99,5 

b. Groupe de la 

Bretagne. . 109,6 

c. Groupe des 20 

départem 1 * 
du centre. . 111,1 


Moyenne 
de ces 3 groupes,/ 
67,4. 


VII. Département de la Seine. ... 85,0 
VIII. Département de la Corse. ... 87 0 


Moyenne de toute la 
zone celtique . . 


89. S 


RECRUTEMENT. 


<J7 


ARMEE. — 


TAILLE mi ni. ma dans les principales armées 1 


Races germaniques 


Prusse, 5'2" 

ou 5' exceptionnellement. . . 

Amérique du Nord 5'5' 

Angleterre 5'5" 

Suède 5'2'' 

Ride 5'2" 


I France. . . 
s celtiques mé-\ Italie. . . . 

Belgique. . 
Espagne . . 
Autriche . . 


Races 
langées. 


Race germano-slave. 


1,2 


3 '!»" 


1 m , 02 1 

l l, 1 , 5ü9 

1 , 600 

l m , 600 
1 ra , 608 
l m , 570 
1 m , 540 
1 m , 500 
1” , 570 
1 m , 5G0 
1 m , 555 


La taille varie avec l’àge. En Belgique, Quételet, mesurant 500 hommes 
de 10 ans, 500 de 25 et 500 de 50 ans, avait trouvé les derniers un peu 
plus grands que les seconds, et les seconds notablement plus grands que 
les premiers. En Autriche, M. Liharzik a observé l’accroissement pro- 
gressif de la taille jusqu’à 25 ans. M. Dunant, faisant le relevé de la 
taille des jeunes militaires génevois, a aussi reconnu que la taille moyenne, 
qui à 20 ans était de l m ,674, atteignait t"‘,688 de 26 à 55 ans. M. Cliam- 
pouillon a fait en France les mêmes observations, en comparant la pro- 
portion des exemptés pour défaut de taille en 1864, 1865 et 1866 avec 
celle de ces mêmes hommes appelés devant le conseil de révision en 1868. 
Il a ajouté que la durée delà croissance varie en France suivant l’origine 
des races : lente chez les Celtiques, elle est rapide chez les Romano-Celti- 
ques et les Kimriqucs, plus encore chez les premiers que chez les seconds. 
En général, l’évolution de la taille est achevée, dans les provinces 
romano-celtiques, vers l’àge de 25 ans; elle se continue jusqu’à 25 ans 
chez la population kimrique et jusqu’à 26 chez les Kymro-Cel tiques. Fa 
race celtique pure grandit jusqu’à 27 ou 28 ans. 

11 serait important que, pour ccs recherches statistiques, relatives à ln 
répartition des divers caractères anthropologiques, comme l’ont demandé 
MM. Bergeron et Larrey, les documents lussent publiés par canton et 
non pas seulement par département; c’est sur cette division cantonnalc 
(pie se sont appuyés MM. Broca et Guibert de Saint-Brieuc dans leurs 
études de statistique ethnologique sur la Bretagne. Cette élude compa- 


’ Ces détails comme les précédents 
1 hygiène militaire, dans le dictionnaire 


sont empruntés à l’excellent article de M. Morache, 
encyclopédique des sciences médicales. 


NtOUST, UYGIÈSK. 2' lin. 


sur 


98 


DEMOGRAPHIE. 


rative des cantons cl même des communes est d’autant plus nécessaire 
dans notre pays, (pie les descendants d’une population circonscrite occu- 
pent souvent un seul canton, parfois même une étendue beaucoup 
moindre. En outre, il faudrait que tous les jeunes hommes de "20 ans 
fussent réellement examinés; M. Larrey demande avec raison que la visite 
des conscrits soit obligatoire pour tous. 

Si les recherches anthropologiques dont nous venons de parler, jointes 
aux statistiques sur les infirmités dont nous allons nous occuper tout à 
l’heure, étaient faites, durant un nombre suffisant d’années, dans tous les 
cantons de notre pays, on aurait là des éléments précieux pour constituer 
pour la France entière une géographie anthropologique qui, non seu- 
lement mettrait en lumière les caractères physiques et les prédispositions 
morbides des différentes races ayant concouru à la formation de noire 
nation, mais encore permettrait d’apprécier les influences climatolo- 
giques, topographiques, mésologiques, sur ces divers éléments ethniques. 
On pourrait tirer de ces bases quelques données pratiques, imiter l’an- 
tique Rome qui composait certains régiments d’hommes géographi- 
quement et ethnologiquement distincts. Il y a longtemps déjà que Périer 
a demandé, pour diminuer la mortalité des soldats en Algérie, que le 
corps d’armée destiné à ces nouveaux départements fût composé d’hommes 
recrutés dans des régions spéciales de nos populations méridionales. 

Enfin, il serait désirable que, dans les comptes rendus du recrutement 
de l’armée, le poids du corps des individus fût exactement pris 1 ; que la 
taille des exemptés fût indiquée d’une façon aussi précise que celle des 
hommes ayant plus de 1"‘,55, taille réglementaire actuelle. 11 n’y aurait 
là aucun surcroît de travail, puisque, ainsi que le remarque M. Broca, les 
hommes passent sous la toise; et ce serait un moyen précieux, le seul 
possible, de connaître la taille moyenne des Français. De tels examens 
pourraient permettre également d’étudier les rapports de la taille, du 
poids et, du développement du thorax et de vérifier les conclusions des 
travaux de Ilirtz et de M. Voiliez. 

Ces auteurs considèrent qu’on trouve toujours une coïncidence entre 
le rétrécissement de la cage pectorale et une diminution de la capacité 
vitale du fonctionnement du poumon. On sait aussi que M. Larrey, qui 
depuis longtemps a insisté sur l’importance du développement thoracique 
relativement à l’aptitude au service militaire, dit avoir souvent remarqué 
que la poitrine était proportionnellement moins développée chez des 
hommes de grande taille que chez des hommes de moindre stature. 

i y, un iravail intéressant de M. Vallin sur la mensuration du thorax et sur le poids du corps 
des Français de 21 ans (Ree. des mém. de méd. et de chirurg. mil il. , t. XXXII, p. 401). 


90 


ARMÉE. — RECRUTEMENT. 

Ainsi modifié, le conseil de révision pourrait devenir une source pré- 
cieuse de recherches intéressantes des éléments de statistique pour appré- 
cier une foule de questions ethnologiques qui ne se peuvent trancher que 
par un grand nombre de cas particuliers; déjà ifous avons été précédés 
dans cette voie par les Anglais et les Américains. 

Infirmités. — La fréquence relative des exemptions pour infirmités a 
rarement été considérée au point de vue ethnologique. M. Vincent a ce- 
pendant remarqué que dans le département de la Creuse, la carie dentaire 
était plus fréquente chez les rares individus de race blonde que chez les 
nombreux habitants de race brune; cette remarque, assez en rapport avec 
les résultats obtenus par Boudin et M. Sistach, semble aussi trouver en 
partie sa confirmation dans les recherches ethnologiques et statistiques de 
M. Magitot sur les altérations du système dentaire. 

M. Lagneau, se basant sur les statistiques publiées par Boudin, 
MM. Dévot et Sistach, sur la répartition des exemptions pour infirmités en 
général et pour myopie, mauvaise denture, hernie, varice et varicocèle en 
particulier, a été amené à reconnaître que les populations des départements 
de la Bretagne et du centre de la France, anciennement habités par les 
Celtes, se distinguent de celles de la plupart des autres départements, non 
seulement par la proportion considérable d’exemptés pour défaut de 
faille, mais aussi par la proportion minime des exemptés pour infirmités. 
Les départements de la région envahie au dixième siècle par les Normands, 
quoique dans des conditions climatologiques analogues à celles de la 
Bretagne, se font remarquer par la proportion très considérable de jeunes 
gens exemptés pour mauvaise denture, hernie, varice et varicocèle. 

M. Fouquet a constaté dans le département du Morbihan que, de 1852 
à 1875, sur 65,577 jeunes gens de 20 à 21 ans soumis à l’examen des 
conseils de révision, 14,079 ont été exemptés du service militaire auquel 
ils ont été jugés impropres. Ces nombres donnent une proportion de 
25,52 exemptés sur 100 visités, c’est-à-dire de près du quart des sujets 
pour tout le département. Mais si on étudie séparément la proportion des 
exemptions dans chaque arrondissement, on trouve des écarts considé- 
rables. Tandis que dans les huit cantons essentiellement maritimes, la 
proportion des exemptés a été seulement de 15 pour 100, elle s’est élevée 
dans six cantons serni-iria'i i tirnes à 20,70 pour 100 et à 26,85 pour 100 
dans les vingt-trois cantons de l’intérieur. 

Mais, contrairement à M. Lagneau, qui rapporte à l’hérédité ethnique 
ces caractères et ces dispositions, M. Fouquet les attribue à une action 
de milieu. Pour lui, si les cantons maritimes l’emportent incontestable- 
ment sur ceux de l’intérieur, sous le rapport de l’aptitude militaire, ou, 


100 


DEJ10GKAPI1IE. 


en d’autres termes, de la vitalité, ils le doivent peut-être un peu à l’in- 
lluence de l’atmosphère maritime, mais surtout à ce (jue les conditions 
générales d'hygiène y sont de beaucoup préférables. Une nourriture détes- 
table, l’influence fui^ste de logements où ne pénètrent ni l’air ni la 
lumière et où la saleté proverbiale des habitants entretient un méphitisme 
dangereux, enfin l’influence non moins délétère de l’alcoolisme dont 
les progrès ont toujours été croissant depuis vingt-cinq ans, expliquent 
pourquoi les cantons de l’intérieur, où s’accumulent tant de déplorables 
conditions d’hygiène, fournissent un contingent d’hommes valides de 
beaucoup inférieur à celui des cantons maritimes, où tout concourt à 
entretenir, sinon une population d’élite, au moins des hommes robustes, 
puisque la plupart d’entre eux supportent sans faiblir les rudes épreuves 
de la vie de marin. 

Le degré d’instruction parait avoir marché de pair avec le plus ou 
moins d’entente des lois de l’hygiène. Dans l’arrondissement de Pontivy, 
qui avait fourni près de 30 pour 100 d’exemptés pour infirmités, le 
nombre des conscrits ne sachant pas lire a été, de 1852 à 1875, de 71,64, 
tandis qu’il n’a atteint que 47,05 pour 100 dans l’arrondissement de 
Vannes, qui n’avait founi que 21 pour 100 d’exemptions. 

Les exemptions pour infirmités, si inégalement réparties dans nos dé- 
partements, sont beaucoup trop considérables d’après l’opinion de 
M. Broca : <■ Il n’y a plus de raison, dit-il, pour maintenir le pied plat au 
nombre des exemptions, car la plupart des individus atteints de pied plat 
peuvent très bien supporter une marche de cinq à six lieues par jour : ils 
peuvent d’ailleurs faire d’excellents cavaliers ; même remarque relati- 
vement aux varicocèles et aux varices; beaucoup d’individus qui en sont 
atteints se livrent à des travaux au moins aussi pénibles que ceux du sol- 
dat. Le nombre des exemptions pour cause de varicocèle ou de varice 
pourrait être réduit de jdus des trois quarts ; la mauvaise denture exemple 
chaque année plus de deux mille individus qui pourraient faire d’exccl- » 
lents soldats, il n’est pas nécessaire d’avoir de bonnes dents pour charger 
les nouveaux fusils. Presque tous les bègues peuvent crier : « Qui vive! » 
et la plupart des bègues feraient de très bons soldats; un homme, atteint 
de bec-de-lièvre simple, manie un fusil aussi bien qu’un autre; on exemple 
les individus atteints d’alopécie, de calvitie, la force ne réside pas dans 
les cheveux; on refuse les borgnes : les Romains durent un jour leur salut 
à un illustre borgne, lloratius Codés. » M. Bergeron pense aussi que 
parmi les causes d’exemptions on pourrait supprimer la teigne. 

Le grand nombre des exemptions a l’inconvénient de diminuer consi- 
dérablement, au moment du danger, le nombre des défenseurs du pays; 
mais il est surtout funeste en ce qu’il porte gravement atteinte à la pros- 


ARMÉE. — RECRUTEMENT. 


101 


pénté anthropologique de la nation, lorsque, dans un pays, le icciu- 
tement de l’armée enlève à la procréation les hommes grands et bien con- 
formés et laisse les infirmes, les hommes de petite taille ou de faible 
constitution, il porte un grand préjudice à l’ensemble de la population; 
car de même que la taille, bon nombre d’états morbides et île vices de 
conformation sont transmissibles par hérédité. « La guerre et surtout 
les longues guerres, écrivait Tenon en 1785, font baisser la taille com- 
mune par la consommation des hommes les plus hauts. » 

M. Hrooa a remarqué que le plus grand abaissement de la taille 
moyenne de la population masculine de 20 à 21 ans en France, 1"',642 
en 1856 et 1857, portait sur les jeunes gens nés de 1815 à 1816, époque 
désastreuse pendant laquelle la guerre décima la plus belle population 
de la France. Les recherches de Boudin permettent aussi de reconnaître 
que les jeunes gens examinés de 1856 à 1848, conçus avant 1825, pré- 
sentaient une moyenne de 585 exemptés pour défaut de taille et infirmité, 
tandis que les jeunes gens examinés de 1850 à 1860 inclusivement, conçus' 
de 1829 à 1859, alors que la France était en paix depuis plusieurs années, 
ne présentaient que 529 exemptés, proportion moindre d’un septième. 

M. Lagneau a fait observer que si on n’exemptait pas pour défaut de 
taille et si on restreignait d’un tiers au moins les exemptions pour infir- 
mité et pour dispense légale, la population française, qui ne peut don- 
ner en ce moment que 150 à 160,000 hommes par an, pourrait fournir 
à l’armée de 250 à 250,000 soldats. 

11 résulte également des travaux de Benoiston de Châteauneuf, de La- 
veran et de M. Vallin, que le militaire en temps de paix présente à peu 
près une mortalité double de celle du civil. 

Imposé durant de longues années, comme dans nos anciennes armées, 
le service militaire est donc éminemment préjudiciable à la prospérité de la 
nation. Comme le remarque M. Léon Le Fort, dans un article de la Revue 
des Deux Mondes de 1867, « Sur le mouvement de la population en 
l' rance », une fois libérés du service, les campagnards, qui ont perdu 
l’habitude du travail des champs, vont se fixer à la ville, au grand dom- 
mage de l’agriculture, dit l’agronome; au grand préjudice de la popu- 
lation, peut dire avec raison l’anthropologiste. La longue durée du ser- 
vice impose le célibat aux hommes les plus valides, pendant la période 
d’années à laquelle ils sont le plus aptes à procréer. 

Pour se convaincre de l’influence nuisible du célibat militaire sur le 
développement de la population, il suffit de comparer le nombre des 
mariages, celui des naissances et celui de la population générale avant et 
durant la guerre de Crimée, pendant laquelle le contingent, précédemment 
de 80,000 hommes, lut porté à 140,000. La diminution moyenne annuelle 


102 


DÉMOGRAPHIE. 

durant la guerre lut de 5,410 mariages ; il y a eu également une diminution 
moyenne annuelle de 1 0,075 conceptions durant les trois années de guerre. 
Le même fait a été observé pendant la guerre d’Italie; il a été beau- 
coup plus évident, comme nous l’avons déjà vu, pendant la guerre franco- 
prussienne. 

La longue durée du service a le grand inconvénient d’habituer le sol- 
dat au célibat; de plus, la natalité illégitime, si funeste pour les enfants 
procréés, reçoit un accroissement important. Le nombre des naissances 
naturelles, dit M. Legoyt, s’accroît en raison directe des effectif* militaires. 
Aucune loi ne peut contraindre l’homme à se marier, dit M. Ilroca, mais 
il est permis de demander à la loi qu’elle fasse disparaître les causes qui 
entravent le mariage. 

Il est donc regrettable, en nous plaçant au point de vue anthropologique, 
que le législateur n’ait pas limité à trois ans le principe du service qui a 
été fixé à cinq. Toutefois la loi de 1872, qui abolit le remplacement et 
proclame le service obligatoire, est bien supérieure à ses devancières. Les 
conditions de durée de service, dont l’influence sur le développement de 
la nation nous paraît fâcheuse, sont facilement modifiables. Le Gouver- 
nement, demeurant seul juge du chiffre d’hommes à conserver sous les 
drapeaux, peut évidemment les y garder presque tous et alléger son budget 
en envoyant en disponibilité les classes qui auront fait trois ans. 


TROISIÈME PARTIE 

DE L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU 


I 


De l’homme considéré suivant les âges. 


Bibliographie. — Buffox. De L'homme, de l'enfance , de la puberté , de l'âge viril , de la 
vieillesse, de la mort. (Œuvres complètes). — Halle. Encyclopédie méthodique, art. Ages. 
— Barthez (H.), Considérations physico-médicales sur les quatre âges de la vie. Thèse de 
Montpellier, an XII. — Gendrin. De l'influence des âges sur les maladies. Thèse de concours. 
Paris, 1840. — Lorain. Art. Ages. Nouveau dictionnaire de médecine pratique. — Beadgrand. 
Art. Ages, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales . 


Les médecins et les hygiénistes ont, de tout temps, senti la nécessité 
d’envisager les individus selon leur âge et de se rendre compte des par- 
ticularités tarit physiologiques que morbides qui en découlent. De nom- 
breuses divisions ont été établies à cet égard, toutes tant soit peu artifi- 
cielles, mais dont quelques-unes cependant sont commodes et méritent 
d’être maintenues. 

L’élrc humain, envisagé au point de vue de son évolution et surtout 
de son histoire pathologique, passe par diverses étapes dont les princi- 
pales sont les suivantes : 1° vie fœtale ou intra-utérine; 2° première en- 
fance, comprenant l’époque qui s’écoule depuis la naissance jusqu’au 
moment du sevrage et l’apparition des premières dents ; 5° l’enfance, qui 
s’étend de l’âge de 2 ans à l’âge de 7 ans, et pendant laquelle s’effectue 
la première denlition ; 4° l’adolescence, qui comprend l’époque comprise 
entre 7 et 14 ans, pendant laquelle a lieu le travail de la deuxième den- 
tition ; 5° la puberté, de 14 à 20 ans, où naissent de nouvelles aptitudes 
et de nouvelles fonctions, les fonctions génitales; G" l’âge adulte, qui 


104 L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

s’étend de 20 à 50 nus; T l’àge de la maturité, de 50 à 45 ans ; 8 Ü l’âge 
de retour, de 45 à 00 ans; enfin la vieillesse, qui va de 60 ans jusqu’à 
la mort. 

'Nous le répétons, il faut se dispenser d’attacher à ces divisions une si- 
gnification qu’elles ne justifient point, ni surtout attribuer aux limites 
daYis lesquelles elles oscillent une rigueur et une précision exagérées. C’est 
ici surtout qu’interviennent les variations individuelles, celles du sexe, 
de la race, du climat, des professions, etc. Pour l’habitant des villes, la 
puberté est plus précoce que pour celui des campagnes, plus précoce 
aussi pour l’homme du Midi que pour l’habitant des pays froids et tem- 
pérés. De même, la vieillesse est bien plus prématurée et plus accusée 
chez les sujets astreints aux rudes labeurs, aux fatigues physiques ou 
morales, aux privations et à la lutte, que chez ceux qui mènent une exis- 
tence facile et heureuse. Ce sont là des notions presque banales et sur 
lesquelles il est inutile d’insister. 

De même, notre but ici n’est pas de répéter, apres tant d’autres, les 
attributs physiologiques qui caractérisent ces différentes phases de la vie, 
tableaux que l’on trouve partout et auxquels les poètes se sont exercés 
aussi bien que les hygiénistes. Notre but est simplement d’aborder le côté 
rigoureusement scientifique de la question et d’envisager surlout les con- 
ditions d’opportumté pathologique que crée l’âge chez les différents indi- 
vidus, ainsi que les moyens prophylactiques qu’il importe d’y opposer. 

La période intra-utérine a son hygiène propre comme elle a ses ma- 
ladies particulières; aussi cette hygiène ne s’applique à l’enfant qu’indi- 
rectemcnt et se confond avec l’hygiène des femmes enceintes (voy. Hygiène 
de la grossesse). Il suffit de réfléchir un instant à la solidarité étroite qui 
existe entre la mère et le fœtus, pour comprendre que toutes les conditions 
défavorables auxquelles est soumise la première peuvent retentir d’une 
façon fâcheuse sur son fruil. Celte question capitale de la transmission 
morbide de la mère au fœtus, qui soulève tous les nombreux et délicats 
problèmes de l’hérédité, ne saurait être abordée ici sous toutes ses faces. 
On sait que la mère peut communiquer aû fœtus le germe d’affections, ou 
du moins la disposition à des affections particulières qui peuvent rester 
silencieuses pendant de longues années et n’éclater qu’au moment de 
l’àgc adulte, comme cela se voit pour la tuberculose et même à une pé- 
riode plus avancée, ainsi que cela s’observe pour le cancer. Ce point a 
trait à la transmission des diathèses, que nous n’avons pas à traiter ici. 
Ces ouvrages consacrés à la syphilis montreront également les con- 
ditions qui président à la transmission de celte maladie de la mère au 
fœtus. 

D’une façon plus générale, le médecin doit ne pas ignorer que, en 


L'HOMME CONSIDÉRÉ SUIVANT LES AGES. 10r> 

dehors de ces faits qui sont proprement du domaine de l’hérédité et où 
la transmission paraît s’effectuer par l’ovule primitivement contaminé, 
des maladies accidentelles subies par la mère peuvent atteindre direc- 
tement le fœtus, ou du moins agir sur lui d’une manière défectueuse. 
Un r/rand nombre d’affections aiguës, une pneumonie, une pleurésie, 
par exemple, frappant une femme enceinte, peuvent déterminer l’avor- 
tement, soit en provoquant d’une façon prématurée les contractions 
réflexes de l’utérus et le travail de l’accouchement, soit encore en entra- 
vant la circulation placentaire et en tuant le fœtus avant même son 
expulsion (avortement interne, comme l’a appelé le professeur Stoltz). 

La scarlatine, la rougeole, la variole, à coup sur peuvent être trans- 
mises de la mère au fœtus ; on n’en est plus à compter, dans la science, 
les faits de varioles intra-utérines ; on sait qu’il n’est pas très exception- 
nel de voir venir au monde des enfants en pleine éruption variolique ou 
présentant des cicatrices de variole ancienne, soit que la mère eût subi 
elle-même la petite vérole, soit qu’elle ait simplement été placée dans 
un foyer contagieux ; en un mot, sans contracter elle-même la maladie, 
elle peut la communiquer à son enfant (Mauriceau, Depaul, Stoltz). Il est 
probable qu’un certain nombre d’immunités natives vis-à-vis de la variole 
et de la vaccine ne tiennent à autre chose qu’au fait d’une variole subie 
pendant la vie intra-utérine. 

La connaissance de ces laits est importante au point de vue prophylac- 
tique : les lièvres éruptives doivent être redoutées chez les femmes 
grosses et il faut redoubler de soins pour les mettre à l’abri de la conta- 
gion : 1° parce que ces maladies affectent généralement une marche plus 
sévère et comportent un pronostic plus grave chez la femme à l’état gra- 
vide; 2° parce que le fœtus peut être atteint à travers l’organisme mater- 
nel, d’où peut résulter sa mort intra-utérine (avortement interne) ou son 
expulsion prématurée. 

On a aussi beaucoup insisté, surtout les anciens auteurs, sur l’in- 
fluence exercée par les émotions maternelles, la frayeur, le saisisse- 
ment, etc., sur les arrêts de développement, les vices de conformation, 
les déviations et le strabisme que présente le produit de la conception. 
Ces données sont plus que problématiques. 

Pour ce qui touche aux détails relatifs à V hygiène du nourrisson et de 
la première enfance, ils mériteront de nous arrêter plus longtemps. 
Nous avons vu combien est terrible le chiffre de la mortalité à cet âge 
de la vie, et nous connaissons les déplorables conditions sociales qui, 
dans les grandes villes surtout, entrent comme facteurs principaux dans 
celte funeste mortalité. Néanmoins, un autre élément intervient, c’est 
la débilité extrême et la grande vulnérabilité de ces petits organismes, 


100 L’IIOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

colé purement physiologique de la question, sur lequel il y a peut-être 
utilité à revenir rapidement. 

Quand l’enfant est mis au monde, ce passage de la vie intra-utérine à 
une vie toute nouvelle constitue assurément une des secousses les plus 
brusques cl les plus radicales qui se puissent imaginer. Tant que le 
fœtus est renfermé dans le sein de sa mère, il jouit de tous les bénéfices 
de celte longue et tutélaire incubation intra-utérine; il n’a, dans toute 
l’acception du terme, « qu’à se laisser vivre », l’organisme maternel 
digérant, absorbant, respirant et circulant pour lui. Au moment de la 
naissance, c’est une révolution complète et profonde : la vie individuelle, 
autonome, commence pour le nouveau-né brusquement, sans transition ; 
et cet être, si bien protégé encore quelques instants auparavant, se trouve 
tout à coup exposé, sans préparation comme sans défense, à un chan- 
gement tel de milieu et de mode de vivre, qu’il constitue une métamor- 
phose véritable plutôt qu’une simple adaptation. Et à peine soustrait à la 
température uniforme et à la présence protectrice des eaux de l’amnios, 
le nouveau-né est plongé dans une atmosphère variable et parfois rigou- 
reuse ; la respiration placentaire, supprimée brutalement, exige le jeu 
immédiat d’un organe jusque-là endormi, le poumon, et cette modifi- 
cation fondamentale entraîne à sa suite un changement tout aussi pro- 
fond, non seulement dans le fonctionnement, mais même dans la dispo- 
sition anatomique de l’appareil circulatoire. Le tube digestif, à peu 
près inoccupé, jusque-là, est obligé d’entrer en action à son tour pour 
élaborer et absorber les aliments. Il serait facile d’ajouter d’autres traits 
encore à ce tableau, plus que suffisant cependant, pour montrer combien 
ces conditions sont éminemment aptes à créer des aptitudes morbides chez 
le nouveau-né et le nourrisson. 

Hygiène de la première enfance. — L’hygiène de la première enfance 
consiste presque exclusivement dans l’éducation physique du nouvel être, 
et il est d’autant plus important d’apporter à cette éducation tous les 
soins, que la meilleure partie des années qui vont suivre doit être em- 
ployée à l’éducation proprement dite, c’est-à-dire au développement des 
facultés intellectuelles. Dans la première enfance, l’ensemble des modi- 
ficateurs dits hygiéniques, ou la matière de l’hygiène, ne s’adresse guère 
qu’aux fonctions de nutrition, car celles de relation ne sont qu’ébauchées 
et les fonctions de reproduction sommeillent et sommeilleront longtemps 
encore l . 

Des soins à donner au nouveau-né. — Nous admettons avec 


1 Béclûrd, Hygiène de la première enfance. Paris, 1852. 


1 07 


L'HOMME CONSIDÉRÉ SUIVANT LES AGES. 

M. Béclard que l’expression do nouveau-né est synonyme en ce moment 
d’enfant naissant, sort spontanément, soit par le sccouis de 1 ait. Mais 
nous tenons à établir ipic 1 expulsion ou la naissance n émancipé 
pas immédiatement le nouvel être, suivant 1 expression de notie îcgictté 
camarade Chalvet. Il tient encore à la mère par le cordon ombilical et le 
placenta, et, ainsi qu’il résulte des travaux récents inspirés par M. Tar- 
nier, il reste encore dans les annexes une assez grande quantité de sang 
tout préparé qui appartient à l’organisme fœtal. En effet, d’après 
M. Budin, pratiquer la ligaturq et la section du cordon ombilical immé- 
diatement après la naissance, c’est empêcher l’enfant de puiser dans le 
placenta 02 grammes de sang environ ; c’est donc le priver d’une quan- 
tité de sang telle que chez l’adulte elle équivaudrait à une saignée de 
plus de 1,700 grammes. Aussi, acceptons-nous la conclusion de M. Budin, 
modifiée par M. Pinard : On ne doit pratiquer la ligature et la section du 
cordon ombilical qu’au moment où la veine ombilicale est complètement 
affaissée et vide de sang. 

Quant à l’objection suivante qu’on pourrait adresser à cette manière 
de faire, à savoir : que le sang qui arrive dans le corps de l’enfant par 
l’intermédiaire de la veine ombilicale peut sortir de l’organisme fœtal en 
égale quantité pour retourner au placenta par les artères ombilicales, 
cette objection tombe et disparaît devant l’observation. En effet, dès que 
Tentant est né, en étudiant la tige funiculaire, on voit que le sang s’ar- 
rête et stagne bien vite au niveau des artères en s’épaississant, tandis 
qu’auniveau de la veine ombilicale, le sang reste parfaitement liquide 
jusqu’au moment de la dernière pulsation rétrograde. Les résultats de cette 
méthode sont frappants ; du reste et ainsi qu’il résulte des observations 
de M. Pinard, on peut, quelques jours après la naissance, rien qu’en 
regardant les enfants, reconnaître ceux qui ont reçu tout leur sang, des 
autres à qui on a lié ou coupé le cordon immédiatement après, l’accou- 
chement. Les premiers ont la peau fortement colorée , elle est d’un 
beau rose vif ; tandis que les derniers présentent tous plus ou moins la 
teinte ictérique, dite jusqu’à présent physiologique. De même, dans les 
premiers, la résistance vitale paraît plus accusée et l’accroissement plus 
rapide. 

Dès que le cordon est lié et coupé selon les règles de l’art; dès qu’on 
s’est assuré de la conformation des membres, de l’état des ouvertures na- 
turelles, on doit procéder à la première toilette. Il faut enlever l’enduit 
sébacé, quelquefois très épais et répandu sur toute la surface du corps, 
mais surtout au niveau du pli de l’aine, de l’aisselle, etc. Pour cela, on 
emploie des corps gras ou de préférence un jaune d’œuf qui s’émulsionne 
avec l’enduit. Après avoir essuyé l’enfant doucement, avec un linge fin, 


108 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

on le plonge dans un bain tiède et on le lave à grande eau. Cette immer- 
sion ne doit pas excéder quelques minutes. Aussitôt après, l’enfant est 
placé dans des serviettes chaudes qui enlèvent à la peau toute son humi- 
dité et s’opposent ainsi au froid que produirait l’évaporation, Fuis le 
pansement du cordon est effectué et on procède à l’habillement. On sait 
que le cordon tombe généralement du troisième au septième jour, d’au- 
tant. plus rapidement, d’après la remarque de M. Depaul, que l’enfant est 
plus vigoureux. 

t 

Des soins de propreté. — Des bains. — Une exquise propreté 
constitue une des conditions essentielles de bien-être et de prospérité 
pour le nouveau-né. Chaque fois que l’enfant a souillé son linge, on doit 
le changer. L’enfant doit être, non pas seulement essuyé, mais lavé avec 
de l’eau tiède. De celle façon, on maintiendra dans toute son intégrité le 
fonctionnement de la peau et d’autre part on préviendra le excoriations, 
l’intertrigo, l’érythème, si fréquents à cette époque. 

Sans aller aussi loin que Tissot et Fourcroy, qui voulaient que chaque 
jour l’enfant fût lavé à l’eau lroide des pieds à la tète, sans avoir égard 
à la constitution, ni à la saison ; sans même adopter les conseils de llufe- 
land, qui voulait qu’on habituât les enfants, par degrés, aux lavages gé- 
néraux à l’eau froide, nous pensons que l’enfant doit être baigné tous les 
jours. La température de l’eau variera entre 25° et 30° et la durée du 
bain ne doit pas excéder cinq minutes. 

La toilette de la tête du jeune enfant exige une attention spéciale. U 
est utile, non seulement de la laver comme le reste du corps, mais de la 
frictionner de temps à autre avec un linge ou avec une brosse très douce, 
pour enlever la crasse, les pellicules et les croûtes qui s’accumulent faci- 
lement sur cette partie et à l’apparition desquelles bien des personnes 
encore applaudissent (Béclard). 

Il est bien entendu que tous ces soins doivent être donnés dans un lieu 
dont la température sera en moyenne de 20°; car, depuis longtemps, 
nous savons que la perspiration cutanée et pulmonaire (qui dissipe une 
grande quantité de chaleur) est plus considérable, eu égard au poids gé- 
néral des individus, chez les enfants que chez les adultes; cl d’autre part, 
les expériences d’Edwards ont établi, d’une façon péremptoire, que le 
pouvoir de résister aux abaissements de température esi a son minimum à 
l’époque de la naissance. 

Des vêlements et de V habillement. — L’usage barbare du maillot, 
contre lequel s’élevait déjà Rabelais, tend enfin à disparaître chaque jour. 
On a compris qu’il fallait habiller les enfants pour les garantir de I in- 


10!) 


L'HOMME CONSIDÉRÉ SUIVANT LES AGES. 

fluence des agents extérieurs et en particulier du froid, et non pas pour 
apporter une entrave à la liberté de leurs mouvements. On emploie main- 
tenant le maillot français modifié ou le maillot anglais. 

Le maillot français modifié, préférable dans les premiers mois de la vie, 
se compose généralement d’une chemise et d’une camisole ou brassière 
ouverte par derrière et munie de rubans (on ne doit pas employer d épin- 
glés), de langes de toile et de laine, puis d’un bonnet de toile. 

Le maillot anglais est ainsi composé : chemise de flanelle longue avec 
corsage fendu en avant dans toute la longueur et noué en arrière dans sa 
moitié supérieure ; robe de dessus ouverte en avant seulement et nouée 
avec rubans et ceinture, sans manches; deux couches en culolte triangu- 
laire, une de toile, une de laine et des chaussons de laine. 

Quelle que soit, du reste, la manière d’habiller les enfants, ils ne doi- 
vent en aucune façon cire gênés dans leurs mouvements; la poitrine doil 
pouvoir se dilater avec facilité, les jambes s’étendre et se fléchir à volonté. 
Quant à la tète, elle ne doit être que légèrement couverte, et de bonne 
heure il faut habituer les enfants à rester tête nue. 

De i alimentation. — Les résultats fournis par l’anatomie, la physio- 
logie et la pathologie expérimentale établissent d’une façon irréfutable 
que le lait est la première nourriture de l’enfant et la seule qui doive 
faire la base de son alimentation pendant toute la durée du premier âge. 

On alimente prématurément toutes les fois qu’avant l’éruption complète 
des huit premières dents, on fait absorber toute autre substance alimen- 
taire que du lait non mélangé , non bouilli et d’une richesse caséeuse 
proportionnée à l’âge du nouveau-né (Chalvet) 1 . 

A la naissance, excepté deux appareils (l’appareil respiratoire et l’ap- 
pareil complexe que constitue le tégument externe), tous les autres, y 
compris l’appareil digestif, sont à l’état d’évolution. La bouche ne peut 
exercer convenablement ni mouvement de préhension, ni de mastication. 
La langue n’exécute avec précision que des mouvements de succion. L’cn- 
lânt ne peut donc que téter et non pas boire. Ajoutons à cela l’absence 
de dents, l’état rudimentaire des glandes salivaires et nous aurons la 
preuve anatomique que chez le nouveau-né la préhension, la mastication 
et l’insalivation ne peuvent régulièrement s’accomplir. 

Du côté de l’estomac et des intestins, nous constatons le même état ru- 
dimentaire, la faiblesse des membranes contractiles et l’évolution incom- 
plète des organes sécréteurs. 


1 Chalvet, Des moyens pratiques d'obvier à la mortalité des enfants nouveau-nés. Paris 
1870 — Chalvet cl Proust, Projet de création d’une ferme nourrice, 1870. 


1 10 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

Avec Chalvet, nous pensons que la première sécrétion des mamelles, le 
colostrum, composé de matières grasses, sucrées et de sels minéraux, est 
indispensable au nouveau-né, non pas parce qu’il purge, mais parce que 
c’est un chyle fourni par la mère, parce que c’est un aliment plastique et 
de calorification, parce qu’aucune autre émulsion artificielle ne peut le 
remplacer et parce qu’enfin cette émulsion naturelle n’exige pour ainsi 
dire qu’une ébauche de digestion pour être absorbée. 

Chalvet, répétant les expériences deM. ,1. (iuérin, dans le but d’étudier 
1 influence de l’alimentation prématurée sur les jeunes mammifères, put 
reproduire expérimentalement, chez de jeunes chiens, la série d’accidents 
que présente la grande majorité des enfants ayant été confiés à de mau- 
vaises nourrices : gros ventre, gonflement des jointures, amaigrissement 
général, etc. 

Le lait destiné au nouveau-né est fourni par la femme ou par un animal 
domestique, d’où quatre variétés d’allaitement : 

1° Allaitement maternel ; 

2° Allaitement par une nourrice autre que la mère; 

5° Allaitement direct par un animal (chèvre) ; 

4° Allaitement au biberon. 

Allaitement maternel. — En insistant aujourd’hui sur les avantages 
que retire l’enfant de l’allaitement maternel, nous ne serions que le pla- 
giaire de l’opinion publique. Mais nous tenons à démontrer que les avan- 
tages ne sont pas moins grands pour la mère. Le travail physiologique de 
la gestation ne comprend pas seulement l’évolution de l’œuf et l’hypertro- 
phie de l’utérus ; il s’opère en même temps des modifications dans les 
phénomènes nutritifs de tout l’organisme de la mère. Ces modifications 
consistent surtout dans des changements de la crase du sang et dans l’ac- 
cumulation dans les organes de matériaux nécessaires à l’accomplissement 
d’une fonction temporaire, la lactation. 

On peut soutenir physiologiquement que la lactation est une sorte de 
crise qui préside à l’involution progressive de cet état transitoire, que non 
seulement elle favorise l’élimination régulière de ces produits accumulés 
cl emmagasinés dans les tissus et en particulier dans le foie, mais encore 
qu’elle hâte l’atrophie de l’utérus. Bien qu’on ait prétendu que l’involu- 
t ion utérine est plus rapide chez les femmes qui n’allaitent pas que chez 
celles qui allaitent, les faits bien observés viennent tous les jours démon- 
trer le contraire. 

D’autre part, ainsi que le dit M. Vériet-Litandière *, chez la femme qui 
allaite, l’activité génésique, l’action irritative du nouvel être, abandon- 


1 W-riot— I.itanclière, Élude sur les avantagea matériels de l' allaitement maternel. 


III 


L’HOMME CONSIDÉRÉ SUIVANT LES AGES. 

nant l’utérus, s’élève vers les mamelles qui déjà sont le siège d’un mou- 
vement organique excite par la fécondation. Celles-ci, dès lors, vont 
devenir le centre de la puerpéralité et le siège d’une activité fonctionnelle 
incomparable. Elles vont neutraliser à leur profit la diathèse plastique 
qu’avait fait naître la présence du fœtus dans la cavité utérine. Elles vont 
élaborer, transformer les matériaux graisseux que nous savons être, depuis 
les travaux de M. Tarnier 1 et de M. de Sinety 2 , emmagasinés principale- 
ment dans le foie. Puis quand, vers le neuvième mois, un peu plus tôt, 
un peu plus tard, la fonction génitale redescend vers l’utérus, quand 
l’ovaire se réveille et qu’une nouvelle ovulation a lieu, cette ovulation 
s’accomplit physiologiquement, car les parois de l’utérus, la muqueuse, 
ont accompli silencieusement mais complètement leur évolution rétro- 
grade. 

Chez la femme qui n’allaite pas, l’ovulation est trop hâtive, l’utérus est 
en état de suractivité fonlionnelle et la congestion qui accompagne l’ovu- 
lation devient la source de bon nombre de mélntes hémorrhagiques, 
catarrhales, parenchymateuses, etc. Lorsque la mère allaite, l’enfant doit 
être mis au sein quelques heures après sa naissance. 11 faut absolument 
se garder de lui faire prendre de l’eau sucrée ou de l’eau de (leurs 
d’oranger, que l’enfant rejette du reste presque toujours. 

11 est bien difficile de donner des règles précises quant au nombre et à 
la durée de chaque tetée ; cela dépendra de l’état de l’enfant, de la quan- 
tité de lait, etc. Seulement l’allaitement devra être régulier. Toute nour- 
rice devra avoir six heures de repos pendant la nuit. Ainsi que l’ont fait 
remarquer MM. Bouclmt, Odieret Chalvet, il faudra dans la journée laisser 
au nouveau-né le temps de bien digérer chaque repas, car rien n’est plus 
pernicieux que cet allaitement presque continuel que s’imposent les mères 
par un excès de zèle mal raisonné. 

Allaitement par une nourrice. — La nourrice, qui ne doit pas être 
accouchée depuis trop longtemps, devra en tous points suivre les règles 
ci-dessus indiquées. Il faut veiller surtout dans les premiers jours, et 
quand l’enfant n’est pas vigoureux, à ce que les tetées soient assez 
espacées et pas trop abondantes. Du reste, l’examen des couches et sur- 
tout les pesées quotidiennes démontreront si la nourriture est insuffisante 
ou trop abondante. 

Allaitement dit artificiel. — Allaitement direct par un animal et 
allaitement au biberon. — Malheureusement la question de l'allaitement 

1 Limier, Thèse inaugurale, IXGO. 

- De Sinelv, Thèse de Paris, 1873. 


112 


L’HOMME CONSIDÉnÉ COMME INDIVIDU. 

maternel ne dépend pas toujours d’un simple caprice de la mère ou de 
conseils étrangers et souvent aussi l’allaitement par une nourrice devient 
absolument impossible par une raison de force majeure. Dans ce cas, 
rejetant la cuiller, le petit-pot, il faudra faire usage du biberon, car, 
nous le répétons, l’enfant doit teter et non boire. 

Le lait de vache ou de chèvre doit être vivant, c’cst-à-dire non bouilli. 

Par son âge il doit correspondre autant que possible à l’âge du nour- 
risson. 

Quant à la quantité de lait et au nombre de repas, il faudra se guider 
sur le tableau que nous avons dressé à propos de l’allaitement maternel. 

Les bouillies, panades, farines lactées, doivent être sévèrement pro- 
scrites. C’est en agissant ainsi que l’allaitement au biberon pourra seule- 
ment devenir moins meurtrier. 

On peut souvent remplacer une nourrice par une femelle en voie de 
lactation, et de toutes les femelles d’animaux, la chèvre est celle qui se 
prête le mieux à cette manière d’élever les jeunes enfants. La chèvre est 
une nourrice qui réunit presque toutes les qualités qu’on exige d’une 
femme. On doit donner la préférence aux espèces sans cornes, dont le 
lait n’a pas une odeur aussi forte. 

Quantité de lait nécessaire au nourrisson pour s'accroître pendant 
les neuf premiers mois. — Le premier jour, l’enfant n’avale guère plus 
de 5 grammes de colostrum par repas, par suite de la difficulté de la suc- 
cion et du peu d’abondance du colostrum. 

Le deuxième jour, il en avale 15 grammes par repas. 

Le troisième jour, davantage, mais pas plus de 40 grammes. 

Le quatrième jour, 50 grammes. 

Comme il y a, en général, 10 tetées dans les vingt-quatre heures, cela 
ne fait guère que : 


50 

grammes 

pour 

le 1 er 

jour. 

150 

id. 

id. 

2 e 

jour. 

400 

id. 

id. 

5 e 

jour. 

550 

id. 

id. 

4 e 

jour. 


Le premier mois, la tetée est de 70 grammes chaque repas, ce qui 
fait par 9 tetées en vingt-quatre heures, environ 650 grammes de lait. 

A deux mois, la tetée est de 100 grammes à chaque repas, soit pour 
7 tetées dans les vingt-quatre heures, 700 grammes. 

A trois mois, la tetée est de 120 grammes, soit pour 7 tetées dans les 
vingt-quatre heures, 850 grammes. 

A quatre mois, la tetée est de 150 grammes à chaque repas, soit pour 
(i tetées dans les vingt-quatre heures, 950 grammes. 


U 5 


L’INDIVIDU ENVISAGÉ SUIVANT LE SEXE. 

Cette quantité persiste jusqu’à neuf mois, et diminue à mesure que 
l'enfant prend davantage d’aliments qui plus tard devront lui suffire seuls. 







j. 











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!) tetée 



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GH. 

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GH. 

GH. 

GH. 

GH. 

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GH. 

Poids de la tetée. 

3 

15 

40 

55 

70 

100 

120 

150 

150 

150 

150 

150 

150 

Quantité de lait 
dans les 24 heures. 

50 

150 

400 

550 

650 

700 

850 

850 

950 

950 

950 

950 

950 


Des pesées régulières comme moyen de constater Ici loi d. accroisse- 
ment des nouveau-nés . — « Le seul et unique moyen de s assurer d une 
manière certaine de la prospérité- d’un nouveau-né, est de le peser régu- 
lièrement tous les jours, afin devoir s’il y a augmentation de son poids 
initial *. » Aujourd’hui, on peut l’affirmer, l’utilité de ce système est uni- 
versellement reconnue, Chaussier est, d’après Quételet, le premier auteur 
qui ait pesé les nouveau-nés et constaté qu’ils perdaient de leur poids 
initial pendant les quelques jours qui suivaient leur naissance. Quételet -, 
d’après cent dix-neuf observations, arrive aux conclusions suivantes : 

1° Dès la naissance il existe une inégalité pour le poids entre les en- 
fants des deux sexes. 

Le poids moyen des garçons est de 5 kilos 250 grammes. 

Le poids moyen des filles est de 2 kilos 950 grammes. 

2° Le poids moyen de l’enfant diminue un peu jusque vers le deuxième 
jour après la naissance, et il ne commence à croître sensiblement qu’après 
la première semaine. 

Mon regretté maître Natalis Guillot 1 2 3 faisait peser journellement les 
enfants de son service, avant et, après chaque tetée, afin de déterminei 
la quantité de lait nécessaire à un enfant et il terminait ainsi une de ses 
leçons : « Les observations que je possède me conduisent déjà à affirmer 
que parmi les moyens d’appréciation de l’état de santé ou de maladie de 
l’enfant, de la valeur de la nourrice, de la quantité de lait fournie, des 


1 Odicr, Thèse de Paris, 1868. 

2 Quételet, Essai sur l'homme et sur le développement de ses facultés. 
" Natalis Guillot, Mémoires inédits et Union médicale , 1852. 

l’IlOUST, HYGIÈNE. 


8 


1 1 1 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

pertes ou de l’accroissement de l’individu, nul n’est aussi strictement 
exact que celui que je vous soumets. » 

En 1864, M. Bouchaud expose le développement des enfants pendant 
la première année de leur existence et détermine d’une façon précise, à 
l’aide de pesées régulières, la loi d’accroissement de l’enfant et la quantité 
de lait qui lui est nécessaire pendant la première année (voy. Tableaux, 
p. 115, 115 et 117). 

Enfin, un travail de MM. Blache et Odier, 1866, établit que la pesée 
régulière et préventive est le seul moyen d’obtenir une surveillance vraie 
des nourrices auxquelles on a confié des nourrissons. En effet, il arrive 
souvent que des cillants bien portants en apparence sont déjà gravement 
atteints. 11 n’y a pour ainsi dire pas de symptôme externe et si la nour- 
rice ou la garde (ce qui arrive souvent) dissimule les traces qui pour- 
raient mettre sur la voie, l’enfant succombera parce qu’on interviendra 
trop tard. M. le professeur Parrot, dans scs remarquables leçons sur 
l’atbrepsie, a parfaitement démontré qu’à un moment donné l’assimila- 
tion n’était plus possible. L’enfant se jette encore avec avidité sur le 
biberon, mais pour le quitter bientôt, et la petite quantité de lait 
absorbée, ou bien est rejetée immédiatement, ou traverse le tube digestif 
sans être digérée. 

Le véritable réactif du nouveau-né au point de vue hygiénique, c’est la 
balance. 

D’après les travaux qui ont été publiés sur ce sujet, on peut dire d’une 
façon générale que le nouveau-né perd de son poids pendant les deux 
premiers jours. Cette perte peut être évaluée de 0 à 150 grammes, 
d’après M. Pinard, chiffres plus considérables que ceux indiqués par 
M. Boucbaud. Les enfants qui ne perdent pas sont ceux qui presque 
toujours ont rendu leur méconium au moment de la naissance ou même 
avant. Le nombre des enfants qui ne perdent pas est de tL à J_. 

Du quatrième au sixième jour, les enfants ont repris et dépassé leur 
poids de naissance. Dès le début, les enfants rendent peu d’urine; ce n’est 
que lorsque l’alimentation est bien établie que la quantité d’urine rendue 
devient relativement énorme. Le nouveau-né urine quatre fois plus qu’un 
adulte par kilogramme de son poids '. 

On doit non seulement examiner les fèces avec le plus grand soin, mais 
aussi les urines. En effet, disent MM. Parrot et Robin, cette élude permet 
quelquefois de prévoir l’apparition prochaine d’accidents déterminés, tels 
que l’œdème des nouveau-nés, l’atbrepsie. Une lésion de la nutrition 
précède évidemment l’apparition des signes extérieurs de ces affections. 


1 Parrot et Robin. Note lue à l’Acad. des sciences, 1875. 


L'HOMME CONSIDÉRÉ SUIVANT LES AGES. 1 lf> 

<>t l’eniant est déjà malade alors qu’aucun symptôme ne révèle au dehors 
cet état de souffrance dont les altérations de l’urine donnent la mesure. 

Manière dont doivent s'effectuer les pesées. — La balance doit être 
sensible à 5 grammes près. 

L’enfant sera pesé nu, ce qui indique que la température des lieux où 
se fait le pesage doit être assez élevée. Les pesées seront quotidiennes 
pendant les six premiers mois. Après cette époque, on peut ne peser 
l’enfant que toutes les semaines. 

Loi d'accroissement du nouveau-né pendant la première année. — 
L’enfant qui vient de naître présente, pendant les deux premiers jours, 
une diminution d’environ 100 grammes du poids de sa naissance, ce qui 
correspond à l’excrétion du méconium et aux déchets produits par la de- 
sassimilation. A partir du troisième jour, l’enfant gagne de nouveau ce 
qu’il a perdu ; en sorte que du quatrième au septième jour il a repris 
son poids de naissance. A dater de ce moment, l’enfant doit augmenter 
de *20 à 25 grammes par jour pendant les cinq premiers mois et de 10 
à 15 grammes les sept mois suivants. En sorte qu un enfant pesant o kilos 
250 grammes à sa naissance doit peser 9 kilos à un an. Comme l’indique 
le tableau suivant, l’augmentation de poids pendant les douze pre- 
miers mois peut être représentée par une progression arithmétique 
croissante, dont le premier terme est 750, le dernier 200 et la raison 
50 grammes. 



Naissance. 

1 er mois. 

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5“ mois. 

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1 6° mois. 

7 e mois. 

8 e mois. 

9° mois. 

10° mois. 

II e mois. 

12 e mois. 

Augmentation. 

» 

750 

700 

650 

600 

550 

500 

450 

400 

550 

300 

250 

200 

Poids moyen. 

3250 

4000 

4700 

5350 

5950 

6500 

7000 

7450 

7850 | 8200 

8500 

8750 

8950 


En divisant par 50 l’augmentation de chaque mois, on aura pour l’aug- 
mentation quotidienne : 



1H) L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

M. Odier a fait remarquer que les résultats obtenus par d’autres auteurs 
et par lui-même, n’étaient pas semblables à ceux de M. Bouchaud. Les 
chiffres d'accroissement donnés par ce dernier sont beaucoup trop faibles, 
et il n’est pas rare de trouver des enfants qui augmentent de 50 ou de 
40 grammes par jour pendant les cinq premiers mois, de 20 grammes 
jusqu’au huitième mois et de 10 grammes jusqu’au douzième mois. 

Les faits ont été bien vus par M. Bouchaud, mais il observait à l’hôpital 
de la Maternité et l’on sait combien les jeunes enfants, et les nouveau- 
nés en particulier, sont peu aptes à supporter les effets désastreux de 
l’influence nosocomiale. En ville, et surtout à la campagne, la moyenne 
devra donc être un peu plus élevée, et nous considérons avec M. Odier les 
chiffres de 25 grammes et de 15 grammes comme des minima au-dessous 
desquels il est imprudent de descendre sans compromettre le développe- 
ment de l’enfant. 

De l' allaitement mixte et du sevrage. — Nous avons établi qu’on ne 
doit donner à l’enfant pendant les huit premiersmois que du lait; il nous 
reste à examiner les questions suivantes : A quelle époque est-il néces- 
saire d'ajouter à la nourriture de l’enfant d’autres aliments? A quelle épo- 
que l’allaitement doit-il cesser d’une façon définitive? 

Pour résoudre le premier point, nous devons envisager nécessairement 
l’état de la nourrice naturelle ou mercenaire et fétat de l’enfant. Il est 
des femmes qui peuvent, sans aucun inconvénient pour leur santé, fournir 
exclusivement pendant un an et même dix-huit mois la nourriture d’un 
enfant. Il en est d’autres, au contraire, qui ont besoin d’être aidées plus 
tôt, en raison de la fatigue, de la dépression qu’éprouve leur organisme 
par le fait de l’allaitement. Dans ce dernier cas, du lait de vacbe ou de 
chèvre sera donné pur dans la journée ; le sein ne sera offert que cinq 
ou six fois dans les vingt-quatre heures. 

Quelle que soit la petite quantité de lait fournie par l’appareil mam- 
maire, il faut la conserver, car c’est une ressource qui devient très pré- 
cieuse en cas de maladie de l’enfant. 

Règle générale, on peut commencer à donner à l’enfant quelques ali- 
ments après la première année. Mais encore le lait, le pain, les œufs de- 
vront-ils former la base de cette alimentation. La viande ne constitue 
une nourriture convenable que vers la. deuxième année. Quant au vin, 
toujours mélangé d’eau, il doit être donné avec la plus grande parcimonie 
pendant les premières années. 

L’époque qui doit marquer la fin de l’allaitement n’a rien a faire, ainsi 
que bien des personnes le croient, avec le calendrier, mais elle sera su- 
bordonnée à l'état des facteurs en cause. Du côté de la mère, on voit la 
sécrétion lactée diminuer progressivement ; du côté de l’enfant, les dents 


L’HOMME CONSIDÉRÉ SUIVANT I.ES AGES 


117 



U8 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

apparaissent : telles sont les véritables .causes qui doivent amener 1» 
séparation véritable et définitive de la mère et de l’enfant ; séparation que 
la section du cordon ombilical n’avait rendue qu’incomplète. L’allaite- 
ment, en résumé, doit se terminer d’une façon graduelle et la transition 
entre Fallaitement et le régime nouveau sera bien ménagée. Jl est bon 
aussi, quand on le peut, de ne sevrer les enfants que dans l’intervalle 
qui sépare l’évolution de deux groupes dentaires, mais il n’est pas néces- 
saire d’attendre l’apparition des dernières molaires. 

Sommeil. — Veille. — Exercice. — Dans les premiers temps de son 
existence, le sommeil de la nuit ne suffit pas à l’enfant; il doit encore 
dormir pendant la journée : on peut même dire qu’a lors il ne fait que- 
teter et dormir (Béclard). L’enfant doit avoir sa couche à lui (berceau ou 
lit) ; il ne doit pas être placé aux côtés de sa mère, de sa nourrice ou 
d’autres enfants. Les matériaux sur lesquels il repose doivent être entre- 
tenus avec la plus grande propreté ; de plus, ils doivent être disposés de 
telle façon que l’enfant, qui est en ce moment presque entièrement passif, 
ne puisse tomber. 

Nous préférons un petit lit privé de rideaux au berceau, car ce der- 
nier, quoique plus coquet, et par cela même préféré par les mères et 
presque exclusivement employé, offre de nombreux inconvénients. Les 
rideaux surtout empêchent l’air de circuler librement; de plus, le berceau 
expose l’enfant à des chutes plus ou moins malheureuses. Quant au ber- 
ceau parachute que nous avons vu à l’Exposition d’hygiène de Bruxelles, 
nous ne l’admettons qu’avec la plus grande réserve, car l’enfant se trouve 
placé dans un milieu par trop confiné. L’usage de bercer les enfants, qui 
remonte bien haut, puisque, dit M. Béclard, Martial, dans ses Epi- 
grammes, fait allusion à un certain Charydème qui était son berceur, a le 
grand inconvénient de faire contracter à l’enfant une habitude qu’il devient 
difficile plus tard de détruire. Au fur et à mesure que l’enfant grandit et 
se développe, le sommeil du jour devient moins nécessaire, et à l’âge de 
deux ans, il peut, sans porter préjudice à la santé de l’enfant, être sup- 
primé tout à fait. Quant à l’exercice, on peut formuler le précepte suivant : 
Depuis le moment de sa naissance, l’enfant doit posséder la pleine et 
entière liberté de ses mouvements. Porté dans les bras de sa mère ou de 
sa nourrice jusqu’à l’âge de cinq ou six mois, il doit être, à cette époque, 
placé sur un tapis, couverture, etc., et laissé en liberté. Il commence 
alors à exécuter certains mouvements, il exerce son appareil musculaire. 
On le voit se retourner d’abord, puis, après bien des efforts, tôt ou tard 
couronnés de succès, parvenir à s’asseoir, et enfin, après une période 
d’équilibre instable, se tenir debout, quitter tout point d’appui et mar- 
cher seul, fait qui se produit généralement de un an à dix-lmit mois. 


L'HOMME CONSIDÉRÉ SUIVANT LES AGES. 11!) 

Pathologie du nouveau-né et de l'enfant. — C’est par le (rouble 
apporté aux fonctions respiratoire d’une part, digestive de l’autre, doubles 
fonctions nouvelles et auxquelles le petit enfant ne fait, en quelque sorte, 
que s’essayer, que tient la formidable mortalité que l’on constate à cet 
âge. La moindre bronchite, le plus léger coryza, peut être mortel pour le 
nouveau-né, en entravant l’hématose, en produisant l’asphyxie lente, le 
refroidissement graduel et la mort. De même, un lait altéré ou insulfi- 
sant, l’usage du biberon, déterminent des diarrhées et des vomissements 
incessants, l’amaigrissement progressif, l’acidité des premières voies, le 
développement du muguet, enfin cet état de cachexie et d’inanition gra- 
duelle dont M. Parrot a retracé de main de maître, sous le nom collectif 
d 'athrepsie, le tableau à la fois clinique et anatomo-pathologique *. 

En un mot, si l'on voulait caractériser d’un trait unique la physionomie 
de cette pathologie do nouveau-né et de la première enfance, on pour- 
rait dire qu’elle frappe surtout par le peu de résistance des. sujets, qui 
fait que la moindre atteinte, portée à l’économie et surtout aux fonctions 
respiratoire et digestive, peut être rapidement fatale; toute bronchite 
peut promptement mènera l’asphyxie; toute indigestion, toute alimenta- 
tion défectueuse peut entraîner une diarrhée colliquative et la déchéance 
rapide et finale qui constitue l’athrepsic. 

Cette vulnérabilité, ce défaut de résistance, se retrouve encore dans 
l’ histoire pathologique de l’enfance proprement dite; la peau délicate, les 
muqueuses sensibles à l’extrême présentent volontiers des éruptions, des 
inflammations catarrhales interminables, avec tendance aux récidives et à 
la chronicité. Ces lésions de surface retentissent, comme toujours, sur 
1 appareil ganglionnaire, qui, irrité chroniquement, s’engorge, devient le 
siège d’inflammations caséeuses ou suppuratives. A tous ces traits, on a 
reconnu la maladie scrofuleuse, qui, en réalité, consiste surtout dans la 
vulnérabilité excessive des surfaces cutanées et muqueuses et des appa- 
reils lymphatiques qui en dépendent. La tuberculose, dont les liens avec 
la scrofulose sont si étroits, frappe aussi cruellement cet âge, et dans ses 
formes les plus graves, les plus généralisées et les plus rapidement des- 
tructives. 

L enfance est aussi singulièrement prédisposée aux affections du système 
nerveux, surtout aux inflammations aiguës du cerveau et de ses enve- 
loppes (méningite simple ou tuberculeuse, encéphalite, etc.). On a expli- 
qué cette fréquence par le rapide développement que subit l’appareil 
ccph,do-ia< Indien après la naissance (il double de volume de un an à deux 
ans, Ch. West), et parla prédominance que tend déplus en plus à acquérir 

1 Noyez Panot, Leçons sur V athrepsie ( Progrès médical, 187 i). 


120 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

I«i vie de relation sur l’existence jusque-là purement végétative de l’enfant. 
Môme quand les centres nerveux ne sont pas directement atteints dans 
les maladies infantiles, ils souffrent presque toujours, par voie sympa- 
thique ou réllexe, et traduisent leur souffrance par un symptôme capital, 
les convulsions. Dans une pneumonie, dans une pleurésie, dans l’affec- 
tion la plus simple et la plus franche, dans une angine, là où l’adulle fris- 
sonne à peine, la maladie s’annonce chez l’enfant par des convulsions 
d’une violence souvent extrême. Ces convulsions naissent quelquefois à la 
suite du simple réflexe développé par le travail sourd de la dentition ou 
par la présence de vers dans l'intestin. De sorte que l’on peut dire que ce 
n est pas seulement le délire, mais le simple frisson fébrile de l’adulte, 
qui, chez l’enfant, est remplacé par des convulsions ; preuve de l’activité 
extrême du pouvoir excito-moteur de la moelle et aussi des centres moteurs 
cervicaux, à cet âge de la vie. 

Tous les auteurs s’accordent à répéter que l’enfance est particulièrement 
prédisposée aux maladies contagieuses, aux fièvres éruptives notamment; 
ainsi formulée, la proposition n'est peut-être pas vraie absolument; si les 
enfants payent surtout leur tribut à ces maladies, cela tient peut-être 
moins à une prédisposition spéciale qu’à ce fait que les adultes, ayant 
déjà subi la maladie dans leur enfance, ont ainsi acquis l’immunité vis- 
à-vis une nouvelle atteinte. L’histoire des épidémies de rougeole observées 
aux îles Feroë par Panum est bien instructive à cet égard. 

L 'hygiène scolaire sera étudiée dans les paragraphes consacrés à la 
gymnastique, aux maladies professionnelles , aux édifices publics, etc. 

Age adulte. — Vieillesse. — C’est l’être humain arrivé à Y âge adulte 
et à la période de maturité que les physiologistes aussi bien que les méde- 
cins ont surtout envisagé dans leurs études et dans leurs descriptions; 
c’est aussi particulièrement au point de vue de l’homme fait que l’hygié- 
niste se place ; nons n’avons donc pas à insister ici sur cette époque défi- 
nitive de la vie, pendant laquelle l’homme jouit de la plénitude de ses 
activités et où sa pathologie est la pathologie courante et classique. 

La vieillesse constitue une période d’involution et qui louche de si 
près, sinon à la maladie, du moins à l’imminence morbide, que rien n’est 
juste comme l’antique dicton : Senectus ipsa morbus. Si l’enfance est 
surtout remarquable par l’extrême mollesse et l’impressionnabilité exces- 
sive des tissus et des organes, la vieillesse présente les caractères diamé- 
tralement opposés. Tout est excitant pour l’enfant, disait Bichat excel- 
lemment, tout s’émousse chez le vieillard; et un coup d'oeil jeté sur les 
modifications éprouvées par l’économie à cette période de la vie en rend 
compte aisément. 


121 


L'HOMME CONSIDERE SUIVANT LES AGES. 

La peau du vieillard est sèche et flétrie; les sécrétions des muqueuses 
se tarissent; le tissu musculaire et le cœur ne font pas exception, parti- 
cipant de l'affaiblissement général; le cerveau et la moelle perdent leur 
activité et leur énergie; les fonctions digestives, quoique plus longtemps 
épargnées, languissent à leur tour, compromises qu’elles sont par la perte 
des dents et par la diminution des sécrétions gastrique et intestinale. 
Delà un amoindrissement parallèle des fonctions hématopoiétiques et une 
anémie véritable. En même temps que la masse du sang s’altère, sa dis- 
tribution à son tour devient défectueuse ; les artères perdent leur élasti- 
cité par la transformation graisseuse ou calcaire de leur tunique moyenne. 
En un mot, l’organisme tout entier subit une déchéance lente et progres- 
sive dont le dernier terme est le marasme sénile. La pathologie sénile en 
découle tout naturellement et trouve, pour ainsi dire, ses voies tontes 
préparées sur un tel terrain. Le système nerveux, le cerveau surtout, est 
souvent frappé chez le vieillard, mais non pas, comme chez l’enfant, de 
maladies protopalhiques, inflammatoires, mais d’altérations consécutives 
aux lésions vasculaires que celles-ci engendrent, la rupture et l’hémor- 
rhagie (dégénérescence graisseuse, anévrysmes miliaires), ou bien, au 
contraire, la mort locale par ischémie, le ramollissement, par suite du 
rétrécissement athéromateux ou calcaire de ces mêmes vaisseaux. L’asthme 
et l’emphysème, pour ce qui est du poumon ; les anévrysmes de l’aorte, 
les dégénérescences cardiaques, pour ce qui est des organes de la circu- 
lation ; les lésions carcinomateuses de l’estomac, du foie, des organes 
génito-urinaires constituent des affections fréquentes chez le vieillard. 

D un autre côté la vieillesse crée certaines immunités pathologiques. 
« Les fièvres éruptives, la fièvre typhoïde, la phthisie sont peu communes 
à cet âge; cependant il ne faut pas s’exagérer l’importance de ces immu- 
nités, qui sont loin d’être absolues, ainsi que Rayer l’a montré pour la 
fièvre typhoïde, Murchison pour le typhus et d’autres auteurs pour di- 
\erses maladies. Qui ne sait, d’ailleurs, que Louis X\ est mort de la 
variole à l'âge de 65 ans 1 ? » 

Même quand les vieillards sont frappés d’une maladie ordinaire, com- 
mune, d une pneumonie par exemple, cotte affection chez eux évolue 
d’une façon différente de celle qu’on observe chez l’adulte. L’àge sénile 
se caractérise par le défaut de réaction, et selon l’expression heureuse de 
AI. Charcot, les organes chez eux semblent souffrir isolément; de là la 
fréquence, chez le vieillard, des maladies que les anciens appelaient 
latentes, voulant alléguer par là, non pas qu’elles passent absolument 
inaperçues, mais qu’elles se dissimulent en quelque sorte, et qu’il faut 

1 Charcot, leçons cliniques sur les maladies des vieillards. Paris, 1800, p. lô. 


122 L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

savoir les chercher pour les découvrir. La pneumonie lohaire, si solen- 
nelle, si franche dans son début et dans sa marche chez l’adulte, pro- 
cède tout autrement chez le vieillard; là, pas de frisson initial, pas de 
point de côté, pas de dyspnée apparente, pas d’expectoration, à peine un 
peu de malaise, de la sécheresse de la langue et de la perte d’appétit; 
les malades vont et viennent quelques heures avant de succomber ; et le 
médecin, peu au fait de ces allures insolites du mal, est alors étonné 
de trouver, à l’autopsie, une énorme pneumonie en pleine suppuration 
grise. 

D’autres exemples sont encore cités par M* Charcot : la lithiase biliaire, 
si fréquente chez le vieillard, au lieu de se traduire par le tableau formi- 
dable de la colique hépatique, ne s’accuse chez lui, le plus souvent, que 
par un peu d’endolorissement du foie, quelques vomissements, une teinte 
subictérique, quelquefois par un mouvement fébrile intermittent, plutôt 
fait pour donner le change que pour mettre sur la voie du diagnostic. 
Le cancer de l’estomac, du foie, sont également souvent latents chez le 
vieillard, sans douleurs violentes, sans vomissements (Gillette); le dia- 
bète sucré peut exister sans polyurie, sans soif exagérée (Bence Jones, 
Charcot). Le mouvement fébrile lui-mème, alors même qu’il existe, ne 
présente pas cette turgescence de la peau, cette accéléralion de la circu- 
lation, cette soif vive, cette sueur intense qui le caractérisent norma- 
lement pour ainsi dire , et c’est chez le vieillard surtout, comme le fait 
encore observer M. Charcot, à la description magistrale duquel nous 
empruntons ces principaux détails, qu’il importe de recourir à l’explo- 
ration thermométrique, pratiquée autant que possible dans les cavités 
centrales, pour s’assurer de l’existence et de l’intensité du mouvement 
fébrile. 

Ainsi, ce qui caractérise surtout la pathologie sénile et qui découle 
directement de la physiologie propre à cet âge, c’est la faiblesse, l’atonie 
de la réaction, en un mot, la torpeur générale de l’économie. 


Il 


De l’individu envisagé suivant le sexe. 


Bibuographie. — Plutarque. Propos de table, 1. III, quest. 5. — Roussel. Système ]>hy 
signe et moral de la femme. Paris, 1755. — Moreau (île la Sarthc). Histoire naturelle de la 
femme. Paris. 1805. — Men ville. Histoire médicale et philosophique de la femme. 
Paris, 1858. 


Notre but ici n’est pas de répéter le banal parallèle entre les deux sexes 
et les différences qui les séparent, non seulement au point de vue des 
organes sexuels eux-mêmes, mais aussi à celui de la taille, du dévelop- 
pement du système osseux, musculaire, de l’activité des fonctions diges- 
tive, respiratoire et aussi intellectuelle, etc., notions qui appartiennent à 
la physiologie courante et que nous devons supposer connues. Ce que 
nous tenons surtout à esquisser rapidement, ce sont les aptitudes et les 
particularités morbides qui découlent de ces conditions physiologiques 
chez les individus de sexe différent. 

Jusqu’à l’époque de la puberté, les deux sexes se confondent, pour 
ainsi dire, au point de vue pathologique aussi bien que physiologique; 
mais, au moment de la puberté, brusquement, les différences s’installent 
et s’accusent. 

Pour la femme, la puberté est une période délicate et périlleuse ; son 
organisme subit à ce moment une révolution plus profonde. La vie végé- 
tative et les fonctions hématopoiétiques éprouvent souvent une. atteinte 
grave qui se traduit par une diminution dans le nombre des globules 
rouges telle qu’on ne la retrouve dans aucune autre maladie, par une 
langueur et une paresse musculaire et intellectuelle extrêmes, par un 
découragement profond et de véritables troubles psychiques, par l’ab- 
sence ou la dépravation de l’appétit; en un mot, par l’ensemble des 
symptômes qui caractérisent cette maladie d’évolution que l’on appelle la 
chlorose et qui se rattache elle-mcme étroitement aux divers troubles 
hystériques si fréquents à cette môme période de l’existence. 

A partir de ce moment, jusqu’à l’époque de la ménopause, l’histoire 
pathologique aussi bien que physiologique de la femme est surtout carac- 
térisée par la prédominance extrême de l’influence génitale; la poule ovu- 


124 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

laire périodique, la menstruation, la gestation, l’allaitement, constituent 
pour la femme une manière d’être toute spéciale et surtout une hygiène 
toute spéciale. 

L’hygiène de la femme grosse doit particulièrement nous arrêter 1 . 

L’imprégnation imprime à l’organisme maternel des modifications qui 
intéressent, pour ainsi dire, tous les organes et toutes les fonctions. Quel- 
ques-unes de ces modifications ne dépassent jamais les limites physiolo- 
giques; il y a suractivité fonctionnelle et voilà tout; mais d’autres vont 
au delà du but et empiètent sur le domaine pathologique. Nous nous occu- 
perons particulièrement de ces dernières. 

Du côté de l’appareil de la circulation, nous avons à examiner le cœur 
et le sang. Quand le cœur est sain, le ventricule gauche est le siège d’une 
hypertrophie en rapport avec la fonction plus intense de l’organe. Cette 
hypertrophie de circonstance n’est que passagère , et on n’a jamais 
observé, croyons-nous, des symptômes morbides résultant de cet état. 
Lorsque le cœur est malade avant l’imprégnation, on sait, depuis les 
travaux de MM. Peter' 2 , Durosier 3 , Berthier 4 , Marty 3 , combien la femme 
peut être exposée à de graves accidents. Mais ces faits relèvent de la 
pathologie. Helativement aux qualités du sang, les auteurs sont encore 
loin d’être d’accord. Autrefois, la femme enceinte était réputée plétho- 
rique par tous les accoucheurs; aussi pratiquaient-ils de larges et de nom- 
breuses saignées pendant toute la durée de la gestation. Mais après les 
recherches de MM. Gavarret et Andra 1, Becquerel et Rodier, la femme 
enceinte fut considérée comme anémique, ou plu tôt connue présentant 
une diminution de la densité du sang, des globules, de l’albumine et 
une augmentation de fibrine, surtout dans les derniers mois. Naturellement 
la thérapeutique ne fut plus la même, on renversa la médication et, au 
lieu de pratiquer des saignées, on administra aux femmes enceintes des 
toniques et en particulier du fer. Aujourd’hui, une nouvelle réaction 
commence à se produire et on tend à admettre que, pendant la grossesse, 
il v a augmentation de la masse totale du sang, mais avec hypoglobulie. 
Aussi, sans revenir encore à la saignée, a-t-on des tendances à moins ad- 
ministrer le fer. 

Parmi les modifications de l’urine, il en est qui doivent nous arrêter 
spécialement. Souvent, ainsi que l’a démontré le premier Rayer, et depuis 
MM. Rlotctlmbert-Gourbeyre, les urines des femmes enceintes, et en particu- 

1 Le bassin de la femme n’ayant qu’à 20 ans son développement complet, c’est seulement à cet 
âge que la femme peut se marier. 

2 Peter, Leçons cliniques. 

r ' Durosier, Archives de tocologie, 1875. 

4 Berthier, Thèse inaugurale, 1870. 

4 Marty, Thèse inaugurale, 1870. 


L'HOMME CONSIDÉRÉ SUIVANT LES AGES. 

■ ■ f«,.rru»ni dp l’albumine. Le mécanisme suivant lequel 

,,erd T ,nu P areM^— 1 ", cnc01 , connu . Ce que l’on «U. 
cette allnmiinmie » I ^ puisqu0 chez les femmes allmmmu- 
c’est que ce sjmp Aussi doit-on, chez toute femme 

uques mes I pendant tout la cours de sa grossesse. S, 

Su présence de l’alhumine, ü W» empMer le 

breux variés et intenses. En dehors du pyrosis, on observe souvent de 
vomissements, les uns pour ainsi dire physiologiques, les autre» patho o- 
..iuues Les premiers, essentiellement sympathiques, apparaissent su tou 
d uis la première période de la grossesse, et, en dehors d une laligu 
plus ou moins accusée, ne retentissent guère sur 1 état general. 11 en est 
de même de ceux qu’on observe quelquefois dans la dern.erc période de 
la grossesse et qui sont dus à la pression que subit 1 estomac entie 
fond de l’utérus et le diaphragme. Quant aux vomissemcnls dits incoer- 
"s ou opiniâtres, ce n’est point ici le lieu de faire leur histoire. Quoi 
uu ’i| en soit, la femme enceinte ne doit fias changer de régime. La pei- 
version de l’appétit est une chose si commune et s. compatible avec un 
bon état de santé, qu’on ne peut formuler aucune règle a ce sujet. 

On observe souvent chez les femmes enceintes de 1 odontalgte , suivant 
un dicton populaire très accrédité, chaque enfant coûte une dent. D apres 
MM Pinard 1 , la gingivite serait très fréquente pendant la gestation (1 sur 
O environ) Dans quelques cas, le ramollissement des gencives serait tel 
ûue toutes les dents seraient ébranlées. Le badigeonnage des gencives 
avec une solution de chloral au £ a suffi à ces ailleurs pour enrayer et 
faire disparaîlre cette affection. 

Les vêtements de la femme enceinte ne doivent pas être serres ; 1 usage 
du corset sera proscrit. Les varices des membres inférieurs, et en parti- 
culier du membre inférieur droit, doivent être protégées avec le plus grand 
soin, car, outre la phlébite, on doit craindre l’ouverture d’une de ces 
veines, qui amène toujours une hémorrhagie extrêmement grave et quel- 
quefois mortelle. 

L’usage des bains est excellent, surtout dans la dernière moitié de la 
grossesse. Quant à l’exercice, si les secousses de la voiture et la trépida- 
tion du chemin de fer prédisposent à l’avortement ou à l’accouchement 
prématuré, la marche modérée doit être conseillée. 

Lnlin, en dehors même de la grossesse, on peut dire d uneiaçon gene- 
rale, que pendant la période sexuelle, la pathologie féminine est autre 

' De la gingivite (les femmes enceintes [et de son traitement (Bulletin de thérapeu- 
tique, 1876). 


120 


L INDIVIDU ENVISAGÉ SUIVANT UE SEXE. 

que celle de l’homme. Elle est caractérisée surtout par la prédominance 
du système nerveux, se manifestant soit pai des névroses proprement 
dites (hystérie, hystéro-épilcpsie, chorée, etc.), soit par l’intensité des 
phénomènes nerveux, même dans les affections communes. Un autre 
facteur, qu’il ne faut jamais perdre de vue, c’est la fréquence des états 
chloro-anémiques, qui sont en quelque sorte l’apanage du sexe féminin. 
Ainsi, nervosisme et chloro-anémie, tels sont les deux grands carac- 
tères de la pathologie féminine, états qui, du reste, sont étroitement liés 
l’un à l’autre, qui s’engendrent et s’influencent réciproquement. Il n’est 
pas douteux que le genre de vie propre aux femmes, les conditions sociales 
qui leur sont faites, n’entrent pour une bonne part dans cette fréquence, 
chez elles, des états nerveux et anémique 1 . 

Au moment de la ménopause, commence pour la femme une époque 
plus ou moins longue, plus ou moins orageuse, et qu’à juste titre on a 
appelée la période critique. De même qu’au moment de son initiation à 
la vie sexuelle, la femme éprouve des troubles nombreux et variés, de 
même, alors que cette activité se ralentit et s’éteint, d’autres phénomènes 
morbides surgissent (troubles nerveux, congestions vers la tète, éruptions 
cutanées, etc.). C’est au moment aussi de l’involution des organes géni- 
taux que ceux-ci sont le plus volontiers frappés de lésions organiques 
graves, surtout des lésions carcinomateuses (cancer de l’utérus, du sein). 

Une fois la ménopause terminée, l’hygiène aussi bien que la pathologie 
des deux sexes se confondent de nouveau sensiblement; mais il subsiste 
toujours, pour les femmes, une vulnérabilité plus grande, résultant de la 
délicatesse et de la gracilité native de ses organes, et cependant, chose 
curieuse mais incontestable, la femme est, en règle générale, plus résis- 
tante que l’homme, elle supporte mieux que lui les souffrances, les pri- 
vations, les hémorrhagies ; et cette résistance plus grande se traduit, 
statistiquement du moins, par une mortalité moindre et une plus grande 
longévité. 

* Nous no saurions trop nous élever contre les voyages qu’entreprennent les jeunes époux 
immédiatement ou presque immédiatement après la célébration de leur mariage. C’est au mo- 
ment où la femme vient d’être initiée à la vie sexuelle, lorsque l’accomplissement d’une nouvelle 
fonction provoque déjà des phénomènes d’irritation, du côté de l’utérus et de ses annexes, qu’on 
va l’exposer de nouveau aux conséquences d’une locomotion continue, des trépidations incessantes 
de chemins de fer, d’excursions alpestres, etc. Que d’accidents péritonéaux aigus formidables ont 
surcédé immédiatement à de semblables pratiques, et plus tard combien de pelviperiloniles 
chroniques et de stérilités peuvent lui être attribuées! 


ni 


L’homme considéré au point de vue des professions. 

Hygiène professionnelle et industrielle. 

Bibliographie. — Bexardixi Ramazzini. De morbis arlificum diairiba. Padoue, 1715. — 
Foorcroy. Essai sur les maladies des artisans, traduit de Ramazzini (avec des notes et addi- 
tions). Paris, 1777. — Bertrand. Essai sur les professions, Paris, an XII. — Gosse. Des ma- 
ladies causées par l'exercice des professions. Paris, 1816. — Merat. Maladies des artisans. 
Paris, 1818. — Pâtissier. Traité des maladies des artisans et de celles qui résultent des di- 
verses professions. Paris, 1822. — Parent -Ddciiatelet. Recherches sur la véritable cause des 
ulcères (pii affectait fréquemment les extrémités inférieures d'un grand nombre d'artisans. 
Paris. 1850. — Benoiston de Chateauxeuf. De l'influence de certaines professions sur le déve- 
loppement de la phthisie pulmonaire. Paris, 1851. — Tiiackracii (Turner). The effecls of/he 
principal arts, brades and professions on the heallhand longevity. London, 1852. — Lombard. 
De l'influence des professions sur la phthisie pulmonaire. Paris, 1854. — De l'influence, des 
professions sur la durée de la vie. Paris, 1855. — Yillermé. Sur la population de la Grande 
Bretagne, considérée principalement dans les districts agricoles et manufacturiers et dans 
les grandes villes. Paris, 1854. — Trébuchet. Recherches sur la mortalité des ouvriers à Paris. 
1855-1858. — Vernois. Traité d’hygiène industrielle et administrative. Paris, 1860; De là 
main des ouvriers et des artisans au point de vue de l'hygiène et de la médecine légale. 
1862. — Tardieu. Dictionnaire d'hygicne publique et de salubrité. 1862. — IIaxnover. Ma- 
ladies des artisans, traduit par Beaugrancl. 1862. — Mahé. Manuel pratique d'hygiène navale. 
Paris, 1874. Layet. Hygiène des professions et des indushies. Paris, 1875. — Ch. de Freyci- 
net. Traité d' assainissement industriel. Paris, 1870. — Hirt. Krankheiten der Arbeiler. 
Breslau, 1871 ; Leipsig, 1875. — Becquerel. Traité élémentaire d'hygiène. Appendice (Hygiène 
appliquée). Paris, 1876. — Bu.nel. Établissements insalubres, incommodes et dangereux, 
1876. — Gubler et Napias. Des moyens de diminuer les dangers des différentes industries. 
Rapport au congrès d’hygiène de Paris, 1878. 

Parmi les causes les plus importantes qui peuvent modifier la santé de 
l’homme, il faut ranger les professions. Par les conditions générales 
d’existence qu’elles déterminent, ainsi que par une multitude de causes 
locales qui en résultent, elles donnent naissance non seulement à un 
habitus corporis tout spécial, mais encore à des maladies particulières 
connues et décrites depuis longtemps sous le nom de maladies des 
artisans. 

Les industries peuvent nuire aux ouvriers qui les exercent. Les incon- 
vénients qu’elles provoquent peuvent aussi s’étendre au voisinage et alors 
elles agissent habituellement de deux façons. Ou bien les établissements 
industriels donnent des résidus qui altèrent la pureté des cours d’eau ou 
bien ils peuvent vicier Pair, par les gaz et les vapeurs qui s’en dé°-agcnl. 
Celte distinction n’est pas, on le conçoit, absolue et beaucoup d’industries 
sont incommodes ou dangereuses à ces deux points de vue. Je n’en citerai 
qu un exemple, les fabriques de produits chimiques. 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


128 

Nous ne parlerons pas ici de l’hygiène professionnelle envisagée au 
point, de vue le plus général. Cette question, pour cire étudiée comme 
elle le mérite, exigerait des développements qui seraient incompa- 
tibles avec le plan de cet ouvrage. Nous nous proposons seulement de 
signaler quelques-uns des inconvénients les plus habituels des princi- 
pales industries au point de vue de la santé des ouvriers qui les exer- 
cent et d’indiquer en même temps les moyens les pl us pratiques de les 
combattre. 

On doit au I) r Popper 1 un travail portant sur 2,585 ouvriers morts 
à Prague dans la période 1874-1870; nous ne citerons que quelques- 
uns des résultats de ses recherches statistiques en nous bornant aux pro- 
fessions les plus importantes : 


PROCESSIONS 

AGE MOYEN 

1 


Ans. 

Aiguiseurs, sculpteurs, etc . . 

55 

Bateliers, pêcheurs, etc. . . 

45 

Bouchers 

47 

Boulangers 

45,9 

Brasseurs 

4b, ‘2 

Chapeliers, selliers 

41 ,5 

Charpentiers, charrons, etc. . 

48, i 

Cochers 

51 ,5 

Cordonniers 

41,1 

Cuveliers et tonneliers. . . . 

47, ‘2 

Doreurs, batteurs d’or, etc. . 

50,0 

Forgerons 

41,1 

Gantiers 

51,2 

Jardiniers, forestiers, etc. . . 

50,1 

Maçons 

40 , 1 

Menuisiers 

42 

Meuniers 

51 

Mineurs, houilleurs 

53 


40,3 

Relieurs 

59 

Serruriers 

50,5 

Tailleurs 

45,1 


59,8 

Tisserands, drapiers, cordiers. 

47,7 

Typographes, lithographes. . . 

52,8 


CAUSES DE MORT 


Ô 

JS 

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£ ’<■ 

E 

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C 

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«U3 

AFFECTIONS ORGA-1 
NIQUES nu CŒUR. 1 

APOPLEXIE CÉItÉ- 
BRAI.E ET AFFEC- 
TIONS ENCÉPHA- 
LIQUES. 

GG, 7 

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1) 

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7.8 

50 

5 

7,5 

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7,5 

40.5 

» 

)) 

)) 

11,8 

45,2 

4,9 

3,7 

)) 

7,4 

57,2 

10,1 

5,2 

5,4 

» 

55, G 

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4.1 

4,6 

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47,7 

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4,1 

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49 

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4,2 

0,5 

71,4 

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5i 

4,6 

5,9 

» 

» 

71.1 

» 

5,7 

5,8 

» 

58,6 

)) 

)) 

4,4 

18,4 

41,6 

5 

4,1 

)) 

0,6 

50 

5 

7,9 

3,1 

» 

58,2 

5,5 

» 

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* 

59,2 

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47 

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71.4 

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52,2 

J» 

2,7 

2,7 

» 

41 

S 

4,1 

)) 

» 

40 

15 

)) 

» 

» 

42,5 

1) 

» 

6,1 

8 

G5,5 

» 

3,2 

» 

» 


». Bcitrâge zür Gewerbe-Pathologie (Contribution à In pathologie clés professions) par le doc- 
leur Popper. (ViertcljalirscliriH f. gerichtl. Mediein und offcntl. Snnilatswescn > ’ P - 


129 


[/HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

Quant aux maladies infectieuses aigiies (fièvre typhoïde, variole, dysen- 
terie, septicémie, érysipèle, etc.), Popper donne un autre tableau indiquant 
pour chaque profession la proportion de morts pour 100 décès produits 
par ces maladies: forgerons et serruriers, 11,4 ; boulangers, 11,2; 
maçons et charpentiers, 10,6 ; cordonniers et tailleurs, 8,5; meuniers. 
7,8 ; bouchers, 6,7. 11 est bon toutefois de remarquer que la variole avait 
sévi épidémiquement pendant quelque temps 1 . 

Dans l’exposé des phénomènes pathologiques si nombreux provoqués 
par les professions, nous suivrons l’ordre suivant : 

1. Éruptions professionnelles de cause externe. — Professions provo- 
quant des colorations anormales et des altérations de la peau. 

2. Éruptions professionnelles d’origine interne. — Professions provo- 
quant des éruptions cutanées par absorption. 

5. Déformations et attitudes professionnelles. — Professions qui les 
provoquent. 

4. Troubles professionnels du côté des muscles, des aponévroses, des 
gaines tendineuses, des articulations, des os, et professions qui provoquent 
ces troubles. 

5. Accidents professionnels du côté de l’appareil respiratoire et pro- 
fessions qui les provoquent. 

A. Accidents succédant à l’inhalation de poussières. 

B. Accidents succédant cà l’inhalation de vapeurs ou de gaz irritants 

6. Troubles professionnels du côté des appareils circulatoire, digestif, 
nerveux, génito-urinaire et professions qui les provoquent. 

7. Troubles du côté de l’organe de la vision et professions qui les pro- 
voquent. 

8. Hygiène de la voix. — Compositeurs. — Musiciens. — Artistes. 

0. Accidents professionnels dus à une intoxication et professions qui 

les provoquent. 

10. Accidents professionnels ne rentrant dans aucune des classés précé- 
dentes. 

1 Voyez aussi Oldenjorff. — Dec einlluss cler Beschiiftigung auf die Lebensdaucr des Menschon 
(influence des professions sur la durée de la vie humaine), Berlin, 1878. 






[) 


PKOUST, IIVIilKNR, î" K DK. 


130 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


CHAPITRE PREMIER 

ÉRUPTIONS PROFESSIONNELLES DE CAUSE EXTERNE. PROFESSIONS PROVOQUANT DES COLORATIONS 
ANORMALES ET DES ALTÉRATIONS DE LA PEAU. 

Les cléchireurs de bateaux , qui ont pour métier de déchirer les bateaux 
descendus de certaines rivières qu’ils ne doivent pas remonter; les rava- 
geurs , ouvriers qui vont à la recherche des objets utiles ou précieux que 
les eaux, les neiges et boues de Paris entraînent dans la Seine; les débar- 
deurs, ouvriers qui extraient le bois des trains arrivés à destination, sont 
sujets à une affection du derme qu’ils nomment grenouille. 

Parent-Duchâtelet l’a parfaitement décrite. Les grenouilles, dit-il, constituent une alté- 
ration du derme caractérisée par un ramollissement, des gerçures et souvent une usure, 
une véiitable destruction des parties qui sont en contact avec l’eau. On les remarque sur 
les extrémités supérieures comme sur les inférieures, mais plus souvent sur ces der- 
nières, et ici elles siègent de préférence entre les orteils, où elles déterminent de vastes 
fentes et crevasses dont la profondeur est quelquefois de plusieurs lignes. D n’est pas 
rare de les observer sur les talons, et alors tantôt la peau est fendue, gercée, crevassée 
en différents sens, tantôt .comme mâchée et chez quelques-uns elle s’en allait par lam- 
beaux, laissant à vif un fond rouge, pulpeux, d’une sensibilité extrême. 

Celte affection, qui parait n’èlreque le résultat d’une macération du derme, détermine 
dans son état d’acuité une douleur et une cuisson des plus vives, mais seulement quand 
les parties étant hors de l’eau commencent à sécher. Elle n’a par elle-même aucune 
gravité, se guérit par le seul repose! par la cessation de la cause; mais il est des ou- 
vriers qui, dans le cours des campagnes, sont obligés d’interrompre cinq ou six fois 
leur travail pour se reposer pendant quelques jours. 

Les mains des blanchisseurs et des blanchisseuses offrent, dans un 
grand nombre de cas, un aspect caractéristique ; elles sont rouges, gon- 
flées, déformées ; l’épiderme, macéré par l’eau froide, attaqué par l’àcreté 
des lessives alcalines, par le savon, l’eau de javelle, par les alcalis 
et les acides, perd scs propriétés normales. Ridé, gonflé et ramolli au 
moment du travail, il devient ensuite dur, sec, cassant ; de là des gerçures 
douloureuses, des callosités qui entravent le libre exercice des doigts et 
parfois une véritable rétraction qui les tient dans un état de flexion forcée 
et permanente. En outre, on constate à la face cubitale de chaque avant- 
bras des callosités (une à gauche, deux à droite). 

M. Àrmieux a signalé, chez les mégissiers d'Annonay en particulier, 
deux maladies des doigts : le choléra des doigts et le rossignol. La 
première affection consiste en une ecchymose qui envahit la partie 
interne des doigts, là où l’épiderme est très mince; cette ecchymose. 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 131 

noirâtre, persiste quelquefois assez longtemps sans provoquer de douleur; 
mais lorsqu’il y a ulcération, les souffrances sont atroces. La seconde 
affection (rossignol) consiste en un petit trou qui se forme à l’extrémité 
de la pulpe des doigts ; il est dû à l’amincissement de la peau corrodée 
par la chaux. Cette affection est très douloureuse. M. Armieux a conseillé 
contre ces deux accidents les gants huilés. 

En outre, ces ouvriers, comme tous ceux qui manient journellement 
les peaux ou les poils des animaux, comme les tanneurs, criniers , pelle- 
tiers, marchands de peaux de lapins , peuvent offrir souvent des érup- 
tions pustuleuses et ecthymatiques à la surface des doigts ; ils sont en 
outre exposés à contracter une affection redoutable, la pustule maligne. 

Chez les ouvriers des filatures de laine, ou du moins chez ceux qui 
sont préposés au triage, cardeurs travaillant le lin et la soie, etc., des 
furoncles, des érysipèles, enfin toutes les formes de la dermite peuvent 
résulter du contact de poussières irritantes et malpropres sur la peau. 

Les ouvriers employés au peignage ont à la main gauche des durillons, 
souvent d’une épaisseur considérable, situés à la partie externe du doigt 
indicateur et qui résultent de la forte pression qu’ils exercent sur la laine 
placée entre ce doigt et le pouce correspondant. 

Spurdon 1 vient de décrire, sous le nom impropre d’acné, chez les ou- 
vriers des filatures, une éruption artificielle que l’on observe sur les 
avant-bras. Ce sont des papules et des pustules dues au contact de l’huile 
contenue dans le lin et de celle qui sert à graisser les machines. 

Le travail des brunisseuses imprime à leurs mains des altérations par- 
ticulières; la main droite, qui tient le brunissoir, est calleuse, noirâtre à 
sa face palmaire; la main gauche sert h fixer l’ouvrage, qui, placé entre 
le pouce et l’index, est fortement appliqué contre la table ; aussi les faces 
correspondantes de ces deux doigts, ainsi que la face palmaire du pouce 
sont-elles dures et semées de callosités. 

Des lésions épidermiques siègent à la main gauche du marbrier ; c’est 
la main qui tient le ciseau. Elles existent sur les deux points dans les- 
quels la pression et le frottement sont le plus énergiques, c’est-à-dire à 
la partie postérieure et externe du petit doigt et à la partie interne du 
pouce, près de leur racine. Sur le petit doigt, du côté de l’espace inlerdi- 
gital, c’est une tumeur ovalaire, dure, saillante, d’un volume parfois con- 
sidérable, mobile avec les téguments qu’elle entraîne avec elle, d’une 
indolence complète ; au pouce et dans l’endroit indiqué existe une 
tumeur généralement plus petite et offrant les mêmes caractères* une 
série de callosités plus ou moins prononcées s’étend de l’une à l’autre, le 


1 Archives of dermatology, 1870, p. 3i. 


132 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

long des tôles des métacarpiens. Ces durillons commencent à apparaître 
dans le cours de la première année de travail et croissent ensuite avec 
lenteur, 

La main droite du maréchal ferrant, main qui tient le marteau, est 
hérissée à sa face palmaire de durillons disposés suivant une ligne trans- 
versale; le plus large et le plus épais occupe l’éminence hypothénar; un 
autre, moins prononcé, est situé à la racine du pouce. A la main gauche, 
qui tient, les tenailles, on trouve une callosité large, diffuse, au niveau 
de l’espace interdigital du pouce et de l’index, vers la face palmaire: 
toute la région est d’ailleurs inégale, rugueuse, épaissie par les rudes 
contacts auxquels elle est incessamment soumise. 

Les mineurs, les houilleurs étant obligés de marcher pieds nus, sur 
un sol inégal, des fragments de charbon, de pierre se glissent entre les 
orteils et y provoquent des irritations parfois très douloureuses; des pus- 
tules, des ampoules se forment sur différentes parties du corps. 

On observe sur les mains des garçons épiciers, particulièrement à la 
face dorsale, une éruption papulo-squammeuse qu’en raison de sa fré- 
quence et de sa forme on a désignée sous le nom de gale des épiciers. 
Cette éruption, mélange de lichen et d’eczéma, est due à l’action des 
alcalis et autres matières irritantes. La peau est rougeâtre et sillonnée par 
des gerçures sèches et douloureuses qui correspondent surtout aux plis 
articulaires. 

Les cuisiniers et les cuisinières sont exposés, par le fait de leur pro- 
fession, à des lésions cutanées dont le siège spécial est à la face dorsale 
des mains, aux poignets, aux avant-bras et parfois à la face ; le plus sou- 
vent c’est un eczéma qui ouvre la scène, mais un eczéma d’une nature 
particulière : les vésicules sont épaisses, disséminées sans ordre sur une 
surface rouge, érythémateuse. Le derme ne tarde pas à s’altérer dans sa 
texture. A l’état aigu succède un état chronique; les surfaces sont sèches, 
rudes, recouvertes de squames minces, adhérentes ; la coloration géné- 
rale est rougeâtre ; l’épiderme est cassant, fendillé ; la membrane papil- 
laire devient épaisse et se hérisse d’éminences papuleuses et de plaques 
lichénoïdes. Cette affection a pour cause principale la manipulation de 
substances irritantes et malpropres, et 1 exposition des mains a la chaleur 
des fourneaux. 

Les ébénistes, les graveurs , les maçons sont également exposés à des 
affections vésiculcuses et papulo-squameuses déterminées par le contact 
irritant des substances : chaux, vernis, ciment romain. 

Chez les foulons occupés à dégraisser les draps, chez les ouvriers em- 
ployés au blanchiment des tissus au moyen de la vapeur de soufre, l’état 
des mains est caractéristique. La peau est ramollie par le contact de l’acide 


133 


I/110MME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

sulfurique qui imprègne les étoffes; l’épiderme est blanchi, ridé, ratatiné, 
soulevé et détruit par places, surtout aux laces correspondantes du pouce 
et de l’index, ces deux doigts saisissant et tendant les pièces au fur et à 
mesure qu’elles se déroulent. 

Les forgerons , les verriers , les pâtissiers, que les besoins de leur 
travail obligent à s’exposer constamment à une chaleur intense, sont fré- 
quemment atteints de lésions cutanées sur les mains et la face. Au début, 
il y a de l’érythème sous l’influence de la vascularisation exagérée de la 
peau ; plus tard, la sécrétion épidermique augmente ; les surfaces devien- 
nent sèches, farineuses ; des gerçures se forment ; les bords des cre- 
vasses sont dures ; le fond en est saignant, surtout pendant la saison 
froide. 

Chez les boulangers vient se joindre à l’influence d’une température 
élevée l’action des contacts multipliés et intimes de la pâte fermentée 
avec les mains qui la pétrissent; cette al'fection ; qui siège surtout à la face 
dorsale, a reçu le nom de psoriasis des boulangers . 

Les parcelles calcaires qui s’échappent incessamment de la meule ou de 
la pierre qu’on brise peuvent agir sur la peau des meuliers et des caillou- 
teurs ; de là des lésions cutanées diverses ; de là encore des conjonctivites 
douloureuses et très opiniâtres. Il en est de même chez les ouvriers en 
nacre de perle. La poussière si ténue, si abondante, qui s’échappe de 
la coquille que l’on scie ou que l’on travaille au tour, irrite la peau des 
mains, y détermine des gerçures et provoque des conjonctivites que la 
continuité de la cause tend à perpétuer. 

Les ouvriers qui apprêtent la toile destinée à la fabrication de 
feuilles artificielles, à l’aide des verls arsenicaux, ont les ongles colorés 
en jaune. Cela tient à ce qu’ils donnent d’abord une teinte jaune à l’é- 
toffe en la plongeant dans une dissolution d’acide picrique dans l’alcool 
pur. 

Le dévidage des cocons plongés dans une bassine remplie d’eau bouil- 
lante provoque chez les ouvriers, dans les premiers temps surtout, un 
gonflement, un ramollissement et souvent même des crevasses et des abcès 
de l’extrémité des doigts. M. Potion de Lyon a décrit l’éruption vésico- 
pustuleuse qui survient chez les fileuses de cocon de vers à soie, 
sous le nom de mal de ver ou mal de bassine 1 . Pour se rendre compte 
de la cause, du mode de développement de la maladie, il faut savoir 
que les ouvrières sont assises auprès d’une bassine pleine d’eau chaude 


Recherche s sur le mal de ver ou mal de bassine, éruption vésico-pustulcusc qui attaque 
exclusivement les fileuses de cocons de vers à soie, par le docteur Potion, de Lyon. (Bulletin 
de l'Acad. de méd., t. XVII, p. 808.) 


L’IIOSIME C0NS1DÉHÉ COMME INDIVIDU. 

et (ju elles déroulent et réunissent le fils provenant de cocons détrempés 
et ramollis qui surnagent sur le liquide. 

M. Potton distingue des accidents de deux espèces : les uns sont légers et n’offrent rien 
de spécial ; on les observe indistinctement dans toutes les filatures; ils sont dus unique- 
ment au contact incessant de l’eau chaude sur l’extrémité des doigts, dont l’épiderme, 
ramolli et comme macéré, se gonfle, s’épaissit, se soulève en phlyclènes; des tissures, des 
crevasses se forment; de petits abcès se développent autour de l’ongle dans les cas les 
plus graves; ces diverses lésions guérissent assez facilement. 

Les autres accidents constituent le mal de ver proprement dit. ils ne sévissent guère 
que dans les grandes filatures, entretenus par des cocons anciens. Une cause spéciale 
préside à leur développement et celle cause, M. Potton l’a trouvée dans le cocon lui— 
même, ou mieux dans le ver qu’il renferme. C’est après huit jours à peu près d’un 
travail non interrompu que débute le mal de ver. La main droite est surtout alfeclée; on 
voit d’abord h la racine des doigts et dans les espaces interdigitaux se dessiner une rou- 
geur érythémateuse accompagnée de démangeaison et dégonflement, et sur celte rou- 
geur ne tardent pas à s’élever des vésicules arrondies, variables en volume et en nom- 
bre. La douleur devient cuisante et s’exaspère au moindre contact. Deux choses alors 
peuvent arriver : ou bien les vésicules crèvent, la rougeur s’éteint et tout rentre dans 
l’ordre; on bien le mal progresse, les vésicules deviennent purulentes, des pustules vo- 
lumineuses se forment d’emblée dans leurs intervalles et parfois même se répandent 
sur toute la surface de la main, la douleur est aiguë, les mouvements souvent impossi- 
bles, surtout dans le sens de la flexion; l'éruption est à son apogée vers le troisième ou 
sixième jour et les vésico-pustules, arrivées à leur terme, laissent en se rompant des 
surfaces ulcérées et tuméfiées; cependant toute douleur cesse brusquement et les fdeu- 
ses peuvent, dès lors, reprendre sans inconvénient leur travail interrompu. Tous ces phé- 
nomènes se sont passés dans l’espace de quinze ou dix-huit jours *. 

M. Potton a vu le mal de ver revêtir des formes plus graves. L’inflammation avait en- 
vahi la peau dans toute son épaisseur et jusqu’au tissu cellulaire sous-cutané. Le gonfle- 
ment était devenu énorme. 11 y avait des traînées de lymphangite le long du bras ; les 
ganglions axillaires étaient pris; de petits phlegmons circonscrits s’étaient formés; et 
cependant, malgré cet aspect plus sérieux, dès que la peau érodée a donné issue au pus, 
tout l’éréthisme est tombé et après dix-huit ou vingt jours la guérison était parfaite. 

M. Potion a remarqué que l’ouvrière, une fois atteinte, peut espérer n’avoir plus à 
redouter, sinon la maladie, du moins ses accidents les plus graves; il y aurait là presque 
un acclimatement. M. Potton attribue l’affection à la présence du ver, à sa décomposition, 
à une altération qui s’est faite lentement dans l’intérieur du cocon. D’après Melchiori el 
Duffours, le mal de bassine pcul être engendré par toute espèce de cocons, n’élant pas 
attribuable à la décomposition, mais à l’enduit gommeux et âcre que renferment tous les 
cocons 

Une des éruptions professionnelles les plus importantes est l’éruption 
à laquelle sont sujets les ouvriers qui manient les verts arsenicaux. Les 
médecins qui se sont le plus occupés de cette question sont MM. Blandet 8 , 

1 Melchiori, qui a observé en Italie, a trouvé les proportions suivantes dans la manifestation 
des symptômes : inflammation superficielle avec ou sans sécrétion séreuse, 80 (bis sur 100; ex- 
coriations, jméme proportion ; pustules et grosses bulles, b pour 100; abcès sous-cutanés, 8 pour 
100; inflammation et abcès profonds, 1 pour 100 et peut-être moins; ‘20 fois sur 100 on constate 
une congestion irritative et permanenlc du derme, un état subinflannnatoire indolent, n in- 
commodant les femmes que par un certain degré de chaleur qui s’élève un peu pendant le 
travail. 

2 I)e l'empoisonnement externe par /evcrl de Schweinfurt ou de l’oedème, de l’éruption 
professionnels des ouvriers en papiers peints. 


135 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

Chevallier 1 , Foliin-, Imbert-Gourbeyre 3 , Beaugrand, Vernois 4 . Bazin a 
consacré un article important à cette question dans son ouvrage sur les 
affections cutanées artificielles. 


Bazin a établi expérimentalement que les composés arsenicaux, employés en friction, 
exercent sur la peau une action irritante spéciale, en vertu de laquelle se produisent de 
l’érythème, des vésicules suivies d’ulcérations. L’érythème paraît constituer le premier 
degré de la dermite arsenicale; il existe quelquefois à l’état de lésion simple, mais le 
plus souvent d’autres éléments viennent s’y ajouter 5 . 

Ces ulcères ont un autre mode de formation. Ils succèdent aux piqûres que se font 
au doigt b>s ouvriers employés au séchage des étoffes. L’inoculation du sel arsenical s’en- 
suit; la peau s’irrite et rougit; une vésicule, puis une large pustule recouvrent la piqûre 
et subissent, in silu , toutes les transformations qui produisent la suppuration et souvent 
la gangrène. Au-dessous d’elles se développe une ulcération profonde et douloureuse, 
d’autant plus lente à se cicatriser que l’inoculation se renouvelle chaque jour. La forme 
de celte ulcération est arrondie et souvent d’une régularité parfaite ; ses bords sont taillés 
à pic, non décollés et mesurent parfois plus d’un centimètre de hauteur; le fond est 
•grisâtre et rougeâtre, légèrement humide. Cet ulcère ne provoque autour de lui aucune 
réaction inflammatoire et semble taillé comme à l’emporte-pièce, au milieu de tissus 
parfaitement sains; quelquefois il s’indure dans ses bords et dans son fond et donne aux 
doigts qui le saisissent la sensation d’un disque solide interposé. C’est alors qu’il a pu 
être confondu avec le chancre spécifique. 

Les accidents produits par les verts arsenicaux se manifestent de préférence sur les par- 
ties découvertes, partout, dit Vernois, où l'agent peut se déposer directement ou in- 
directement par les doigts. Là se retrouve presque fatalement son empreinte et jamais 
ailleurs. On le rencontre aux extrémités des doigts et à leur racine, dans les espaces in- 
terdigitaux des mains et des pieds, aux plis des coudes, aux avant-bras, au pourtour des 
lèvres et des ailes du nez, au front, derrière les oreilles et sur la région cervicale. 

Le scrotum et la partie interne des cuisses sont presque toujours atteints chez les 
hommes, ce qui explique le besoin de la miction ; c’est là surtout que la lésion se montre 
sons forme de larges papules humides et suintantes, ressemblant à des plaques muqueuses. 
Le siège de prédilection des ulcères est aux doigts, quelquefois à leurs extrémités (séchage 
des étoffes), le plus souvent à leurs racines ; l’eczéma est fréquent aux lèvres, aux ailes 
du nez et au sillon naso-labial, aux plis des coudes et derrière les oreilles. 

L’aspect de la main chez les apprêteurs d'étoffes est caractéristique. 
\ernois donne la description suivante ; 


Essai sur les maladies gui attaquent les ouvriers qui préparent le vert arsenical et les 
ouvriers sur papiers peints qui emploient dans la préparation de ces papiers le vert de 
Schwein/url ; moyens de les prévenir. (Annales d'hyg., l. XXXVII, p. 90, ann. 1847.) 

2 Ârch. (jcn. de méd., 1857. 

' Moniteur des hôpitaux, décembre 1857. 

4 Ann. d lujq., ann. 1859, p. 419. 

5 Sur la surface érythémateuse s’élèvent soit des papules qui s’élargissent et s’étendent, en se 

recouvrant de squames minces et d’une teinte sale et verdâtre, soit des vésicules fines et’ trans- 
parentes, soit enfin de véritables pustules; ces pustules forment des saillies coniques, rouges à 
la base, rapidement purulentes à leur sommet; elle ne tardent pas à sc recouvrir de croûtes 
d un jaune verdâtre, opaques, assez minces. Deux choses alors peuvent arriver : si l’ouvrier cesse 
aussitôt son travail, la pustule, abandonnée à elle-même, s’affaisse et sc guérit sous la croûte ; 
dans le cas contraire et sous l'influence de la continuité de la cause, elle devient parfois, mais 
non toujours, le point de départ d’une ulcération qui, au contact du sel arsenical, s’étend en sur- 
tacc el en profondeur. . , 


1Ô6 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

A la leinle d’un vert jaunâtre de presque toute la peau et surtout de la face palmaire 
des mains, à la croûte verdâtre qui remplit la cavité sous-onguéale, se joint la coloration 
jaune des ongles, due à l’acide picrique; ajoutez un érythème vaguement déterminé, puis 
une série de points noirs et de pustules enflammées, quelquefois un panaris, etc. 

Les ■peintres, les teinturiers, les apprôteurs de couleur se servent 
île plomb, d’arsenic, de cuivre, de fer, de mercure, substances qui, 
pour la plupart, fournissant des matières colorantes pour la peinture, 
ont une action locale irritante et produisent des éruptions multiples, 
des érythèmes, des vésicules, des pustules, des squames. Les bar- 
bouilleurs et les broyeurs de couleur sont ceux qui sont le plus fré- 
quemment atteints ; les teinturiers sont également très exposés aux affec- 
tions cutanées; les éruptions siègent surtout aux mains et aux avant-bras; 
les mains sont habituellement rouges, gonflées, fendillées et les gerçures 
sont imprégnées de matière colorante que ne peut enlever le lavage. 

Les ouvriers employés à Y étamage des glaces ne semblent point exposés 
aux éruptions par cause locale, quoiqu’ils soient en contact permanent 
avec le mercure. Cependant les doreurs au mercure ayant leurs mains en 
contact incessant avec divers acides, avec le nitrate acide de mercure et 
avec le mercure métallique, offrent sur la face dorsale des mains et dans 
les espaces interdigitaux des éruptions eczémateuses remarquables par 
leur ténacité, entretenues qu’elles sont par une cause dont l’action est 
incessamment renouvelée. 


CHAPITRE II 

ÉRUPTIONS PROFESSIONNELLES D’ORIGINE INTERNE. - PROFESSIONS PROVOQUANT 

DES ÉRUPTIONS PAR ABSORPTION 

Nous avons examiné les altérations de la peau provoquées par une cause 
irritante locale ; nous éludierons maintenant les éruptions qui succèdent 
à la pénétration dans l’économie d’iln principe quelconque, en remar- 
quant, néanmoins, qu’une action locale directe vient souvent s’ajouter 
aux effets de l’absorption. 

On a décrit une affection cutanée fort curieuse, causée par la moisis- 
sure de certains roseaux qui croissent particulièrement dans le midi de 
la France. Ces roseaux sont par eux-mèmes complètement inoffensifs et 
n’acquièrent leurs propriétés irritantes et toxiques que par le développe- 
ment à leur surface d’une poussière blanche dont M. Maurin a donné la 
description suivante dans un travail intitulé : Dermatose des vanniers 
dits cannisiers ( Revue thérapeutique du Midi, 1860) : 


157 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

La poussière blanche dos roseaux, dit M. Maurin, est onctueuse au toucher. Sa saveur 
est désagréable, corrosive; elle brûle la partie de la langue qu’elle louche; son odeur est 
analogue à celle de la moisissure et provoque l’éternument; elle a l’aspect du salpêtre, 
niais au microscope c’est une moisissure pédiculée. 

M. Miquel, qui avait décrit en 1845, dans le Bulletin tle thérapeutique, 
cette maladie (communiquée à l’homme par la canne de Provence), avait 
comparé cette poussière à l’ergot de seigle. Antérieurement (en 1840), 
avait paru dans la Gazette médicale un article intitulé : « Observations 
sur la vertu malfaisante de la moisissure des roseaux. » 

Les accidents produits par cette poussière irritante qui recouvre les roseaux sont : les 
uns des affections cutanées, les autres des accidents généraux. 11 y a au début un ma- 
laise général, de la rougeur des paupières et de vives démangeaisons sur tout le corps. 
Vingt-quatre ou quarante-huit heures après, on observe une rougeur intense de la peau 
avec fièvre, et sur ce fond érythémateux, on voit bientôt apparaître des vésico-pustules 
disséminées, remplies d’un liquide lactescent; la face est énormément tuméfiée; le scro- 
tum surtout est rutilant, excorié et laisse suinter un liquide séro-sanguin ou séro-puru- 
lent. Les ulcérations se recouvrent de croules. Le contact de la moisissure développe du 
côté des diverses muqueuses des accidents du même genre; on observe une conjonctivite 
et un coryza intenses, et comme les muqueuses buccale, pharyngienne et celles des voies 
aériennes peuvent être prises, on peut observer de la dysphagie, de l’oppression, de la 
toux et des altérations de la voix; enfin on a noté des nausées, des vomissements, des 
coliques, de la diarrhée, de la dysurie et même la suppression complète des urines. Ces 
phénomènes multiples ont habituellement disparu vers le huitième ou le neuvième jour. 

L’expérience ayant montré que les roseaux mouillés par la pluie n’offrent plus aucun 
danger pour ceux qui les touchent ou les dépouillent, il suffira, pour éviter tout acci- 
dent, de mouiller les roseaux. En agissant ainsi, on fixera et on rendra adhérente la 
poussière blanche qui se dégage au moindre contact et qui est la cause des divers acci- 
dents que nous venons d’énumérer. 


On a également décrit des accidents loepux et généraux chez les ou- 
vrières occupées à peler des oranges amères (vulgairement appelées 
chinois). Ces ouvrières commencent par inciser les oranges à l’aide d’un 
couteau, et le jus qui s’écoule se répand sur les mains qui à leur tour 
peuvent le transporter sur d’autres parties du corps. Ce jus a une action 
irritante, provoque sur la peau des érythèmes douloureux avec tuméfac- 
tion et des éruptions vésiculeuses et pustuleuses avec cuisson et déman- 
geaison intenses. En outre, 1 essence qui se dégage des chinois vicie 
1 atmosphère des chambres et devient la cause de nombreux phénomènes 
morbides (céphalalgie, vertiges, névralgies, convulsions, crampes, etc.). 
Cette affection a été décrite par M. Imbert-Gourbeyre, qui l’a observée 
à Clermont-Ferrand, où se fait la moitié des trois ou quatre millions d’o- 
rangetles fabriquées en France 1 . 


1 Imbert-Gourbeyre, Recherches sur l'huile essentielle d'amandes amères i Moniteur des 
hôpitaux, 1854, p. 78 à 100). 


158 




L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

Il existe un certain nombre de produits chimiques et pharmaceutiques 
qui peuvent déterminer chez les ouvriers qui les préparent diverses érup- 
tions. La préparation de Y extrait de douce-amère , par exemple, provoque 
parfois des affections cutanées à la face, aux membres et aux parties géni- 
tales. C’est de la rougeur, de la tuméfaction, etc. Nous citerons comme 
ayant des propriétés analogues la plupart des plantes de la famille des 
euphorbiacées, le Croton tiglium et YEuphorbia latyris ; enfin, une 
observation publiée dans la Gazelle hebdomadaire le 8 novembre 1861 
montre que la Ruta graveolens est douée de propriétés analogues. On a 
cité aussi le Rhus radicans et le Rhus toxicodendrum. 

Mais, parmi ces éruptions, l’u ne des plus curieuses est certainement 
celle à laquelle sont sujets les ouvriers qui fabriquent le sulfate de qui- 
nine 1 . 11 y a peu de temps que l’attention des observateurs a été dirigée sur 
ces éruptions. Elles dépendent, ainsi que nous le prouverons toutà l’heure, 
de l’absorption du sulfate de quinine et sont absolument indépendantes 
des procédés de fabrication, qu’il nous paraît, par conséquent, inutile de 
décrire. 


Le début de l'éruption est habituellement brusque ; on l’observe plus généralement aux 
avanl-bras, à la face interne des cuisses et aux parties génitales; on peut constater de 
nombreuses vésicules très continentes et exulcérées dans certains points; dans d'autres 
parties la sérosité des vésicules s’est desséchée et a donné lieu à des croûtes. Les lésions 
sont variables suivant la sécheresse ou l'humidité de la peau. Quelquefois ce ne sont 
que des vésicules isolées; mais le plus ordinairement plusieurs se réunissent ensemble, 
quelques-unes simulent de véritables bulles de pemphigus On rencontre quelquefois de 
vastes surfaces rouges privées d’épiderme. A la face, au milieu d'une peau rouge, tumé- 
fiée, couverte de plaques d’eczéma, on voit quelquefois les paupières œdématiées, les yeux 
larmoyants et injectés. Cette expression symptomatique d’un aspect presque effrayant ne 
persiste que quelques jours, elle disparaît rapidement après l’emploi de quelques émol- 
lients. 


Tels sont les accidents cutanés. Ils sont absolument indépendants du 
mode de fabrication et, ce qui le prouve, c’est que l’on peut assister au 
développement de cette éruption chez des individus ne fabriquant pas le 
sulfate de quinine, mais qui ont fait un usage interne de ce médicament. 
Plusieurs observations de MM. Bergeron, Garraway, Bcvilliod, Odier, 

1 Cnr.vAi.MKit. Aimâtes uJiyg . cl de méd. lég. l r * série, t. XLYIII. — Briquet. Traite thé- 
rapeutique du quinquina et de scs préparations. Paris, 1855, p. 254 et 255. — Bazin. Leçons 
sur les affections cutanées artificielles. — IIirt. Kranliheilen (1er Arbciter. — Dki.ioix deSavi- 
gxac. Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (art. Quinine). — Jeudi de Ghissac. 
Des éruptions quiniques (Thèses de Paris, 1870). — J. Bergeron et A. Piioust. Des éruptions 
quiniques (Annales d’ hygiène, 1870). Ce paragraphe est extrait en partie du travail que nous ve- 
nons d’indiquer en dernier lieu et qui repose sur un certain nombre d'observations, dues presque 
toutes à M. Bergeron. — Koebneh. Berlin. Klin. Woschenschr , 1877. N"’ 22, 25 cl 57. — De la 
roséole quinique par Grcllcty. [France médicale, 1878, n° 74.) 




L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 139 

Prévost, Wyss, Dumas, Lapin, offrentdes exemples d’exanthèmes nés dans 
ces conditions. Ainsi donc, le sulfate de quinine, administré intérieure- 
ment, peut manifester son influence par une action sur la peau. 

De plus, le sulfate de quinine administré intérieurement à un individu 
susceptible, ayant antérieurement souffert d’éruption à la suite de la 
fabrication du sulfate de quinine, donne lieu à une nouvelle attaque. 
Nous citerons comme exemple le fait d’un ouvrier qui, employé à la 
fabrique de sulfate de quinine de New-York, était en pleine éruption au 
moment où il fit usage du médicament quiniquc; on l’avait envoyé à l’hô- 
pital; comme il avait une fièvre assez vive, le médecin crut devoir lui 
donner du sulfate de quinine. À mesure qu’il en fit usage, l’éruption alla 
croissant ; il sortit de l’hôpital, lut traité par les émollients et guéri en 
quelques jours. Mais nous avons affaire ici à une recrudescence et non à 
une production directe de la maladie. Dans un autre cas, dû à Revilliod. 
l’éruption apparut à la suite de l’administration de 0,75 de sulfate de 
quinine, chez un individu qui avait été employé dans une fabrique 
de sulfate de quinine des environs de Paris et qui, ayant été pris 
d’accident cutané pendant la fabrication, avait été obligé de renoncer à 
son travail. 

On peut s’étonner que le nombre des individus atteints dans le travail 
des fabriques dépasse de beaucoup celui des sujets qui éprouvent les 
mêmes phénomènes pour avoir pris du sulfate de quinine. Mais il faut 
remarquer que la comparaison ne peut être que relative, puisque les 
ouvriers vivant complètement dans l’atmosphère de la fabrique sont pour 
ainsi dire saturés d’émanations quiniques et absorbent une proportion 
d alcaloïde beaucoup plus considérable que n’en renferment les prépara- 
tions de quinquina employées dans la thérapeutique. 

Les mêmes faits s’observent à la suite de la fabrication du sulfate de 
cinchonine. 11 est d’ailleurs presque impossible de séparer les effets du 
sultate de cinchonine de ceux du sulfate de quinine. Le sulfate de cin- 
chonine n est obtenu qu au moyen des eaux mères provenant du lavage 
du sulfate de quinine; les eaux mères sont traitées de nouveau par de 
1 acide sullurique et 1 on cristallise par le même procédé employé pour le 
sulfate de quinine. Pendant toutes les premières opérations, la quinine 
et la cinchonine sont unies ; leur influence sur l’ouvrier est donc commune 
et ce ne serait que durant le dernier temps de la fabrication de la cincho- 
nine que ses effets pourraient être distingués. 

11 reste a savoir si dans ces différents cas l’éruption produite est la 
même. Chez les ouvriers, quels qu’eussent été leurs emplois et qu’ils eus- 
sent traité le sulfate de quinine ou de cinchonine, elle est apparue chaque 
lois identique. Il s agissait toujours d’un eczéma plus ou moins intense. 


l-W L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

Mais les éruptions dont le développement a succédé à l’administration 
interne du sulfate de quinine paraissent plutôt avoir affecté la forme 
érythémateuse. 

Nous arrivons donc à cette conclusion que l’affection cutanée produite 
parles préparations de quinquina est une éruption polymorphe, tour à' 
tour eczémateuse chez les ouvriers qui ont subi l’influence des émanations 
quiniques, érythémateuse chez les malades auxquels on a administré des > 
préparations de quinquina. Dans un fait observé parM. Potain, l’éruption 
couvrait le visage, s’arrêtant sur le front, à une ligne déterminée, cor- 
respondant exactement au point où posait la casquette qui paraissait avoir 
agi comme moyen de protection. Il n’est donc pas non plus impossible 
que les ouvriers subissent l’influence irritante du milieu; et tandis que 
les malades traités par le sufate de quinine éprouveraient seulement 
les effets de l’absorption, chez les ouvriers il faudrait y joindre une 
cause externe d’irritation. La même cause, agissant dans l’un et l’autre 
cas, acquerrait ainsi une plus grande puissance dans la fabrication. 

La facilité de la récidive est un des caractères frappants de l’affection 
cutanée quinique. Le fait de l’immunité qui serait acquise par une pre- 
mière atteinte est extrêmement rare. Un tel résultat paraît être une excep- 
tion. L’on s’expose ordinairement à des accidents plus graves en persévé- 
rant malgré le mal. 

On a prétendu que chez la plupart des malades il se produisait ordi- 
nairement une fièvre plus ou moins intense dont la durée, d’après Ilirt. 
est de douze ou quatorze jours. Nos observations sont contre l’existence de 
la fièvre. Les femmes qui travaillent au sulfate de quinine ont quelquefois 
des métrorrhagies. Le fait nous a été affirmé dans les fabriques de Nogent 
et de Grenelle 1 . Toutefois nous avons vu, malgré la récidive d’une érup- 
tion très intense, une grossesse se terminer heureusement. M. Delthil, 
médecin à Nogent, a observé dans plusieurs cas de l’albuminurie : cela 
n’a rien de’ surprenant, l’élimination se faisant alors par les reins comme 
par la peau et les membranes muqueuses. 

Les accidents cutanés apparaissent le plus ordinairement après un mois 
de travail, se montrant surtout fréquents dans le travail des cuves. 
Ilirt admet que parmi soixante ouvriers employés dans une de ces 
fabriques, huit ou dix individus ont été atteints chaque année; mais les 
éléments de sa statistique sont discutables. La statistique est d ailleurs, 
en général, fort incertaine sur ce point ; à la fabrique de Nogent, il n a 
jamais été tenu compte des malades sur les registres. On a remarqué que 

1 Nous n’avons en Franco que trois fabriques de sulfate de quinine : à Nogent-sur-Marne, à 
Grenelle et à Argcntcuil. 




L’HOMME AU POINT I)E VUE DES PROFESSIONS. 141 

les éruptions quiniques, très rares chez les ouvriers secs, nerveux, frap- 
paient de préférence les individus lymphatiques, et on a voulu ériger 
cette observation en loi, en en déduisant (Ilirt) que les ouvriers bruns 
sont à l’abri de l’éruption qui n’atteint que les individus blonds. Nous 
n’avons pas besoin de faire remarquer l’exagération de cette proposition. 

On pourrait attribuer l’éruption qui succède à l’administration interne, 
à l’élimination par la peau du médicament sous forme de sulfate de qui- 
nine ou de sulfate de quinidine; cette hypothèse peut être discutable; 
néanmoins, M. Briquet n’a jamais pu trouver dans la sueur du sulfate de 
quinine, que d’autres auteurs disent y avoir rencontré. Quoi qu’il en 
soit, en admettant même le fait de l’élimination sous une forme quel- 
conque, il resterait à établir pourquoi, inoffensive chez la plupart des 
individus, elle provoque chez quelques autres un érythème ou un eczéma. 
Sans pénétrer plus profondément dans cette discussion physiologique, 
nous nous bornons à cette conclusion que l’éruption quinique est le 
résultat d’une idiosyncrasie et d’une susceptibilité particulière et tout 
individuelle ; elle ne constitue pas, par conséquent, une éruption pro- 
fessionnelle. Les faits que nous allons citer viendront à l’appui de notre 
appréciation. 


Trois frères, d’origine savoisienne, enlrent à la fabrique de Nogent; le plus jeune v 
travaille depuis deux ans. Le second y avait séjourné quinze ans, sans que jamais ils eus- 
sent ni l’un ni l’autre ressenti le plus léger inconvénient de leur travail. Seul, le troi- 
sième a dû quitter la fabrique après quelques semaines ; et depuis, le hasard l'avant 
amené chez un revendeur qui avait acheté des loques provenant de la fabrique, il a” été 
immédiatement repris d’éruption au visage. 

Un autre ouvrier présenta un exemple de susceptibilité bien curieux ; il avait été obligé 
de renoncer à la fabrication et s’était fait terrassier. Or, pour se rendre au champ où il 
travaillait, il ne pouvait passer sur la voie qui borde la Marne, près de la fabrique, sans 
s’exposer de nouveau à voir reparaître l’eczéma. 

Un ouvrier que les accidents de la fabrique de quinine avaient amené à la fabrique de 
bleu, qui, à Nogent, est à côté de la fabrique de quinine, y fut parfaitement bie/i portant; 
l’éruption reparut après qu’il eut été chargé de briser un tonneau qui avait contenu des 
résidus de quinquina. Chez un autre individu passé dans les mêmes conditions à la 
fabrique de bleu, la récidive fut provoquée par la plaisanterie d’un camarade qui avait 
substitué à ses chaussures celles d’un ouvrier travaillant au sulfate de quinine. 

Nous n’avons jamais vu qu’un ouvrier venu directement à la fabrique de bleu, sans 
avoir préalablement séjourné à celle de quinine, lût exposé aux accidents éruptifs' pour 
avoir manié des outils ou instruments quelconques ayant été en contact avec le sulfate de 
quinine; il faut que l’ouvrier ait été pendant un temps quelconque soumis à l'influence du 
sulfate de quinine, pour être doué d’une pareille susceptibilité ; chez quelques-uns de 
ceux-ci elle est développée au point qu’il faut parfois leur interdire le séjour de la fabri- 
que de bleu. 

M* Lcquesne a cité le fait, observé par lui à Nogent, d’enfants nouveau-nés qui avaient 
été atteints de l’éruption caractéristique sous l’influence des émanations que rapportaient 
au domicile de leurs nourrices les maris de celles-ci, employés à la fabrique de quinine. 
Dans ces cas, d'ailleurs très rares, M. Lequesne a dù conseiller aux parents de reprendre 


142 


L’IlOMME CONSI DÉIl COMME INDIVIDU. 

leurs enliints. D’après le même auteur, l’éruption a pu, il y a quelques rnnées, reparaître 
chez des individus anciennement éprouvés durant la fabrication quinique et passés à la 
fabrique de bleu, parce que, dans la cour de ce dernier établissement, ils se sont trouvés 
exposés à la fumée de chiffons ayant servi à la fabrication du sulfate de quinine et qu’on 
huilait avec d’autres. 


En citant ces laits, qui prouvent à quel degré la susceptibilité indi- 
viduelle se trouve accrue et développée par un séjour, même temporaire, 
dans la fabrique de sulfate de quinine, nous avons observé néanmoins 
quelques exemples d’acclimatement. Mais de tels faits ne sont que des 
phénomènes isolés, et ne peuvent infirmer ce principe que la suscep- 
tibilité qui prédispose certains sujets à l’éruption est devenue plus 
intense encore lorsque l'individu a subi une première atteinte de cette 
affection. 

En résumé, on observe chez les ouvriers employés à la fabrication du 
sulfate de quinine et du sulfate de cinehonine une éruption qui présente 
les caractères de l’eczéma. Les mêmes accidents peuvent succéder à l’ad- 
ministration interne du médicament, mais ils paraissent plutôt affecter la 
forme érythémateuse 1 . 


CHAPITRE III 

DÉFORMATIONS ET ATTITUDES VICIEUSES PROFESSIONNELLES. - PROFESSIONS 

QUI LES PROVOQUENT 


Tardieu 2 a considéré divers signes professionnels comme des carac- 
tères importants d’identité et les a classés en trois catégories. 

Dans la première il range tous les signes qu’il appelle incertains et 
qui consistent dans une simple modification de la sécrétion épidermique 
ou de la coloration et disparaissent plus ou moins rapidement sous l’in- 
fluence de la cessation momentanée ou définitive du travail. 

La seconde catégorie comprend des signes durables, mais qui n’offrent 
point un caractère suffisant de spécialité professionnelle; ce sont des 

1 Voyez pour les éruptions professionnelles les leçons du professeur Hardy, à 1 hôpital Saint- 
Louis et scs articles Eczema , Liclicn, etc. (Nouveau dictionnaire de médecine cl de chirurgie 
pratique). 

- Mémoire sur les modifications physiques et chimiques que détermine l'exercice des di- 
verses professions, pour servir à la recherche médico-légale de l’identité, in l/m. d’hyg-. 

t.XLII. 


143 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS, 
signes certains, mais inconstants (callosités, alteiations tic la paume tic 
la main). 

Dans la troisième enfin se trouvent toutes les altérations qui sont per- 
manentes et restent comme un stigmate (le la profession dont elles sont la 
conséquence; telles sont les déformations des doigts par rétraction mus- 
culaire ou aponévrotique, les bourses séreuses accidentelles, les hyper- 
trophies musculaires locales, les déviations du tronc ou des membies, 
etc., tous signes qui sont assez constants pour taire connaître à la fois la 
cause qui a produit l’altération, le travail dont elle est la conséquence, 
l’outil que manie l’artisan et l’attitude qui lui est propre. 

Tardieu a décrit avec une grande précision la forme que présentent les 
doigts et les membres inférieurs chez les tourneurs. 

On observe chez eux un durillon sur le bord cubital de l’index; un calus très gros, 
dur et saillant sur le pouce, au niveau de l’articulation métacarpo-phalangienne ; un autre 
calus sur le bord cubital de la main et enfin un sur le petit doigt de la main gauche ; tous 
les doigts de cette main sont fortement serrés. Le côté droit du thorax est porté en avant 
par le rétrécissement des côtes qui proéminent fortement et sont comme renversées en 
avant, de môme que tout ce côté du squelette. Les pieds sont tous deux très larges à leur 
extrémité phalangicnne, le gauche plus que le droit. 


Tardieu a également étudié les déformations qui se montrent dans les 
deux mains du cordonnier. 

Du matin au soir, le corps courbé en deux, il pratique dans le cuir, et avec effort, des 
coutures forcées; aussi, à la main droite, le pouce et l’index qui tirent le fil pour l’en- 
duire de poix ont la pulpe aplatie; celle du pouce est un peu déjetée vers l’index; le 
pli qui sépare la deuxième de la troisième phalange de l’index est coupé par le fil et pré- 
sente une crevasse profonde à bords durs et calleux. A la main gauche, la pulpe du pouce 
déjetée, comme à droite, vers l’index, a la forme d’une spatule très allongée et l’ongle 
du même doigt est considérablement épaissi, dur; son bord libre est dentelé, éraillé, 
rayé et parfois profondément sillonné par les coups d’échappement de l’alène. L’une des 
cuisses présente un aplatissement de la peau et notamment des follicules pileux qui sont 
oblitérés, de manière que cette place est souvent tout à fait glabre. 

Chez les cordonniers, la pression de la forme sur la poitrine déter- 
mine un enfoncement du thorax immédiatement au-dessus de l’appen- 
dice xyphoïde; le sternum offre dans ce point un creux profond, régulier, 
circulaire, très nettement circonscrit et sans déformation générale du 
thorax. 

On constate chez les tailleurs, assis les jambes croisées et le corps 
constamment penché en avant, plusieurs bourses séreuses enflammées; 
une sur les malléoles externes, une autre moins grosse sur le bord 
externe du pied, au niveau de l’extrémité tarsienne du cinquième méta- 
tarsien, une dernière sous forme de callosité rougeâtre sur le cinquième 
orteil. Les tailleurs présentent également à la partie inférieure du thorax 


144 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

une dépression considérable causée par la voussure de la poitrine. L’atti- 
tude que prennent les tailleurs pendant leur travail produit au niveau 
des saillies osseuses sur lesquelles porte surtout le poids du corps, des al- 
térations remarquables du tissu de la peau. Dans les premiers temps, cette 
membrane rougit et devient douloureuse; puis, peu à peu, elle paraît 
s’habituer à l’irritation lente qui agit sur elle ; mais on trouve alors qu’elle 
a modifié et augmenté, pour mieux résister, son moyen naturel de dé- 
fense, la lame épidermique; des callosités se sont formées sur les mal- 
léoles externes, au niveau de l’extrémité tarsienne du cinquième métatar- 
sien et sur le cinquième orteil. 

La position du corps chez les aiguiseurs produit des ulcères aux jambes 
et une déformation du corps (Chevallier). 

La mauvaise position que prennent les jeunes sujets dans les opéra- 
tions du dévidage et du bobinage détermine à la longue la déviation des 
membres inférieurs. 

M. Masson a fait une étude intéressante sur les conditions hygiéni- 
ques des ouvriers cloutiers et ferronniers dans V Ardenne française. 
Il a constaté que la jambe gauche est plus élevée que la droite. Le tronc 
est penché de ce côté et le poids du corps s’inclinant dans ce sens courbe 
la jambe correspondante. Ces ouvriers boitent donc presque toujours. 
Les mains sont déformées, la droite surtout est disposée de telle manière 
que les doigts sont déviés en dedans, de façon à former lin angle avec le 
métacarpe et à ne pas permettre d’opposer l’un à l’autre l’indicateur et le 
pouce; on observe aussi habituellement une contraction des doigts et 
même de la main qui ne permet ni de les étendre ni de les ouvrir. 

Chez les tourneuses qui font marcher à bras les dévidoirs de cocons. 
on a noté des incurvations plus ou moins prononcées de la colonne ver- 
tébrale; les bras sont excessivement développés, tandis que les jambes 
sont atrophiées cl comme cagneuses. 

Chez les cantonniers , les tailleurs de pierre les attitudes vicieuses 
entraînent à la longue des courbures et des déviations du tronc, et occa- 
sionnent souvent des douleurs dans les articulations de l’épaule et du 
poignet. Parla pression des genoux contre les pierres, il se forme des callo- 
sités et une inflammation souvent assez vive au-dessous de la peau de la 
région prérotulienne. 

Les genoux des tonneliers , par le frottement des barils, deviennent le 
siège d’un hygroma. En outre, ces ouvriers ont Iréquemment des panaris, 
des plaies aux doigts et à la main. 

L’hygroma du genou s’observe également chez les matelassiers , pro- 
voqué par le frottement constant du genou sur le sol. 

Dans les ateliers de peulierie , de charronnage , d'ébénisterie, le Ira- 


145 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PHOFESSIONS. 

vail des tours donne lieu à des déformations nombreuses et persistantes. 
L'habitude de faire aller la meule avec le pied droit amène la saillie de 
la hanche gauche, sur laquelle appuie le poids du corps, et un abaisse- 
ment de l’épaule du même côté. Chez tous ces ouvriers tourneurs en 
bois, la main gauche présente des callosités et des durillons au niveau des 
plis de flexion métacarpo-phalangiens. Quelquefois il y a de la contracture 
plus ou moins prononcée des doigts. L’attitude courbée qu’exige l’emploi 
de Yherminette, de même que la manœuvre de la scie verticale, entraî- 
nent à la longue une voussure prononcée de la colonne vertébrale. Enfin, 
l’attitude professionnelle exerce sur les ouvriers houilleurs les consé- 
quences les plus déplorables. Ceux qui tirent le charbon de terre de la mine 
deviennent tout contrefaits à cause de la position qu’ils sont obligés de 
prendre dans leur travail (Nicolas Skragge, 1777). Boens-Boisseau signale 
chez les houilleurs de la Belgique la cambrure des jambes, la pointe des 
pieds en dedans et les mollets en dehors; la déformation du bassin avec 
courbure exagérée des vertèbres lombaires et projection de l’angle sacro- 
vertébral vers le pubis. Un grand nombre d’ouvriers houilleurs sont 
boiteux. 


CHAPITRE IV 

TROUBLES PROFESSIONNELS DU COTÉ DES MUSCLES, DES APONÉVROSES, DES GAINES TENDINEUSES, 
DES ARTICULATIONS, DES OS. — PROFESSIONS OUI PROVOQUENT CES TROUBLES. 

Le mouvement professionnel peut, dans certains cas, devenir une 
cause d’inflammation des gaines synoviales tendineuses. C’est généra- 
lement aux tendons des muscles extenseurs que cette affection se montre, 
provoquée par la répétition bien plus que par la violence de leurs mou- 
vements. La plupart des professions, dites manouvrières , déterminent au 
poignet l’affection qui porte le nomd 'ay; plus rarement comme chez les 
facteurs ruraux et les briquetiers qui mâchent la pâle , on rencontre 
une inflammation des gaines tendineuses et des muscles du pied. M. Gayet, 
de Lyon, a observé chez les teinturiers , chargés du tordage des soies 
des accidents inflammatoires aux articulations radio-carpienne et huméro- 
cubitale du membre supérieur droit, avec douleur souvent assez vive pour 
obliger l’ouvrier à suspendre momentanément ses occupations. 

Les l) rs Dawosky et Weisbach décrivent une seule et même affection, 
observée par l’un, chez des ouvriers de chemin de 1er, par l'autre chez 
les fantassins. 

PROUST, HYGIÈNE, 2" ÉniT. 


10 


146 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

Cetle affection, caractérisée par un gonflement du dos du pied, avec rougeur et chaleur, 
est accompagnée d’une douleur excessivement vive, lancinante et brûlante. Celle douleur 
constitue le symptôme initial et commence par la plante du pied d’où elle se propage 
vers le milieu du dos du pied et même jusqu’au genou et à la cuisse. Chez les terrassiers 
cette affection s’est présentée plus particulièrement au pied droit; dans quelques cas 
cependant, les deux pieds ont été pris. Chez les militaires Weisbach l’a constatée in- 
différemment aux deux pieds, et plus spécialement prononcée et douloureuse le long des 
tendi ns extenseurs des deuxième, troisième et quatrième orteils, ainsi qne dans le voi- 
sinage des articulations métatarso-phalangiennes des mêmes orteils. L’un et l’autre at- 
tribuent celte affection à un changement dans la position du pied, amené chez les ter- 
rassiers par la nécessité de charrier les terres sur des planches étroites où le pied ne 
peut plus s'étaler complètement comme dans la marche ordinaire; chez les militaires 
par la fatigue et le relâchement musculaire. Ce changement a pour effet défaire pencher 
le pied plus en dedans et de faire peser le poids du corps plus en dehors, occasionnant 
ainsi la contusion des têtes des métatarsiens et le tiraillement des ligaments transverses 
qui les relient entre eux. Cetle action morbide se continuant et devenant permanente 
produit l'inflammation de ces ligaments et des gaines tendineuses voisines ; l’affection ga- 
gnant de proche en proche se montre bientôt sur le dos du pied 1 . 

Chez les briquetiers employés au moulage , travail qui consiste à 
pétrir l’argile et à la fouler dans les moules avec les mains, on observe 
une crépitation des gaines tendineuses des extenseurs et des fléchis- 
seurs au niveau du carpe. Cette répétition, accompagnée souvent d’une 
légère douleur, se montre quand, après le chômage d’hiver, les ouvriers 
reprennent leur travail. Au bout de quelques heures cetle synovite 
disparaît. La rétraction de l'aponévrose palmaire s’observe chez les 
mariouvriers qui sont exposés à des pressions fréquentes, à des chocs 
brusques des mains; chez les cochers , qui tiennent constamment leur 
fouet serré ; chez les maîtres d'armes , par le maniement régulier du 
fleuret; chez les ouvriers tenant le brunissoir, etc. Le massage, la gymnas- 
tique des doigts sont utiles pour combattre préventivement la rétraction. 

La contraction exagérée du muscle peut provoquer des accidents, 
des ruptures de tendons ou de fibres musculaires, Pâtissier cite 
l’exemple de rupture de fibres des muscles du mollet chez les danseurs 
de corde. Wildbore et Willard Parke ont tous deux vu la fracture de la 
clavicule se produire chez des cochers, au moment où ils donnaient un 
coup de fouet. 

Il faut encore signaler cet accident particulier qui consiste dans une 
espèce de tremblement convulsif, qui, chez les écrivains, atteint le pouce 
seul ou les trois premiers doigts de la main droite, les empêchant de 
tenir la plume. Nommée crampe des écrivains , parce que c’est chez eux 
qu’elle a d’abord été observée, cette affection peut être la conséquence de 
la continuité d’une foule de mouvements professionnels analogues*. 

• Deusche mililairârzllichc zeitschrift et Archives médicales belges, avili 1879 

a v" 0 ycz aussi : G. Vivian Poore. — Analyse de soixante-quinze cas de crampe des écrivains. 

Londres, 1878. 


147 


L’HOMME AU POINT UE VUE DES PROFESSIONS. 

C’est ainsi que l’on peut la rencontrer chez les menuisiers , par l’usage 
du tampon (vernissage); ces ouvriers sont en outre exposés à la rétraction 
des doigts; on la voit également chez les graveurs, les pianistes , les 
compositeurs iV imprimerie . Chez les rouleuses de cigares , la ciarope 
atteint la main et l’avant-bras droit. La peau des doigts est insensible 
et l’affection se termine, après une série de récidives, par de la raideur 
et de la déformation. M. Onimüs a appelé l’attention sur une forme de 
crampe particulière aux employés du télégraphe, que ceux-ci mêmes dé- 
signent sous le nom de mal télégraphique , et M. Napias vient de nous 
faire connaître un nouveau spasme musculaire chez les émailleurs de 
photographie l * . Cette affection, nommée spasme fonctionnel par Du- 
chenne de Boulogne, a été décrite par Benedik sous le nom de névrose 
coordinatrice des professions. 


CHAPITRE V 

ACCIDENTS PROFESSIONNELS DU COTÉ DE L’APPAREIL RESPIRATOIRE 
ET PROFESSIONS QUI LES PROVOQUENT 

L'auteur du premier traité dogmatique sur les maladies des artisans, 
llamazzini J , émit l’idée que certaines maladies du poumon pouvaient être 
déterminées, dans l’exercice de quelques professions, par l’introduction de 
poussière dans la profondeur de cet organe. Pâtissier 3 admit toute une 
grande classe de maladies causées par l’inspiration de corpuscules qui, se 
mêlant à l’atmosphère sous forme de vapeurs ou de poussière, pénètrent 
dans les organes pulmonaires et en troublent les fonctions. Nous étudie- 
rons dans deux chapitres distincts l’action des poussières et celle des 
gaz et vapeurs; nous nous occuperons d’abord de l’inhalation des pous- 
sières. 

1 Pour donner aux photographies le brillant improprement appelé émaillage, on trempe 
l'épreuve, tirée sur papier, préalablement fixée et séchée, clans un bain tiède de gélatine ; 
puis on l’applique sur une plaque de verre collodionnée en lissant l’épreuve avec l’index de la 
main droite pour qu’elle adhère uniformément au collodion et qu’il ne reste pas de bulles d’air 
interposées. Il ne reste plus qu'à laisser sécher quelques heures, puis à détacher l’épreuve de la 
plaque. Le mouvement du doigt est très rapide et très fréquemment répété; de là une crampe 
professionnelle, un spasme musculaire fonctionnel parfaitement limité à l’index de la main 
droite. (Voir Revue d'hygiène, n° 11, novembre 1879, et Bulletins de la Société de médecine 
publique, t. IL 1879). 

1 llamazzini, trad. de Fourcroy, Paris 1777 p. 525. Dans le chapitre consacré aux tailleurs de 
pier; e, statuaires, etc., il dit que ces ouvriers sont affectés de maladies particulières, qui résultent 
de ce qu’ils s'incorporent en respirant des fragments de pierre anguleux, pointus qui sautent 
sous leurs marteaux. Quelques-uns deviennent par ce fait asthmatiques, phthisiques, etc. 

’ Irai, lé des maladies des artisans. Paris, 1822. 


148 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


A. — ACCIDENTS PULMONAIRES SUCCÉDANT A L’INHALATION DES POUSSIÈRES 


Vernois a donné des différentes professions, suivant les poussières aux- 
quelles elles exposent, la classification suivante : 


1 ° POUSSIÈRES ANIMALES. 


Batteurs de tapis (laine), mixte. 

Batteurs et cardeurs de soie et fdosèle. 
Batteurs, cardeurs et déballeurs de crin. 
Bonnetiers en gros et en fabrique (maniement 
de laine). 

Brossiers. 

Cardeurs de laine. 

Chapelier (travail des feutres, battage). 
Couverturiers (laine). 


Éjarrage des poils de lapin et autres poils 
(mixte) . 

Fourreurs (garde et entretien des tapis de 
laine et des fourrures). 

Matelassiers. 

Plumassiers. 

Peigneurs en grand de la laine et de la soie. 
Tourneurs en ivoire et en corne. 

Tisseurs en laine. 


2° POUSSIÈRES VÉGÉTALES. 


Balayeurs publics (mixte). 

Batteurs en grange. 

Boulangers. 

Batteurs à la baguette, cardeurs, débourreurs 
de coton. 

Charbonniers (tous ceux qui travaillent le char- 
bon, metteurs en sac dans les brûleries, dé- 
chargeurs de bateaux). 

Droguistes (pulvérisation dediverses substances, 
noix vomique, jusquiame, aconit), mixte. 

Fariniers. 

Féculiers. 

Fileurs de lin. 

Fumistes. 


Houille (tous ceux qui y travaillent, employés 
des chemins de fer, chauffeurs). 

Meuniers. 

Mouleurs en bronze (au charbon ou à la fécule). 

Peigneurs en grand du chanvre (cardage, pi- 
lage, fdage). 

Ramoneurs. 

Tabac (ouvriers employés à la fabrication du), 
transvasement des cases du tabac chauffé, 
séchage, tamisage de la poudre fine. 

Tan (ouvriers travaillant le). 

Scieurs de long (dans les scieries à bras ou à 
la mécanique). 

Tourneurs en bois. 


5° POUSSIÈRES MINÉRALES. 


Aiguilles de montre (fabricants d’). 

Aiguiseurs (à sec) d’armes et de coutellciie. 

Batteurs de laine chaulée à la main, mixte 
(substances minérales diverses). 

Brosseurs de cartes de visite (blanc de zinc, 
carbonate de plomb). 

Cérusiers. 

Casseurs de pierres, cailloux, ardoises. 

Étamcurs de glaces (mercure). 

Droguistes (poussières minérales diverses), 
cobalt. 

Fondeurs (poussière dans l’atelier), mixte. 

Lustreurs de peaux (battage de tambours pour 
enlever l’excès de matières colorantes des- 
séchées à leur surface). 

Maçons. 

Mouleurs en bronze (au boghead, résidu bien 


brûlé des houilles qui servent à la prépara- 
tion du gaz portatif) et au ponsif. 

Ouvriers en étoffes et gazes chargées de sub- 
stances minérales desséchées et en poussières 
(arsénile de cuivre). 

Plâtriers (chaux). 

Polisseurs d’acier. 

Polisseurs à l’émeri. 

Porcelainiers (silice). 

Poudre de guerre et autres (fabricants de), 
mixte. 

Salpétriers. 

Satineurs de papiers peints (sels d'arsenic). 

SécréLeurs de poils de lapin (sels de mercure), 
mixte. 

Tourneurs en cuivre, en fer, en zinc. 

Tamiseurs de vert de Sclnveinfurth pour pa- 
piers peints 


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POUSSIÈRES MINÉRALES POUSSIÈRES VÉGÉTALES POUSSIÈRES ANIMALES MÉLANGE DE POUSSIÈRES [ABSENCE DE POUSSIÈRE 


150 


L’HOMME CONSIDÈRE COMME INDIVIDU. 

Les aflcctions respiratoires que peut provoquer l'inhalation des pous- 
sières sont : le catarrhe des voies aériennes, l’emphysème pulmonaire, 
la dilatation bronchique, diverses variétés de pneumonie, enfin des formes 
particulières de phthisie. 

Le catarrhe peut envahir successivement le larynx, la trachée, les 
bronches jusqu’à leurs dernières ramifications. Il est aigu ou chronique. 
Le catarrhe chronique est beaucoup plus fréquent que le catarrhe 'aigu, 
observable surtout chez les ouvriers qui débutent dans leur profession. 

L’emphysème succède habituellement à la bronchite chronique ; sur 
dix ouvriers atteints de bronchite chronique, un au moins deviendra 
emphysémateux dans la seconde moitié de sa vie. L’emphysème est le 
résultat de la respiration supplémentaire dans les parties du poumon qui 
ne sont point altérées; c’est donc un emphysème par compensation, dit 
aussi emphysème vicariant. La dilatation bronchique, comme l’emphy- 
sème, est une conséquence de la bronchite chronique. Les poussières dont 
les éléments fins, irréguliers, sont le plus difficilement éliminés, prédis- 
posent surtout à cette affection. 

Diverses formes de pneumonie chronique peuvent apparaître à la suite 
d’inhalation de poussière. D’après flirt, la pneumonie aiguë serait égale- 
ment provoquée dans certaines circonstances. 11 cite le cas d'un jeune 
homme, fileur de coton, chez lequel une pneumonie aiguë se serait décla- 
rée quatre fois, à quatre reprises différentes de son travail. Sans s’é- 
tayer d’un plus grand nombre d’observations, ou nous faire connaître 
les statistiques sur lesquelles il appuie l’existence môme de la pneu- 
monie ai^uë par inhalation de poussière, l’auteur établit le diagnostic 
différentiel de la pneumonie aiguë commune et de la pneumonie aiguë 
produite par l’inhalation des poussières, remarquant que, dans ce der- 
nier cas, le sommet du poumon est plus souvent atteint. Dans un ouvrage 
où il y a un grand nombre de chiffres, celte statistique n’eût cependant 
point été superflue. 

Une des altérations les plus intéressantes qui succèdent à l’absorption 
des poussières consiste dans la présence même du corps étranger dont les 
molécules pénètrent le tissu du poumon, en écartant les divers éléments 
anatomiques qui le constituent. Ce sont là les pneumoconioses (rvsûpiwv, 
poumon, et y.ôv'ç, poussière). Nous aurons, chemin faisant, l’occasion 
d’étudier les diverses pneumoconioses, anthracosis, siderosis, chalicosis 
et byssinosis. Ces pneumoconioses chroniques offrent comme caractère 
commun l’élément inflammatoire et, comme phénomène différentiel, la 
variété de la substance inhalée. 

L’inhalation de poussières peut aussi évidemment jouer un rôle dans la 
production de la tuberculisation pulmonaire, surtout en tenant compte 


151 


L’ Il OU MK AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

des mauvaises conditions hygiéniques auxquelles sont soumis les ouvriers 
dans les ateliers; mais, jusqu’ici, on a trop souvent confondu la tubercu- 
lisation pulmonaire avec les pneumonies chroniques succédant à l’inhala- 
tion poussiéreuse et l’on a réuni sous la dénomination commune de 
phthisie des lésions anatomiques multiples, parmi lesquelles les pneumo- 
conioses acquerront un rôle toujours plus important, à mesure que les 
études deviendront plus complètes. Le tableau de flirt (p. 149), qui a pour 
titre : La fréquence relative de la phthisie chez les ouvriers à poussière . 
doit indiquer, avec les réserves que nous venons d’exposer, la présence, 
non pas de la phthisie commune, mais des affections pulmonaires chro- 
niques. En tenant compte de ees restrictions, ce tableau est intéressant. 

Un grand nombre de masques ont été conseillés pour empêcher la 
pénétration des poussières. La simplicité est une des conditions indispen- 
sables à la vulgarisation de ces appareils. Le moindre défaut de ces 
masques avec couches de coton, de ouate, de crin, d’éponge, etc., c’est 
d’ètre chauds et lourds. Certains composés d’une éponge mouillée placée 
entre deux lames métalliques, et qui en France ont été essayés dans des 
fabriques de eéruse et d’acétate de plomb, ont dû être abandonnés parce 
qu’ils gênaient les ouvriers qui portaient constamment les mains à leur 
visage pour soulever le masque et respirer plus librement, et qui, ainsi, 
n’étaient aucunement préservés de l’intoxication saturnine. MM. Gubler 
et Napias proposent, dans leur remarquable rapport, de les remplacer 
avec avantage par une simple gaze légèrement glycérinée, qui resterait 
facilement humide parce que la glycérine (alcool polyatomique) a une 
grande affinité pour l’eau, et qui, grâce aux propriétés agglutinantes de 
cette glycérine, arrêterait sûrement les corps pulvérulents. 

En présence de la grande quantité de masques proposés, ce fait, qu’au- 
cun type 11 e s’est généralisé, montre que rien n’a été imaginé encore de 
vraiment commode. Notons aussi que les ouvriers attachent à l’usage des 
masques un ridicule fâcheux, qu’ils poursuivent de leurs sarcasmes ceux 
qui s abritent ainsi contre le danger, taxant leur prudence de poltron- 
nerie. Et pourtant ces masques, quelque simples qu’ils soient, lors 
même qu ils consistent en une touffe de chanvre, un morceau de 
mousseline, une éponge humectée rendent de très réels services. M. de 
freycinet dit que M. Bell de Washington, près Newcastle, a beaucoup 
amélioré l’hygiène des ouvriers et ouvrières qui manipulent l’oxychlorure 
de plomb en les obligeant a porter un voile de batiste rabattu sur le. 
visage. 

Les appareils clos peuvent aussi rendre d’utiles services pour empê- 
cher la pénétration dans l’économie de corps pulvérulents. Mais il est 
nécessaire de prendre cerlaiues précautions. « Toutes les fois que les cir- 


152 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU, 

constances le permettent, dit M. de Freycinet, les appareils d’où les déga- 
gements s’effectuent doivent être disposés de telle façon que les ouvriers 
soient dispensés de les ouvrir pour introduire ou retirer la charge. » Un 
ingénieux système signalé par cet auteur, et qui constitue un type parfait 
d’appareil clos, est la cloche de tôle épaisse qu’il a vue chez un indus- 
triel servir à abriter la meule sous laquelle on pulvérise en grand de la 
belladone. 

Cette cloche, suspendue au plafond par de grosses chaînes de fer, peut être abaissée 
ou élevée à volonté. On l’abaisse dès que le chargement des substances est opéré et le 
bord de la cloche vient alors s’engager exactement dans une étroite rainure convenable- 
ment disposée à cet effet. Quand la pulvérisation est effectuée, on attend un temps con- 
venable pour laisser les poussières se déposer, puis on remonte la cloche par un mou- 
vement lent et doux. 

Dans une fabrique à Stratford, près de Londres, fabrique qui livre à la 
consommation plus de six millions d’allumettes par jour, on a pu faire 
presque complètement disparaître la nécrose phosphorée par l’emploi 
d’un appareil clos pour le trempage des allumettes. Cette opération se 
fait mécaniquement à l'intérieur d’un châssis vitré pourvu à chaque extré- 
mité d’un orifice d’entrée ou de sortie. Les enfants qui sont chargés de ce 
travail préparent les allumettes au dehors, dans des cadres qu’ils viennent 
ensuite présenter à l’orifice d’entrée et qu’on reçoit après le trempage 
à l’orifice de sortie. La cage vitrée où s’effectue l’opération est sur- 
montée d’ailleurs d’une hotte de dégagement. Ce système a été inventé 
par un ouvrier, M. Iligins, qui a rendu ainsi à l’hygiène un important 
service. 

Nous allons aborder l’étude des diverses professions à poussières, en 
nous adressant tout d’abord aux poussières végétales, parce que nous y 
rencontrerons les poussières de charbon, qui donnent lieu aux affections 
les mieux connues et les plus intéressantes; nous étudierons d’une façon 
toute spéciale la pneumoconiose anthracosique des mouleurs en cuivre, 
qui servira ainsi de base à notre travail. Toutes les conclusions que nous 
aurons tirées pourront être appliquées également aux autres formes de 
pneumoconiose anthracosique. 


L’HOMME Ali POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 


153 


1 — affections pulmonaires succédant a l’inhalation 

DE POUSSIÈRES VÉGÉTALES. 




1” Affections pulmonaires succédant à l'inhalation de la poussière de charbon. — 

Antliracosis. — Pneumoconiose anthracosique. 

\ 

Bibliographie. — Pearson. On Ihe colouring mallcr of the Black Bronchial Glands, and 
oflhe Black Spots ofthe Lungs. In Philos, transact. ofthe Bog. Soc., t. Cllf, p. 159. 1813. 

— Riluet. Mém. sur la pseudomélanosc du poumon. In Arc h . gèn. de méd., 5“ série, t. II, 
p. 165. 1838. — Quévenne. Charbon retiré (lu poumon cl'un charbonnier. In Journal des 
conn méd. prat., t. VIII, p. 311. 1841. — Melsens. Recherches chimiques sur les matières 
des mélanoses [Comptes rendus de l’ Académie des sciences), 1844, t XIX, p. 1292. — Cruvei- 
I.HIER. Bronchite mélanique des charbonniers, ou phthisie noire, In Annal, de thérapeut.. 
t. V, p. 289. 1847. — Béhieh. Obs. de pseudomélanose chez un charbonnier. In Laennec, 
Traite d'auscult., éd. Andral, L III, p. 565. — Tardieu. Étude hygiénique sur la profession 
de moideur en cuivre (Ann. d’hyg. et de méd. légale ), 2" série, t. II. 1854. — Hillairet. 
Observation de pneumonie double chez un ancien charbonnier ; diffluence noirâtre des 
deux lobes inférieurs; taches noires nombreuses dans les replis du péritoine. I Société de 
biologie, p. 189. 1858.). — Vernois. De l'action des poussières sur la santé des ouvriers 
charbonniers et mouleurs en bronze. In Annal d’hyg., 2 e série, t. IX, p. 344. 1858. — Bouil- 
i.aud. Cas de pseudomélanosc chez un mouleur. In Bull, de T Acad, de mécl., t. XXVI, p. 372. 
1860-1861. — Traube. On llie effccls of Inhalation of Carbonaceous Maller inlo the lungs. 
In Med. Times, and Gaz. 1861, t. I, p. 427. — Yoillez. Hypertrophie mélanique des gan- 
glions bronchiques. In Rapport sur un Mémoire de Fonssagrives (Ballet . de la Soc. de 
méd. des hûp.). 1861. — Riembault. Ilyg. des ouvriers mineurs employés dans les exploita- 
tions houillières. Paris, 1861. — Robert. De la phthisie charbonneuse, et de quelques con- 
sidérations sur la pénétration des corps pulvérulents. Th.de Paris, 1862. — Yillaret. Cas 
rare d antliracosis. Th de Paris, 1862. — Perroud. De l'état charbonneux des poumons, à 
propos de quelques faits graves d' antliracosis. Saint-Étienne, 1862, in-8. — Hervieux. Ac- 
lion nuisible des poussières sur l'économie. In Bullét. de la Soc. des hôp. de Paris. 1865. 

— Ruais. De l' antliracosis. Thèse de Paris, 1865. — F. A. Zenker. Ueber Slaubinhalalions 
Krankheiten der Lungen. In Deutsches Archiv fiir Klinische Médecin. Zweiter Band, 1867. 

IIeuver Essai sur les mélanoses des poumons, Thèse de Strasbourg, 1869. — Pick. Case 
o/ colliers-lungs (the Lancet, 1870), — Greenhovv. Black lungs (rom a case of colliers 
phthisie (Transact o/ the Pathol. Soc. 1870), avec étude historique brève sur la phthisis me- 
lanotica. Acid, silicique. — A. Proust. De la pneumoconiose anthracosique des mouleurs en 
cuime. In Mém. de l Acad, de méd. 1874 (Rapport de Tardieu sur ce travail. 1875). — 
Charcot. Des pneumonokonioses, leçons professées à lu faculté (1877). 


Cette.alfection est connue depuis longtemps en Angleterre sous le nom 
de coal miners lungs, collier' s lung , b lac h spit. C’est la phthisie anthra- 
cosique, la phthisie des mineurs. Il s’agit toujours de poussière charbon- 
neuse qui est fournie pour les mineurs par le charbon fossile, par la 
lurnée des lampes, par la combustion de la poudre employée à séparer les 
blocs de charbon, et pour les mouleurs en cuivre et en fonte par la pous- 
sière répandue à la surface des moules en sable. 


A . — Mouleurs en cuivre. — Histoire professionnelle. — Le mémoire 
de fardieu a donné sur les professions des mouleurs et fondeurs en cuivre 
les indications les plus précises; il n’y aurait rien à ajoutera celle irnpor- 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

tonte étude, si, sous son influence même, les conditions du travail n’eus- 
sent été modifiées. J’ai donc cru utile de visiter quelques fabriques, pour 
me rendre un compte exact de l'état actuel des ateliers. 

L’industrie du fondeur consiste, d’une manière générale, dans la con- 
fection des moules, ou le moulage sur les modèles et dans la fonte de 
l’alliage à base de cuivre qui doit être coulé dans les moules. 

Le moulage est en cuivre ou en bronze; le moulage en fonte peut 
également présenter un certain intérêt dans la question qui nous occupe. 
Entin l’industrie française produit depuis quelques années, sous le nom 
de bronze composition, une imitation de bronze ayant le zinc pour base 
et qui tend à se répandre chaque jour davantage, tant à cause de son bon 
marché relatif que du degré de perfection qu’on est parvenu à apporter 
dans l’exécution. Le zinc, préalablement liquéfié, est seulement coulé 
dans les moules. Il n’entre dans celte préparation ni charbon, ni poussière 
et je ne m’y serais pas arrêté si le mot de bronze, qui dans le commerce 
sert à couvrir tous ces produits (objets moulés en cuivre, en bronze, en 
fonte, bronze composition), ne pouvait occasionner, au point de vue de 
l’hygiène professionnelle, des erreurs regrettables. Nous n’aurons donc à 
nous occuper que des mouleurs en cuivre et en fonte. 

Le moulage en cuivre comprend trois sortes d’opérations : 

1° La facture du moule; 

2° Le moule est séché; 

5 Ü Le coulage du bronze. 

Aujourd’hui, grâce à l’usage de la fécule, qui a remplacé celui du 
poussier de charbon, on respire librement dans l’atelier; l’air n’y est plus 
obscurci. Cette réforme n’est pas le résultat d’un règlement administratif; 
elle a été imposée par les ouvriers aux fabricants eux-mêmes. A la suite 
de grèves nombreuses, de véritables coalitions, les ouvriers ont mis en 
interdit tout patron voulant réintroduire la poussière de charbon. Un fabri- 
cant, ayant essayé de se servir de charbon blanchi, a dû céder en présence 
d’une nouvelle coalition. 

Le moule est donc saupoudré de fécule, puis de talc, dont l'usage est nécessaire pour 
le relever, boucheries petites cavités et produire sur l’objet moulé des surfaces exemples 
d’aspérités. Sans cette précaution, le bronze piquerait. 

Le moule est passé à l'étuve avant de recevoir le métal en fusion ; celte partie de 
l’opération ne m’a paru donner lieu à aucun accident. 

Le coulage du bronze est un travail fatigant; il est fait par des ouvriers spéciaux. 11 
répand une fumée extrêmement désagréable qui noircit toutes les parties environnantes. 
Le fourneau qui reçoit les creusets où les alliages sont fondus devrait être isolé de l’ate- 
lier ou recouvert par une botte suffisamment étendue, mais ce desideratum n’est rempli 
dans aucun des ateliers que j’ai visités. 


155 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

L’industrie des mouleurs en fonte a pour nous un intérêt spécial, 
puisque l'usage du poussier de charbon y subsiste toujours. D’ailleurs les 
procédés de fabrication sont à peu près les mêmes; la différence porte 
sur la nature du produit. 

Nous avons assisté dans l’atelier au travail complet : 

■1° Le moule est fait avec un mélange de sable de Versailles et de vieux sable ; ce sable 
est préparé par un noyauteur. L’opération est extrêmement dangereuse. 

Le moule étant ainsi préparé, un ouvrier saisit de la main droite un sac en toile de 
•colon noué à la partie supérieure et qui renferme la poussière de charbon ; il pince l’un 
des coins inférieurs avec deux doigts de la main gauche et l’agite par mouvements sac- 
cadés qui font tamiser la poussière à travers le tissu. La poussière se montre partout ; 
elle est très légère et il reste pendant un certain temps un nuage de poussière tel, que 
la figure et les mains des ouvriers sont à peu près noirs. Une nouvelle cause d'obscur- 
cissement de l’atmosphère est l’emploi du soufflet dont se sert l’ouvrier pour enlever 
l’excès de poussière qui a été déposé sur le moule. 

J’ai vu deux sortes d’ouvriers tamisant la poussière de charbon, les uns à terre, les 
autres sur une table; d’après l’observation du contre-maître, ces derniers étaient beaucoup 
plus exposés aux affections pulmonaires et il m’a fait remarquer que les ouvriers étaient 
tous jeunes ; il n’en restait aucun ancien. 

L’ouvt ier projette quelquefois avec la bouche soit de l’huile, soit de l’eau ou de l'eau 
sucrée, pour humecter le moule ou faire adhérer la poussière. 

2° Le séchage du moule ne donne lieu à aucune considération particulière. 

5° Coulage de la fonte. La fonte a été portée à 1800 degrés environ. Elle coule dans 
des cuves, d'où elle est transportée pour être versée sur les moules : opération fatigante, 
pénible, faite par des hommes spéciaux. Parfois il y a projection d’une certaine quantité 
de fonte en fusion, ce qui peut occasionner des accidents, mais ne cause aucun trouble 
thoracique. 

4° Le flambage provoque une fumée suffocante; cependant, quand l'espace est suffi- 
samment vaste, le flambage ne donne pas lieu à des inconvénients sérieux. 

Enfin, avant de quitter l’atelier, l’objet moulé en fonte est saupoudré de poussière de 
charbon par le procédé que nous avons décrit pour le moule. 

Si maintenant on compare ces deux industries (moulage en cuivre et 
■en fonte), on voit qu’elles offrent dans les procédés, et même dans les 
conditions du travail, de grands rapports; mais la différence' qui les 
sépare est capitale au point de vue qui nous occupe. Tandis que le mou- 
lage en cuivre a pu devenir, grâce à l’emploi de la fécule, exempt de tout 
inconvénient pour la santé de l’ouvrier, l’usage persistant du poussier 
de charbon peut être chez les mouleurs en fonte une source d altérations 
et de lésions. C’est donc sur ce point que doit se porter la sollicitude de 
1 hygiéniste. On doit chercher, s’il est possible d’arriver, par des réformes 
du même genre, à donner aux mouleurs en fonte l’immunité que possè- 
dent aujourd’hui les mouleurs en cuivre. Il faudrait trouver une substance 
dont on pût conseiller la substitution à la poussière de charbon. 

B . étude clinique. — Parent-Duchalelet disait : « Nos charbonniers ne sont pas plus 
sensibles a la poussière de charbon assez dure pour polir les métaux, que nos mineurs ù 


150 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

celle de la houille. » Sans avoir le même optimisme, nous remarquerons que les phéno- 
mènes symptomatiques ne paraissent pas, surtout au début, être en concordance directe 
avec les altérations des poumons. 

Les troubles se manifestent d’une manière lente et graduelle, provoqués plus encore 
par la persistance que par l’énergie de la cause. Tardieu fait remarquer que c'est en 
général après plus de dix années que les ouvriers mouleurs éprouvent les fâcheux effets 
de leur profession. Les accidents peuvent apparaître, pour la première fois, à la suite 
d’une cause fortuite (refroidissement, bronchite, fluxion de poitrine). Dans ce cas, le phé- 
nomène est semblable à celui que l’on observe chez certains rachitiques, dont la respira- 
tion peut être suffisante jusqu’à ce qu’une bronchite ou une congestion pulmonaire vienne 
révéler l’existence de lésions antérieures. Nous n’avons d’ailleurs rien à ajouter aux 
descriptions cliniques qui ont été données, et surtout à celle de Tardieu. Nous noterons 
seulement, d’après un fait que nous avons observé, la disparition vers la fin de la vie de 
l’expectoration noire. Ce phénomène s’est expliqué par l’examen nécroscopique; les 
bronches ne communiquaient pas avec les cavernes remplies de matière noire. 

Les symptômes de l’anthracosis peuvent, comme le dit Tardieu, et malgré les ob- 
jections de flirt, être divisés en trois périodes : 

La première consiste d'abord en une sensation de fatigue disproportionnée à la dépense 
de force musculaire de l’individu, fatigue qui se manifeste surtout dans la seconde moitié 
de la journée, s’accompagnant alors d’une dyspnée qui augmente graduellement jusqu’à la 
fin du travail, se prolonge dans la soirée hors de l’atelier et nécessite l’ajournement du 
repas ou l’usage exclusif d’aliments liquides. Cette dyspnée devient bientôt habituelle; la 
louxs’y ajoute et se produit par des quintes, le poussier s'esl attaché à l'homme. L’ouvrier 
supporte le travail en se reposant par intervalles. La percussion montre dans toute l’étendue 
de la poitrine, mais surtout du côté des sommets, une diminution de la sonorité et des 
points presque mats inégalement disséminés. Le murmure vésiculaire a perdu de son 
intensité et n’existe plus dans les points où il y a de la matité. Quelques râles de bron- 
chite sont quelquefois perçus. 

Ces phénomènes morbides correspondent aux deux premiers degrés que nous allons obser- 
ver dans l’élude anatomopathologique ; les molécules charbonneuses ont franchi la légère 
barrière des cellules pavimenteuscs et de la membrane mince qui les supporte ; elles ont 
dépassé les parois des alvéoles et des canalicules respiratoires et occupent le tissu inter- 
stitiel en supprimant la cavité de l'alvéole. Ces noyaux disséminés vont se réunir et don- 
ner lieu aux gros noyaux que nous aurons plus lard à décrire. Nous trouvons là l’explica- 
tion des phénomènes stéthoscopiques que nous avons signalés. 

Dans le deuxième degré, les signes sont à la fois plus tranchés et plus caractéristiques ; 
les traits sont altérés, le teint est pâle et plombé, la démarche lente et pénible. Il y a de 
l’oppression et de l’anhélation presque continuelles. La respiration, courte et suspicieuse, 
entraîne à la longue une voussure plus ou moins générale de la poitrine. Les malades se 
plaignent de constriclion à la hase du thorax; ils toussent parfois sans discontinuer, 
d’autres fois par quintes extrêmement pénibles, s’acconqjagnant fréquemment de crache- 
ments de sang et, dans tous les cas, de mucosités épaisses, visqueuses, au milieu des- 
quelles sont expulsées des masses de matière noire pulvérulente plus ou moins agglo- 
mérée. 

A une période plus avancée, les symptômes s’aggravent encore ; l’amaigrissement est plus 
considérable ; il y a le plus souvent complication d’affections consécutives du cœur (dila- 
tation, hypertrophie), avec troubles mécaniques dans la circulation veineuse du foie et des 
organes digestifs, de la diarrhée et de l’œdème. Les ouvriers arrivés à cette période sont 
à peine capables de travailler; quelques-uns peuvent encore, pendant la belle saison, 
occuper quelques fractions de journée, mais, suivant leur langage, il leur est impossible 
d 'arracher une journée tout entière. Dans la dernière phase, la voix devient brève, la 
parole entrecoupée, la face livide et les malades meurent d'asphyxie dans le marasme. 

Le fait de l’expectoration noire, que nous avons observé dans certaines conditions dé- 
terminées chez les mouleurs en cuivre et chez les fondeurs, est pour ainsi dire le seul 


157 


L’HOMME A POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

signe pathognomonique de la maladie; l'expectoration noire a été examinée avec soin, el 
à plusieurs reprises, chez divers ouvriers exposés aux poussières de charbon (Friedreich, 
l’raube, Sonders, Mannkopfs). Traube (1861) a observé des particules noires ressemblant 
aux cellules et aux canalicules du Pinus sylvestris, qu’il localise, contrairement à 
Mannkofs dans les cellules épithéliales. Les deux cas sont admissibles et, dans notre 
examen, nous avons trouvé des molécules charbonneuses résidant à l’intérieur aussi bien 
qu'en dehors des cellules epithéliales. 

Le professeur Robin a donné les caractères suivants, qui distinguent les crachats an- 
thracosiques des crachats à pigment mélanique. Les crachats anthracosiques sont noircis 
par les particules de charbon ordinaire ou de noir de fumée retenues par le mucus, les 
épithéliums et les leucocytes bronchiques. Les crachats à pigment mélanique renfer- 
ment presque toujours soit des globules sanguins, soit mèmedes granules d’hématosine. 

C. — Physiologie-pathologique. — En comparant les lésions de l'an- 
lliracosis à d’autres de même étendue produites par la tuberculose ou la 
pneumonie caséeuse, on est frappé de leur bénignité relative. Si l’étiologie 
nous donne, dans une certaine mesure, la raison de ces différences, l’ana- 
tomie pathologique vient à son tour nous expliquer pourquoi ces alté- 
rations n’entraînent pas des conséquences aussi graves, ou du moins 
aussi rapidement mortelles, que les autres affections dont nous venons de 
parler. 

Les auteurs qui ont décrit l’anthracosis l’ont divisé en trois périodes : 

La première, dans laquelle on ne rencontre que des granulations disséminées ; la se- 
conde, où l’on trouve des noyaux; la troisième, caractérisée par des cavernes. 

Au premier degré, le poumon est parsemé dans toute son étendue de dépôts de char- 
bon inégalement distribués; telle est l’origine de ces lignes noires qu’on aperçoit sous la 
plèvre, chez tous les sujets adultes et qui sont d’autant plus prononcées que l’individu est 
plus avancé en âge. 11 n’y a, sous ce rapport, qu’une différence de degré entre les pou- 
mons des mouleurs en cuivre et ceux des sujets qui se trouvent dans les conditions or- 
dinaires. Cependant, lorsque la poussière de charbon commence à s’accumuler en plus 
grande quantité dans le tissu pulmonaire, on constate d’abord qu’elle est fort inégalement 
répartie dans les lobules de l’organe ; à côté d’un lobule complètement imprégné, on en 
rencontre un autre qui est resté sain dans toute son étendue. Les petites cavités qu’on 
observe et qui représentent la section des alvéoles pulmonaires (canalicules respiratoires) 
ont acquis un diamètre trois ou quatre fois plus grand qu’à l’état normal, tandis que 
leur nombre a sensiblement diminué ; on voit par là qu’à mesure qu'il se produisait des 
oblitérations sur certains points, les alvéoles restées saines se dilataient par compensa- 
tion. A la période que nous étudions, le poumon a conservé sa souplesse naturelle, surtout 
dans les points complètement noircis et les bronches, suivies aussi loin que possible, ne 
présentent aucune trace de dépôts charbonneux, soit à la surface, soit dans la profondeur 
de la muqueuse qui les tapisse. 11 semble donc avéré que c’est, bien dans les alvéoles et 
nulle autre part, que se dépose, en premier lieu, la poussière de charbon. 

A la seconde période, l’élément étranger s’étant frayé un chemin à travers la mince 
paroi qui le circonscrivait au début, s’épanche dans le tissu conjonctif pour y former ces 
noyaux plus volumineux que tous les auteurs ont décrits. Les altérations histologiques sont 
ici fort différentes de ce qu'elles étaient au début. A la place des minces cloisons du tissu 
lamineux interposé aux lobules et aux alvéoles (canalicules respiratoires), on trouve de 
larges travées de ce même tissu parsemées de granulations noires. Il est facile de suivre 
le développement progressif de ces cloisons. Sur les préparations dues à M. Cadial, on 
voit en un point la paroi de l’alvéole avec son épaisseur normale, semée seulement de 


158 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

quelques points noirs qui viennent se ranger le long des vaisseaux. Un peu plus loin, 
cetle paroi a doublé, triplé, quadruplé d’épaisseur. Enfin, sur certains points, on trouve 
de larges espaces comblés par le tissu conjonctif, pleins de poussières charbonneuses, qui 
représenlent le premier degré des noyaux durs de l’anlhracosis. Dans ces niasses en voie 
de formation, on peut remarquer un fait important; c'est la présence des vaisseaux qui 
serviront longtemps il la nutrition des parties intéressées. Les bronches qui leur corres- 
pondent sont oblitérées par des dépôts d'épithélium prismatique, identique à celui qui 
tapisse la membrane muqueuse, mais elles restent exemptes de tout dépôt charbonneux. 
Sur les points les plus profondément altérés, au milieu de noyaux complètement noirs, 
on retrouvait encore la coupe de la bronche, avec ses diverses couches parfaitement 
transparentes. Dans les bronches oblitérées elles-mêmes, les dépôts d’épithélium qui les 
remplissaient ne renfermaient, dans aucune cellule, de (race de charbon. Par contre, les 
parois alvéolaires sont loujours imprégnées; nous l’avons constaté, soit à l’œil nu, soit à 
l’aide du microscope, dans toutes les parties que nous avons examinées. C’est donc bie» 
sur ce point que se déposent les poussières qui se trouvent d’abord dans les cellules pavi- 
menteuses cl plus tard dans la profondeur du tissu. 

En résumé, les poussières de charbon traversent toule l’étendue des bronches sans s’y 
arrêter ; arrivées à leur extrémité, elles séjournent dans les alvéoles pulmonaires et finissent 
par les traverser; une fois que le charbon s’est ouvert un passage, les nouvelles pous- 
sières pénètrent de plus en plus dans le parenchyme pulmonaire, c est-'a-dire dans le tissu 
pulmonaire; elles ne s’arrêtent dans leur marche envahissante qu’autour des vaisseaux 
dont la paroi élastique et musculaire leur oppose une résistance considérable. A mesure 
que les dépôts viennent s’y former, le tissu conjonctif s’hypertrophie et ainsi, peu à peu, 
se constituent, à la place des éléments normaux, ces noyaux indurés et les cicatrices qui 
les accompagnent. L’oblitération consécutive des bronches est un fait presque constant 
et qui, comme nous allons le voir, joue un rôle important dans la physiologie patholo- 
gique de l’anlhracosis. 

Nous arrivons maintenant à la troisième période. Dès que les noyaux ont atteint un cer- 
tain volume, il s’y forme des cavités par un travail lent de résorption. Il se produit 
alors des cavernes dans lesquelles on trouve un liquide offrant en suspension des molécules 
de charbon ; elles ne renferment point de pus, ni aucun des éléments pathologiques que 
l’cn trouve habituellement dans les cavernes des tuberculeux; elles sont traversées de 
distance en distance par des sortes de colonnettes plus ou moins épaisses, formées par les 
bronches et les vaisseaux; elles ne communiquent point habituellement avec les bronches. 
Leur paroi est tapissée par des dépôts irréguliers de cellules pavimenteuses comme celles 
des alvéoles. La caverne ainsi constituée peut persister longtemps sans subir de grandes 
modifications, puisqu'elle est isolée du reste de l’organe. S’il en était autrement, si les 
bronches ne s’oblitéraient pas, ces cavernes se trouveraient bien vite en communication 
avec l’air et provoqueraient, pendant la vie tout au moins, les phénomènes qui accom- 
pagnent les dilatations bronchiques. Mais ici, le tissu du poumon n’est pas détruit par un 
travail d’ulcération, il est simplement refoulé; les parties saines sont aplaties, repoussées 
par les parties malades. On s’explique ainsi que des lésions si étendues puissent exister 
si longtemps sans déterminer des troubles plus considérables et on comprend, d’après la 
disposition de ces cavernes, d’après la façon dont elles se produisent, que la maladie 
puisse, chez certains individus, revêtir une forme presque latente ; c’est précisément ce 
qui est arrivé chez un malade dont nous avons rapporté l’histoire. 

Notons enfin la présence de dépôts dans la plèvre costale et diaphragmatique; les vais- 
seaux lymphatiques sont oblitérés soit par des molécules de charbon placées à leur inté- 
rieur, soit par la compression de molécules situées dans leur voisinage. Cette obstruction 
explique la rapide agglomération des molécules de charbon. Quant à l’imprégnation des 
■cinglions bronchiques, le phénomène est le même que celui qui se passe dans les gan- 
glions axillaires qui, chez les individus tatoués, se chargent des matières colorantes que 
l’on a incrustées dans le derme. 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 


15» 


Ainsi donc, les molécules charbonneuses sont transportées dans les 
alvéoles par l’air inspiré et pénètrent les cloisons interalvéolaires. Si cette 
opinion a été difficile à se faire accepter, c’est que, à l’état presque physio- 
logique, les poumons des vieillards et môme des adultes présentent sous 
la plèvre, au niveau des cloisons interalvéolaires et interlobulaires, des 
dépôts charbonneux considérés par beaucoup d’auteurs comme du pig- 
ment et qui ne sont, en réalité, comme l’ont montré les analyses de 
Mclsens, que le premier degré de notre anthracosis. L’existence de ces 
dépôts, sur presque tous les cadavres d’individus qui n’étaient ni mi- 
neurs, ni houilleurs, ni mouleurs en cuivre ou en fonte, était un argu- 
ment puissant en faveur des médecins qui niaient l’origine extérieure 
de la matière charbonneuse. Pour les convaincre, il fallait pouvoir dé- 
montrer la pénétration d’un corps qui n’existe pas à l’état habituel dans le 
I poumon. 

Des observations récentes de siderosis pulmonaire viennent de don- 
ner cette dernière preuve et trancher la question d’une manière sai- 
sissante 1 . Les observations de Zenker, qui établissent le mode de péné- 
tration des poussières d’une manière irrécusable, montrent de plus que 
les molécules de poussière les plus fines peuvent, sans être anguleuses, 
ni pointues, pénétrer non seulement dans les cellules épithéliales, mais 
aussi plus profondément dans le tissu conjonctif du poumon, puisque 
dans le cas de siderosis pulmonaire dont nous venons de parler, il s’agit 
de molécules rondes, très fines, qui ne peuvent léser par effraction : il 
n’y a plus alors un véritable traumatisme, mais un de ces actes de pénétra- 
tion sur lesquels insiste le professeur Robin. 

Que nous observions l’anthracose chez les mouleurs en cuivre, chez 
les houilleurs ou chez les mineurs, les phénomènes seront toujours sem- 
blables. Quant à discuter le plus ou moins de nocuité des poussières 
charbonneuses, suivant leurs variétés, la question est encore peu avancée, 
route fois, on a dit que le charbon de terre offrant, comme le noir de 
lumée, surtout des molécules rondes, était moins dangereux que le char- 
bon de bois qui présente des molécules plus anguleuses. 

Ainsi donc, chez les mouleurs en cuivre, chez les fondeurs, on doit 
admettre, en dehors de la phthisie tuberculeuse, une phthisie d’une nature 
particulière qui mérite le nom de phthisie charbonneuse . L’affection 
produit e au début par l’accumulation de la poussière de charbon ne 

' ( f ‘ tte fa ï° n s * simple d’envisager les choses a rencontré plus d’un adversaire autorisé. Virchow 
p.n exemple, suivant en cela l’exemple d’Andral et de Breschet, a longtemps soutenu que la matière 
nou e pulmonaire n’est autre chose qu’un pigment hématique et, dans un traité récent. Ilenle sc 

rc '. cn ' 0, ’° partisan delà même manière de voir. Le premier travail méthodique qui ait été 

consacre a la matière noire pulmonaire est dû à un auteur anglais, Pearson. (, Philosophical Iran- 
Htictious, London, t. II. 1813, p. t(S5. - V. Leçons de Charcot.) 


100 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


doit recevoir le nom de phthisie qu’à sa dernière période, lorsque le pou- 
mon se creuse de cavités et qu’on voit apparaître les phénomènes de dépé- 
rissement et de marasme. A ce moment l’anthracose ressemble aux cas 
de corps étrangers introduits dans les voies aériennes, donnant lieu aux 
phénomènes symptomatiques de la phthisie (hémoptysie, fièvre, sueurs 
nocturnes, amaigrissement) et pouvant guérir si le corps étranger est 
expulsé 1 . 

Ce qui rapproche toutes ces lésions, ce sont les ulcérations pulmonaires 
qui leur succèdent et la phthisie pulmonaire qui en est l’expression sym- 
ptomatique. On a généralement confondu sous le nom de phthisies profes- 
sionnelles toutes les maladies de cette espèce; il nous paraît préférable, 
pour les raisons que nous avons déjà données, de leur réserver le nom de 
pneumoconioses ; dans le cas particulier qui nous occupe, il s’agirait d’une 
pneumoconiose anthracosique, maladie des poumons produite par le 
poussier de charbon ; il y aurait la pneumoconiose anthracosique des 
mouleurs en cuivre et celle des houilleurs ; dans les deux cas la cause est 
la même, la poussière inhalée est également semblable; la profession seule 
diffère 2 . 

2° Affections pulmonaires succédant à l'inhalation de. poussières de tabac. 

Tabacosis. 

Bibliographie. — Ramazzini. — Uarles. Die Tabak und Essi(j fabrication, zwei wichlige 
Gegenslande der Sanilatspolizei, Nürmberg , 1812. — Cadet-Gassicoiuit. Mémoire sur les 
maladies de professions exercées dans la ville de Paris. — Pointe. Observations sur les 
maladies des ouvriers employés dans la manufacture royale de tabac. Lyon, 1828. — 
Tourtel. Éléments d'hygiène , t. II, p. 410. — Thakcrah. The cffecls on the principal arts, 
trades and professions on Health and longevity. London, 1851. — Iîoudet. Recherches 
sur la guérison naturelle de la phthisie pulmonaire. Thèse de 1843. — Sbiéon. Ann. d'hyg. 
publ. Octobre 1843. — IIalfout. Die Krankheieen der Künstler und Gewerbetreibcnden, 
S. 440. Berlin, 1845. — Berutti. De l'usage du tabac et de la santé des ouvriers employés 
dans les fabriques de ce produit. Paris, 1846. — Beiirend. Bericht der Polizei-bezirharzte 
von Berlin über die Beschâftigung der Kinder llenke's Zeitschr. fur Staatsarzneikunde. 
B d 65, S, 330, 354. Erlangen, 1852. — Tardieu. Dict. d’hyg. publ. et de salubrité (article 
Tabac), t. III, Paris, 1862. — Fermonp. Monographie du tabac. 1857. — Jou.v. Études hy- 
giéniques et médicales sur le tabac. Paris, 1865. — Merril. Reizung der Bronchial und 


1 Consultez : Laborde. Corps étranger dans les voies aériennes : phénomènes morbides simu- 
lant la phthisie pulmonaire lente; cessation des accidents et guérison complète à la suite d’une 
vomique et rejet du corps étranger [Gaz. méd., 1868). 

Wertbciner, Obs. analogue. Os de lièvre. Guérison après neuf mois et demi. Hémoptysies mul- 
tiples, sueurs nocturnes, lièvre forte. Après la dernière hémoptysie : rejet du pus et de I o?. 
(Vert, caudale), Aerzlliches intelligences Bi 'ait, 1868. 

Paulier. Obs. d’abcès pulmonaire du à l’introduction d’un corps étranger dans les voies aérien- 
nes (grain d'orge) . Lyon méd., 1870. 

e Les accidents pulmonaires observés chez les ouvriers travaillant a la fabrication des agglomé- 
rés de bouille et de lirai cl décrits par M. Manouvriez (1876) sont tout à fait comparables aux phé- 
nomènes de la pneumoconiose anthracosique. Cette affection pourrait être dénommée pneumoco- 
niose bru'ti'osique (de brutia lirai). L’auteur que nous venons de citer 1 appelle brutiose pulmo- 


naire. 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 


101 


Darmschleimhaut durch Tabcu : (Àmeric. Jour » ., CI, p. 94, Jan. 1806). — Mkbat. Diction- 
naire des sciences médicales ( article Tabac). — Ygonin. Observations sur les maladies des 
ouvriers employés dans la manufacture impériale de la ville de Lyon. Lyon, 1800. — 
Sciiwàbe. Der Tabak vont sanitiUspolizeilichen Slandpunkle aus (Viertelj. lur Gaz. med.. 

N F. VI 1807). Dieudonné. Note sur les ouvriers qui travaillent le tabac en Belgique ; extrait 

d’un rapport fait par la commission de salubrité de Bruxelles au ministre, suivi d un aperçu des 
recherches de la Société de médecine d'Anvers (Ann. d'hyg. publ., t. XXXIN). Ruei. De 
V influence de la fabrication du tabac sur la santé des ouvriers (Oaz. méd. (le Strasbourg, 

1 8 io ) . Kostul. Statistich mcdicinischc Sludien über die Sanilâtsverhâltnisse der wei- 

blichen Bevôlkerung der h k. Cigarrenfabrik in lglau. — Wochenbtalt der k. k. Gesclls- 
chaft der Aertzle in Wien. 1808, p. 34-38. — Lion. Handbuch der Medicinal-und Sam- 
tatspolizei, Band, II, p. 184, Berlin, 1809, — Pappeniieim. Handbuch etc., Band II, p.003 11'. 
Berlin, 1870. — Huit. Die Krankheiten der Arbeiter, ch. II : Die der Eenwerkung des Tu- 
bakstaubes ausgesetztcn Arbeiter und ihre Gesundheit's verhdllnisse, 


Les opinions les plus divergentes régnent dans la science à propos de 
l’action du tabac. Absolument inoffensive pour Parent-Duchàtelet cette 


fabrication est, d’après Ramazzini et Pâtissier, une des plus dange- 
reuses. 


La poussière du tabac est constituée par des corpuscules très-fins, angu- 
leux et pointus, de forme très-différente; il ne s’en rencontre pas deux de 
semblables; les substances qui la composent sont en partie de nature 
organique. On trouve en outre, dans quelques espèces de tabac, des par- 
ties inorganiques, de la poussière de silice, de petits grains de sable et 
• beaucoup d’autres substances. Le tabac est préparé dans les manufac- 
tures sous forme de poudre ou tabac à priser, scaferlati ou tabac à 
fumer, qui sert à faire les cigares, carottes, etc... La poussière se déve- 
loppe dans beaucoup de manipulations, pendant l’amortissement des 
feuilles, pendant que l’on coupe les cigares, principalement pendant que 
l’on moud le tabac. Nous suivrons d’ailleurs pas à pas les différentes 
phases de la fabrication. 

Les boucarets, ou ballots de tabac, venus des lieux de production, sont ouverts et divisés 
en fragments cylindriques, puis soumis à Y ècabochage , opération qui consiste à couper les 
caboches ou extrémités formées de grosses côtes. 

L 'époulardage, qui a pour but de séparer le sable des poussières, ainsi que le triage, 
donne lieu à une production abondante de poussière. 

Le mouillage consiste à arroser les feuilles avec une dissolution au dixième de sel de 
cuisine. 

L 'écôlage est exécuté par des femmes : elles prennent d’une main l’extrémité des 
feuilles, séparent de l’autre inain la grande cc te, la rejettent pour la brûler avec les "rosses 
nervures et les caboches. 

Lescigarières roulent entre leurs doigts des débris longitudinaux de feuilles, les serrent 
et les revêtent d’une robe mouillée, c’est-à-dire d’une feuille convenablement taillée, ne 

1 Parcnt-DuchAtclet et il’Arcet. Influence du tabac sur la santé dès ouvriers. Ann. d'hyg. pu- 


blique, 1829, t. I. 

PROUST, HYGIÈNE, 


II 


1G2 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

présentant aucune déchirure. Les cigares sont ensuite desséchés à une température qui 
ne dépasse pas 50 degrés. 

La préparation des rôles ou tabacs à mâcher ou à chiquer comporte : 

1“ le filage, qui se fait au rouet; le fileur saisit des mains d’un enfant les feuilles 
de tabac tendues en écheveau et reçoit d’autre parties robes toutes préparées. Il les dispose 
autour des feuilles et les appuyant sur le rouet qu’un troisième enfant fait mouvoir, il les 
tord et en enfile un boudin d’un mètre environ; ce boudin est enroulé sur le cylindre. 

2° Le rôlage a pour objet de prendre les rouets des fileurs quand ils sont pleins, de 
dévider les boudins et de les enrouler sur des bobines. 

5“ Le pressage. Les rôles sont introduits dans les moules, puis disposés sur un chariot. 
Une presse hydraulique étant mise en mouvement, les rôles sont fortement aplatis, une 
partie de leur jus est expulsé : ils sont soumis au ficelage , puis exposés pendant quelques 
jours à l’étuve chauffée à 40 degrés. 

Les feuilles de tabac destinées à faire le scaferlati ou tabac à fumer subissentle hachage , 
opération qui se fait aujourd'hui à la vapeur, au moyen d’une espèce de couteau à cou- 
lisse; puis ce tabac à fumer çst soumis à une dessiccation ou torréfaction qui lui enlève 
dans une proportion déterminée l’humidité qu’il avait reçue au mouillage. Les manufac- 
tures les plus importantes se servent pour cette dessiccation du torréfacteur mécanique de 
Roland qui a remplacé le procédé de Gay-Lussac. 

La préparation du tabac à priser repose en grande partie sur la fermentation. Le 
tabac est, après le hachage, entassé dans des magasins que l’on a soin de tenir 
fermés, en énormes masses qui n’ont pas moins de G00 à 700 mètres cubes, pesant de 
500 000 à 400 000 kilogrammes. Il ne tarde pas à s’échauffer et à éprouver par la réaction 
de ses principes un travail intérieur qui lui fait acquérir de nouvelles qualités. La tempé- 
rature s’élève et va jusqu’à 80 degrés. Il y a un dégagement considérable de gaz qui 
donne à l’atmosphère des qualités irritantes et une âcreté difficile à supporter. Lors- 
qu’après cinq ou six mois, la fermentation étant jugée suffisante, on procède à la démo- 
lition des masses, une vapeur épaisse et fumante se dégage et rend l’opération des plus 
pénibles. Le râpage aujourd’hui consiste en une véritable mouture exécutée au moyen 
d’une série de moulins que la vapeur met en mouvement et d’où le tabac sort présentant 
des molécules de plus en plus fines. Ainsi moulé, le tabac subit une deuxième fermen- 
tation qui s’opère dans des espèces de chambres ou cellules, construites en tous sens 
avec de fortes planches bien exactement jointes, où le tabac pressé et foulé est autant que 
possible à l’abri du contact de l’air. Les chambres portent le nom de cases. Le tabac est 
extrait d’une case pour être transporté dans une autre. L’ouvrier obligé, une pelle à la 
main, d’agiter la poudre encore brûlante, en remplit des bottes ou des sacs; il est alors 
soumis à une atmosphère âcre et infecte qui pique les yeux, irrite la gorge et provoque 
des suffocations. A la fermentation en cases succède le tamisage qui aujourd’hui est exé- 
cuté à la vapeur; malgré ce perfectionnement, on respire le tabac qui voltige en pous- 
sière fine. 


Les ouvriers des manufactures de tabac sont donc, si la ventilation 
n’est pas parfaite, exposés à l’absorption d’une énorme quantité de pous- 
sière, ce qui, chez certains d’entre eux, provoque le catarrhe pulmonaire 
et même la phthisie. Zenker a décrit, sous le nom de tabacosis , une 
pneumoconiose qui lui paraît pouvoir être produite de cette manière. 
Ayant fait l’autopsie de deux ouvriers d’une manufacture de tabac, il 
trouva les deux poumons très atrophiés, parsemés de petites tâches 
brunâtres qui se montraient surtout dans les points où l’atrophie était 
le plus marquée. « Je n’oserais décider, dit Zenker, en me basant sur 


I liô 


L'HOMME AU POINT DE VUE UES PROFESSIONS. 

celte observation, s’il faut considérer le dépôt de poussière comme la 
cause de l’état atrophique et je ne puis attribuer jusqu’ici qu’une va- 
leur relative à ces laits '. » 

D’autre part, un ancien directeur général de l’administration des ta- 
bacs, le vicomte Siméon va jusqu’à attribuer au tabac une influence salu- 
taire. Mélîer, chargé par l’Académie de visiter la manufacture de Paris-, 
a constaté que la première impression ressentie par les ouvriers est tou- 
jours pénible. Tous éprouvent une difficulté plus ou moins grande à s’ha- 
bituer au travail. Plusieurs môme se voient forcés d’y renoncer. Les phé- 
nomènes qu’on observe consistent en une céphalalgie plus ou moins intense 
avec nausées et vomissements. En même temps les ouvriers perdent le 
sommeil et souvent il survient de la diarrhée. Au bout d’un certain temps 
(huit ou quinze jours), ces accidents disparaissent et ces individus su- 
bissent un véritable acclimatement. Mais plus tard ils semblent éprouver 
des effets plus profonds. 

D’après M. Ileurlaux, médecin de la manufacture de Paris, le sang pré- 
senterait une diminution de la fibrine et il ajoute que les ouvriers employés 
au tabac sont fréquemment atteints de congestion ayant un caractère pas- 
sif. Toutefois une analyse du sang faite par Boudet n’a pas démontré de 
caractères particuliers. MM. Ileurlaux, Boudet, Schneider ont retrouvé 
la nicotine dans les urines. D’après Kostial, le lait, chez les ouvrières 
nourrices, a une odeur de tabac très prononcée, quoique la présence de 
la nicotine n’y ait point été chimiquement démontrée. Suivant cet auteur 
encore, les avortements par suite de la mort du fœtus ne seraient point 
rares chez les femmes employées aux fabriques de cigares et les recher- 
ches antérieures de Ruef, qui a constaté la présence de la nicotine dans 
les eaux de l’amnios, viennent à l’appui de cette opinion. Mais l’in- 
fluence de l’alcaloïde serait poussée plus loin encore: Kostial r ' a remarqué 
la mort fréquente des nourrissons par suite de maladies du cerveau et 
l’autopsie aurait démontré de la congestion cérébro-spinale, de l’hypé- 
rémic des méninges et de l’œdème cérébral. D’après Kostial, sur 100 con- 
fectionneuses de cigares, de douze à seize ans, nouvellement entrées dans 
la fabrique, 72 tombent malades dans les premiers six mois. La maladie 
dure une ou plusieurs semaines ; suivant M. Ygonin 4 , elle ne se mon- 
trerait que dans la minorité des cas. 

1 Los autopsies que j’ai pratiquées à l’hôpital Saint-Antoine inc portent à résoudre né-ativp 
«lent, cette question. 

2 De la santé des ouvriers employés dans les manufactures de tabac. Bulletin de l' Acad 
royale de médecine, t. X, ISiD. 

Les ouvriers de la fabrique de cigares d'Iglau, Wochenblall der k. le, Gcsellschaft der 
Aerzle in Wtcn. 1 

<* Y S on,n ’ Maladies des ouvriers employés dans les manufactures de tabac. Lyon. I8U0, 


Ioi L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

Diverses expériences faites sur des animaux qui ont ont été soumis 
pendant trois mois à une atmosphère de poussière de tabac, ont donné des 
résultats négatifs. On peut en déduire que le dépôt des poussières de 
tabac, dans le poumon, ne peut s’observer qu’après une inhalation 
prolongée. 

Mélicr a également insisté sur certains accidents observés chez les ou- 
vriers qui défont les masses et qui, indépendamment d’un travail pénible, 
sont exposés directement à l'inspiration des produits de la fermentation 
de ces masses. Ces accidents consistent dans des diarrhées séreuses 
abondantes, de l’insomnie, de l’agitation, de l’inappétence, des nausées, 
de l’amaigrissement et un teint gris caractéristique. 

En résumé, on ne saurait considérer la fabrication du tabac comme 
étant absolument indifférente et si les effets qu’elle produit peuvent être 
diversement appréciés, le fait de son influence fâcheuse sur les ouvriers 
ne saurait être contesté '. 


5° Affections pulmonaires succédant à l'inhalation des poussières de colon. 

Byssinosis 

Biuuogiupiiie — Guéiiaiu). Sur la ventilation des filatures (Ann. d'hyg. publ . ., t. XXX, 
112. Juillet 1845). — Lévy (M.). Traité d'hygiène publique et privée, t. II, p. 892. Paris. 1869. 

|[ mT . Die Krankheilen der Arbeitcr, drittes Capifel : Die der Einwirkung des Baum- 

wollenst aubes ausgeselzten Arbeitcr und ihre Gesundsheilvcrhaltnissc. Brcslau, 1871. — 
Yillermé. De la santé des ouvriers employés dans les fabriques de soie , de coton et de 
laine (Ann. d’hyg., 1859, t. XXI, p. 538.) — Thouvenin. De l'influence quel industrie exerce 
sur la santé des populations dans les grands centres manufacturiers (Ann. d'hyg., 1846. 
t. XXXVI, p. 20.) 

L’industrie cotonnière occupe en France plus d’un million d’individus 
parmi lesquels on compte plus de 1 50,000 enfants. Elle s’exerce dans de 
oràndes manufactures ou filatures; les ateliers v sont habituellement 
vastes, bien aérés et présentent presque toujours une somme d’air de 
20 mètres cubes environ pour chaque individu. C’est à Yillermé et au 


1 11 résulte des expériences faites par Uoudct, que des intoxicalions plonibiques peuvent se 
produire chez les consommateurs de tabac, par suite de l’usage qu’ont adopté un grand nombre de 
débitants de livrer le tabac contenu dans des sacs de plomb en feuilles. Il se forme en effet du 
sous-acétate de plomb en petites plaques très friables, se détachant facilement du métal cl se mê- 
lant au tabac. Dès 1851, Chevallier avait signalé ces inconvénients et c'est d'après ses conseils 
qu’en 1856 l’administration des tabacs substitua aux feuilles de plomb des feuilles d’étain. Garrod 
a cité également une observation d'accidents saturnins graves, provoqués par l’usage du tabac à 
priser (ce tabac était contenu dans des buiLes faites entièrement de lames de plomb de lo mil- 
limètres d’ épaisseur.) Une traduction de celte observation a paru dans la Gaz. des hûp, ,18/2, 
n° 108. On a retrouvé aussi dans le tabac de l’orpiment, du cinabre destiné comme le minium à 
colorer diverses espèces. Enlin Chevallier a eu à examiner des tabacs de contrebande qui 
'étaient fabriqués avec des feuilles ramassées dans les jardins publics et qui contenaient des 
immondices de toute nature. , , . . 

•a De Bùïtoî, colon. C’est à tort que llirl (p. 57, foc. cit.) écrit lyssinosis. Par une singulière 
inadvertance, l’auteur allemand confond Ibiu», rage avec Bùcruo;, coton. 


L’HOMME AL POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 105 

docteur Thouvenin de Lille que nous devons la plupart de ces renseigne- 
ments 

Trois opérations sc succèdent dans le travail : le hallage , le cordage et le filage. 

Apporté à l’état brut dans les manufactures, le colon est soumis d’abord au batlage. On 
obtient ainsi l’élimination d’une grande quantité de poussière et la désagrégation des 
filaments. Le battage se fait à la mécanique ou à la main. Le battage à la main esl 
extrêmement fatigant. Le colon posé sur des claies, maintenu sur des tréteaux, est frappé 
continuellement et à tour de bras, avec des baguettes d’osier et laisse échapper dans 
l’atelier des nuages de poussière irritante et de duvet cotonneux qui pénètrent dans la 
bouche, les narines, la gorge, les bronches; on les voit également sur les vêlements, le 
visage, les cheveux des ouvriers. Pour remédier à ce danger, on a essayé des ventilateurs 
mécaniques qui ne développent qu’une petite quantité de duvet ou de poussière et dont 
l’usage n’est pas encore assez répandu. 

La deuxième opération, le cordage, a pour objet d’introduire graduellement et succes- 
sivement dans plusieurs métiers une portion de coton qui s’allonge et s’amincit jusqu’à 
devenir propre au filage. Les salles de la carderie sont les plus malsaines et les machines 
à carder celles qui donnent le plus de poussière. Les accidents éclatent soit immédiate- 
ment, soit dès le troisième ou quatrième jour; celui qui a traversé impunément les huit 
premiers jours est susceptible d’un acclimatement qui est au contraire impossible chez 
l’individu qui. jusqu’à Page de 24 à 50 ans, a été accoutumé au travail en plein air. 
Certaines fabriques ont établi, dans la salle de carderie, des ventilateurs qui rendent un 
service incontestable. 

Villermé signale deux catégories d’ouvriers plus gravement exposés ; ce sont les dèbour- 
reurs et les aiguiseurs de cardes. Les premiers sont chargés d’enlever les planches des 
tambours à carder et de les remplacer après en avoir nettoyé la carde intérieure. Ils 
aspirent et avalent une quantité considérable de poussière à laquelle viennent s’ajouter, 
pour les aiguiseurs, les parcelles métalliques (poudre d’émeri) que ces ouvriers projettent 
dans l’air. Ils rentrent ainsi dans la classe des polisseurs d’acier sur lesquels nous aurons 
à revenir. 

Le coton étant cardé, on le porte dans les ateliers de filage, où prend place la troisième 
opération. Les li leurs surveillent le métier, lui donnent l’impulsion nécessaire; des 
ouvriers appelés rattacheurs s’occupent à rattacher les fils de colon qui se brisent. Le 
filage exige l’absence de tout courant d’air cl une température de 15 à 25 degrés, à 
défaut de laquelle les, fils sc biiscraiont à chaque instant. La température doit être 
d’autant plus élevée qu’on fabrique des fils plus fins; dans certains ateliers, elle s’élève 
jusqu’à 54, 57 et même 40 degrés. Villermé a insisté sur les dangers d’une chaleur 
aussi intense qui expose les ouvriers à des refroidissements subits, danger d’autant 
plus grand que ces ouvriers, bras, jambes et pieds nus, à peine vêtus, sont constam- 
ment dans un étal d’abondante transpiration. 

Enfin une grande quantité de déchets, connus sous le nom de plocs de coton, déchets, 
imbibés d huile ou d un corps gras, souL réunis dans un espace souvent très restreint et 
soumis au battage après le séchage plus ou moins parfait à l’air. Les accidents produits 
sont ici les mêmes que chez les batteurs de coton. 1 


L’affection la plus redoutable est celle qui naît de l’influence des 
poussières sur la respiration. Le catarrhe bronchique, qui persiste chez 
l’ouvrier pendant les premières années de son métier, s’aggrave plus tard 
de symptômes plus inquiétants; la toux devient fréquente; les crachats 


1 V. aussi Lhoslc, 

« iilents auxquels sont 
d'hyg.publ., 1854. 


Grenu et Ligcolle. Rapport fuit au conseil de salubrité de Troycs, sur les co- 
mposes les ouvriers cnqdoyés dans les filatures de laine et de coton, Ann. 


1CG L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

épais renferment des fibres de coton : le malade tombe dans l'anémie et 
meurt dans un état de marasme. Cette affection particulière des poumons, 
qui a été considérée comme une pneumoconiose, est décrite sous le nom 
de byssinosis. Coetsem, qui s’est occupé de cette maladie, l’appelle 
pneumonie cotonneuse et lui reconnaît trois périodes. 

t* Période prodromique, caractérisée par un catarrhe chronique des bronches; 

2° Période inflammatoire avec signes de pneumonie, mais avec crachats spéciaux con- 
tenant de petits corps floconneux visibles à la loupe ; 

5° Période terminale. Le malade tombe dans le marasme et finit par succomber. La 
durée de la maladie serait de 16 à 22 mois. A l’autopsie, les poumons sont ratatinés, en 
partie fibreux, en partie réduits à l’état de bouillie gris- blanchâtre, résultat de la fonte du 
tissu. Ces altérations se rencontrent dans les lobes supérieurs, plus souvent dans le poumon 
gauche, llirt avoue qu’il n’a pas encore été donné do démontrer chimiquement la pré- 
sence du colon dans le poumon. Or c’est cette seule démonstration qui permettrait 
d’accepter ce qu’il appelle la pneumoconiose lyssinosique. Cependant le fait clinique 
existe. La pneumonie ou la phthisie cotonneuse ont été observées. 

M. Picard' dit à ce sujet : « Les affections pulmonaires chroniques, que nous sommes 
appelés à traiter, ont toutes les apparences de la phthisie tuberculeuse; mais nous croyons 
que, dans la grande majorité des cas, ce ne sont pas des tubercules; ce sont des inflam- 
mations et ulcérations de la muqueuse bronchique et des vésicules. » Cette phthisie serait 
analogue à celle des tailleurs de pierre, des aiguiseurs, etc. « Les autopsies nous man- 
quent pour démontrer notre proposition et au début le diagnostic est bien difficile; 
mais ce qui confirme notre opinion, c’est que nous avons vu bien souvent des individus 
présentant les symptômes de la phthisie pulmonaire, se rétablir complètement après avoir 
quitté la filature et retomber malades quand ils reprenaient leurs travaux. » En effet, 
la plupart des ouvriers batteurs à la main quittent ce genre de travail dès qu’ils trou- 
vent de l’ouvrage ailleurs. 11 est rare qu’on les garde plus de deux ou trois ans ; générale- 
ment cette besogne est accomplie successivement et à tour de rôle par tous les ou- 
vriers de la fabrique. 

La ouate est formée par du coton réduit en poil .à l’aide du battage et 
du détirage. On le carde en le faisant passer sous le rouleau d’une machine 
à bras qui lui donne la forme d’une large galette carrée. L’une des sur- 
faces est enduite à la brosse d’une solution de colle de Flandre. On unit 
les deux galetles par le côté poilu et on forme ainsi une pièce de ouate. 
Ces pièces sont mises à sécher dans des étuves. On teint la ouate en noir, 
en bleu et en rose par les procédés ordinaires de la teinture. L’effilo- 
chage et F écabochage de la ouate dégagent des poussières d’autant plus 
incommodes que l’on opère fréquemment sur des cotons teints. Cette 
fabrication engendre une poussière très ténue qui oblige bientôt les 
ouvriers à interrompre leurs travaux. Presque tous souffrent de la poi- 
trine. 

On appelle gazage 1 2 l’opération qui consisle à faire passer rapidement 


1 De V hygiène des ouvriers employés dans les filatures. 

- Conditions de salubrité des ateliers dans les filatures de colon, par M. J. Arnould, de Lille 
( Annales d’hygiène publique cl de médecine légale , fév, 1879 p. 97.) 


107 


L’HOMME VH POINT DE VI E DES PROFESSIONS. 

les (ils de coton à travers la flamme d’un bec de gaz pour détruire les 
aspérités et les villosités du fil. Les inconvénients de ce flambage, au point 
de vue de l’hygiène, n’avaient pas encore été signalés. Ils consistent : 
1° dans l’élévation considérable de la température ; dans les ateliers à la 
fin de la journée, cette température atteint en liiver H- 25 à 55 degrés 
centigrades et en été jusque -t- 40 ; de sorte que, malgré la sécheresse 
de l’air, les ouvrières sont constamment inondées de sueur ; 2° Ces pous- 
sières ainsi carbonisées sont plus irritantes, plus pénétrantes que la 
poussière cotonneuse ordinaire; peut être môme se produit-il, par la com- 
bustion incomplète, outre de l’acide carbonique, des gaz toxiques, en 
particulier de l’oxyde de carbone. 

Comme effet de ces influences, M. Arnould signale de la céphalalgie, une 
tendance à la syncope, l’inertie des fonctions digestives, une irritation de 
la gorge, de la toux, un picotement des yeux, une blépharo-conjonctivite 
légère, qui avec la teinte blafarde constitue ce qu’on pourrait appeler 
un masque professionnel. On n’a pas observé d’accidents pulmonnaires 
sérieux et en somme la santé des ouvrières n’est que légèrement trou- 
blée. C’est par une bonne disposition de la ventilation qu’on peut re- 
médier à ces inconvénients. Pour empêcher la déviation et les oscilla- 
tions de la flamme par le courant d’air, un industriel a entouré chaque 
bec de gaz d’un petit manchon de cuivre que traverse le fil. M. Arnould 
conseille en outre une ventilation mécanique renversée, se faisant par 
de larges ouvertures des interstices de la toiture vers les mailles d’un faux 
plancher. 


4“ Des accidents pulmonaires succédant à l'inhalation des poussières de lin 
et de chanvre. — Rouissage.- 


Bibliographie. Dissertation sur les avantages et l'emploi de la broie mécanique rurale 
de M. La forêt pour teiller les chanvres et les lins sans rouissage préalable , et sur la con- 
fection du papier avec la chenevotte, du chanvre cl du lin non roui sans addition d'aucune 
autre substance. Paris, 1824. — Marc. Consultation sur les questions de salubrité relatives 
au rouissage près de Gatteville , Paris, 1828. - Robicquet. Rapport à l'Académie de méde- 
cine sur les inconvénients que pourrait avoir le rouissage du chanvre dans beau qui ali- 
mente les fontaines de la ville du Mans. - Barbue, .. Observations sur le rapport précédent 
~ ^«ext-Duchatelet. Le rouissage du chanvre. Paris, 1832. - Giiuudet. Recherches sur 
l influence que peut avoir sur La santé publique L’opération du rouissage du chanvre 


De même que l’industrie du coton, le travail du chanvre et du lin a 
pour objet la transformation de la matière première en fil capable d’être 
tissé. Ces plantes doivent au préalable être soumises au rouissage , opé- 
ration qui constitue une question d’hygiène très importante et dont, pour 
ne pas scinder notre étude, nous nous occuperons ici, quoiqu’elle appar- 
tienne bien plutôt à la partie de l’hygiène publique qui a trait à l’alté- 
ration et à la corruption des eaux. 


108 


I.’IIOSIME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

Le rouissage a pour objet de détruire la matière résineuse et gommeuse 
<|ui se trouve naturellement dans l’écorce du chanvre. On obtient ce 
résultat par la fermentation putride au moyen de divers procédés qui 
presque tous donnent lieu à des émanations gazeuses désagréables, sou- 
vent nuisibles et susceptibles de se répandre au loin dans l’atmosphère. 

Trois procédés sont surtout usités : 

I. Le rouissage par V exposition du chanvre étendu en couche mince 
sur le sol et soumis aux influences atmosphériques pendant une durée 
de quinze à dix-huit jours ; ce procédé très inférieur, au point de vue 
industriel, à celui de l’immersion, a sur lui l’avantage de ne causer 
aucune infection, les émanations qui se produisent se perdant immé- 
diatement et au fur et à mesure dans la masse atmosphérique. 

II. Le rouissage à l'eau stagnante. Le chanvre, lié en javelles, est 
placé dans le routoir, puis recouvert par l’eau jusqu’à son entière submer- 
sion. Lorsque la fermentation, qui ne tarde pas à s’établir, a produit son 
effet, le rouissage est achevé; on répand l’eau sur le sol ou dans les eaux 
environnantes s’il existe une pente d’écoulement et le chanvre est enlevé 
du routoir pour sécher à l’air. Ultérieurement, on extrait la vase ainsi que 
les dépôts produits par le rouissage. Chacune de ces phases donne lieu 
à des dégagements gazeux très fétides : souvent aussi il arrive que le 
routoir n’ayant pas d’écoulement naturel, les eaux infectées y séjournent 
indéfiniment. 

III. Le rouissage à l'eau courante dans un routoir isolé. Le chanvre 
est placé dans le routoir, alimenté par un courant d’eau continu, ordi- 
nairement dérivé d’un cours voisin. Une partie de l’eau est renouvelée 
par le courant, une partie est stagnante. Le rouissage se fait plus lente- 
ment que dans l’eau stagnante et d’autant plus lentement que la porlion 
d’eau renouvelée parle courant est plus considérable. 

Ce procédé est incontestablement le plus avantageux au point de vue 
industriel, en raison de la qualité des produits; mais il est incontesta- 
blement aussi le plus nuisible au point de vue de l’hygiène publique. Il 
infecte l’air autant ou presque autant que le deuxième procédé ; la sortie 
du routoir, la dessiccation à l’air, l’extraction de la vase ont tous les 
inconvénients signalés ci-dessus et de plus, tant que le chanvre reste dans 
le routoir, l’eau qui en sort infectée est déversée dans un cours d’eau 
principal, qui répand en aval, sur tout son parcours, l’odeur caracté- 
ristique et scs inllucnces malfaisantes. Ajoutons que tout ce qu il y a de 
fretin dans ces cours d’eau est détruit inévitablement et meurt asphyxié, 
par suite du manque d’oxygène nécessaire à sa respiration et qui a été 
détruit par le mélange à l’eau de matières organiques. 

C’est à tort qu’on a nié l'inlluence du rouissage sur la santé publique, 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 109 

et particulièrement sur la production des fièvres intermittentes. Mais des 
améliorations sont possibles ; elles consisteraient dans l’établissement de 
bassins étanches, dont le fond se trouverait d’au moins un mètre supérieur 
à la surface du cours d’eau destiné à son alimentation, laquelle s’effec- 
tuerait à l’aide d’un barrage ou, à défaut, au moyen d’une machine élé- 
vatoire. L’eau qui servirait à la macération des plantes textiles contenues 
dans le bassin y arriverait par sa partie supérieure, par arrosage de la 
masse et s’écoulerait par ie bas, de manière à former un courant plutôt 
intermittent que continu. L’eau contaminée par la fermentation émerge- 
rait dans une citerne contiguë, où elle serait traitée et désinfectée par du 
lait de chaux. Après quelque temps de repos, cette eau, s’étant éclaircie 
plus ou moins complètement, serait employée à l’irrigation des prairies 
environnantes, ou rendue au cours dont elle provient, en lui faisant par- 
courir un trajet d'une certaine longueur, à l’aide d une rigole creusée 
dans le terrain, où elle achèverait de se purifier. Les dépôts du routoir et 
ceux du bassin dépuration mélangés, formeraient un très bon engrais 
d’un emploi facile, peu coûteux et presque inoffensif pour ceux qui se- 
raient chargés de J 'enlever. 

Les routoirs, pendant l’opération, devraient être couverts par des pan- 
neaux mobiles bien adaptés, afin non seulement d’empêcher l’exhalaison 
et la dispersion des vapeurs infectes et méphitiques provenant de la fer- 
mentation, mais encoie de s’opposer à la diminution de la température 
du routoir, qu’il serait hon, pour le même motif, d’encastrer dans des 
. murs de terre ; car il est de principe que l’opération marche avec d’autant 
plus de rapidité que la chaleur est plus élevée. 

IV. Plusieurs moyens de rouissage par les machines ont été proposés 
et même appliqués sur une grande échelle, sans que ces essais aient paru 
en amoindrir suffisamment l’insalubrité 1 . MM. Léonce et Cohlentz ont 
même essayé de supprimer complètement le rouissage; le chanvre, saisi 
en nature, est transformé immédiatement en filasse. Ces procédés coûteux 
semblent aujourd’hui abandonnés par les industriels, qui préfèrent acheter 
les lins et les chanvres tout rouis et leillés d’après les anciens procédés 
agricoles qui donnent des produits de meilleure nature. 


Après que la plante a été exposée au rouissage, la tige textile doit être débarrassée 
de ses parties ligneuses; pour cela elle est soumise au teillage, c’est-à-dire à une suc- 
cession de broyages et battages mécaniques qui donnent lieu à un dégagement de pous- 
sières nuisibles. Le peignai je, celui du chanvre en particulier, est extrêmement dange- 
reux, en raison de la quantité considérable de particules siliceuses qui s’échappent 
avue les filaments textiles. Enfin, nous ne ferons que mentionner la dernière opération 
du filage, qui s’effectue pour le chanvre cl le lin, , dans les mêmes conditions et avec 
les mêmes inconvénients que pour le coton et la laine. 

1 l'aven. Rapport adressé au ministre du commerce, inséré au Moniteur du 4 octobre 1800. 


170 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

L’action nuisible de la température élevée des ateliers de filage s’ac- 
croît, dans l’industrie liuière, d’une surabondance de vapeur et d’une 
aspersion d’eau continuelles. Nous signalerons encore une singulère 
aflection que M. Toulmouche 1 , de Rennes, a décrite le premier chez les 
fîleurs de chanvre. Elle consiste en une inflammation spéciale de la 
bouche et surtout de la langue. Cette affection aurait pour cause une 
mauvaise coutume des fîleuscs qui, se servant de leur salive pour 
mouiller et façonner le fil, provoquent ainsi un contact incessant de la 
langue avec les doigts ou avec la filasse même chargés de matières âcres 
et irritantes. 


5° Affections pulmonaires succédant à l'inhalation de la poussière de bois, — de bois 
colorants de campêche, — de santal, — de chicorée, — de garance, — de blé, — 
de farine. — (Scieurs de bois. — Menuisiers. — Ébénistes. — Tourneurs . — Tonne- 
liers. — Charpentiers. — Batteurs engrange. — Vanneurs. — Boulangers.) 


La poussière provenant de bois durs est plus fine que celle du bois 
mou ; elle est constituée par de petits éléments, la plupart aigus et acérés; 
les ouvriers particulièrement exposés à l’inhalation de ces poussières sont 
les scieurs de bois , les menuisiers -, ébénistes, tourneurs , tonneliers et 
charpentiers. 

L’influence de la poussière chez les scieurs de bois est généralement 
plus nuisible pour l’ouvrier qui se trouve placé en bas. 

Chez les charpentiers", il faut noter les plaies produites par les scies 
mécaniques et par l’emploi de l’herminette \ 

Quant aux tonneliers, les statistiques ont montré que la durée de la 
vie chez eux est au-dessous de la moyenne (Ilannover). C’est que, par- 
dessus tout, et en dehors de toute influence de milieu, ces ouvriers sont 
essentiellement des hommes de peine. 

On a remarqué aussi que la fabrication des crayons développait une 
quantité assez importante de poussière. 

Le tableau suivant, emprunté à Ilirt, indique l’influence de quelques 
professions sur la production de certaines maladies. 

1 Toulmouche. Mémoire sur les maladies occasionnées par le chanvre et sur une affection 
morbide nouvelle de la bouche chez les fileurs de chanvre, Gaz. méd., 1 852. 

- Marc Borchard. Hygiène des professions. Maladies des menuisiers cl des ébénistes ; 
d'après le docteur Koblank, 1859. 

3 Rit. Quelques considérations sur les plaies produites par les scies circulaires mues par la 
vapeur. Thèse de Montpellier, 1870. 

A Laycl. Hygiène et pathologie professionnelles des ouvriers employés à l'arsenal maritime de 
Toulon, Arch. de médecine navale, 1875. 

4 Sorte de hache dont la lame est horizontale et recourbée au lieu d être verticale. L ouvrier 
saisit d’une main l’extrémité du manche, de l’autre relève et abaisse alternativement 1 instru- 
ment qui vient frapper la pièce de bois sur le sol au devant de ses jambes. Une déviation quel- 
conque de l’outil amène des blessures soit au pied, soit à la jambe de 1 ouvrier. 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 


171 






SOUFFRENT DE 




SUR 100 MALADES 

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55 

H 

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CATARRHE 

nnoNcniQüR ; 

i 

5 

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PNEUMONIE 

MALADIES ATT.ÜES 

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MALADIES 
DIGESTIVES j 

RHUMATISMES 

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U & 

o £ 

< U 
J 

-s u; 
55 G 

DURÉE MOYENNE 
DE LA VIE 

MORTALITÉ 
P. 100 

Menuisiers. . 

•14,6 

10,1 

5.0 

6,0 

54,0 

18,4 

10,4 

2,0 

ans. 

49,8 

1,89 

Charpentiers. 

14,4 

6,5 

6,0 

6,0 

29,2 

14,4 

17,4 

4,5 

55,7 

— 

Charrons et 
fabric . de 
voitures. . 

12,5 

0,2 

1,5 

1 

5,2 

41,6 

18,7 

9.2 

4,5 

» 

» 


Ceux qui séparent la farine d’avec le son, dit Piamazzini, ceux qui 
secouent et portent les sacs, ne peuvent s’empêcher d’avaler, avec l’air 
qu’ils respirent, les particules de farine qui voltigent. La plupart des gra- 
minées, seigle, froment, avoine et orge produisent, en effet, particu- 
lièrement pendant le battage dn grain, un mélange assez considérable de 
poussière. Chez les batteurs en granges , où cependant des courants 
d’air éloignent une certaine proportion de poussière, il se développe des 
bronchites et des emphysèmes; le seigle et le froment paraissent être 
surtout dangereux. Le battage se fait, soit au fléau par les batteurs en 
grange, soit à l’aide de batteries mécaniques. Le premier est un travail 
rude, nuisible à la santé et Ramazzini signalait déjà, chez les batteurs 
en grange, tous les accidents qui résultent de l’inspiration d’une grande 
quantité de poussières irritantes. Il faut donc encourager de préférence 
les batteries mécaniques. 

Le vannage s’opère le plus souvent à bras, au moyen d’un van, espèce 
de grand panier plat, à l’aide duquel on agite le grain en le projetant à 
une certaine hauteur. Les enveloppes du grain et les matières légères sont 
entraînées par les courants d’air et laissent retomber le grain plus pesant. 
Quant au ventilateur mécanique, il répand encore plus de poussière. Pour 
se soustraire à cette action délétère, Tardieu conseille aux vanneurs et 
aux batteurs de grain, employés aux machines nouvelles, de se couvrir le 
visage d’un voile pareil à celui dont font déjà usage les scieurs de long. 

Le meunier est également exposé à respirer une grande quantité de 
poussière, surtout durant le travail dans la blulerie. Le blutoir est une 
sorte de crible ou machine qui sert à isoler le bon grain du mauvais et 


172 L'HOMME considéré comme individu. 

à le séparer des ordures et de la poussière qui s’y trouvent mêlées après 
qu il a préalablement subi sur l’aire de la grange la première épuration 
du son. Il y a donc le blutoir à blé et le blutoir à farine qui isolent les 
diverses qualités de farines entre elles. La poussière du son est surtout 
nuisible ; elle est formée, en effet, de toutes les impuretés, glurnelles, 
barbes, etc. La poussière de la farine, au contraire, constituée par de 
petits corpuscules arrondis, est beaucoup moins dangereuse. Elle donne 
lieu, cependant, à un accident particulier décrit par Chevallier 1 et qui 
se produit dans les circonstances suivantes : 

Tandis que les vastes cylindres qui composent la bluterie, retiennent le son en lais- 
sant traverser la fleur de farine, celte dernière, passant à travers un tamis, tombe eu 
neige dans la chambre à farine. Mais, en voyageant de la bluterie dans cette chambre, 
une partie s’accumule sur les solives ou traverses du plancher de séparation et sur les 
moindres saillies des cloisons, jusqu’à ce qu’à un moment donné ces petits amas de fa- 
rine venant à tomber dans la chambre, il se forme un véritable nuage en suspension dans 
1 air. Si, à ce moment, on pénètre dans la chambre avec une lampe allumée, la farine en 
suspension peut s’enflammer et faire explosion. II est donc indispensable d’avoir une 
lampe de sûreté pour pénétrer dans les bluteries et les chambres à farine, et il ne faut 
jamais tenir un corps enflammé dans le voisinage des blutoirs pendant leur fonctionne- 
ment. 

Le rhabillage des meules soumet encore le meunier à l’absorption de 
particules siliceuses par les voies respiratoires. 

Les boulangers 2 sont beaucoup moins exposés que les meuniers. Néan- 
moins il y a inhalation de poussière de farine aussi bien pour l’ouvrier 
qui pétrit, nommé geindre , que pour celui qui est chargé de la cuisson ; 
(là, cependant, la poussière est plus atténuée). De plus, ces ouvriers 
travaillent la nuit et à une température très élevée. C’est sans doute à 
ces deux dernières influences que l’on doit attribuer la pâleur anémique 
qui caractérise les garçons boulangers. Les mouvements violents et les 
efforts répétés auxquels sont obligés les pétrisseurs les prédisposent aux 
maladies du cœur. Les affections rhumatismales et les phlegmasies aiguës 
sont, ainsi que l’avait noté Ramazzini, celles qui atteignent le plus fré- 
quemment les boulangers. Enfin, nous devons remarquer le peu de 
résistance qu’opposent les individus occupés à la boulangerie à l’invasion 
d’une épidémie. Ce fait a reçu, durant la peste de Marseille, une ter- 
rible démonstration ; les boulangers furent décimés à ce point, que ceux 
des villes voisines furent appelés pour subvenir aux besoins du peuple. 
Clol-Bey en Orient pour la peste ; puis Audouard, pour la fièvre jaune ; 
Blondel, pour le choléra oui renouvelé ces observations. Suivant Mayer 
enfin, les boulangers fournissent le plus de victimes au typhus. 

* A. Chevallier. Des accidents qui peuvent tire observes dans les minoteries , in Ann . 
d'hyc/. publ., 186(5. 

- Deaugrand. Dict. eucijclop. des sciences incd .. art. a boulangers ». 


173 


L'HOMME Al' POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

llirt considère comme très nuisible la poussière qui provient des moisis- 
sures sc développant pendant la préparation des deux champignons; 
Boletus ignarius et fomenlarius. Cette poussière aurait une action spé- 
ciale sur les muqueuses, d’où des épistaxis, du coryza, de l’ozène, des 
ophthalmies, des inflammations eczémateuses delà peau et du scrotum. 
Elle paraît même un emménagogue assez puissant. Les ouvriers doi- 
vent donc se protéger la bouche et le nez avec une bandelette et on a 
conseillé aussi, lorsqu’ils ont terminé leur travail, des fomentations 
d’infusion de camomille et des lotions d’infusion de ciguë, flirt signale 
également l’influence fâcheuse de l’inhalation des poussières des bois 
colorants de campêclie et de santal , tandis que celles de chicorée et 
de garance sont, dit-il, absolument inoffensives. 

II. — AFFECTIONS PULMONAIRES SUCCÉDANT A L’INHALATION 
DE POUSSIÈRES ANIMALES 


1° Affections pulmonaires succédant à l’inhalation des poussières de laine. 

La laine est constituée par les poils de certaines espèces animales : 
la surface de ces poils est recouverte de petites écailles. Les fibres sont 
très flexibles. La laine est soumise à plusieurs opérations successives : 

Il s’agit dans la première, appelée triage (ou désuintage), de débarrasser la laine 
brute du corps gras appelé suint, dont elle est revêtue. Chaque toison est déroulée sur 
des claies de bois ; l'ouvrier doit alors extraire avec la main les adhérences graisseuses 
de chaque poil ou les mèches feutrées qui s’y rencontrent. Des furoncles, des érysipèles, 
des éruptions diverses sont la conséquence fréquente de celte besogne. 

Le lavage, qui se fait dans des cuves remplies d’eau de savon, est suivi du séchage , 
puis du dégraissage, au moyen de l’urine en putréfaction ou d'un alcali dissous dans l'eau 
chaude. La laine est alors séchée une deuxième fois, puis portée à la teinture. 

Exécutées en plein air, ces diverses phases du travail n'offrent d’autre cause d’insalu- 
brité que l’humidité et l’action des liquides caustiques sur la peau. 

Le battage se fait également en plein air; le développement de poussière y est très- 
faible et cette partie du travail, si dangereuse chez les ouvriers cotonniers, est ici relati- 
vement inoffensive. 

Le peignage s’exécute au moyen de peignes d’acier. Dans beaucoup d'ateliers, les four- 
neaux de charbon sur lesquels on chauffe ces peignes sont situés au milieu des salles do 
travail, sans cheminée d’appel communiquant à l’extérieur. Le dégagement d’oxyde de 
carbone qui se produit peut, lorsque les fenêtres sont fermées, amener les accidents d’as- 
phyxie les plus graves. 


Contrairement à ce qui se passe pour le coton, et grâce à l’huile dont 
la laine est imbibée avant de passer dans les métiers, le cardage de la 
laine qui a lieu dans la filature, ne développe qu’une faible quantité de 
poussière. La laine cardée sert à la fabrication du drap; la laine peignée 
on longue est soumise à dix ou douze métiers. Les ateliers des filatures de 


174 


L’HOMME CONSIDEKÉ COMME INDIVIDU. 


laine sont aussi plus vastes, mieux aérés, moins poussiéreux que ceux 
des filatures de coton. La chaleur y est moins nécessaire au travail et les 
fenêtres peuvent y rester ouvertes. 

L’industrie lainière occupe en France plus île 500 000 ouvriers répartis 
dans un grand nombre de départements. La fabrication des draps consti- 
tue la branche la plus intéressante de cette industrie. La laine lavée, 
peignée, puis filée, est alors tissée pour former le drap, qui est à son tour 
plongé dans des liquides alcalins, puis battu par des marteaux-foulons. 
Les individus qui se livrent à ce foulage souffrent d’une affection vési- 
culeuse. Le peignage se fait à l’aide d’un chardon à foulon. L’invention 
des machines à cylindre évite aujourd’hui l’aflcction qui s’observait au- 
trefois à la paume de la main chez les tondeurs . Le drap subit finale- 
ment le décatissage , le brossage ci le pressage 1 . 

llirt évalue à 5 pour 100 la mortalité des ouvriers des manufactures 
de drap; la durée de la vie est, dit-il, chez eux, de 57 à 59 ans. 11 fail 
observer que la fabrication des velours de laine est plus dangereuse. 

Quant au moyen érigé aujourd’hui en industrie dans le département 
du Nord, de battes mécaniques pour les fils et le lin, ces établissements 
entraînent des inconvénients de bruit, de poussière considérable et ont 
été rangés dans la deuxième classe des établissements dangereux et 
insalubres. 


2° Affections pulmonaires succédant à l'inhalation de la soie. 

Bibliogkaphie. — Thouvenin. l)e l’influence que l’industrie exerce sur la santé des popu- 
lations dans les grands centres manufacturiers. — De l'industrie de la soie (Journal de 
médecine de Bordeaux, 1846. — Gudian. Sur l’hygiène de l’ouvrier en soie (Journ, de mèd. 
de Lyon, t- X, 1846). — Fonteiiet. De la phthisie des tisseuses et des devideuses ( Lyon 
médical, 1848). — Duffouhs. Recherches sur quelques maladies des flleuses de soie. 
Montpellier, 1853. — Chatin. De la phthisie des tisseurs et des dévideuses à l’hôpital de ta 
Croix-Rousse, à Lyon. 1867. 


L’industrie de la soie occupe en France plus de 500 000 ouvriers et 
(1 est à remarquer qu’on y rencontre peu d’individus vigoureux. 

On sait que le ver à soie produit un tissu filamenteux, dont il s’enve- 
loppe comme d’une coque pour y subir sa métamorphose et qui, pour 
cela, reçoit le nom de cocon. Pour extraire la soie de ce cocon, il faut la 
débourrer, c’est-à-dire débarrasser sa surface de la bourre ou frison 
qui la garnit. C’est cette bourre qui , une fois cardée, produit la lilosèle. 
Lorsque le débourrage a laissé ainsi à découvert le fil grège , le cocon 

i Réflexions sur tes ouvriers employés dans les manufactures de drap, par M. Toulmonde, 
de Sedan. Paris, 1848. 


175 


L’HOMME AU POINT DK VUE DES PROFESSIONS. 

est plongé clans une bassine d’eau bouillante, pour être rendu apte au 
dévidage. C’est chez les ouvrières qui sont chargées de tirer et de 
réunir les fds détrempés et désagrégés par l’eau chaude, que l’on voit 
se développer cette éruption dont nous avons eu occasion de parler 
antérieurement et que M. Potton a décrite sous le nom de mal de ver 
ou de bassine. 

Outre ces accidents particuliers, le dévidage présente, comme toutes 
les autres préparations de la soie, les inconvénients d’un travail accompli 
dans une atmosphère chaude et humide, le plus souvent même dans un 
sous-sol. Ces conditions hygiéniques déplorables s’aggravent, dans le 
cardage des frisons que nous avons mentionné au début, d’un dévelop- 
pement de poussières malsaines, d’attitudes vicieuses du corps. Ce tra- 
vail est surtout concentré dans les maisons de détention du Midi et 
notamment dans les prisons de Nîmes et de Montpellier. M. Boileau de 
Castelnau apprécie ainsi son influence, dans un rapport adressé au mi- 
nistre de l’intérieur : « Position constamment assise ou debout, pour les 
presseurs exercice forcé ou continuel des extrémités supérieures, obliga- 
tion d’élever les mains à la hauteur de la tête, respiration continuelle de 
vapeurs ou molécules animales 1 . » Ce médecin a reconnu que les car- 
deurs ont fourni plus d’entrées à l’infirmerie que toutes les professions 
réunies et que, si l’on y compte moins de morts, c’est qu’avant de mourir 
le cardeur a changé de profession. Les auteurs de la Topographie de 
Nîmes 2 font observer que les cardeurs de filosèle sont exposés à l’affai- 
blissement et à l’œdème des membres inférieurs. Le plus grand nombre 
est menacé de toux longues et fatigantes, d’asthme, de crachements, de 
sang et de phthisie. 

Tardieu, tout en admettant les influences pathogéniques fâcheuses 
sous lesquelles vivent en général les ouvriers en soie, qui se trouvent 
ainsi plus exposés à la phthisie, croit cependant que les conséquences 
spéciales de la poussière que soulève le battage de la bourre et l’action 
des baguettes sur la claie ont été très exagérées. llirt va même jusqu’à 
dire que l’influence de cette poussière se fait peu sentir et que les mala- 
dies desoiganes icspiratoircs ne sont pas plus frequentes chez les ouvriers 
en soieries que chez ceux non soumis à l’inhalation des poussières. 

1 Boileau de Castelnau. De l'influence du cardage de la soie dans les prisons sur la santé 
des détenus de la maison centrale de Nîmes, 1840. 

4 Vincent de Heaume. Topographie de Nîmes, 1802. 


170 


L'IIOSI ME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


5 “ Affections pulmonaires succédant ii l’inhalation des poussières de cheveux, 

poils, plumes, os, nacre. 

La poussière des cheveux et des ]>oils exerce sur l’économie une double 
action, provoquée, par les fragments de poils et de cheveux qu’elle 
introduit dans l’organisme d’une part, et de l’autre, par la plus grande 
proportion de matières étrangères qui se trouvent mêlées à cette pous- 
sière. Elle développe cette forme particulière de pneumoconiose que nous 
étudierons bientôt sous le nom de chalicosis. Les autopsies faites en 
pareil cas n’ont pas permis de constater la présence de fragments de poils 
ou de cheveux. On a observé des ulcérations des bronches. Les brossiers , 
coiffeurs , selliers, tapissiers , pelletiers, chapeliers sont surtout soumis 
à ces inhalations ; ces derniers sont en outre exposés à l’absorption de 
molécules mercurielles. Le tableau suivant emprunté à llirt, permet de 
comparer la fréquence relative des affections de poitrine dans ces diverses 
professions. 


SUU 100 MALADES 

SOUFFRENT DE 

tZ 

P 

£ 

U 

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G 

y. 

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EMPHYSÈME 

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S s 

O 

53 < 
te 

'P p 

Cm 

MORTALITÉ 
P. 100 










ans. 


Brossiers . . 

49, i 

28,0 

— 

7,0 

12,2 

3,7 

— 

— 

? 

1,005 

Coiffeurs . . 

52,1 

47,8 

5,4 

10,0 

25,4 

14,0 

— 

— 

57,9 


Selliers. . . 

12,8 

7,5 

2,5 

5,0 

40,1 

22,0 

7,0 

1,9 

55 . 5 












2,590 

Tapissiers. . 

25,9 

11,7 

2,5 

10,5 

24,9 

20,7 

4,0 

— 

— 1 


Pelletiers . . 

25,2 

10,7 

2,7 

8,0 

25,5 

10,9 

12, G 

‘2,5 

50,5 


Chapeliers. . 

15,5 

0,7 

4,7 

5,0 

OO ) 0 

28,7 

5,5 

— 

51,0 

2,921 


L’épuration des plumes et duvets (épuration en grand) se fait, soit par 
la voie sèche, c’est-à-dire par une sorte de battage et de cardage, source 
de poussière, qui a motivé le classement de cette industrie dans la 
deuxième catégorie des établissements insalubres, soit par la voie humide, 
qui entraîne une buée odorante et justifie la place qu’elle occupe dans 
la troisième classe. Les femmes occupées à assortir les plumes sont égale- 
ment exposées aux inhalations de poussière ; les maladies des yeux ainsi 
que la phthisie sont fréquentes chez ces ouvrières. 


177 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

M. Thibaut a fait remarquer que la nouvelle industrie de la teinture 
des plumes peut donner lieu à des accidents ; cette teinture se fait avec 
la niurexide (urate ou purpurate d’ammoniaque extrait du guano), pro- 
cédé qui exige l’emploi d’un mordant à l’acétate de plomb ou au sublimé 
corrosif. Les ouvriers qui plongent les plumes dans le bain, ainsi que 
les femmes qui les travaillent ensuite, sont exposés à des coryzas, de la 
salivation et des ulcérations aux mains. 

Les os extraits de la graisse, de la gélatine peuvent être distillés et 
transformés en noir animal. Les nombreux usages auxquels on emploie 
aujourd’hui les os sont un des moyens les plus précieux d’assainissement 
pour les voieries et les équarrissages. Toutefois le voisinage de telles 
fabriques est essentiellement désagréable, bien plutôt en raison des 
émanations de matière animale, que par les dangers qu’il pourrait entraî- 
ner. 

Les poussières de corne paraissent agir d’une façon presque inoffen- 
sive. Cependant, quelquefois le sang, ou des poils qui en sont chargés, 
adhérents à la corne, ont donné lieu à des cas de contagion de charbon, 
ou de morve et de farcin. De la poudre mélangée au sang desséché pour- 
rait, dans certains cas, produire, par le contact sur les doigts ou sur les 
muqueuses des voies respiratoires, un effet semblable. Ces accidents sont 
très peu fréquents. 

L’industrie de la nacre de perle est très répandue en Angleterre, en 
Allemagne , en Hollande et dans quelques départements de la France, 
en particulier dans l’Oise. Chevallier et M. Mahier en ont fait une étude 
très complète 1 . Des divers travaux qu’elle exige, Yémeulage , le sciage et 
le travail au tour sont surtout et à juste titre redoutés des ouvriers. 
Inspiration incessante des poussières provenant de la coquille, obligation 
de se tenir constamment debout, mouvements pénibles du bras ou du 
pied : tels en sont les principaux inconvénients. Le travail du tour en 
l'air est surtout extrêmement fatigant. L’ouvrier penchant fortement le 
corps en avant, met ainsi sa bouche au niveau d’un nuage épais de pous- 
sière de nacre. La poussière, d’un blanc-jaunâtre , très abondante, consti- 
tuée par des grains extrêmement ténus, dégage, en outre, une légère 
odeur de substance animale. C’est ce qui explique pourquoi l’eau dans 
laquelle baignent les meules devient si promptement infecte. Che- 
vallier signale chez les ouvriers la bronchite chronique, l’emphysème 
pulmonaire, les hémoptysies, les ophthalmies et les gerçures aux mains 2 . 


1 Chevallier et Mahier. Mémoire sur les ouvriers qui travaillent les coquilles de •nacre de >crlo 
Ann. d’Iujr /. , ann. 1852, p. 241. 1 ’ 

4 D a P rè ® rerta ins médecins de Vienne (Autriche!, où l’industrie «le la nacre est assez répandue, 
les ouvriers nacricrs seraient exposés à une forme particulière d’ostéite. Consultez : Eiudish’ 
Wiener med. Woclienschr., 1870, cl Gusscnbauer, Arch. /'. /clin. Chirurg. , vol. XVIII. ESTn'. 

HT'ÎIKSE, PROUST. “ . 


17S 


[/HOMME CONSIDÈRE COMME INDIVIDU. 


III. — AFFECTIONS PULMONAIRES SUCCÉDANT A I/INHALATION DE POUSSIÈRES 

MINÉRALES ET MÉTALLIQUES 


1 ° Affections pulmonaires succédant à l'inhalation de la poussière de fer. 

Sidcrosis. 

Des poussières minérales et métalliques, les unes formées de molécules 
aiguës, pointues . d’une excessive ténuité sont particulièrement redou- 
tables et capables de léser par effraction ; chez les autres, des molé- 
cules d’unplusgros volume, arrondies ou mousses, engendrent beaucoup 
moins d’accidents. Une même substance peut présenter ces deux variétés : 
chez les tailleurs de lime . par exemple, molécules pointues ; chez les 
ouvriers se servant de rouge anglais (oxyde de fer), molécules mousses. 

La poussière de fer est rarement inspirée pure ; le plus ordinairement 
elle se trouve, dans les travaux professionnels où son développement est 
le plus important, mélangée à diverses poussières. Nous étudierons d'a- 
bord les cas dans lesquels nous pourrons observer l’action isolée de cette- 
poussière. 

La présence du fer dans le poumon donne lieu à une variété do pneu- 
moconiose qui a été décrite par Zcnker sous le nom de siderosis. Zenkei 
a examiné les poumons d’une jeune fdle morte à trente et un ans (1864) 
à l’hôpital de Nuremberg, dans le service de M. Geist. 

« J'ai rarement observé, dit-il, un phénomène plus curieux. La surface des poumon, 
est d’une coloration rouge-brique intense ; çà et là seulement quelques lignes noires 
disposées le long des interstices des lobules. La plèvre pulmonaire était recouverte égale- 
ment de plaques rouges de grande dimension. La surface de section des poumons pré- 
sentait une coloration rouge-brique si vive que les autres teintes étaient complètement 
effacées. On eût dit que les organes avaient été enduits de rouge. Il en était de même 
pour les ganglions lymphatiques du bile. « Je pensai d’abord à la présence du minium ou 
du cinabre, mais l’analyse chimique faite par Gorup Besanez démontra l’accumulation 
d’oxvde de fer dans les poumons en quantité prodigieuse 1 . » 

’ La quantité de fer dans le poumon était énorme, puisque 57 grammes de poumon renfer- 
maient 0« r ,828 d’oxyde de fer. Le poumon droit entier donna un poids de 780 grammes, les 
deux réunis, 1500. Les deux poumons renfermaient, en oxyde de fer, au moins 21 ou 22 gr. 

Le liquide trouble qui suintait des alvéoles présentait, comme partie essentielle, une masse 
considérable de grains de 10, jusqu’à 25 millièmes de millimètre, les plus petits presque tou- 
jours sphériques, les plus gros ovales. Les grains qui constituaient ces éléments paraissaient 
rouges vus directement, et. par transparence on les voyait bruns. Des molécules très fines de 
fer se trouvaient dans les voies aériennes, mais surtout dans le tissu inter-alvéolaire et dans la 
plèvre. 

Il n’v avait pas de tubercules récents. Les parois des grosses artères, des veines ne présen- 
taient aucune- coloration anormale. Les grosses bronches qui semblaient colorées en rouge n'of- 
fraient aucune molécule rouge, ni à leur surface, ni dans l'épaisseur de leurs parois; mais il 
paraissait en exister dans les plus fines bronches et leur paroi interne était tachée de matière 
rouge, tandis que la partie externe n’en renfermait pas. 

Les ganglions bronchiques, noirs au centre, étaient teintés de ronge à la périphérie. Dans les 


170 


L’HOMME AD POINT DK VU K DES PIUUESSIONS. 

La malade avait été employée, pendant plusieurs années, dans une 
fabrique de Nuremberg, à préparer le papier qurscrt à couvrir l'or fin. 
Son travail consistait à appliquer sur une feuille de papier transparent 
de la poudre rouge, sèche, très fine, jusqu’à ce que le papier lut absolu- 
ment imbibé cl pénétré. Le local était petit, la ventilation insuffisante, 
Pair obscurci par une poussière rouge intense. Si les fenêtres étaient 
fermées, les meubles étaient bientôt recouverts de poussière rouge. La 
salive des ouvrières était rouge. L’analyse de la poudre rouge employée 
par la malade apprit que cette poudre n’était autre chose qu’une variété 
d ’ oxyde (le fer , préparée sous le nom de rouge anglais. Elle offre les 
mêmes caractères, le même volume et la même structure que celle qui a 
été retrouvée dans les poumons. 

Zenker cite aussi l’observation d’un ouvrier miroitier travaillant avec 
du rouge anglais. Depuis cette époque, Merkel a observé également à 
Nuremberg une quinzaine d’autres faits de siderosis pulmonaire, mais 
deux fois seulement la maladie a déterminé la mort 1 . 

Non seulement les observations de Zenker établissent le mode de péné- 
tration des poussières d’une manière irrécusable ; elles montrent de plus 
que les molécules de poussière les plus fines peuvent, sans être anguleuses 
ni pointues, pénétrer non seulement dans les cellules épithéliales, mais 
aussi plus profondément dans le tissu conjonctif du poumon, puisque 
dans le cas de siderosis pulmonaire dont nous venons de parler, il s’agit 
de molécules rondes, très fines, qui ne peuvent léser par effraction : il 
n’y a plus alors un véritable traumatisme, mais un de ces actes de péné- 
tration sur lesquels insiste le professeur Robin. 

En 1871, Merkel a trouvé dans les poumons le fer à l’état d 'oxude 
magnétique. Un seul cas de cette nature a pu être observé. Il s’agit 
d'un individu atteint de pneumoconiose siderosique. 11 avait été occupé 
à nettoyer avec du sable des plaques de tôle qui s’élaient recouvertes 
d’oxyde d’oxydule de fer. L’expectoration de cet homme était d’un^ris- 
noiràtre; l’analyse chimique y démontra la présence de petits granules 
noirâtres d’oxyde de fer, à l’état d’oxyde magnétique. La mort eut lieu au 
bout de deux mois. L’autopsie permit de constater sur chaque poumon des 
amas gris-noir. Les poumons étaient indurés etoffraient les caractères d’une 
phlegmasie chronique. Le sommet droit présentait une caverne commu- 


parties noires on voyait aussi quelques points rouges. La malade avait succombé à îles sv ,„_ 
p tûmes rapportés à la phthisie pulmonaire, fendant la vie, on avait constaté l’existence de rra- 
rl.ats rouges qui n’avaient pas été analysés. Mais Zenker eut l’occasion d’examiner les polisseurs 
de gl ices d'une fabrique voisine d’Erlangen. Ces hommes qu'il rencontrait souvent sortant de 
leur atelier, les vêtements tout couverts de poudre rouge, présentaient une expectoration égale- 
ment rouge, constituée par des cellules épithéliales farcies de granulations métalliques. 

Merkel. Zirmsxnt'x Handbuclt ; Gcwcrbcltranltlu'ilcn, p. 4i0. 


ISO 


I.' HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


niquant avec mie grosse bronche. Les ganglions bronchiques, peu altérés, 
offraient cependant à l’intérieur une teinte noire. Sur 100 grammes de 
poumon desséché, il y avait 0,885 de fer. Celte observation a eu pour 
résultat de faire modifier le procédé de nettoyage des plaques de tôle. 

Parmi les ouvriers employés exclusivement à la confection des ouvrages 
en fer, les forgerons , les ferronniers , les forgeurs de rivets , les serru- 
riers , les cloutiers offrent différentes déformations, provoquées par des 
attitudes vicieuses que nous avons déjà mentionnées. Quelques-uns de ces 
ouvriers sont, en outre, exposésà l’action continue de températures extrê- 
mement élevées 1 et à l’absorption de poussières fines composées d’oxyde 
de fer et de charbon, qui produisent sur leurs voies respiratoires une irri- 
tation continue; les forgerons souffrent en grand .nombre d’un lumbago 
poussé à un degré de violence excessive. L’hypertrophie du cœur et 
l’emphysème pulmonaire sont fréquents chez ces ouvriers. 

Tôliers et chaudronniers. — Les individus attachés à ce genre de tra- 
vail ne subissent aucune influence pathogénique bien caractérisée, si ce 
n’est cependant l’action exercée sur l’organe de l’ouïe par le bruit assour- 
dissant qui remplit incessamment leur atelier. Une cinquantaine d’ou- 
vriers, frappant à coups redoublés de marteau la paroi métallique de vases 
creux et sonores, produisent un tapage vraiment infernal que l’habitude 
la plus prolongée peut seule permettre de tolérer (Maisonneuve). 


2° Affections pulmonaires succédant à l’inhalation des poussières de fer et de silice. 

Siderosis et clialicosis 

Bibliographie. — Johnston. On a new species of phlkisis pcculiar to persans occupied in 
poinling needles ( Mem . of tlic London medic. Society , vol. V). — Alp. Chevallier. Des ac- 
cidents auxquels sont, exposés les couteliers, émouleurs et aiguiseurs ( Annales d’hygiène 
publique, 1850). — L'aveu.. Del' asthme des rémouleurs. — Monts. Dangers auxquels l'emploi 
des meules de grès expose les ouvriers dans les fabriques d'armes. — Quentin. Fabrication 
de meules artificielles, — J.C. JIai.l. Maladie des aiguiseurs de Sheffleld. — I’eacock. Delà 
phthisie des tailleurs de pierre meulière. — Pdtégnat (de Lunéville). Quelques mots sur les 
maladies des verriers et des tailleurs de cristal, ou Une promenade médicale à la cristal- 
lerie de Baccarat . — Joiidan. Maladie des ouvriers dans les fabriques d'aciers. — Desavvre. 
Etudes sur les maladies des ouvriers de la manufacture d'armes de Châtellcrault . — Feltz. 
Maladies des tailleurs de pierre. 

Tandis que, dès le dix-septième siècle, la maladie, des tailleurs de 
jiieire était l’objet de recherches et de travaux considérables, la maladie 

i Les ouvriers des hauts-fourneaux qui servent à la fabrication du fer et tle l'acier, ont ù se 
livrer à un déploiement de force excessif en présence d’un loyer de chaleur intolérable. J’ai 
assisté, dans l'usine de Terre-Noire, ;i la fonte de l’acier par une température de 2,0ü0 degrés. 
Il y a là pour l’ouvrier danger d'accidents, de brûlures et de transpirations abondantes suivies 
de froid et de frisson. De plus, il peut se produire certaines influences nocives spéciales résul- 
tant des gaz ou des vapeurs que développ • la matière en fusion. 


IS'I 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PKUEESSIONS. 

de même origine, mais d’une gravité bien plus grande, qui atteint 
les aiguiseurs” est mentionnée seulement à la lin du siècle dernier. 
En effet dès 1649, Diemerbroek reconnaît la présence de poussières 
pierreuses dans les poumons des tailleurs de pierre; Wepfer (1678) 
constate la présence de la phthisie chez les ouvriers qui, à Waldshut, pré- 
parent les pierres à meules; et, dans le courant du dix-huitième siècle, 
cette étiologie des affections organiques du poumon est tellement monnaie 
courante, que Sauvages décrit un asthma pulverulentorum , lequel, dit-il, 
dégénère souvent en phthisie. 

Ces idées sont confirmées par Leblanc (1775), AAill (1785), et cepen- 
dant personne, pas même Ramazzini (1 700), ni Fourcroy (1777), ne par- 
lent des maladies de poitrine chez les aiguiseurs. Il faut arriver jusqu’en 
1796 pour voir Johnston s’occuper d’une espèce de phthisie qu’il a 
observée chez les empointeurs d’aiguilles. Enfin, en 1850, Kniglit aborde 
la question des émouleurs et nous apprend que la maladie spéciale dont 
ils sont affectés est de date récente. 

« Autrefois, dit-il, les ouvriers travaillaient isolément hors des villes, dans des campa- 
gnes salubres, le long des cours d’eau qu’ils utilisaient comme force motrice. Leurs ate- 
liers, dans lesquels ils n’étaient jamais qu’en très-petit nombre, étaient largement aérés; 
ils aiguisaient rarement par la voie sèche. Les variations, en plus ou moins, survenues 
dans ces cours d’eau et les gelées de l’hiver, interrompaient fréquemment leurs travaux, 
et les obligeaient de se livrer à d’autres occupations. » 

L’adaptation des machines à vapeur à l’aiguisage amena une révo- 
lution complète et bien fâcheuse dans cette industrie, qui des cam- 
pagnes fut amenée dans les villes. Les ouvriers furent enfermés, au 
nombre de douze ou quinze, dans des pièces peu spacieuses, exactement 
closes, surtout pendant l’hiver ; ils travaillèrent là, pendant toute l’année, 
dix à douze heures par jour et six jours par semaine. L’avilissement des 
salaires amena l’usage plus fréquent de la voie sèche, beaucoup plus expé- 
ditive. Enfin, les aiguiseurs vinrent demeurer en ville et leur genre de 
vie se modifia du tout au tout. 

Depuis Knight, nous avons à enregistrer les belles recherches de Holland, 
celles de l avell, de Hall en Angleterre et celles de M. Desayvre en 
4 rance. Une des professions ou la vie de l’ouvrier est le plus en danger, 
la fabrication des armes, a été surtout l’objet des études de M. Desayvre. 
Là encore, les ouvriers aiguiseurs sont les plus exposés. 

On ressent habituellement daus ces usines, dit M. Desayvre, et quelle que soit la tem- 
pérature de l’air extérieur, un certain froid, qui dépend : 1" De la vapeur d’eau froide 
répandue dans l’usine et résultant de l’aiguisement par la voie humide, qui est en 
vigueur à la manufacture; 2“ de l’eau qui mouille le pavé de l’usine et coule même 
dans les endroits les plus déclives ; 5° enfin du courant d’air qui s’établit entre les 
lenctres nord et sud, quand elles sont ouvertes simultanément. 11 résulte de ces conditions 


182 


L’IIOMMK CONSIDKKÉ COMME INDIVIDU. 

physiques que les aiguiseurs, échauffés el souvent mouillés de sueur par un travail 
pénible, respirent un air froid et saturé d’humidité; ce qui, joint à leurs imprudences, 
explique la lréquence de bronchites parmi eux, indépendamment de l’action de la pous- 
sière sur l’appareil respiratoire. 

On se sert de préférence, pour l’aiguisement, de meules naturelles, 
ainsi nommées parce qu’on les taille dans les carrières; elles sont faites 
avec le grès dit bigarré et composées de silex uni par un ciment calcaire. 
Elles sont d’une grande dureté et n’éclatent presque jamais. Pour Y ai- 
guisement des armes, il est nécessaire de creuser à la circonférence de 
la meule des cannelures; c’est à celte opération que l’on donne le nom de 
riflage. Lorsque l’ouvrier rifle la meule, il se dégage une grande quan- 
tité de poussière; celle-ci prend deux directions : une partie s’élève un 
peu el vient tomber sur la planche placée auprès de la meule; une autre 
partie, beaucoup plus considérable, tombe comme une masse épaisse et 
s’élève ensuite en poussière fine pour remplir toute l’usine d’un nuage 
pulvérulent tellement épais qu’on a peine à voir à quelques pas devant 
soi. Une réforme radicale a été introduite dans l’hygiène de la profession 
des aiguiseurs et a apporté à leur sort une amélioration considérable; 
c’est l’introduction du ventilateur , ou plutôt de l’appareil ventilateur, 
qui a pour base essentielle une roue à aubes courbes placée en dehors 
de l’usine. 

Tous les aiguiseurs ne sont pas dans les mêmes conditions pendant 
leur travail. L’aiguisement de la cuirasse est très fatigant, principalement 
à cause du poids considérable de cette armure, que l’ouvrier doit suppor- 
ter pendant tout le temps de l’opération. 

l 'aiguisement en travers, qui s’applique à la baïonnette el aux autres armes, moins la 
cuirasse, mérite aussi une mention spéciale ; cet aiguisement se fait, ou plutôt se faisait, 
sur une meule d’environ cinq centimètres de diamètre. L’ouvrier travaillait assis, appuyait 
la lame sur ses genoux et se courbait très-fort pour voir son travail, d’où résultait 
d’abord une très-grande fatigue; ensuite, il travaillait à sec et était obligé de retailler 
à chaque instant la meule, ce qui l’exposait à aspirer énormément de poussière. M. le 
colonel Ancelin, frappé de tous ces inconvénients, à fait établir un nouveau système 
de meules, qui offrent le double avantage de permettre l’aiguisement par la voie humide 
et de donner à l'ouvrier pendant son travail une altitude droite. 

• 

La cause spéciale qui fait naître parmi les aiguiseurs une maladie par- 
ticulière et véritablement professionnelle, consiste dans l’aspiration des 
poussières siliceuses que lancent les meules et des particules métalliques 
qui s'échappent des instruments qu’on émoud. Les mêmes inconvénients 
se retrouvent pour toutes les catégories d’aiguiseurs, quelle que soit la 
matière aiguisée; le degré du danger varie toutefois considérablement, 
suivant que l’aiguisage est fait à sec ou par la voie humide ; ce dernier 


18 Ü 


1 HOMME au point de vue des i-hoi dissions. 

étant beaucoup moins iuiicslo cl 11 a t ta (j imn l pas dnectement In vie. 
Les fourchettes, les niguilles réclament l’aiguisage à sec; les rasoirs, 
ciseaux, couteaux de table sont soumis à l’aiguisage mixte, c’est-à-dire 
i|ue, façonnés d’abord sur la meule sèche, ils sont ensuite aiguisés sur 
une meule humide. Enfin, la fabrication des scies et des faux demeure, 
grâce à l’aiguisage humide, une des moins nuisibles. 

Peacok a fait à l’hôpital Saint-Georges une étude spéciale de la maladie 
des tailleurs de meules ( French Millstone make Phthisis). Ces ouvriers 
sont occupés à tailler à coups de ciseau une pierre très dure, dite pierre 
meulière ou silex molaire, abondante dans le bassin de Paris et importée 
en Angleterre par la voie du Havre. Chaque coup de ciseau produit des 
étincelles et un nuage de poussière siliceuse. Les parcelles de pierre et de 
fer sont projetées avec force, si bien qu’elles s’incrustent dans la peau des 
mains et à la face des ouvriers. 

C’est à Sheffield que Holland a recueilli la plupart de ses observations. 
Cette ville est, comme on le sait, le siège principal des grandes manufac- 
tures de coutellerie et de quincaillerie de l’Angleterre. Les cinq mille 
ouvriers qui sont occupés, dans les fabriques de Sheffield peuvent être 
divisés, au point de vue de l’hygiène professionnelle, en deux catégories 
distinctes suivant qu’ils travaillent sur la meule humide ou la meule 
sèche. Ces derniers sont beaucoup plus exposés. 

Les aiguiseurs de fourchettes, travaillant à sec, paraissent, entre tous, 
les plus frappés par la maladie et ceux qui succombent le plus vile. Plus 
l’aiguiseur est jeune et plus il se montre sensible à cette influence. La 
poussière, incessamment produite par la rotation rapide de la meule, est 
si déliée, dit Holland, qu’elle peut pénétrer dans les ouvertures les plus 
•étroites; elle remplit tout l’atelier et se dépose sur tous les objets qui s’y 
trouvent renfermés. L’atmosphère est chargée d’un nuage de ces parti- 
cules en grande partie siliceuses. Les polisseurs d'acier, qui emploient 
l’émeri et le rouge d’Angleterre, se rapprochent des aiguiseurs par les 
poussières nuisibles qu’engendre leur travail. 11 s’exécute également au 
moyen d’une meule dont la circonférence est garnie d’une couche d’émeri 
destinée à rendre le frottement plus rude. 

Il faut encore ranger parmi les ouvriers chez lesquels la phthisie pro- 
fessionnelle sévit de la façon la plus redoutable, les aiguilleurs (fabri- 
cants d’aiguilles) et, parmi eux surtout, l’ouvrier empointeur. L 'empoi li- 
tage se fait à la meule sèche; des particules métalliques jaillissent sans 
cesse en étincelles brûlantes, en meme temps que l’ouvrier respire un 
air chargé de poussière de grès. La gravité de la maladie des empoin- 
Leurs et l'urgence des moyens préservatifs ont été tour à tour signalées par 
ohnston, Knight, Villermé, Desayvre. 


I. 'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


IM 


Un peut rattacher à la clialicose la maladie des potiers , étudiée par 
M. Greenliow, et dans laquelle l’altération du poumon est déterminée par 
l’action de particules siliceuses et alumineuses. On peut en rapprocher 
aussi les lésions pulmonaires observées par M. Greenliow chez un certain 
nombre de séranciers ou peignoirs de lin. On trouve en effet, dans ces 
cas, des nodules de pneumonie chronique noirs el dans lesquels l’analyse 
chimique révèle la présence de la silice. Une semblable lésion n’a rien 
qui doive surprendre, les cendres de la tige du lin renfermant, d’après 
Mussprat, 12 pour 100 d’acide silicique (Charcot). 

La maladie des aiguiseurs consiste dans un engorgement du tissu 
pulmonaire, quelquefois avec excavation, entretenu et aggravé parla pré- 
sence de corps étrangers, lesquels ne peuvent être expulsés ni résorbés. 
La première période correspond à la présence seule des corps étrangers 
dans les poumons ; la deuxième, à l’altération du tissu pulmonaire (engoue- 
ment el induration) ; la troisième, à l’existence de cavernes. 

Dans la première période, caractérisée par la présence des corps étrangers dans les pou- 
mons sans altération du tissu de ces organes, nous trouvons de la toux sèche, ou plus sou- 
vent suivie d’une expectoration blanchâtre, filante, peu abondante, excepté le matin, 
l’oint d’hémoptysie. Le malade vomit souvent à son réveil des matières bilieuses, glai- 
reuses; la respiration est vésiculaire, mais moins moelleuse qu’à l'état normal et l’on 
perçoit à l’auscultation [de très légers craquements. La sonoritéest bonne. Du reste, point 
de diminution des forces. 

Dans la seconde période, qui correspond à l’engorgement du tissu pulmonaire, le ma- 
lade tousse, il expectore des crachats blancs ou blancs-verdâtres, quelquefois même rou- 
geâtres et éprouve assez souvent de petites hémoptysies. Il ressent de la dyspnée pour le 
moindre exercice ; la sonorité de la poitrine est 'beaucoup diminuée et la respiration est 
sourde, dure. Des râles se font entendre, ils dépendent de la bronchite qui coexiste pres- 
que toujours. Du reste, point de fièvre; l’appétit, les forces sont en assez bon état. 

Dans la troisième période, des cavernes existent dans les poumons; l’aiguiseur est forcé, 
bon gré, mal gré, de s’arrêter; jusqu’alors, en dépit de l’induration partielle de leurs 
poumons, beaucoup d’entre eux n’ont pas interrompu leur travail. La toux est très fré- 
quente, l’expectoration très abondante ; il se manifeste de temps en temps des hémoptysies 
effrayantes par la quantité de sang rejeté. A l’auscultation, on n’entend presque plus la 
respiration vésiculaire, mais à sa place des râles ronflants et sibilants généralisés et, dans 
certains points, des râles caverneux. A la percussion, on ne trouve presque partout que 
matité. L’état général est en rapport avec l’état local; fièvre continue avec exacerbation le 
soir, sueurs, insomnie, amaigrissement, dyspnée, vomissement; la mort arrive enfin. 

Cette maladie se développe lentement el insensiblement. On la voit se poursuivre dix- 
huit mois, deux ans, trois ans, quatre ans même. 

Les crachats d’un aiguiseur qui travaillait à sec renfermaient, outre les cellules d’épi- 
thélium provenant de la bouche et du pharynx, des globules de sang, des globules de pus 
et de mucus, et enfin des particules d’acier el des fragments de grès, dont la quantité 
était d’autant plus abondante qu’il s’était écoulé un temps moins long depuis la cessation 
du travail'. 


1 Dans une autopsie laite par le docteur Hall, les parties altérées des poumons renfermaient 
eù et là des particules de grès, mais il n’est pas parvenu à y démontrer l’existence de particules 
métalliques. 


L'HOMME AU POINT UE VUE DES PROFESSIONS. 185 

Alors même qu’il ne s’est pas développé chez les ouvriers qui travaillent dans ces condi- 
tions de pneumonie spéciale, leurs poumons contiennent un taux élevé de silice; ainsi, 
chez les tailleurs de pierre, M. Kussmaul a trouvé trois fois plus de silice que chez des 
individus de même âge placés en dehors de la profession. Dans un travail plus récent 
portant sur dix-neuf autopsies, dont quatre suivies d’analyse chimique, M. Meiuel a trouvé 
comme minimum de silice dans les poumons des tailleurs de pierre 25,5 pour 100, 
comme maximum 45 pour 100, alors que chez les vieillards placés en dehors de celle 
profession, le chiffre de la silice ne dépasse pas 1 G, 69 pour 100. M. Riegel, de son côté, 
est arrivé à des résultats très analogues. 

Quelle que soit la profession ayant déterminé la chalicose, les lésions anatomiques ne 
présentent pas bien entendu de différences et elles peuvent être résumées de la façon 
suivante, d’après les observations de MM. Peacock, Desayvre, Hall, Meinel, etc.: 

Les poumons sont farcis de nodules généralement petits, quelquefois volumineux (Hall), 
durs, arrêtant le scalpel. Ces petits nodules présentent en général une coloration noire 
plus ou moins foncée. L’analyse microscopique y fait découvrir : 1° une hypertrophie 
fibroïde de la gangue conjonctive entraînant le rétrécissement ou l’oblitération des 
alvéoles dans les parties correspondantes ; 2° des particules de silice reconnaissables à 
leurs caractères micro-chimiques et morphologiques, et enfin des particules noires ayant 
l’apparence de la matière charbonneuse. Les auteurs ne s’expliquent pas nettement à ce 
sujet. S’agit-il d’un pigment hématique ou bien de matière charbonneuse? Cette dernière 

E opinion est la plus vraisemblable si l’on en juge par les faits de pneumonie chronique 
indépendante de la chalicose et dans lesquels on constate une augmentation manifeste 
dans la quantité de la matière charbonneuse. 5° Dans un certain nombre d’observations, 
on trouve signalée l’existence de cavernes indépendantes, bien entendu, de toute lésion 
tuberculeuse. 

Nous terminerons cette étude anatomo-pathologique que nous empruntons aux leçons du 
professeur Charcot en donnant quelques caractères morphologiques et chimiques permet- 
tant de reconnaître les particules siliceuses au sein des foyers d’induration : 

1° Dans plusieurs observations, on signale de petites particules cristalloïdes réfractant 
fortement la lumière, faciles par conséquent à distinguer des particules de charbon ; 

2° Les caractères chimiques sont faciles à rechercher. On soumet les nodules à la des- 
siccation lente, puis on les brûle à l’aide d’un jet de gaz. Le résidu est traité par l’eau 
regale qui dissout tout ce qui n’est pas de la silice. Celle-ci est alors recueillie sur une 
lame de platine et exposée aux vapeurs d’acide fluorhydrique qui en déterminent la dis- 
solution. 

Cependant a priori, comme le fait observer le professeur Charcot, on est porté à penser 
que, de même qu’il existe chez l’homme une anlhracose physiologique , de même aussi 
il doit exister une chalicose physiologique , produite par l’introduction dans les voies 
respiratoires des poussières siliceuses qui existent normalement dans l’atmosphère. Le 
lait, du reste, a été mis hors de doute par les recherches de M. Kussmaul. Démontrant que. 
de meme que l’anthracose, la chalicose physiologique se développe avec 1 âge, il a fait 
\on, en effet, que, tandis qu il n existait pas de silice dans le poumon du nouveau-né, il 
en existait déjà des traces chez un enfant de sept mois, et enfin chez l’adulte en dehors de 
toute influence professionnelle , on en rencontrait en moyenne de 1 à 2 grammes pour les 
deux poumons. Ces recherches ont été, du reste, reprises cl complétées parM. Riegel ( 1 875). 
et cet auteur est arrivé à des résultats concordants, ainsique le prouve le tableau suivant : 

Î Enfant de 4 semaines. 

— de 4 mois. . . 

Adulte de 47 ans. . . 

— de 09 ans. . . 

Ainsi donc, la proportion de silice dans le poumon augmente avec l’àge. Du reste, jamais 
on n a trouve chez des sujets placés dans des conditions normales, quel que fût leur âge. 


silice. O 

. . . 2,44 ° 0 du poids des cendres. 

. . . 13,59 % _ 

. . . 10,09 % _ 


180 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

des dii lires comparables à ceux qui se produisent sous l'influence de certaines 
prolessious. 11 importe de plus de faire; remarquer aveo 11. Kussmaul que nulle part dans 
1 organisme, si ce n’est dans les cheveux, la silice n’est aussi abondante que dans les 
poumons. Dans le sang, il n’en existe que des traces. Dans le foie, la rate, les muscles, 
le cerveau, ellci est en quantité très minime. Ces résultats conduisent à admettre que la 
silice (pi ou rencontre dans les poumons en proportion si forte y a été introduite dti 
dehors. 


(.liez les aiguiseurs, les poussières inspirées ont été la silice et le 1er, 
c est-à-dire rju il y a eu à la lois chalicosis et siderosis. Cette forme de 
pneumoconiose est très grave. Des caractères importants l’absence d’hé- 
rédité et d’éléments tuberculeux la distinguent de la phthisie tubercu- 
leuse, avec laquelle elle offre certaines analogies l . 

Le tableau suivant donne le chiffre de la vie probable chez ces différents 
groupes d’ouvriers. 


VIE . PBQUABLE 


AGE ACTUEL 

DES AIGUISEURS 

DE LA POPULATION. 

A SEC. 

A 

SEC ET HUMIDE. 

HUMIDE. 

En 

Angle- 
terre 
et pays 
de Galles. 

Dans 

les 

contrées 

agri- 

coles. 

Fourchet- 

tes. 

Canifs. 

Rasoirs. 

Ciseaux. 

Scies. 

20 

28,75 

32,75 

34,88 

38,25 

48,08 

54,97 

57 

25 

32,85 

50,22 

54,84 

40.59 

49 , 55 

57,62 

59,71 

30 

30,01 

39 , 07 

58.09 

42,82 

50,50 

00 , 66 

62,28 

35 

59,21 

45,88 

41,53 

45 , 55 

51,97 

62 , 55 

64 , 66 

40 

42,44 

40 , 45 

45,21 

48,53 

55,77 

64,90 

60,76 

45 

45,71 

49,79 

48,73 

51.80 

55,88 

07,16 

68,68 

50 

» 

55 , 09 

53,25 

55 , 56 

58,50 

09 , 36 

70,45 

oo 

J) 

56,34 

57,60 

59,20 

01,04 

71,60 

72,25 

00 

)> 

)) 

02,19 

03.31 

64,09 

74,90 

74,29 

or, • 

» 

)> 

» 

)) 

07,40 

76,49 

70,58 

70 

» 

» 

» 

)) 

)) 

79,62 

• 79,24 


Le tableau suivant nous renseigne sur la durée de la vie chez les cm- 
pointeurs d’aiguilles comparée à celle de la population de toute l’Angle- 
terre et de quelques districts agricoles : 


1 Comme chez les individus atteints de phthisie tuberculeuse, les cavernes des aiguiseurs 
sont situées au sommet des poumons : tantôt la caverne est unique, tantôt il y en a plusieurs 
de dimensions variables; les unes, très petites, sont ce qu’on peut appeler des cavernules; 
d’autres ont des dimensions telles qu’elles pourraient loger le poing d'un adulte (Dcsayvre). 




1/H0J1ME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS 


S7 


AGE 

AIGUILLEURS 

POPULATION 

TOTALE 

DISTIUCTS 

AGRICOLES 

20 

51,17 

54,97 

57 

25 

53,87 

57,52 

59,71 

50 

30.77 

60,06 

62,28 


59,90 

62,55 

64 , 66 

■40 

43.25 

64,00 

66,76 

45 

46,82 

67,16 

68,68 

30 

» 

69,86 

70,45 


5 . Affections pulmonaires succédant à l'inhalation des poussières de silice. 

Clialicosis. 

Les altérations anatomiques qne nous venons de décrire nous ont mon- 
tré la présence du fer et de la silice dans les poumons. Les cas dans les- 
quels le silex est absorbé pur sont en moins grand nombre. 

Le clialicosis pathologique, ou pneumoconiose professionnelle produite 
par la poussière de silex, a surtout été observé chez les tailleurs de 
pierre depuis fort longtemps, comme l’indique le nom populaire de 
maladie de Sainl-Roch qui servait à le désigner. La grande mortalité qui 
sévit chez ces ouvriers a été remarquée d’abord en Angletrrre par 
Wepfer. Peacok signale le danger qu’entraîne la taille de la pierre meu- 
lière ou silex molaire qui, de nature extrêmement dure, est travaillée 
à sec au ciseau et au marteau, et charge l’atmosphère d’un nuage de 
poussière siliceuse très fine. L’âge moyen de ces ouvriers n’est, d’après 
lui, que de vingt-quatre ans; celui des tailleurs de pierre en général ne 
dépasse guère trente-six ans. 

La poussière de marbre expose les ouvriers qui l’inhalent aux mêmes 
maladies que les précédentes. Il en est de même du granit , du basalte , 
du gneiss et du mica ; le polissage de Y agate est également nuisible; 
mais la poussière développée pendant cette opération est peu considé- 
rable. Un certain nombre de ces ouvriers, les cantonniers entre autres, 
sont, en outre, exposés aux lésions que peuvent occasionner des frag- 
ments de silex jaillissant sous l’instrument qui les broie. C’est encore la 
poussière siliceuse qui fait le danger de l’empointage des aiguilles, 
opération que nous avons dû ranger dans les professions à poussières 
ferro-siliceuses, mais où la poussière inspirée est presque exclusive- 
ment siliceuse, la pointe de l’aiguille se faisant à l’aide de meules de »rès 
quartzeux. 

Comme la phthisie silico-métallique, la phthisie siliceuse, que l'on a 


188 L’HOJIIME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

nommée aussi phthisie calculeusc, présente les symptômes de la phthisie 
pulmonaire. On a trouvé les lésions de la pneumonie chronique 1 et des 
masses dures, que l’analyse chimique a démontré être formées surtout de 
silice. Meynel, qui a donné à l’afléction le nom de chalicosis, a trouvé que 
dès l’apparition des petites masses grisâtres, la richesse du tissu pulmo- 
naire en silice augmentait proportionnellement à leur nombre. 11 y avait, 
en outre, des adhérences et des épaississements de la plèvre 2 . 

Dès 1705, Clozicr s’exprimait en ces termes sur cette maladie : 

« Quelque forts et robustes que soient ces ouvriers, les uns plus tôt, les autres plus 
tard, mais ordinairement avant quarante ans, sont attaqués, d’abord d’une toux sèche et 
presque sans crachats pendant quelques mois. Cette toux devenant ensuite plus grasse, ils 
crachent beaucoup; d’abord les crachats sont blancs, savonneux et fouettés; ces crachats 
s’épaisissent par la suite, deviennent sanguinolents, puis purulents. Les uns (les malades) 
sont beaucoup oppressés, les autres presque point. Ils ont très peu de douleur aux pou- 
mons, mais beaucoup plus d’ardeur et de feu à la trachée-artère; leur voix devient rauque; 
la fièvre est presque continuelle, mais faible. Ils se plaignent assez ordinairement de 
pesanteur à la région du foie, que j’ai toujours trouvée dure. J'ai aussi remarqué, que 
dans la plupart le ventre était considérablement tendu dès les commencements du mal, 
sans que les jambes ni les mains le fussent alors, ce qui arrive par la suite, sur la fin de la 
maladie; cependant, parmi ces ouvriers, il y en a qui vivent aussi longtemps que les 
autres hommes et qui ont soixante et soixante-dix ans; entre autres, un filleul de ma 
mère, qui travaille à ce métier depuis l’âge de douze ans, sans interruption, et qui, à 
soixante-sept ou soixante-huit ans qu’il a actuellement, est aussi fort, aussi robuste et 
aussi vigoureux qu’à trente. Mais ce sont de ces élus peu communs qui ont des grâces 
particulières. Ces malades conservent assez longtemps leur appétit et ne le perdent que 
quelques mois avant de mourir, c’est-à-dire lorsque la diarrhée leur survient ; pour lors, 
ils maigrissent horriblement et deviennent comme des spectres; les jambes et les pieds 
leur enflent un peu, ainsi que les mains, et ils périssent peu après que l'enflure de ces 
parties parait. Ils ne crachent presque plus lorsqu’ils sont atteints de dévoiement. Ils 
perdent leurs cheveux dans ce temps et la plupart des poils de tout le corps : pour lors, 
il n’y a plus de sommeil la nuit et s’ils en attrapent quelque peu, ils sont tourmentés de 
fortes sueurs. Enfin cette cruelle maladie a beaucoup d’affinité et les symptômes sont 
presque les mêmes que dans la pulmonie ou phthisie ordinaire. Il périt beaucoup de ces 
gens de la maladie chronique ci-dessus détaillée, qui les lient languissants pendant six 
mois, un an et même plusieurs années 3 . » 

1 Voir la thèse d'agrégation du professeur Charcot (De la pneumonie chronique). 

- Pour empêcher la pénétration des particules siliceuses, Beltz père a proposé un petit masque 
très léger, composé d’une mince tranche d'éponge fixée à une voilette métallique qui la main- 
tient au devant de la bouche et des narines. Eulenbcrg, de Cologne, rejetant l'éponge mouillée, 
préfère un grillage métallique en forme de masque, recouvert d’une gaze à claire voie; la 
quantité de poussière qui s’amasse dans les mailles de la gaze fait comprendre l’influencé nui- 
sible qu’elle aurait exercée si elle avait pénétré dans les bronches. L. Beltz. Recherches sur les 
causes de la mortalité des tailleurs de pierre et sur les moyens de les prévenir (Thèse de 
Strasbourg, 1802, n" 000.) 

3 Sur la formation et l’endurcissement du grès, avec la description de la maladie singulière qui 
attaque les ouvriers qui piquent ou taillent cette sorte de pierre. Leblanc, /.. in Précis d'op. de 
c/tir. , t. I, p. 501. Paris, 1775, iu-8". 


L’HOMME AU POINT l)H VUE DES PROFESSIONS. 


ISO 


IV. — AFFECTIONS PULMONAIRES SUCCÉDANT A L’INHALATION D’UN MÉLANGE 
DE POUSSIÈRES ORGANIQUES ET INORGANIQUES 

1“ Affections pulmonaires succédai! I à /’ inhalation delà poussière de verre 

et de cristal. 

La silice, à l’état de cristal de roche, est mêlée à des fondants (oxydes 
métalliques), puis ramollie au leu pour former enfin une pâte fusible 
nommée verre. Dans le verre ordinaire français qui produit les vitres, 
les glaces, la verrerie commune, la silice a pour fondants la soude et 
la chaux. Le cristal est un silicate double de potasse et de plomb, pré- 
paré par la fusion de 5 parties de sable pur avec 2 parties de minium et 
I partie de carbonate de potasse. 

Le broyage et le blutage de ces matières premières, la pulvérisation 
et le tamisage de l’émeri employé pour polir les glaces, le polissage , 
enfin le travail consistant à composer, à l’aide de la batte, les mélanges 
nécessaires, exposent l’ouvrier verrier à une absorption considérable de 
poussières, parmi lesquelles les poussières siliceuses sont prédominantes. 

L’opération pénible du soufflage a l’emphysème pulmonaire pour con- 
séquence fréquente. Trois ouvriers doivent souffler tour à tour, sans qu’il 
y ait d’inlerruption, et de toute leur force, dans une longue canne ou 
tube de fer; cette opération, outre la fatigue et l’épuisement qu elle pro- 
voque, amène souvent des blessures et des lésions aux lèvres, il n’est pas 
rare de voir la syphilis se transmettre ainsi. Un médecin de Lyon, M. Clias- 
sagny, a imaginé de donner à chaque souffleur un embout destiné à son 
usage exclusif, qui s’adapte facilement et rapidement à l’extrémité de la 
canne, laquelle, ne recevant plus l’application directe des lèvres, cesse 
d’être un agent médiat de contagion. Les ouvriers verriers ont bien vite 
renoncé à l’emploi de cet instrument et ils ont résolu la question d’une 
façon plus simple. Ils se sont imposé spontanément l’obligation de la 
visite médicale. Avertis du danger, les ouvriers se surveillent et exercent 
les uns sur les autres une inquisition permanente qui permet difficilement 
aux malades de dissimuler leur état. Ile plus, ils vont à jour fixe récla- 
mer du médecin de l’usine une visite corporelle minutieuse. Ces remar- 
ques du professeur Bouchard sont confirmées en partie par M. Diday, qui 
a cependant vu encore récemment plusieurs exemples de syphilis ver- 
rière el qui proteste avec raison contre le laisser aller des ouvriers, I in- 
différence de certains patrons et de quelques administrations locales. 

Les ouvriers qui taillent, le verre sont surtout exposés aux poussières. 
Les particules de cristal sont absorbées par l’ouvrier, (pii subit ainsi le 


l‘JO 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

double danger des affections des organes respiratoires, en même temps 
que celui des accidents saturnins, sur lesquels nous aurons à revenir. Le 
verre nommé verre mousseline est le plus souvent orné de dessins produits 
par un émail qui renferme une quantité considérable de plomb; il y a 
là encore une source d’accidents très importants, dont nous nous 
réservons également l’étude avec celle des autres accidents saturnins. 

La fréquence des affections thoraciques chez les verriers est dans la 
proportion de 80 p. 100. Ils sont souvent obligés de suspendre leurs tra- 
vaux. qu’ils interrompent d’ailleurs régulièrement, par suite des relais, 
de six en six heures. Sur cent polisseurs , on compte trente-cinq phthi- 
siques, ou plutôt trente-cinq individus atteints de pneumonie chronique. 
La vie moyenne chez eux ne dépasse pas quarante-deux ans.' La phthisie 
professionnelle qui sévit chez les polisseurs de glace et les tailleurs de 
cristal peut être rapprochée de la phthisie des aiguiseurs. 


'2° Affections pulmonaires succédant à l'inhalation (le poussières chez les carriers et 
les ouvriers employés aux fours à chaurc. 


Les accidents pulmonaires sévissent chez les plâtriers , engendrés sur- 
tout par la poussière irritante qui se développe durant le broyage à sec 
de la pierre calcaire et le tamisage du plâtre. Chez les carriers , les in- 
convénients de la poussière sont atténués en partie par l’humidité de 
l’atmosphère qui empêche la suspension dans l’air de molécules pul- 
vérulentes et, d’après Tardieu 1 2 , les accidents résultant de blocs qui se 
détachent, d’éboulements, font plus de ravages chez eux que les affections 
pulmonaires et la phthisie. Les ouvriers des fours à chaux 1 sont également 
soumis à ces influences que Chevallier a résumées ainsi : 

1° Odeur désagréable el incommode de la fumée de cliarbon de (erre, odeur qui varie 
selon la nature des charbons employés ; 

2° Production d’une certaine quantité d’acide sulfureux, résultant de la combustion des 
sulfures qui existent dans les houilles; 

5° Dégagement d’une très grande quantité de vapeur d’eau, qui entraîne avec elle les 
produits de la décomposition îles matières organiques qui se trouvent en petite quantité 
dans le carbonate calcaire destiné à la fabrication de la chaux vive; 

A' Dégagement d’une grande quantité d’acide carbonique ; 

5* Enfin, continuité obligée du travail qui aggrave toutes ces mauvaises conditions. 


1 Tardieu. Des lésions produites par les éboulenients accidentels, Ann. d hyg. j>ul>/., I. XXXVI. 

2 e série, 1871. 

* Voyez aussi Delcominèle. — De l’action des fours à chaux chauffant à la houille sur le Vin des 
vignes voisines. In lie vue d'hygiène , 1879, n" 9. M. Delcominèle, considère comme cause de 
dommage pour les propriétés voisines, la production de vapeurs chargés de produits pyrogénes 
et carbonés. 


[/HOMME AC POINT RE VUE DES PROFESSIONS. 


191 


5. Affections pulmonaires succédant à l'inhalation de la poussière d'argile. 




La poussière d’ argile a été rapprochée de la poussière du plâtre et de 
la craie, bien qu’étant, en raison de la forme mousse de ses éléments, 
beaucoup moins dangereuse. Nous pouvons observer ses effels chez le 
maçon et le charpentier qui paraissent tous deux soumis à des conditions 
d’hygiène et de longévité à peu près identiques; chez les briquetiers . 
|es tuiliers , etc. Enfin, nous avons surtout à étudier l’argile comme 
agent de la fabrication de la porcelaine et de la faïence , dont elle 
constitue un des éléments les plus importants. 

Les argiles sont composées de silicate d’alumine hydraté ; quelques- 
unes renferment, en outre, du sable, de la chaux et de l’oxyde de fer. 
C’est ce corps qui leur donne la couleur rouge qu’on remarque dans les 
tuiles ou les briques. Les préparations de l’argile dans les travaux de 
briqueterie et de tuilerie entraînent des efforts musculaires et exposent 
l’ouvrier aux refroidissements. Mais il n’y a développement de poussière 
que dans certaines briqueteries où la terre employée est très sèche et 
se pulvérise à la batte. Les accidents engendrés sont ici encore les irri- 
tations des voies respiratoires et les blépharites. 

L'argile plastique appelée aussi terre glaise ou terre à potier , mé- 
langée à l’eau, prend du liant et donne une pâte malléable, susceptible 
d’être taillée, et qui, solidifiée par l’addition de substances dégrais- 
santes, avant d’être durcie au feu, devient la base de la poterie et de 
la faïence. Ces argiles ne doivent pas contenir de carbonate de chaux; 


car ce sel, au feu, deviendrait de la chaux pure, qui, par son avidité pour 
l’eau, détruirait le vase pour peu que l’atmosphère fut humide. 

Les poteries grossières se font avec des argiles communes et terres 
glaises que l’on cuit à petit feu; comme ces poteries sont poreuses, il 
faut, pour qu’elles ne laissent pas filtrer les liquides, les recouvrir d’un 
vernis métallique que l’on applique par la fusion. Il a ordinairement 
pour base l’oxyde de plomb. On laisse quelquefois sans vernis certaines 
poteries rouges que l’on fabrique avec des argiles ferrugineuses et aux- 
quelles on donne la forme d’anciens vases étrusques. 

La faïence fine est formée d’une argile blanche qui ne contient pas 
d’oxyde de fer; le vernis dont on la recouvre a pour base l’oxyde de 
plomb ou d’étain. 

Le kaolin ou terre à porcelaine est une des argiles les plus réfrac- 
taires, mais qui fait difficilement pâte avec l’eau. Il est formé de silicate 
d’alumine hydraté, à peu près pur. Mélangé au pétunzé ou feldspath 
fusible, le kaolin fait, avec le pétunzé (pii lui sert de fondant, la base 


192 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

île la pâte de porcelaine. Les vases travaillés avec cette pâte sont en 
outre recouverts d’un vernis, sorte d’émail blanc produit par le pétunzé 
seul. 

La pâle ordinaire de Sèvres est formée de : kaolin, 61; sable quartzeux, 
20 ; sable feldspalbique, 10; craie, 6. Celte pâte est abandonnée pen- 
dant plusieurs années dans des caves humides où elle subit une sorte 
de putréfaction qui dégage des gaz et notamment de l’acide sulfhy- 
drique, ce qui donne plus d’homogénéité au mélange. On la travaille 
ensuite par trois procédés : le tournage, le moulage ou le coulage; puis 
on lui fait subir deux cuissons'. 

La fabrication de la poterie et de la porcelaine entraîne, pour les 
ouvriers, les conditions hygiéniques généralement déplorables d’ateliers 
mal aérés, mal ventilés, peu spacieux : l’humidité résultant du lavage de 
l’argile et du kaolin, et, par-dessus tout, l’action funeste des poussières 
minérales produites durant le broyagedes matières premières. Les 
ouvriers appelés liseurs de grain et qui doivent, lorsqu’une pièce est sortie 
du four, gratter les particules siliceuses qui résident à sa surface, sont par- 
ticulièrement exposés à l’inhalation poussiéreuse. Le service des étuves 
expose l’ouvrier au rayonnement d’une chaleur excesive cl amène des 
déperditions sudorales continues, provoquant un affaiblissement consi- 
dérable, des maladies aiguës des poumons et du tube gastro-intestinal. 
M. Dupcret-Moret signale ces inconvénients et insiste surtout sur cette 
influence désastreuse des poussières fines, nombreuses qui, régnant eu 
permanence dans les ateliers et recouvrant les murs, cloisons, planchers, 
appareils et instruments de travail, d’une couche épaisse que la moin- 
dre impulsion dissémine dans l’atmosphère, pénètrent dans l’organisme, 
et souvent même sont introduites dans le tube digestif par le fait des 
repas pris dans l’atelier. Les ouvriers porcelainiers sont sujets à la toux, 
à la dyspnée, à la fréquente récidive des bronchites, des laryngites, des 
pneumonies qui aboutissent par une pente plus ou moins rapide, mais 
presque fatale, à la phthisie. 


1 Uc vieux Sèvres fabriqué avant la découverte des gisements de kaolin n’avait pas pour base 
l’argile. La composition de la pâte élait : 


Sable de Fontainebleau 90,0 

Ni Ire 22,0 

Sel marin 7,2 

Alun 3,0 

Soude d’Alicante J >'* 

Gypse de Montmartre 3,0 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 


193 


4> Affections pulmonaires succédant à l’inhalation de différentes poussières 
(bleu d' outre-mer , bichromates). 

Pour obtenir le bleu, dit bleu cVoulre-mer , on emploie la soude caus- 
tique liquide saturée de silice, à laquelle on ajoute de l’alumine en gelce. 
Le produit est pulvérisé, puis projeté dans du sulfure de sodium fondu 
au feu. On chauffe pendant une heure et demie et on refroidit. La masse 
pulvérisée est traitée par l’eau bouillante pour enlever le sulfure de 
sodium; on lave avec la soude le résidu qui est déjà bleu. On chauffe 
cette poudre bleue dans un creuset pour lui enlever un excès de soufre 
qu’elle contient; on la broie enfin avec de l’eau et ou la soumet à la 
dilution et à la décantation pour l’obtenir de la plus grande finesse et 
de la plus belle couleur possible. 

Cette fabrication développe une assez grande quantité de poussière 
bleue très fine. Elle varie de composition et de forme suivant la prépara- 
tion. Aussi les ouvriers sont-ils exposés aux bronchites et aux pneumonies 
chroniques. Ilirt fait observer que les amas de poussière trouvés dans les 
poumons n’ont pas de couleur bleue 1 . Les fabriques d’outre-mer sont 
rangées dans la première classe des établissements insalubres, en raison 
de l’odeur fétide qu’elles développent. 

Le sulfate de baryte, la withérite , la pierre ponce et l 'hématite exer- 
cent également, en raison de la finesse et de la dureté de leurs molécules 
pulvérulentes, une action très nuisible sur les poumons. Quant à la pous- 
sière formée par la pierre composée d'oxyde de fer et de chrome , elle pro- 
duit plus rarement d’accidents du côté des voies aériennes, mais elle pro- 
voque le catarrhe des fosses nasales et la perforation de la cloison chez 
les ouvriers. Ce fait a été établi par MM. Delpech et Ilillairet, qui ont dé- 
montré, en outre, que tous les ouvriers chromateurs étaient exposés aux 
mêmes accidents et présentaient des ulcérations de la gorge, des cé- 
phalalgies fréquentes, de l’amaigrissement 2 . Chevallier et Bécourt 
avaient déjà remarqué que lorsqu’on transforme, par le moyen d'un 
acide et par l’ébullition, le chromate neutre de potasse en bichromate, la 
vapeur entraîne avec elle une infinité de molécules pulvérulentes de ce 

1 Cependant IMerkel cite une autopsie ayant démontré le dépôt de bleu d’outre-mer dans les 
poumons qui étaient d’une teinte bleu-noirâtre. L’individu avait été occupé à la préparation de 
Foutre-mer. II avait succombé à une pneumonie chronique. 

* Voyez pour plus de détails l’important mémoire de MM. Delpech et Ilillairet, Accidents 
auxquels sont soumis les ouvriers employés à la fabrication des chromâtes [Ann. d'hyg., 
t. XXXI et XLV). Ces auteurs insistent surtout sur l’action irritante toute locale des chromâtes 
et ils notent cette particularité intéressante de la conservation de l’odorat cl même de sa finesse 

plus grande chez certains ouvriers qui étaient alTectés de perforation de la cloison carlilasineuse 
des fosses nasales. 

HYGIÈNE, PHOUST. 


13 


104 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

produit, qui sc répandent dans l’atelier. Ces molécules aspirées en abon- 
dance par les ouvriers donnent au palais une saveur métallique très désa- 
gréable, mais elles n’agissent pas d’une manière fâcheuse sur la bouche. 
11 n’en est pas de même pour la muqueuse du nez. Il se développe un 
coryza très intense suivi de la dcslruction de la cloison cartilagineuse. 
On a remarqué que les priseurs de tabac étaient indemnes. Si le bichro- 
mate est mis en rapport avec des excoriations, il y produit l’effet d’une 
véritable cautérisation très douloureuse pénétrant quelquefois jusqu’à 
l’os. Les parties découvertes peuvent devenir le siège d’éruptions pus- 
lulo-ulcéreuscs; il faudrait obtenir un isolement complet des parties 
de peau ulcérée et, au moyen d’un appareil d’interception, empêcher 
l’action sur les fosses nasales. 

De toutes les poussières minérales auxquelles sont exposés les ouvriers, 
c’est la poussière de graphite qui paraît être le plus inoffensive; les 
ouvriers travaillent des années sans ressentir aucun trouble du côté des 
organes de la respiration. 


5° Affections pulmonaires succédant à l'inhalation des poussières de plomb. 

Nous réservons pour l’article de Y intoxication saturnine l’action des 
poussières de plomb. Nous remarquerons ici toutefois qu’elles produisent 
sur les poumons une irritation mécanique semblable à celle des autres 
molécules pulvérulentes. Les altérations engendrées sont les mêmes et 
nous avons affaire à une véritable pneumoconiose métallique. 

6° Affections pulmonaires succédant a l'inhalation des poussières de cuivre. 

L’action du cuivre sur l’économie sera traitée au chapitre des profes- 
sions agissant par intoxication et nous ne nous occuperons que des 
poussières provenant de ce métal. Que 1 on se transporte, dit M. Bailly, 
dans un atelier de polisseurs et de limeurs de cuivre, pour peu qu’un 
rayon de soleil vienne filtrer à travers l’ouverture et traverser l'atmo- 
sphère chargée de poussière, on voit dans cette traînée lumineuse les 
particules cuivreuses briller et reluire, et déceler ainsi, par leur miroitage, 
leur présence dans l’air ; ces particules métalliques voltigent sans cesse 
et. pénètrent dans la bouche des ouvriers. 

Ces poussières peuvent agir sur les poumons; le danger \aric suivant 
le volume de leurs particules. Les poussières les plus nuisibles sont celles 
qui proviennent du limage du laiton. Les ouvriers qui sont surtout 
atteints sont les chaudronniers, les tourneurs et surtout les ouvriers qui 
fabriquent les couleurs de bronze , industrie dans laquelle il se développe 


105 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS, 
une poussière cuivreuse formée par du laiton, poussière qui est d’une 
extrême ténuité. 


7° Affections pulmonaires succédant à l'inhalation des poussières d'engrais cl à 
l'inhalation des poussières chez les chiffonniers. — Maladie des chiffons. 

Benoiston de Chàteauneufa rangé la profession de chiffonnier parmi 
relies qui exposent les poumons à l’action d’un air chargé de molécules 
mixtes et disposent à la phthisie. Cette influence parait avoir été exagé- 
rée: la saleté dans laquelle croupissent les chiffonniers, leurs habitudes 
abjectes, leurs excès de toute nature doivent surtout être considérés 
connue nuisibles. Les chiffons qu’ils manient peuvent, dans certains cas, 
servir de moyen de transmission de maladies contagieuses. La préparation 
des chiffons, comme opération préliminaire à la fabrication des papiers, 
expose les ouvriers à une certaine absorption de poussière. 

M. Levy 1 vient de décrire sous le nom de maladie des chiffons ( die 
Hadernkrankheit) une affection qui a été surtout observée par les méde- 
cins de la basse Autriche ; on ne la voit guère que dans les fabriques de 
papier. La maladie débute par de la faiblesse, de l’anorexie, de l’insom- 
nie, des vomissements, une sensation de pesanteur à l’épigastre ; dès le 
second jour ou quelquefois au troisième, on observe de la cyanose des 
lèvres, des joues, des ongles ; des sueurs froides ; de l’œdème des poumons ; 
rien du côté du cerveau. Généralement la mort est tranquille, excepté dans 
les cas où il y a de la stase pulmonaire. Pas de phénomènes abdominaux, 
pas d’albumine dans l’urine. A l’autopsie on trouve des lésions diverses 
du poumon sans caractère spécial. Cette maladie ne frappe que les 
femmes occupées à trier les chiffons blancs; celles qui ont d’autres occu- 
pations, ou qui trient les chiffons de couleur sont entièrement épargnées. 
Les autorités de la basse Autriche ont cherché par une loi à combattre 
les causes de ces accidents. Levy a conseillé en outre d’instruire les ou- 
vrières du danger des poussières qu’elles sont exposées à inhaler. Les 
salles de triage doivent être soumises à une ventilation énergique. Chaque 
ouvrière doit être munie d’un appareil respirateur. Mais le point essen- 
tiel qu’il conseille et dont l’exécution rendrait les autres conditions inu- 
tiles est de ne faire trier que des chiffons lavés et à l’état humide. 

Ilirt signale encore, comme engendrant une grande quantité de pous- 
sière, l’industrie, nuisible par conséquent, qui consiste à déchirer les 
chiffons de laine pour les refiler ensuite. Si la durée du séjour dans les 
ateliers est prolongée, on voit se développer les pneumonies aiguës 
et chroniques. Il ajoute que, sous ce rapport, la situation n’est pas 

1 Deutsche Vierleljahresschrifl fur of Gcsundheil , 1877, p. 71(5. 


19G 


L'HOMME CONSIDÈRE COMME INDIVIDU. 

aussi mauvaise en Allemagne qu’en Angleterre, tant à cause d’une venti- 
lation énergique qu’en raison de la grande quantité des matières grasses 
adhérentes aux chiffons, par suite des habitudes malpropres de la popu- 
lation. Quant à l’influence de la poussière provenant à'enyrais de 
f umier ou des roules, sur la santé des ouvriers, elle est très atténuée par 
le travail au grand air. En revanche, ils sont beaucoup plus exposés 
aux maladies provoquées par le froid, la pluie et les changements de 
température. 

B. — ACCIDENTS PULMONAIRES SUCCÉDANT A L’INHALATION DE VAPEURS 
OU DE GAZ IRRITANTS ET PROFESSIONS QUI LES PROVOQUENT 

L’influence des gaz et des vapeurs se distingue de l’action des pous- 
sières par ce fait caractéristique que les symptômes les plus graves 
peuvent éclater dès le début. L’appareil respiratoire subit une action irri- 
tante, par exemple celle du chlore, de vapeurs nitreuses, sulfureuses et 
chlorhydriques. D’autre part, certains gaz peuvent attaquer l’économie 
tout entière et provoquer des symptômes d’empoisonnement. Nous sui- 
vrons ces accidents généraux immédiatement graves, quelquefois brus- 
quement mortels, au chapitre des intoxications et nous rechercherons 
seulement à présent quels sont les gaz et les vapeurs qui, agissant comme 
les poussières, provoquent des accidents locaux 1 . 

Les vapeurs acides, les buées, les fumées, donnent lieu, dans certains 
cas, par leur absorption brusque, à des suffocations qui sont suivies de 
crachements de sang. Il est alors nécessaire de soustraire immédiate- 
ment l’ouvrier au milieu nuisible. Le catarrhe pulmonaire, aigu ou chro- 
nique, est très fréquent ; l’emphysème lui succède souvent. On peut 
assister également à l’évolution de la pneumonie sous l’influence du 
chlore, de l’acide chlorhydrique, des vapeurs de chaux et d’ammoniaque. 
La phthisie se développe quelquefois à la suite de l’absorption du chlore, 
de la térébenthine, de la chaux et des vapeurs nitreuses et sulfureuses. 
11 s’est produit dans quelques cas de la gangrène pulmonaire. Ce fait a 
été signalé lors de la catastrophe qui a eu lieu, chez Fontaine, à la suite 
de l’explosion du picrate de potasse (Jaccoud). 

1 Nous devons une intéressante étude à M. J. Boutciller, sur la résistance comparative des 
arbustes et des arbres plantés au voisinage des fabriques de produits chimiques. M. Bouleiller ne 
s’est pas contenté de prendre des renseignements à cet égard près des personnes les plus com- 
pétentes, mais il a l'ait sur ce sujet une série d’observations personnelles qu’il relate dans son 

travail. 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 


197 


1° Vapeurs sulfureuses. (Fabricants de chapeaux de paille. — Ouvriers blanchisseurs 

de soies, de laines et de plumes. — Ouvriers des chambres de plomb. — 

Tonneliers, etc. — Fabricants d'allumettes. — Affinage.) 

On observe chez les fabricants de chapeaux de paille, soumis au déga- 
gement de vapeurs sulfureuses , des accidents du côté des organes res- 
piratoires. En outre, en brossant les chapeaux avec du chlorure de chaux 
et de la céruse, ils inhalent une poussière dont l’effet est également. très 
nuisible. Les ouvriers qui blanchissent les soies, les laines et les plumes ; 
les ouvriers des chambres de plomb , subissent des influences de même 
nature. Les accidents dus à l’inspiration de vapeurs sulfureuses s’ob- 
servent également chez les fabricants de mèches soufrées , chez les ton- 
neliers ; enfin chez les fabricants d’allumettes, dont la profession exige 
quelques détails. 

Le soufrage ou trempage au soufre favorise surtout l’inhalation 
poussiéreuse. Les presses, garnies et montées, sont apportées dans l’ate- 
lier et remises d’abord au trempeur au soufre; celui-ci prend le châssis 
à deux mains et plonge les extrémités des tiges dans une chaudière de 
fer carrée, peu profonde, où se trouve le soufre maintenu en fusion à 
125 ou 150 degrés. En entrant dans l’atelier des trempeurs et dans les 
salles qu’occupent les démonteuses de presses et les ouvrières mettant 
les allumettes en paquets ou en boîtes, on est frappé des émanations 
âcres ou irritantes qui s’en exhalent. Dès les premiers temps de leur arri- 
vée dans la fabrique, les ouvriers dits ouvriers chimiqueurs, et surtout 
les femmes, éprouvent une perte plus ou moins complète de l’appétit, 
des maux d’estomac et de ventre. En meme temps, on observe des cépha- 
lalgies, des étouffements et une toux fatigante qui revient par quinte. Les 
malaises, qui marquent le début du séjour dans la fabrique d’allumettes, 
sont quelquefois passagers et cèdent en grande partie à l’habitude. 
Dépendant il n’est pas rare de voir persister une disposition très pénible 
à la toux, aux maux de gorge et d’estomac, aux coliques, disposition qui 
augmente pendant 1 hiver, alors que le froid oblige à tenir les fenêtres 
iermées. lardieu cite le lait du chef d’une de ces fabriques qui a dû 
quitter son appartement, le voisinage des magasins ayant provoqué chez 
sa femme de violents maux de gorge. 

D’après Jlirt, l’atmosphère ne renfermant que 1 à 4 pour 100 d’acide 
sulfureux ne peut déterminer de phénomènes morbides que chez des indi- 
vidus très susceptibles. Ces phénomènes consisteraient alors eu toux, 
éternument et salivation. L’air contenant 5 à 7 pour 100 de ce gaz sem- 
blerait attaquer surtout les organes digestifs; il y aurait de l’anorexie, 
de la constipation ; mais la proportion d’acide sulfureux s’élevant à 


■108 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

15 pour 100, tous les symptômes s’aggravent; on verrait survenir les 
catarrhes chroniques des bronches, les pneumonies, les conjonctivites. 

Le mot d 'affinage, ou d’affinage des métaux précieux, est plus parti- 
culièrement réservé à un art qui a pour objet la préparation de l’or et de 
l’argent. Cette opération se fait en traitant l’alliage, dans des chaudières 
de platine, par l’acide sulfurique concentré à 00 degrés et bouillant. Elle 
donne lieu à un dégagement considérable de gaz acide sulfureux et à la 
formation de vapeurs d’acide, sulfurique, dont la diffusion dans l’atmo- 
sphère présenterait de grands dangers. L’administration a imposé aux 
affincurs la condition expresse d’empêcher cette diffusion. Grâce à l’ap- 
plication de l’appareil de Darcet, les établissements d’affinage, qu’une 
ordonnance du 14 janvier 1815 avait placés dans la première classe, ont 
pu être rangés dans la deuxième classe des établissements insalubres. 

2 ° Vapeurs nitreuses. ( Joailliers . — Orfèvres. — Ouvriers des fabriques de nilro- 
benzinc. — Dorure au trempé et dorure au mercure. — Décapage.) 

Les joailliers, et surtout les orfèvres L , sont exposés à l’action des 
vapeurs hypoazotiques. Il en est de même des ouvriers des fabriques de 
nitro-benzine. Les ouvriers qui préparent la dorure au trempé et la 
dorure au mercure sont soumis à l’inspiration des vapeurs hypoazo- 
tiques 1 2 * 4 . 

Dans le décapage 5 , le dérochage ou le ravivage , qui ont pour but de 
donner aux objets en cuivre, tels que bijoux, etc., que l’on prépare pour 
la dorure, un poli et une couleur plus claire, on passe le cuivre à l’acide 
nitrique ; de là uu dégagement considérable de vapeurs nitreuses ’’. 

Ibrt fait observer que les divers milieux où se développent les vapeurs 
d’acide hypoazotique en contiennent rarement plus de 1 à 2 pour 100. A 
ce degré, on observe du coryza et du catarrhe chez les individus suscep- 
tibles. Si la proportion de gaz s’élève, il se développe des bronchites, de 

1 Quatre cinquièmes des orfèvres sont phthisiques. La vie moyenne ne dépasse pas chez eux 

quarante-quatre ans. . , 

2 II y a quatre procédés de dorure : la dorure galvanique, la dorure sur bois, la dorure au 
mercure et la dorure au trempé. Les dorures au mercure et au trempé exposent à l’inhalation 
de vapeurs hypoazotiques. La dorure au mercure est, en outre, une cause d’intoxication mercu- 
rielle Dans la dorure galvanique, les ouvriers sont exposés à l’action du cyanure de potassium 
nécessaire à la formation de bains alcalins dans lesquels les sels d’or doivent se dissoudre; 
quant à la dorure sur bois, elle peut être une cause d’intoxication saturnine. Les doreurs sur 
bois, en effet, avant d’appliquer la feuille d’or, donnent dcs*couchcs d un xcinis composé de 
céruse et de litharge. 

5 Chez les clameurs, le décapage produit également un dégagement de vapeurs nitreuses. 

4 Un ouvrier préparait du cirage en versant de l’acide nitrique sur du 1er. La vapeur ruti- 

lante qui se dégage abondamment de la bonbonne contenant du fer remplit bientôt toute la salis. 
L’ouvrier continue son travail : l’oppression l'oblige bientôt a le cesser et une bronchite capi - 
lairc fort grave se déclara [Archiv der Hcilkundc, t. XIX, p. 551). 


199 


L’IIOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

l’emphysème; des accès de suffocation se produisent. La pneumonie aiguë 
serait rarement observable comme conséquence de l’inhalation des va- 
peurs bvpoa/otiques; au contraire, la pneumonie chronique et la phthisie 
seraient fréquentes. On n’observe aucun trouble de l’appareil digestif. 

Pour obvier aux accidents résultant des émanations nitreuses, le conseil 
de salubrité a prescrit de tenir constamment à la disposition des ouvriers 
un flacon d’ammoniaque (llillairet) ; de tenir en réserve dans l’atelier une 
certaine quantité de carbonate de chaux, afin de pouvoir saturer immé- 
diatement les eaux acides qui pourraient ctre déversées sur le sol. 

5° A mmoniaque. 

La fabrication de Y ammoniaque, lorsqu’elle s’opère en grand avec les 
sels ammoniacaux, est rangée dans la troisième classe des établissements 
insalubres. En effet, une odeur irritante se produit à l’instant où la 
chaux est mise en contact avec le sulfate ou le chlorhydrate d’ammo- 
niaque. Du gaz ammoniaque se dégage par les fentes, quand les appa- 
reils sont mal lutés. L’ammoniaque est également engendré par la 
putréfaction des matières organiques h Les ouvriers qui préparent l’am- 
moniaque et le carbonate d’ammoniaque sont également exposés aux 
inhalations de ce gaz. 

Les animaux ne peuvent supporter l’ammoniaque pur; on peut arriver 
à leur faire respirer sans danger le mélange de 10 pour 100 d’ammo- 
niaque et d’air, à la condition, toutefois, que l’oxygène s’y trouve en 
quantité suffisante. 

llirt cite un cas d’empoisonnement aigu par le gaz ammoniaque, ob- 
servé par Castan chez un individu qui avait inspiré pendant près de dix 
minutes le gaz s’échappant d’un appareil Carré. Les principaux symptômes 
consistèrent en des phénomènes d’asphyxie avec serrement de la poi- 
trine, sentiment de brûlure dans la gorge, spasme et contracture de la 
glotte, vomissements de matières séreuses, dépression, pâleur de la face, 
sueui a odeur ammoniacale, pouls petit et fréquent, transpiration nor- 
male, bouche et larynx rouges. Le malade guérit après quelques jours ; 
le huitième jour, il eut encore un accès de suffocation et répandait une 
légère odeur d’ammoniaque. 

4" Chlore. (Ouvriers qui fabriquent le bichlorure de chaux. — Blanchisseurs 

de colon.) 

Les ouvriers exposés à inspirer le chlore sont ceux qui fabriquent le 
chlorure de (diaux et les blanchisseurs de colon. Ces derniers ont, en 

’ Ccst la cause de la mille que l'on observe sur les yeux des vidangeurs. 


200 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

outre, a subir l’influence de vapeurs alcalines; l'humidité et la fumée 
qui se développent lors du flambage des tissus sont egalement nuisibles. 
La durée moyenne de la vie chez les blanchisseurs de coton est de 56 
à 58 ans. Quant aux ouvriers qui fabriquent le chlorure de chaux , ils 
sont soumis à l’inspiration nocive du chlore, en même temps qu’aux 
effets des poussières calcaires et d’autres poussières diverses. Si l’air ne 
contient que 1/2 pour 100 de chlore, l’action sera à peu près nulle; 
mais les expériences sur des animaux ont démontré que 20 pour 100 
de ce gaz répandu dans l’atmosphère provoquent des laryngites, des bron- 
chites, des pneumonies. Il se produit de la toux, des hémoptysies, des 
accès de suffocation et la mort arrive rapidement. 

5* Acide chlorhydrique. — ( Ouvriers qui fabriquent la soude et le sulfate de soude.) 

Ce gaz se développe pendant la fabrication de la soude et du sulfate de 
soude. Il est rarement inspiré pur, à moins de fuites des tuyaux de dé- 
gagement. Une légère proportion de ce gaz peut d’ailleurs être supportée 
facilement. 


6° Prophylaxie. — Méthodes de fumivorité. 

La production de gaz odorants, infects, dans certaines industries in- 
salubres, comme les papeteries, les potasseries, les fabriques de corps 
gras, de noir animal, de révivification de soude, d’incinération des lessi- 
ves alcalines, etc., est quelquefois assez prononcée pour agir, même à 
de grandes distances, sur les organes respiratoires et déterminer un sen- 
timent de suffocation. Aussi est-il très important d’arriver à les détruire 
complètement U Mais la destruction de la fumée dans les usines a été jus- 
qu’ici à peine praticable, excepté dans les petits foyers, où au moyen 
d’un appareil bien conduit le chauffeur peut obtenir un effet à peu près 
constant. Aussi les règlements de police sanitaire, imposant à toute usine 
l’obligation de brûler la fumée de ses machines, sont pour ainsi dire 
tombés en désuétude à la suite des mécomptes constatés avec tous les 
appareils. 

Le nombre des appareils fumivores expérimentés, tant en Angleterre 
qu’en France et en Allemagne, est considérable ; en Angleterre, on n’en 
comptait pas moins de 150 il y a quelques années. Mais la plupart n’étaient 
que des inventions irrationnelles plus propres à retarder la solution du 
problème qu’à la faire trouver. Les inventeurs, peu versés dans les con- 
naissances chimiques, paraissaient pour la plupart ignorer que, pour 

1 Yoy. Rabot, Conseil d'hygiène cl de salubrité du département de Seine-cl-Oise. 1872- 
1873. 


201 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

obtenir la fumivorité, il suffit d'enlever au gaz des fourneaux l’excès des 
matières charbonneuses qu’ils contiennent. Ces excès tenant uniquement 
à une combustion incomplète, tous les appareils fumivores, si variés 
qu’ils soient dans leur construction et leurs applications, doivent satisfaire 
à cette condition unique de donner une combustion complète. Or, pour 
réaliser cette condition, les dispositions les plus simples seront les meil- 
leures, pourvu que les gaz provenant du foyer soient mis en présence 
(Vune quantité d'air suffisante et à une température convenable, ne 
variant que dans des limites étroites. 


Ces conditions ont été réalisées, pour trois types de grandes usines, par des appareils 
dont les dispositions étaient commandées par la nature des opérations à effectuer. Ces 
appareils sont : 

1° Les fours Siémens, dans lesquels la fumivorité est obtenue au moyen d’un artifice 
consistant à distiller le combustible pour chauffer au moyen des gaz qui, dans le foyer, 
au contact de l’air, sont transformés complètement en oxyde de carbone et hydrogène 
carboné. A mesure que la température s’élève, l’oxyde de carbone et l’hydrogène carboné 
sont eux-mêmes brûlés et les gaz rejetés par la cheminée sont absolument incolores. 

2° Les fours à puddler de Johnson, dans lesquels les gaz sont ramenés sous la chau* 
dièred’où un tuyau commun les amène dans une cheminée d’appel. Une prise d’air, de 
dimension calculée, existe à un demi-mètre du four sur le tuyau de sortie et un registre, 
placé à l’entrée de la chambre ménagée sous la chaudière, permet de régler à volonté le 
tirage et la combustion des gaz. 

5° Les fours à poteries de Doulton, dans lesquels l’air arrive à travers une cloison en 
briques réfractaires placée sur la voûte de chaque foyer. L’air est ainsi porté à une haute 
température avant de rencontrer les gaz de la houille, avec lesquels il se mélange et 
qu’il brûle complètement. 


Mais ces constructions, spéciales pour chaque genre d’industrie, ne sont pas appli- 
cables dans d autres conditions. Dans les foyers des machines fixes, où l’on peut .modifier 
a volonté 1 arrangement du fourneau, on a bien vite reconnu qu’aucun type n’est exclu- 
sivement fumivore, mais que la destruction de la fumée dépend de l’observation des 
principes suivants : 

1° Avoir sur la grille une épaisseur de charbon de 10 à 15 centimètres au plus. 

2* Éviter tout ce qui peut abaisser la température du foyer et pourrait favoriser la 
brusque formation d’une trop grande quantité de gaz froids. 

5° Introduire de l’air supplémentaire dans la zone de combustion. 

Ces conditions semblent faciles à remplir et cependant elles donnent lieu d;lns l’indus- 
trie a des tâtonnements, a des recherches continuelles et rencontrent des difficultés qu’on 
ne peut souvent vaincre d une manière complète. Lorsqu’on n’a que des traces de matière 
charbonneuse, venant directement du foyer, à faire disparaître, on peut se contenter et 
1 on se contente en effet d un a peu près, c est-à-dire qu’au lieu de fumée noire couvrant 
tout le voisinage de flocons fuligineux, on aura une fumée brune plus ou moins transpa- 
rente. Mais si les gaz produits ne viennent pas du foyer; s’ils sont le résultat du traite- 
ment de matières organiques; s’ils sont odorants, désagréables, il v a nécessité d’arriver 
h leur destruction complète ; alors la difficulté est plus grande" et jusqu’ici tous les 
moyens employés donnaient des résultats peu favorables. 

Ces conditions d'insalubrité ne sont inhérentes généralement qu’à de grandes usines. 
M. Rabot a trouvé, pour les cas difficiles, une nouvelle méthode qui, expérimentée à la 
papeterie d’Essonnes, a donné les résultats les plus satisfaisants. Les expériences que 
AI. nabot axait faites sur les produits de la combustion des matières organiques lui avaient 
fait voir que les gaz les plus odorants et les plus désagréables ne peuvent être absorbés 
par condensation dans l’eau. L’eau n’absorbe en effet que les gaz ou vapeurs conden- 


202 


L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

sables et qui en général se condenseraient par refroidissement : ce sont surtout les com- 
posés à types moléculaires fixes cl bien définis : tels sont les acides, l’ammoniaque et 
quelques-uns de scs dérivés, amylamine, méthylamine, etc. Chaque fois que la combus- 
tion donne lieu à des hydrocarbures à molécule plus condensée, hydrogènes carbonés, 
hydrures de carbone (du type (C 2 „ II 2 , , dans la composition desquels le phosphore, 

le soufre, le sélénium, peuvent intervenir, on a des dégagements très odorants, infecls, 
tout à fait incoercibles par les condensateurs, qui, dans ce cas, retiennent seulement des 
traces de goudron et do matières bitumineuses. 

L’analyse des gaz nuisibles, dégagés par les usines et répandus dans l’atmosphère, est 
donc indispensable, si l’on veut arriver à leur destruction : cela revient à dire que pour 
réagir sur une matière il faut commencer par l’étudier. C’est ce qu’a fait M. Rabot, afin 
d’appliquer aux uns les moyens bien connus de condensation et de chercher le moyen 
de brûler les autres. Or, il a reconnu que les gaz qui doivent être brûlés sont de deux 
sortes : les uns sont combustibles par eux-mêmes, et il suffit, pour les faire disparaître, 
de les faire arriver dans le foyer avant de les rejeter dans la cheminée d’appel ; les autres, 
non combustibles par eux-mêmes, ne peuvent être brûlés par leur simple passage dans un 
foyer, à quelque température que ce soit. Pour les détruire, ou les transformer en com- 
posés inoffensifs cl exempts d’odeur désagréable, il faut les mélanger aussi intimement 
que possible avec de l’oxygène en excès, c’est-à-dire avec de l’air. Ils doivent donc, dans 
le parcours qu'ils auront à faire avant d’arriver à la chambre de combustion, rencontrer 
des prises d’air agissant, autant que possible, de manière à briser le courant de gaz pour 
s’y mélanger complètement. 

C’est sur ces données, et en tenant compte de la quantité approximative de gaz produite 
dans un temps donné, de la composition de ces gaz, ainsi que de la vitesse de leur cou- 
rant, que M. Rabot a fait construire, à la papeterie d’Essonncs, un appareil que l’espace 
dont nous disposons ne nous permet pas de décrire, mais qui a marché dès le début et 
continue à marcher maintenant avec le succès le plus complet. La combustion des gaz, 
pour laquelle la température rouge est indispensable, se produit ainsi sans aucune dépense 
de combustible auxiliaire, par le seul fait du mélange interne des gaz et de l’air, en pro- 
portion voulue, dans un milieu qui n’abaisse pas leur température et ne peut que la 
régulariser. Ces dispositions ont pour effet de détruire la fumée en même temps que 
l’odeur désagréable et insalubre qui se dégage de la cheminée de fours Porion ordinaires 
et autres. Elles peuvent s’appliquer à toutes les industries qui, par l’action du feu sur les 
matières organiques, produisent des niasses de gaz insalubres. La destruction des gaz 
dans la chambre de combustion est duc bien moins à la température des gaz eux-mêmes 
qu'à celle qui se produit par leur combinaison avec l’oxygène de l'air. 


CHAPITRE YI 

TROUBLES PROFESSIONNELS DU COTÉ DES APPAREILS CIRCULATOIRE, DIGESTIF, 
NERVEUX, GÉNITO-URINAIRE ET PROFESSIONS QUI LES PROVOQUENT 


La plupart des accidents provoqués du côté de ces appareils par un 
travail professionnel quelconque seront étudiés dans le chapitre consacré 
aux professions qui agissent par intoxication . On ne saurait en clfet, 
sans danger, dissocier les divers symptômes d’un empoisonnement et 
fractionner ainsi une étude d’ensemble. 

Nous remarquerons toutefois, au point de vue des atteintes que peut re- 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 205 

ccvoir l’appareil circulatoire , que les professions exigeant un déploie- 
ment de forces considérable, entraînant un effort répété, provoquent sou- 
vent des affections du cœur. Ce fait a été signalé chez les boulangers , 
les batteurs de métaux (Shann, Ilalfort). La station verticale a été consi- 
dérée comme pouvant devenir la cause de varices. Les professions séden- 
taires occasionnent un ralentissement de la circulation abdominale : de 
là des congestions du côté du foie, de l’estomac et des intestins, et, par 
suite, des troubles digestifs, de la dyspepsie, de la constipation, des 
hémorrhoïdes. 

La plupart des accidents de l’appareil nerveux sont la conséquence des 
phénomènes d’intoxication. Quelquefois, cependant, ils résultent d’une 
action en quelque sorte mécanique. Ainsi chez les ouvriers des hauts 
fourneaux , les forgerons et les verriers , l’inflammation de l’encéphale 
et de ses enveloppes a pu être rapportée à l’action intense du calorique. 
Une telle action continue peut devenir, par le passage brusque d’une 
chaleur très vive au froid, la cause de néphrites et d’albumineries aiguës. 

Melchiori a observé les fâcheuses conséquences de l’attitude sur la gros- 
sesse chez les dévideuses de cocons. Gubian avait déjà remarqué que 
des obliquités du bassin pouvaient résulter de telles attitudes contractées 
dès le jeune âge. Melchiori a observé également des troubles de la men- 
struation, soit qu’elle fût trop abondante, ou que les époques en fussent 
trop rapprochées. Il a signalé également des avortements et des accou- 
chements prématurés. Nous verrons, au chapitre des intoxications, l’iu- 
lluence désastreuse de certains agents sur le produit de la conception 
(plomb, mercure). Ivostial a constaté chez les femmes employées aux fa- 
briques de cigares des avortements ; d’après lui, le lait de ces ouvrières 
nourrices a une odeur de tabac très prononcée. 


chapitre vu 

TROUBLES PROFESSIONNELS DU COTÉ DE L’ORGANE DE LA VISION ET PROFESSIONS 
OUI LES PROVOQUENT. INFLUENCE DE L’ÉCOLE SUR LA VUE. 

HYGIÈNE SCOLAIRE. 


IlmuoGRApniE. — Riant. V hygiène et V éducation dans les internais. Paris, 1877 — Muonic 
acquise : Traités classiques des maladies des yeux. - H. Co.m. Examen dioptrique des 
yeux de dix nulle écoliers, ni Congrès ophthalm. d’Heidelberg , 1805. — Giraud-Teuion 1)u 
mécanisme de la production et du développement du staphylôme postérieur, de., in An- 
nfUcs docul — Eu isM an. Recherches sur 1rs yeux de 4,358 écoliers , in Archiva fur 

Ophthalm., 1871 — Macklakoff. Traité confirmatif du précédent, in Mémoires de la Société 
de physique médicale de Moscou, 1871. - M. K. L.euhe.c. L’école et son influence sur la 


204 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

vue, in Revue scientifique, Paris, février 1873. — GmaiD-Teulow. Art. Myopie, in Dicl. Encycl. 
1876. — F. Am. t. Ueber die Uhrsachen und die Enlslchung der Kurz sichtigkeil , Vienne, 
1876. — Abadie . Étude sur la myopie progressive . Thèse de Paris 1870 et art. Myopie, in 
Traité dis maladies des yeux, l. II, 1877. — Javai.. Mesures à prendre pour enrayer l'en- 
vahissement de la myopie, communication au Congrès d'hygiène. Paris, 1878. — Fieuzall. 
De l'usage des verres colorés en hygiène oculaire, Paris, 1877. — Nyslagmus : Traités récents 
des maladies des yeux, Auadie, à. Gbæfe et Sœjiiscii. — II. Dransaht. du Nyslagmus chez 
les mineurs, Paris, 1877. — Ravaud. Essai clinique sur le Nyslagmus Thèse de Paris, 1877. 
Cataractes professionnelles : Classiques. — Amblyopie par intoxication alcoolique et nico- 
l inique : — J. IIutchi.vson. Clinic. data respecting amaurosis more especially thaï form of 
supposed to be indured by tabacco, in the Lancet, 1863. — Siciiei,. De l’amaurose et de l'in- 
fluence du tabac sur sa production, in Union médicale, 1863. — Art. Amaurose in Dicl. 
encycl. et pratique. — Amblyopie par intoxication saturnine : — Duplay. De l'amaurose 
suite de la colique de plomb, in Arch. gén. de méd., 1854. — IIutchixson. On lead poi- 
soning as a caus of oplic. neurilis. Ophthalm. IIosp. Reports, 1871. — Renaut. Thèse 
d’agrégation. Paris, 1875. — Héméralopie : Yoy. Dicl. pratique, Abadie. Art. Héméralopie 
(bibliographie). — Daltonisme: Voy. Dict. encycl.; Wahlomo.yt, Art. Chromalo pseudopsie 
(bibliographie). — Favre. Congrès de l’assoc. franç. pour l’avancement des sciences. Lyon, 1873. 

— Fa vue et Gayet. Traitement du daltonisme congénital par l'exercice chez l’enfant et chez 
l'adulte, in Soc. de médecine de Lyon, 9 décembre 1878. Lyon Médical, 1879, p. 22. — 
1° Etude critique des méthodes d’ exploration pour la recherche des daltoniens dans le 
personnel des chemins de fer. — 2° Rapport au ministre sur la réforme des employés de 
chemins de fer affectés de daltonisme en Suède. Norwège et Danemark, par le d r Moeller 
de Nivelles. — 5° Rapport à l'Académie de médecine de Belgique sur ces deux mémoires 
par M. Biubosia. in Bulletin de T Acad, royale de Médecine de Belgique, 1879, t. XIII, p. 2. 

— IIolghen. De la cécité des couleurs dans ses rapports avec les chemins de fer et la 
marine . 


Un certain nombre de travaux, de professions ou de conditions d’exis- 
tence peuvent exercer sur les yeux une influence nuisible. Les désordres 
qu’ils produisent sont de deux sortes : les uns résultent d’une modifica- 
tion survenue dans l’ensemble de l’organisme et doivent être considérés 
comme des manifestations de l’état général mauvais dans lequel sa ma- 
nière de vivre place le malade. Les autres, au contraire, sont isolés ou 
du moins primitifs; ils proviennent directement du travail exagéré auquel 
est soumis l’appareil visuel et des mauvaises conditions dans lesquels cet 
appareil fonctionne. Cette distinction, moins rigoureuse qu elle n en a l’air 
au premier abord, mais cependant naturelle, sera observée, autant que 
possible, dans ce chapitre. 

Nous devons nous excuser d’avance, auprès de nos lecteurs, de l’étendue 
assez considérable que nous avons cru devoir accorder à ce sujet. Son im- 
portance pratique, son application directe à un grand nombre de ques- 
tions qui sont à l’ordre du jour, enfin les nombreux travaux dont il a été 
récemment l’objet, nous ont engagée dépasser, dans une certaine mesure, 
les limites que nous nous prescrivons habituellement. Il ne s agit pas, en 
effet, comme dans les chapitres précédents, d’une simple question d hy- 
giène professionnelle : les dispositions qu’il convient de prendre dans 
les écoles , dans l’intérêt de la santé de nos cillants, y sont également dis- 
cutées. C’est là, ce nous semble, une justification suffisante. 


205 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

I Étudions d’abord les lésions oculaires qui résultent directement 

des conditions dans lesquelles s’exerce la vision : ce sont de beaucoup 
les plus importantes parmi celles dont nous avons à nous occuper ici. 
Loin de n’intéresser, en effet, qu’un petit nombre d’ouvriers spéciaux, 
comme la plupart des maladies professionnelles, elles menacent des 
classes d’individus extrêmement nombreuses. Pour s’en convaincre, il 
suffit de savoir qu’elles peuvent être amenées par toutes les occupations 
qui, exigeant le concours de la vision de près, nécessitent des efforts 
longtemps soutenus d’accommodation. 

On sait que dans un œil bien conformé, c’est-à-dire emmétrope , les 
rayons lumineux émanés d’objets éloignés, arrivant vers la cornée dans 
une direction sensiblement parallèle tendent, par suite de la réfringence 
des milieux de l’œil, à converger naturellement sur la rétine où ils for- 
ment une image tout à fait nette. Au contraire, si l’œil est dirigé vers un 
objet placé à peu de distance, les rayons lumineux qui en émanent tom- 
bent sur la cornée dans une direction divergente; si rien n’est changé aux 
conditions de réfringence, ils iront donc former leur foyer au delà de la 
rétine, et ne donneront sur cette membrane qu’une image confuse et 
brouillée. Pour que les objets rapprochés soient vus nettement, il faut 
que les conditions dioptriques de l’œil soient modifiées, et elles ne le sont 
qu’au prix d’un effort d’autant plus considérable que le point à voir se 
rapproche davantage. Aussi, tandis que la vision de loin, si prolongée 
qu’elle soit, n’a jamais sur l’œil aucune influence fâcheuse, la vision de 
près entraîne, à la longue, une fatigue, puis certaines altérations particu- 
lières que nous allons préciser. 

Myopie. — On a remarqué, depuis longtemps, que la myopie est très 
fréquente chez les individus qui se livrent à des travaux assidus et séden- 
taires; qu’elle se développe surtout pendant le temps d'école et qu’elle 
n’est nulle part plus fréquente que dans les écoles supérieures du gou- 
vernement, et en particulier 1 École polytechnique , Y École des Char- 
tes , etc.; on sait également qu’elle est beaucoup plus commune dans les 
villes, où tout le monde lit plus ou moins, qu’à la campagne, où, même 
dans les régions les plus favorisées, la lecture n’est jamais qu’une occupa- 
tion exceptionnelle et de courte durée. 

Cet ensemble de faits d’observation courante et vulgaire serait certes 
déjà suffisant pour indiquer dans quel sens agissent sur l’œil les efforts 
prolongés d’accommodation. Cependant, on pourrait se demander s’il n’y 
a pas là certaines coïncidences dont on ne se rend pas bien compte au 
premier abord. Au point de vue de l’apparition de la myopie, pendant le 
temps d'école en particulier, ou pourrait supposer que dans d’autres con- 
ditions les mômes lésions se produiraient peut-être sous la seule influence 


•200 


I/1I0MME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


de l’àgc cl du développement. Mais des enquêtes onl élé faites qui ne lais- 
sent subsister aucun doute. 

Il a été démontré jusqu’à l’évidence que c’est bien à la vie d'école qu’il 
faut attribuer le développement de la myopie chez les enfants. Kous nous 
contenterons de rapporter ici le résultat des intéressantes recherches de 
F. Erisman, de Saint-Pétersbourg 1 et de Colin, de Breslar *. Ce sont, 
nroyons-nous, les plus importantes qui ont été faites sur ce sujet. 

Le travail de Erisman porte sur le nombre considérable de 4558 enfants, 
pris dans sept écoles russes diverses et quatre écoles allemandes. Dans 
les premières, l’âge variait de 10 à 21 ans ; il était de 8 à 20 ans dans les 
secondes. La détermination de la réfraction était faite par le procédé or- 
dinaire, au moyen des tables de Snellen; pour chacun des sujets on nola, 
l’âge, le nombre d’années d’étude, l’éclairage employé et le nombre total 
d’heures de travail. 

Voici les principaux résultats obtenus : 


Sur un total de 4558 sujets, il y avait 


Myopes 1547 soit 50,2 p. 100 

Emmétropes 1122 — 20 — 

Hypermétropes 1889 — 45,5 — 

Amblyopes 20 — 0,5 — 


Sur 5266 garçons, on trouva : 


Myopes 

1017 

soit 51 .1 p. 100 

Emmétropes 

807 

— 20,5 — 

Hypermétropes 

1569 

— 42 — 

Amblyopes 


— 0.4 — 


Sur 1092 filles : 


Mvopes . . , 


27,5 p. 100 

Emmétropes 

205 — 

24,2 — 

Hypermétropes 

520 — 

47,7 - 

Amblyopes 


0,0 — 


Sur 2554 élèves russes, il y avait : 


Myopes 806 soit 54,2 p. 10 

Emmétropes 054 — 25,8 — 

Hypermétropes 005 — 59,5 — 

Amblyopes 13 — 0,5 — 


1 Recherches sur les yeux de 4558 écoliers, in Arch. fur Ophllialm. cl Annal, d'ocul., 
1871. 

s Examen dioplrique des yeux de 10,000 écoliers , in Congres ophthalmologiquc d'Heidel- 
berg, 1805. 


207 


L’IIOMME AU l’OIVf DE VUE DES PROFESSIONS. 
Sur 1824 élèves allemands, il y avait : 


jjyopcs 451 soit 24,7 p. 100 

Emmétropes ... 478 20.2 

Hypermétropes 880 48,0 

Amblyopes 9 0,o 


Ainsi les garçons, généralement soumis à des travaux plus assidus et 
plus sérieux, donnaient une proportion de 51,1 myopes pour 100, tandis 
<pie les filles ne donnaient que 27 ,5 pour 100. De plus, la différence entre 
les écoles russes, avec 54,2 pour 1 00 de myopes, et les écoles allemandes, 
avec 24,7 pour 100 seulement, était très marquée, ce qui doit être attri- 
liué à ce que les premières renfermaient exclusivement des pensionnaires, 
et les autres exclusivement des externes. En effet, ces derniers sont sous- 
traits, dans une certaine mesure, à l’influence de l’école; ils sont d’ha- 
bitude moins surchargés de travail et se trouvent placés dans de meil- 
leures conditions hygiéniques générales; enfin, et surtout, ils passent 
chaque jour un certain nombre d’heures en plein air et peuvent alors 
relâcher complètement leur accommodation, tandis que les pensionnaires, 
toujours enfermés dans les salles d’étude, ou dans des cours plus ou 
moins étroites, ne fixent jamais les yeux que sur des objets rapprochés 
et ne peuvent, à aucun moment, détendre tout à fait leur muscle ci- 
liaire. L’influence fâcheuse de l’internat a, du reste, été établie directement. 
Dans une même école, sur 597 pensionnaires, on trouva 167 myopes, 
c’est-à-dire 42,1 pour 100, tandis que sur 918 externes on n’en trouva 
que 525, c’est-à-dire 55,4 pour 100. 

Erisman ne s’est pas arrêté à ces résultats généraux : divisant les su- 
jets par classe et par âge, il a constaté que dans les classes inférieures, 
chez les enfants de 6 à 7 ans, le nombre des hypermétropes allait jus- 
qu’à 76 à 78 pour 100. L’hypermétropie est donc l’état normal et phy- 
siologique à cet âge; un enfant de 6 à 7 ans, placé à vingt pieds du ta- 
bleau de Snellen, et lisant couramment le n° 20 de ce tableau, doit pou- 
voir le lire encore malgré l’interposition de verres convexes faibles. L’cm- 
métropie et la myopie sont, au contraire, l’exception, bientôt les propor- 
tions changent, quelques-uns restent hypermétropes, la plupart deviennent 
emmétropes pour rester en cet état ou devenir myopes un peu plus tard. 
A mesure qu’on s’élève dans les classes supérieures, on voit en effet la 
myopie devenir plus fréquente et atteindre un plus fort degré; nous 
savons qu’elle est extrêmement répandue dans les écoles d’enseignement 
supérieur, auxquelles on ne parvient que par un travail excessif et un 
véritable surmenage de la vue. M. Giraud-Teulon cite une promotion de 
1 Ecole polytechnique qui contenait 55 myopes sur 100 conscrits. 


208 


I, 'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

Cet auteur a complété ses intéressantes recherches en déterminant 
d’une manière systématique l’acuité visuelle chez les myopes examinés. 
Il l’a trouvée en moyenne plus faible que chez les hypermétropes et 
les emmétropes de même âge. La différence, inappréciable dans les 
faibles degrés de myopie, devient frappante à mesure qu’on arrive aux 
degrés élevés, au delà de.l/12 e par exemple. Il en est de même des lé- 
sions du fond de l’œil; à partir du même degré il y a toujours un peu 
d’atrophie, choroïdienne de la partie externe de la papille et ce staphy- 
lôme augmente rapidement à mesure que la myopie devient plus forte. 

Les relevés antérieurs du docteur Hermann Colin, de Breslau, avaient 
déjà donné les mêmes résultats. Sur 10 000 étudiants et élèves de toutes 
catégories, cet auteur a trouvé 1004 myopes. Toutes les écoles dans les- 
quelles il a fait scs recherches en renfermaient; mais dans les écoles de 
villages la proportion était de 1,4 myopes pour 100 élèves, tandis qu’elle 
était de 11,4 pour 100 dans celles des villes. Dans ces dernières la pro- 
portion s’élevait en raison du degré d’instruction : 


Écoles primaires 
Écoles moyennes 
Ecoles normales 
Gymnases. . . 


0,7 myopes p. 100 

10,5 — — 

-19 7 — — 

20,2 — — 


Dans les gymnases, plus de la moitié des élèves de la première classe 
sont myopes. M. Cohn a constaté, de plus, que le degré de myopie s’élève 
assez régulièrement de deux en deux ans dans les diverses écoles; il n’a pas 
trouvé de myopes parmi les élèves qui n’avaient pas un demi-semestre 
révolu de scolarité. Il est donc bien démontré aujourd’hui que ce sont 
surtout les travaux de lecture et d’écriture qui amènent à la longue le dé- 
veloppement de la myopie. 

D’autre part, il est certain que la myopie est héréditaire ; les enfants de 
parents myopes sont prédisposés au développement de cette affection par 
la structure même de leurs yeux; ils deviendront donc certainement 
myopes, s’ils se trouvent placés dans des conditions suffisamment mau- 
vaises pour faire naître la myopie dans des yeux naturellement emmé- 
tropes. Nous sommes ainsi menacés d’un accroissement illimité du nombre 
des myopes, si des mesures sérieuses ne sont prises pour diminuer, autant 
que possible, l’influence nuisible de 1 école sur la vue. 

Mais avant de nous occuper de ces mesures qui sont en parfait accord, 
comme on le verra avec ce que prescrit l’hygiène générale de l’enfant et 
de l’eColier, nous devons exposer rapidement le mécanisme par lequel les 


209 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

efforts répétés d’accommodation amènent le résultat fâcheux que nous 
révèle la statistique. Se contenter de l’énoncé du fait serait insuffisant 
dans une question aussi importante. 

On sait que les efforts continus d’accommodation, exigés par la vision 
de près, ne se font qu’au prix de la contraction énergique et prolongéetlu 
muscle ciliaire. Or les expériences de Donders et Griinhagen ont établi - 
que la contraction de ce muscle, placé horizontalement autour de l’équa- 
teur du cristallin, fait augmenter la tension intra-oculaire. Donders*a vu 
diminuer le calibre des veines de la papille d’un chien quand il lui faisait 
fixer des objets rapprochés ; Grunhagen excitant directement les filets 
nerveux qui se rendent au muscle ciliaire sur un œil, dans lequel on avait 
introduit la branche libre d’un manomètre, a mesuré l’excès de tension 
ainsi produit et l’a trouvé assez considérable. Ce phénomène est dû à la 
disposition anatomique des artères destinées aux parties antérieures de . 
l’œil ; ces rameaux traversent presque tous le muscle ciliaire et se trouvent 
par suite comprimés lorsqu’il se contracte, d’où l’accumulation du sang en * 
arrière et l’augmentation de la tension intra-oculaire. 

Cette cause de distension est sans doute bien légère, mais, comme elle 
se reproduit sans cesse, elle doit finir par vaincre la résistance des enve- 
loppes de l’œil, alors surtout que la sclérotique incomplètement dévelop- 
pée n’a pas encore acquis la rigidité qu’elle aura plus tard. De plus le 
globe oculaire, étant soutenu latéralement par des muscles droits, ne cède 
pas dans toutes les directions, mais seulement dans le point le plus faible, 
c’est-à-dire en arrière : d’où l’allongement de son axe antéro-postérieur et 
par suite la production de la myopie. 

Si telle est la situation pour les individus dont l’œil est bien conformé, 
elle est beaucoup plus grave encore pour les myopes de naissance. Chez 
eux, en effet, par suite d’un vice de développement particulier, étudié 
par Iwanoff, le muscle ciliaire, au lieu de comprendre des fibres circu- 
laires et des fibres radiées comme dans l’œil normal, est presque exclusi- 
vement composé de ces dernières; or leur contraction produit bien plu- 
tôt le tiraillement de la choroïde que la détente de la zonule de Zinn et 
le changement de courbure du cristallin. 

Le myope qui semblerait au premier abord être favorisé pour la vision 
de près, puisqu’il voit nettement, sans effort, des objets rapprochés que 
l’emmétrope ne distingue qu’avec le secours de l’accommodation, est en 
réalité fort mal partagé. La structure défectueuse de son muscle ciliaire 
l’oblige à faire des efforts considérables et à exercer sur sa choroïde des 
tiraillements qui se font sentir jusqu’à l’insertion de celte membrane au- 
tour du nerf optique. Ces tiraillements ne sont pas sans influence sur le 
développement du staphylôme postérieur en ce point. On a, du reste, dé- 

PROl’ST, HYGIÈNE, 2 * ÉDIT. , < 


‘210 


L’HOMME CONSIDÈRE COMME INDIVIDU. 


montre qu’ils se produisent réellement, en implantant des aiguilles dans 
des yeux fraîchement énucléés, un peu en arrière de l’insertion du muscle 
ciliaire sur la choroïde, et en excitant ensuite les nerfs ciliaires. Aussitôt 
que le muscle ciliaire se contractait, on voyait l’extrémité libre de l’ai- 
guille se déplacer en arrière, preuve manifeste que la pointe, attirée par 
le déplacement de la choroïde, se portait en avant. Cette nouvelle cause 
de détérioration de l’œil vient s’ajouter, dans une certaine mesure, 
même chez les emmétropes, aux effets de l’augmentation de la tension 
intra-oculaire amenée par l’acte de l’accommodation. 

Ce n’est pas tout. Lorsque nous regardons un objet éloigné avec les 
deux yeux, les rayons lumineux arrivant dans une direction sensiblement 
parallèle, les deux axes optiques restent aussi parallèles, et les muscles 
extrinsèques n’ont d’autre tâche que de diriger les yeux vers l’objet à 
examiner. Au contraire, quand nous regardons de près, il faut que nous 
fassions converger les deux axes optiques de façon qu’ils se croisent pré- 
cisément sur le point que nous voulons voir. Le premier effet des efforts 
de convergence longtemps prolongés est d’augmenter la pression normale- 
ment exercée par les muscles droits et par les muscles obliques surle 
globe oculaire; il en résulte encore une augmentation correspondante de 
la tension intra-oculaire. Elle vient s’ajouter à celle que produisait déjà 
la contraction du muscle ciliaire et contribue avec elle à produire l’allon- 
gement de l’axe antéro-postérieur de l’œil. 

De plus la cornée étant dirigée en dedans, l’extrémité postérieure de 
l’œil se trouve forcément portée en dehors, et il en résulte un tiraille- 
ment assez violent sur le côté temporal du nerf optique dont l’extensibi- 
lité est très limitée. Par suite de cette traction la gaîne externe de ce nerf 
tend à se détacher de sa gaine interne; la sclérotique est entraînée avec 
elle et l’œil se trouve de plus en plus affaibli vers son pôle postérieur. 
Cet affaiblissement a son importance, car c’est précisément au pointoù 
se produit que se manifeste de préférence l’atrophie choroïdienne dans 
la myopie avancée ; souvent même le staphylôme a exactement la même 
étendue que le décollement sclérotical. 

Toutes ces causes réunies nous expliquent facilement comment la vision 
de près longtemps prolongée peut amener la myopie chez les enfants hy- 
permétropes ou emmétropes et augmenter progressivement les lésions 
déjà existantes chez les myopes de naissance. 

Il y a donc là un danger considérable sur lequel l’attention doit être 
appelée. Mais comment combattre le mal? La statistique, la théorie et l’ex- 
périence démontrent que la véritable cause de la myopie est dans le tra- 
vail forcé auquel sont soumis les enfants dans les écoles ; cependant il est 
impossible de supprimer ce travail; loin de songer à le restreindre, on 


211 


L'HOMME AU POINT UE VUE DES PROFESSIONS 

l’augmente incessamment et on l’impose chaque jour à un nombre d’en- 
fants plus considérable. Tâchons donc au moins qu’il se fasse dans les 
conditions les moins désavantageuses. 

Les inconvénients du travail de près sont en effet singulièrement aug- 
mentés par l’insuffisance et la mauvaise distribution de Y éclairage, ainsi 
que par la mauvaise disposition des pupitres et des bancs dont se servent 
les écoliers. 

Examinons d’abord les conditions d'éclairage. 

En premier lieu, les classes et les salles d’étude devront être très bien 
éclairées le jour et surtout le soir. Il est évident, en effet, qu’un éclairage 
médiocre ou mal disposé nous oblige à diminuer la distance entre l’oeil 
et le livre pour lire et écrire or nous ne pouvons voir distinctement 
de près qu’au prix d’efforts considérables d’accommodation et de conver- 
gence dont nous connaissons tous les mauvais effets. 

La lumière arrivera latéralement et du côté gauche. La lumière venant 
de face est mauvaise, parce qu’elle est éblouissante. Les enfants, en cher- 
chant instinctivement à l’éviter, inclinent la tête aussi bas que possible 
pour abriter leurs yeux à l’ombre de leurs arcades sourcilières, ou bien 
se tournent de côté et se placent dans une position fatigante et vicieuse. La 
lumière arrivant par derrière est complètement insuffisante, puisqu’elle 
est masquée par l’ombre portée de la tête et de la partie supérieure 
du corps. Enfin celle qui vient de droite ne vaut pas celle qui vient de 
gauche, parce que l’ombre de la main qui écrit cache le point que l’on 
doit regarder. 

La disposition la plus favorable consiste donc à avoir des salles d’école 
pourvues de larges et hautes fenêtres placées sur un des côtés longs, et 
d’y disposer les tables perpendiculairement à ce côté, de façon que la 
lumière tombe sur le côté gauche des élèves l . On a ainsi plusieurs rangs 
de tables parallèles, mais la surveillance n’en est pas plus difficile pour 
cela, si l’on a la précaution, soit d’élever un peu les bancs les uns au- 
dessus des autres en gradins, soit d’exhausser d’une façon suffisante la 
place du surveillant. 

Nous avons dit que les fenêtres doivent être non seulement larges, mais 
très hautes. En effet, la lumière qui vient de haut est toujours la meil- 
leure; c’est celle dont la distribution est le plus uniforme, quel que soit 
le côté d’où elle vient. Si l’on ne pouvait adopter la disposition indiquée, 
on compenserait, dans une certaine mesure, la position défectueuse des 
fenêtres par leur élévation. 

Cependant, nous devons signaler ici un autre danger : la lumière ve- 


1 Voy. E. Trclat, Sur la nécessité d'éclaircr les salles d'école par un jour unilatéral. 


212 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU 

liant directement d’en liant, comme celle que donne un plafond vitré, 
n’est bonne en aucun cas. Elle porte à placer le livre horizontalement 
pour qu’il reçoive le plus de lumière possible, et nous verrons plus loin 
que cette disposition entraîne une attitude funeste, non seulement à la 
vue, mais encore à la santé générale; de plus, les rayons lumineux, réflé- 
chis par la surface blanche du livre, sont directement renvoyés vers l’œil; 
d’où la même sensation d’éblouissement que quand la lumière vient d’en 
face et les memes inconvénients que dans ce cas. 

Le soir, les lampes doivent être, autant que possible, disposées de façon 
à produire un éclairage semblable à celui dont nous venons d’indiquer 
les conditions. On ne doit pas employer les becs de gaz à feu nu qui ne 
donnent qu’une lumière vacillante, mais les entourer d’un cylindre de 
verre qui rend la flamme plus fixe et plus brillante ; des réflecteurs amé- 
lioreront encore l’éclairage sans augmenter la dépense de combustible. On 
les disposera de façon à ce que la lumière arrive en abondance sur les ta- 
bles, mais ne frappe pas directement les yeux. Enfin, si l’on a le choix, 
on préférera toujours la flamme riche en rayons jaunes de la lampe à 
huile à la flamme trop blanche du gaz ; la lumière qu’elle donne est aussi 
éclairante sans être aussi éblouissante. 

Le verre dépoli qu’on pourraitêtre tenté d’employer serait très mauvais. 
La remarquable propriété qu’il possède de diffuser la lumière peut être 
utilisée pour l’éclairage général d’une chambre, mais pour le travail il ne 
donne qu’un éclairage insuffisant. Il est même nuisible, s’il est placé di- 
rectement devant les yeux, parce qu’il forme une surface d'un blanc 
éblouissant dont la vue est insupportable. Aussi ne faut-il jamais s’en ser- 
vir, comme on le fait quelquefois, pour empêcher les écoliers de regarder 
au dehors par les parties inférieures des fenêtres. Il vaut mieux fermer 
ces parties, d’ailleurs peu utiles au point de vue de l’éclairage, avec un 
écran tout à fait opaque. Le verre dépoli doit être réservé pour les plafonds 
dans les salles de dessin, par exemple, et pour les parties les plus élevées 
des fenêtres lorsqu’on veut faire parvenir la lumière dans des points mal 
éclairés directement. 

Les tables horizontales ou peu inclinées, dont on se sert le plus souvent, 
favorisent le développement de la myopie en exigeant pour la lecture ou 
l’écriture une forte inclinaison de la tète en avant. Cette position amène 
bientôt, par l’effet de la pesanteur, une congestion passive de toute la 
tête et de l’œil; il en résulte une augmentation de la tension intra-ocu- 
laire, dont les effets insensibles en apparence deviennent très marqués 
par suite de son action incessante. D’autre part l’enfant, prenant l’habi- 
tude de se tenir constamment penché en avant, approche plus qu’il ne 
devrait scs yeux du livre et est obligé, par suite, à des efforts exagérés 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 215 

d’accommodation, de sorte que la position vicieuse entraîne l’appari- 
tion de la myopie et que celle-ci aggrave les déformations causées par 
celle-là. 

Il y a là une sorte de cercle vicieux qui nous force à élargir la question. 
i\ous ne pouvons, dans la recherche de la meilleure forme à donner au 
mobilier scolaire, nous borner à ce qui intéresse les yeux; l’enchaîne- 
ment des faits nous oblige à examiner, au moins rapidement, la question 
tout entière. La multiplicité des recherches, faites à ce sujet dans les 
pays où l’on apporte le plus de soin à l’aménagement et au développe- 
ment des écoles, est une preuve de l’importance de la question qui nous 
occupe. L’unanimité des conclusions, quant aux causes du mal et aux 
moyens d’y remédier, est une garantie de leur exactitude. 

Les principaux inconvénients du mobilier ordinaire sont : 

1° 1, 'absence de dossiers; 

2° L’écartement exagéré du siège et du pupitre ; 

5° Le défaut de proportion entre la hauteur du siège et celle du pu- 
pitre ; 

4° La mauvaise forme et la mauvaise inclinaison du pupitre. 

Le dossier est nécessaire pour soulager les muscles sacro-lombaires, qui 
ne peuvent maintenir le tronc dans la position verticale pendant les classes 
de deux ou même trois heures de durée. Quand il manque, le corps Unit 
forcément par se pencher en avant en comprimant les viscères et les pou- 
mons, dont le libre jeu se trouve entravé. 

Si 1 entant est obligé de placer son livre sur une table trop éloignée du 
banc où il est assis, il est amené à se mettre tout au bord de son siège et 
à laire porter tout le poids de son corps sur les coudes, d’où une projec- 
tion des épaules en avant encore augmentée par la disproportion existant 
souvent entre la hauteur du banc et celle du pupitre. Bientôt cette posi- 
tion devient intolérable, la tète s’incline en avant et vient s’appuyer, soit 
sur une des mains placée sur la joue, soit sur les deux mains soutenant 
les tempes, ou bien cesl le menton qui vient prendre sou point d’appui 
sur les deux bras croisés et placée sur la table. Dans ces différentes pos- 
tures familières à ceux qui se rappellent la fatigue de longues heures 
d étude, le livre ne se trouve qu’à dix ou quinze centimètres des deux 
yeux, ou bien il est placé de côté et par conséquent à une distance iné- 
gale de chacun d’eux. 

Si l’on veut écrire, les inconvénients ne sont pas moindres. Le bras 
droit seul s’appuie solidement sur la table ; le bord du papier, au lieu 
d être parallèle à celui de la table, devient oblique ou même pcrpendicu- 
aire, et la partie supérieure du corps se plaçant toujours directement en 
lace du papier, tandis que la partie inférieure est fixée par le banc, il en 


214 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

résulte une inclinaison et une distorsion croissantes de la colonne verté- 
brale. Cette position maintenue chaque jour pendant plusieurs heures de 
suite au moment du développement finit par amener des déformations dé- 
finitives. En Suisse, 20 pour 100 des écoliers, 40 pour 100 des écolières 
ont une épaule plus haute que l’autre. 

Enfin l’inclinaison à donner au x pupitres a la plus grande importance. 
On sait que le système musculaire des deux yeux n’est indépendant qu’au 
point de vueanatomique. Lesmuscles dcsdeuxcôtés se contractent toujours 
synergiquement, et de plus ils ne peuvent produire qu’un certain nombre 
de mouvements déterminés d’avance; par exemple, il nous est impossible 
de contracter isolément les deux droits externes de façon à faire diverger 
les deux axes optiques; au contraire, nous contractons instinctivement les 
deux droits internes pour faire converger les yeux sur un objet rapproché. 
Mais parmi les combinaisons possibles il faut encore distinguer : les unes 
sont durables et peuvent être maintenues longtemps sans fatigue, tandis 
que les autres ne peuvent exister que pendant un temps plus ou moins 
court. Ainsi nous ne pouvons examiner qu’avec effort un objet rapproché, 
s’il est un peu au-dessus de l’œil, tandis que nous le regardons sans peine 
s’il est en face et surtout s’il est un peu au-dessous. Chacun sait qu’il est 
très difficile de regarder longtemps un plafond peint et que, dans une ga- 
lerie de peinture, les tableaux les plus élevés sont de beaucoup les plus 
fatigants à voir. 

C’est pour la même raison qu’il est très mauvais de lire couché sur le 
dos. Outre la faiblesse de la vue, l’asthénopie, que produit l’habitude de 
lire au lit, elle prédispose à la myopie, parce qu’elle nous oblige à main- 
tenir longtemps les yeux dans une position instable. En effet, les muscles 
de l’œil fatigués se contractent bientôt létaniquement, comme il arrive 
toujours en pareil cas, et le muscle ciliaire, participant à l’état de tension 
violente où se trouvent toutes les forces motrices de l’œil, se contracture 
à son tour, d’où l’augmentation de la pression intra-oculaire et la disten- 
sion des enveloppes de l’œil. 

11 est donc nécessaire, si nous voulons regarder longtemps et avec le 
moins de fatigue possible une surface plane comme celle d’un livre, de 
placer celui-ci directement en face des deux yeux et un peu en bas, de 
façon que les axes optiques soient inclinés dp 45 degrés environ au-des- 
sous de l’horizontale. Telle est la véritable raison qui rend indipensable 
l’usage des tables inclinées. 

En résumé, les bancs doivent être pourvus de dossiers droits, consistant 
en une pièce de bois de 10 cent, de large environ, fixée juste à la hau- 
teur des reins au-dessus des hanches. De cette façon les enfants les moins 
forts pourront se tenir tout à fait droits; ils seront soutenus même en 


I/HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 


215 


lisant et en écrivant, sans cependant être tentés de se renverser en arrière, 
comme dans un fauteuil. Le siège doit être assez large pour supporter 
presque toute la longueur de la cuisse, et sa hauteur doit être calculée de 
façon que la plante du pied se place naturellement sur une planche des- 
tinée à la recevoir. Le rebord inférieur du pupitre doit se terminer juste 
au niveau du bord antérieur du banc, sa hauteur doit correspondre à celle 
du coude, de façon que l’avant-bras s’y pose sans effort. Trop bas ou trop 
éloigné du banc, il oblige le corps à se voûter en se penchant en avant ; 
trop élevé, il repousse le coude et l’épaule en haut. Enfin, il faut que 
le pupitre soit incliné pour lire d’au moins 40 à 45 degrés au-dessus 
de l’horizontale. Au point de vue optique, la même inclinaison serait 
excellente pour écrire ; mais comme elle rendrait les mouvements de 
la main et de la plume très difficiles, on sera obligé de se contenter d’un 
angle de 20 degrés environ. 

Ces conditions paraîtront peut-être difficiles à réaliser rigoureusement 
dans des écoles qui contiennent souvent des enfants d’àge et de taille 



Cette figure représente un type de disposition à donner au matériel scolaire. L 
mol.ile, il se relove pour soutenir le livre dans la lecture et s’abaisse quand l’é 


e support S est 
lève veut écrire. 


érents. C est la une grave difficulté pratique. Le système américain 
< ans lequel chaque enfant a son siège et son pupitre, faits à sa mesure, 
0,1 ,es F suisse qui admet un mobilier de sept grandeurs différentes, 
I .'u hic à toutes les conditions de taille, sont et seront encore long- 


210 L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

temps inapplicables en France. Il serait tout à fait inutile de les recom- 
mander. Mais en partant des données que nous avons indiquées, il serait 
facile d’améliorer les aménagements existants. 

L’adjonction des dossiers, l’élargissement et la rectification de la hau- 
teur des bancs, l’inclinaison à donner aux pupitres, n’entraîneraient pas 
de dépenses exagérées. On pourrait fixer la pente des tables à 20 degrés et 
munir chaque place d’un support destiné à maintenir le livre à 40 ou 
45 degrés pendant la lecture. Les sièges pourraient s’élever ou s’abaisser 
à volonté, au moyen d’une vis, le dossier pourrait être avancé ou reculé 
en proportion. Si ces derniers perfectionnements semblaient trop com- 
pliqués ou trop coûteux, on arriverait encore à obtenir des résultats très 
satisfaisants en tenant compte de la taille moyenne des enfants destinés 
à séjourner dans chaque salle. 

Nous avons trouvé tous ces desiderata réalisés d’une manière très ingé- 
nieuse dans les différents modèles de matériel scolaire rassemblés à l’Ex- 
position universelle de 1878. Sans doute la distance doit souvent être 
grande entre les types luxueux exposés par les Etats meme les moins 
avancés et le mobilier réellement en usage dans la majorité de leurs 
écoles ; mais sans se laisser prendre à des apparences faciles à revê- 
tir, on peut affirmer que des réformes hygiéniques sont aujourd’hui 
universellement poursuivies et qu’il n’est plus possible de se contenter 
des anciennes installations. Parmi les détails particulièrement heureux 
que nous avons remarqués, nous croyons devoir signaler la disposition 
très simple et très pratique d’un certain nombre de tables anglaises et 
américaines pivotant sur elles-mêmes vers le milieu de leur largeur, de 
manière à former pupitre pour la lecture. 

Quand l’éclairage et le mobilier scolaire seront aussi bien établis que 
possible, il faudra encore s’occuper de quelques points accessoires qui 
ont bien aussi leur importance. 

On ne devra placer entre les mains des enfants que des livres imprimés 
en caractères assez gros et parfaitement nets ; les caractères trop fins, ou 
indistincts, par suite de la mauvaise qualité de l’encre et du papier, ou 
encore de leurs formes trop grêles, ne peuvent être distingués qu’en 
approchant le livre des yeux et entraînent ainsi des efforts exagérés d’ac- 
commodation. D’importantes réformes seraient nécessaires à ce point de 
vue, dans l’impression des livres classiques, trop souvent mauvaise, parce 
qu’elle est abandonnée à l’intérêt ou à la fantaisie des éditeurs. 

Il sera avantageux d’habituer les enfants à placer perpendiculairement 
au bord de la table le papier sur lequel ils écrivent. On se privera peut- 
être ainsi des élégances de l’écriture dite anglaise, mais la position du 


217 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS, 
corps sera meilleure et l’on aura ces lettres droites, vigoureuses et facile- 
ment lisibles de la vieille écriture française. 

La longueur des classes et des éludes ne sera pas exagérée, et l’on sépa- 
rera chaque heure de travail assidu par des intervalles de repos d’un 
quart d’heure; le travail intellectuel n’y perdra rien, bien au contraire. 

On renoncera aussi aux punitions consistant à priver les enfants de 
récréation ou de promenade au dehors, punitions bien plus corporelles en 
réalité que les coups mêmes, que nous sommes loin de conseiller, puis- 
qu’elles contribuent à entraver le développement du corps et à le dé- 
former pour toujours, au lieu de ne lui infliger comme ceux-ci qu une 
douleur passagère et vite oubliée. 

Enfin, les promenades au dehors et autant que possible dans la cam- 
pagne devront être multipliées. Rappelons-nous, en effet, ce que nous 
avons dit de la fréquence plus grande de la myopie chez les pension- 
naires toujours enfermés et de sa rareté relative chez les externes, qui, 
se trouvant en plein air un certain nombre d'heures par jour, peuvent 
de temps en temps relâcher complètement leur accommodation. 

L’hygiène particulière de la vue, loin d’être en désaccord avec l’hy- 
giène générale de l’enfance, ne donne aucun conseil que celle-ci ne doive 
hautement approuver. Tout est donc d’accord pour nous faire désirer que 
ces considérations si bien étudiées dans certains pays tiennent une place 
de plus en plus large dans l’organisation de nos écoles. 

Dans tout ce qui précède, nous nous sommes toujours placés au point 
de vue spécial du jeune âge. Il n’en est pas moins vrai que si après 22 
ou 25 ans un œil emmétrope ne risque plus guère de devenir myope, 
parce que ses enveloppes ont acquis une résistance suffisante pour résister 
aux effets des efforts prolongés d’accommodation, la myopie n’en conti- 
nuera pas moins à se développer sous l’intluence des causes qui l’ont pro- 
duite. 11 faudra donc continuer cà prendre, hors de l’école, les mesures 
protectrices que nous avons signalées. Les ateliers, en particulier, dans 
lesquels les ouvriers ont à se livrer à des travaux minutieux et assidus, 
devront être aussi bien éclairés et aussi bien disposés que possible pour 
éviter une fatigue exagérée de la vue. 

Quoi qu’il en soit, les précautions les plus rigoureuses n’empêcheronl 
jamais tout à fait la production de la myopie, et celle-ci existant, qu’elle 
soit d’ailleurs congénitale ou acquise, une question importante autant 
que délicate s’impose : celle de la prescription et du choix des verres 
correcteurs. 

Erisman remarque que, parmi les myopes examinés par lui, ceux qui 
portaient des lunettes depuis plus ou moins longtemps avaient, en géné- 
ral, une acuité visuelle moindre, un degré de myopie plus élevé et des 


- 18 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

lésions plus marquées des membranes profondes. Il en conclut que l’usage 
<les verres correcteurs est pernicieux chez les myopes. C’est beaucoup 
dire : doit-on sur un simple renseignement statistique porter une con- 
damnation aussi générale? Nous ne le croyons pas. N’csl-il pas évident 
qu’on pourrait aussi bien retourner la proposition et dire que les per- 
sonnes dont la myopie est la plus forlcsont celles qui portent des lunettes, 
puisqu’élant les plus gênées par leur infirmité, elles doivent ainsi recou- 
rir plutôt que les autres aux palliatifs. Du reste, suivant la remarque de 
Colin, pour que l’expérience fût démonstrative, il faudrait prendre une 
série de malades dans des conditions h peu près identiques, donner des 
lunettes à un certain nombre, en priver les autres : l’examen des deux 
genres de malades au bout d’un certain temps permettrait de formuler 
une conclusion plus positive. Aussi la question nous semble-t-elle devoir 
•être posée autrement. 

Si 1 on veut déterminer exactement los cas dans lesquels l’usage des 
verres est indiqué ou contre-indiqué chez les myopes, il faut tenir compte 
des divers éléments qui influent sur leur vision : la puissance d’accommo- 
dation, l’état des muscles droits internes, la présence ou l’absence de 
lésions choroïdiennes. 

Ceux qui n’ont pas de lésions notables du fond de l’œil, dont le muscle 
ciliaire et, par suite, l’accommodation, fonctionne bien, qui, enfin, 
ont un bon système musculaire extrinsèque, n’ont rien à craindre. Les 
verres concaves les ramènent aux conditions dioptriques où se trouvent 
les emmétropes, et si on les leur prescrit dès un âge peu avancé, ils res- 
teront toujours dans cette situation. 

il n’en est plus de même quand on a attendu un certain nombre d’an- 
nées. L’œil a pris l’habitude de voir de près sans le secours de l’accom- 
modation, le muscle ciliaire n’a pas fonctionné régulièrement et s’est 
atropine en partie. Si on prescrit alors des verres neutralisant complète- 
ment la myopie, le sujet sera tout à coup obligé, pour voir de près, à faire 
des efforts considérables d’accommodation ; il ne pourra soutenir cette 
fatigue inusitée et éprouvera les symptômes de l’asthénopie accommoda- 
tive. Dans ce cas, on prescrira, pour voir de loin, un pince-nez corrigeant 
totalement la myopie, ce qui n’a jamais aucun inconvénient. Pour voir 
de près, on donnera un numéro beaucoup plus faible; on se contentera 
des verres qui permettent la lecture, sans fatigue, à la distance ordinaire. 
Si le muscle ciliaire est encore beaucoup plus faible, les autres conditions 
restant les mêmes, on prescrira des verres d’un numéro encore plus éloigné 
du degré de la myopie et on devra les supprimer complètement, si la 
moindre sensation de gêne apparaît. 

Si le muscle ciliaire est bien constitué et l’accommodation puissante, 




L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 219 

mais que les muscles droits internes soient insuffisants pour maintenir 
longtemps le degré de convergence nécessaire des axes optiques, il faudra 
i encore prescrire des verres correcteurs. Ceux-ci, en permettant d’éloigner 
de l’œil les objets à examiner, diminueront le degré de convergence né- 
cessaire et par suite soulageront les droits internes. 

Enfin, si l’on a affaire à des yeux atteints de staphylôme postérieur 
étendu, de scléro-choroïditc, etc., il faudra redoubler de prudence. Quand 
les altérations seront assez légères, on pourra permettre la lecture et 
les travaux assidus; mais on exigera que le malade prenne de temps en 
temps quelques minutes de repos ; qu’il travaille toujours sur un pupitre 
élevé et sans incliner la tète; qu’il évite de lire le soir à la lumière. Si 
l’état du muscle ciliaire et des droits internes l'exige, on prescrira par 
tâtonnement des verres correcteurs qui permettront la lecture à la dis- 
tance ordinaire de 50 à 55 centimètres, mais ne devront jamais causer 
aucune fatigue. 

Si les lésions sont très accusées, s’il existe une atrophie progressive de 
la choroïde, le seul moyen d’éviter la perte totale de l’œil, amenée d’or- 
dinaire par la production d’un décollement rétinien, sera de le placer 
dans un repos absolu. 

Telles sont les conditions qui régleront l’emploi des verres correcteurs 
chez les myopes. Elles sont complexes, et l’on sera toujours obligé de 
laisser une certaine latitude au malade, seul juge de la fatigue qu’il éprouve. 

Cependant, de ce qui précède nous retiendrons un point important : 
l’influence heureuse exercée par les verres lorsqu’ils sont employés de 
bonne heure. Dès qu’on aura reconnu la myopie, même d’un faible degré, 
on devra prescrire des verres appropriés. L’utile gymnastique, à laquelle 
se trouve ainsi soumis le muscle ciliaire, conserve toute son étendue à 
l’accommodation et maintient l’œil dans le meilleur étal anatomique. 

Les efforts longtemps prolongés d’accommodation n’amènent d’autres lésions graves de 
l’œil que celles de la myopie, mais dans certaines circonstances ils peuvent produire diffé- 
rents troubles fonctionnels que nous devons signaler. 

Il arrive quelquefois de voir apparaître, à la suite de travaux depuis longtemps sou- 
tenus ou de journées passées à lire et à écrire, un véritable spasme du muscle ciliaire. 
Ce muscle, surexcité pour ainsi dire par l’effort continu qu’on lui impose, se contracte 
tétaniquement, détend la zonule et imprime au cristallin une courbure exagérée. Le 
malade éprouve une douleur sourde, un sentiment de tension très douloureux du "lobe 
oculaire.il ne voit les objets éloignés que d’une façon brouillée et confuse, cl ne distingue 
nettement que ceux qui sont très rapprochés de l’œil. Celte crampe accommodalivc 
qui disparait au bout de quelques heures de repos, pour reparaître bientôt, si l’on sé 
remet au travail, est immédiatement dissipée par l’usage des verres concaves. Elle offre 
donc tous les caractères d’une myopie passagère, mais il est rare de la voir survenir chez 
les hypermétropes ou les emmétropes ; elle est surtout fréquente chez les myopes. Le 
spasme du muscle ciliaire vient alors surajouter ses effets à ceux de la conformation 
vicieuse de l’œil et la myopie se trouve ainsi augmentée dans une forte proportion. 


2-20 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

C’est ce qui explique comment on a cru guérir cette affection par des instillations sys- 
tématiques de sulfate d’atropine. On sait que cette substance paralyse non seulement les 
fibres circulaires de l’iris, mais encore le muscle ciliaire. Elle en fait donc cesser la con- 
tracture et peut ainsi diminuer d'autant la myopie chez certains individus; mais elle ne 
change rien à la structure défectueuse de l’œil, ni aux lésions acquises. Un pareil traite- 
ment pouvait être essayé quand des observateurs distingués, comme Jæger, voyaient, 
dans le spasme du muscle ciliaire et l’excès de courbure du cristallin qu’il entraîne, la ' 
cause essentielle de la myopie, mais les travaux de Donders et de Helmholtz ont dé- 
montré que cette théorie n'est pas admissible. 

Ce trouble fonctionnel tout passager n’a réellement aucune gravité ; quelques ménage- 
ments suffisent pour l’empêcher de reparaître ; néanmoins on comprend qu’il puisse 
rendre très pénible et même très difficile l’exercice de certaines professions. 

Les effets des efforts prolongés d’accommodation sont loin d’être toujours les mêmes. Les 
ouvriers que leur état oblige à fixer continuellement des objets très petits; les personnes 
qui abusent de la lecture, surtout la nuit ; les malades obligés, pour se distraire, de 
passer leurs journées à lire au lit, dans une position défavorable, éprouvent souvent des 
troubles tout différents de ceux que nous venons de décrire. 

Le muscle ciliaire surchargé de travail ne se contracte plus que d’une façon imparfaite, 
il devient douloureux et finit par cesser d’agir. Les malades éprouvent alors tous les 
symptômes de Y asthénopie accommodalive. Ils continuent à distinguer nettement les objets 
éloignés et pendant les premières heures de leur travail ils n’éprouvent aucune gêne; 
mais bientôt la fixation des objets rapprochés devient douloureuse, la tête est pesante, la 
vue se brouille et tout travail minutieux devient impossible. Ces accidents se renouvelant 
tous les jours dans les mêmes circonstances inspirent la plus vive inquiétude au malade, 
obligé de suspendre ses occupations habituelles. 

Heureusement il est facile de les combattre. On prescrira l’usage de verres convexes 
pendant le travail; ils suppléeront au défaut d’action du muscle ciliaire en augmentant la 
convergence des rayons lumineux et rendront à la vision de près toute son acuité. On 
écartera toute cause de fatigue en évitant, autant que possible, toutes les occupations qui 
mettent l’accommodation en jeu; enfin, des applications de courants électriques continus, 
le pôle positif étant placé sur la tempe et le pôle négatif promené sur les paupières fer- 
mées, pourront contribuer à rendre au muscle ciliaire son énergie primitive. 

L’asthénopie accommodalive uniquement causée par une fatigue exagérée ne doitpasêtre 
confondue avec celle qui est symptomatique de l’hypermétropie. Celle-ci apparaît soit chez 
les enfants lorsqu’ils commencent à aller à l’école, soit chez les personnes, ayant jusque-là 
joui d’une vue excellente, qui arrivent à l’àge de quarante ou quarante-cinq ans. Dans le 
premier cas, elle indique simplement un étal pathologique de l’œil qui jusque-là n’avait 
causé aucune gêne parce que le sujet n’avait pas eu occasion de se livrera des travaux 
assidus. Dans le second, elle est causée par la presbytie, seule ou surajoutée à l’hyper- 
métropie déjà existante. Il est du reste facile de la distinguer du trouble fonctionnel qui 
nous occupe ; la gêne de la vue existe en tout temps, et non pas seulement après plusieurs 
heures de travail; de plus, l’examen direct des milieux de l’œil révèle d’une façon cer- 
taine l’existence de l'hypermétropie. 

En indiquant les diverses conditions sous l'influence desquelles se dé- 
veloppent des troubles de l’accommodation, nous avons signalé, sans les 
énumérer, toutes les professions exigeant des travaux minutieux et assi- 
dus. Une importante restriction doit cependant être faite à ce point de 
vue. Les horlogers , les bijoutiers , les graveurs, etc., se livrent à des 
travaux extrêmement minutieux, mais ils le font avec le secours de la 
loupe et ne se servent que d’un seul œil qu’ils placent de façon que 
l’image agrandie du point ix examiner se peigne exactement sur la rétine, 


221 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

ils n’ont donc nullement à se servir de l’accommodation, ni de la vision 
binoculaire i aussi ne sont-ils exposes ni au spasme du muscle ciliaire, ni 
à sa parésie, ni à la myopie acquise. 

j[ Les professions ou les habitudes qui, en modifiant l’état général 

de organisme, entraînent l’apparition de troubles oculaires, ne sont sus- 
ceptibles d’aucune classification rationnelle : aussi nous bornerons-nous 
à étudier ces troubles successivement, sans adopter aucun ordre parti- 
culier. 

Nystagmus des mineurs. — On désigne sous le nom de nystagmus 
une oscillation rythmique involontaire des globes oculaires. Ce symptôme 
singulier qui donne à la physionomie un caractère tout spécial se rencontre 
dans des conditions très diverses. On l’a rattaché à des altérations patho- 
logiques du globe oculaire, des muscles extrinsèques de l’œil, du système 
nerveux central, mais rien ne semblait indiquer qu’il pût se développer 
sous une influence professionnelle lorsque, il y a quelques années à peine, 
il fut signalé chez les ouvriers des mines de houille l . 

Le nystagmus des mineurs n’apparaît qu’à un âge avancé après de 
longues années de travail dans l’obscurité; le plus souvent il est précédé 
et accompagné de troubles variés dus à une détérioration profonde de 
l’organisme. Certains malades souffrent d’hypéresthésie des membres 
supérieurs, de céphalalgie, de crampes dans les jumeaux, les autres de 
catarrhe bronchique, de nausées, de vomissements. 

Les oscillations ne sont pas continuelles, elles apparaissent par accès 
sous l'influence de causes variables suivant les cas. Quelquefois c’est au 
moment où le mineur passe de la nuit des galeries à la lumière extérieure, 
mais presque toujours c’est quand il se livre dans l’obscurité à son dur 
labeur. La direction du regard n’est pas non plus indifférente, générale- 
ment l’élévation avec rotation d’un côté est la position des globes oculaires 
la plus lavorable à l’apparition de ce symptôme. C’est du reste celle que 
doivent prendre les mineurs forcés le plus souvent d’attaquer la partie 
supérieure des galeries basses où ils travaillent. Nous avons déjà montré 
à propos de la lecture combien la fixation en haut est défavorable à l’exer- 
cice de la vision. C est peut-être à cette cause spéciale de fatigue des 
muscles extrinsèques de lœil, jointe à l’irritabilité générale résultant 
d’une anémie profonde, qu’il faut attribuer l’apparition du nystagmus chez 
les mineurs. 

Les mouvements d’oscillation ont en général lieu autour de l’axe horizon- 
tal antéro-postérieur de l’œil, le nystagmus est rotatoire; quelquefois il 
est alternativement rotatoire et oscillatoire dans le plan horizontal, suivant 


1 P. Schroter, Zehcnder clin, monaslblall: Jahr, I 
Berlin, 1874. — Nicden, Uebcr nystagmus als Fo/gersn 


— Mnorcn, Ophthalm, Mil ksi l. 
von Uemeralogia , 1874. 


222 


L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

la situation du regard, les mouvements sont extrêmement rapides et 
peuvent s’accompagner de tremblement des paupières. 

Tandis que dans les autres variétés de nystagmus, le malade n’a 
presque jamais la notion du tremblement de ses yeux et n’éprouve à peu 
près aucune gène de la vision, dans celui-ci l’oscillation ou la rotation est 
consciente. Le patient voit les objets animés de mouvements correspon- 
dants à ceux de ses yeux. Tout s’agite, tout tremble autour de lui et il est 
pris à l’instant d’un sentiment de malaise ou d’étourdissement plus ou 
moins marqué; il s’appuie sur les objets voisins et ces sensations vertigi- 
neuses deviennent souvent assez fortes pour qu’il soit obligé de fermer 
les yeux pour ne pas tomber. 

Les mouvements des globes oculaires ne sont pas toujours aussi bien 
coordonnés que dans les autres espèces de nystagmus. Il est dit dans plu- 
sieurs observations qu’ils n’obéissaient pas à la loi des mouvements 
associés. 

Les accès durent 1,2,5 minutes ou même plus longtemps. Ils peuvent 
se produire 12, 15, 20 fois par jour. Rares au début, ils se rapprochent 
graduellement et en arrivent quelquefois à éclater chaque fois que le ma- 
lade essaye de reprendre son travail interrompu par une première crise. 
Pendant les remissions tout rentre dans l’ordre. 

Il est inutile d’insister sur la gravité d’une semblable affection; la lon- 
gueur et la fréquence croissante des crises rendent bientôt l’exercice de 
leur profession impossible aux malades qui en sont atteints. Ce qui 
augmente encore la sévérité du pronostic, c’est la ténacité de cette affec- 
tion. La cessation du travail des mines n’amène pas une guérison com- 
plète, mais une amélioration plus ou moins marquée et en somme les 
accès oscillatoires persistent indéfiniment. 

Cependant une fois qu’on aura soustrait le malade à la cause de l’affec- 
tion, il faudra recourir au traitement général tonique qui relèvera ses 
forces épuisées et à l’application des courants galvaniques qui dans cer- 
tains cas a paru produire un amendement durable des crises. 

Cette singulière affection n’est peut-être pas exclusivement propre aux 
mineurs; elle a été signalée récemment chez un puisatier *. 

Cataractes des verriers , des ouvriers des forges , etc. — On a remar- 
qué depuis longtemps que la cataracte est fréquente chez les ouvriers 
obligés de rester près des fours où le verre est en fusion, chez les ouvriers 
qui travaillent le fer incandescent, et généralement chez tous ceux qui 
sont exposés à l’action des foyers ardents. On pourrait être tenté d expli- 
quer cette prédisposition par l’influence directe de la lumière vive qui 
frappe leurs yeux, mais cette interprétation serait insulfisante. bi on 

* Com. orale du I) r Abadie qui a observé le malade dans le service du Prof. Lépine en 1877. 


L'HOMME AU rOINT UE VUE DES PROFESSIONS. 22!> 

comprend, en effet, que les rayons émanés d’un feu ardent puissent agir 
sur la sensibilité spéciale de la rétine, on ne voit pas comment ils modi- 
fieraient la nutrition du cristallin. Il faut, croyons-nous, chercher une 
explication dans une voie toute différente. 

La cataracte est une lésion de tissu à laquelle contribuent le plus sou- 
vent les altérations séniles des libres cristalliniennes, mais qui est loin 
d’en dépendre uniquement. Elle se développe souvent sous l’influence de 
lésions intra-ocülaircs préexistantes, ce qui n’a rien d’étonnant, si l’on 
songe que le cristallin, dépourvu qu’il est de vaisseaux, ne se nourrit qu’à 
l’aide des milieux qui l’entourent et l’imbibent. 

Souvent aussi la cataracte dépend d’un état général pathologique de 
l’organisme. Les modifications morbides du sérum sanguin entraînent des 
modifications parallèles dans la composition des milieux de l’œil, et par- 
suite dans celle du cristallin. Bowmann a montré que du carbonate de 
lithine ingéré par un malade, peu de jours avant l’opération de la cala- 
racte, se retrouve dans le cristallin extrait. De même, si pour une raison- 
quelconque, la densité du sérum sanguin s’élève, celle de l'humeur aqueuse 
et du corps vitré s’élèvera aussi, et en vertu d’une loi physique bien 
connue, le mouvement endosmotique, à la faveur duquel se nourrit le 
cristallin, se ralentira, tandis que le mouvement exosmolique correspon- 
dant deviendra plus actif. Cet organe perdra ainsi une certaine quantité 
de son eau au profit des milieux environnants, et il en résultera l’appari- 
tion d’opacités. 

L’expérience démontre que les choses se passent réellement ainsi. Kundc- 
a produit la cataracte chez des animaux dans les veines desquels il injec- 
tait des solutions salines de manière à élever la densité du sang; il est 
arrivé au même résultat en plaçant des grenouilles dans une étuve. Quand 
elles avaient perdu par évaporation une grande quantité d’eau, les Gpacités- 
apparaissaient ; elles disparaissaient bientôt quand l’animal était replongé 
dans l’eau. 

Les mêmes causes, introduction de substances étrangères dans le sérum 
sanguin, grandes déperditions d’eau, ne se retrouvent-elles pas dans le 
diabète sucré, le diabète insipide et la polyurie, affections souvent com- 
pliquées de cataracte? Ne faut-il pas leur attribuer aussi les cataractes 
dont nous avons à nous occuper? Tous les ouvriers qui travaillent devant 
un feu très vif sont constamment couverts de sueur; ils évaporent par 
la surface cutanée des quantités considérables de liquide, qu'ils ne rem- 
placent qu’imparfaitement par les boissons : d’ou l’élévation de la den- 
sité du sang et une prédisposition marquée aux opacités cristalliniennes. 

Peut-être pourrait-on expliquer par la même raison la fréquence rela- 
tive de la cataracte à la campagne. Les travaux agricoles, et eu particulier 


224 L’IIO.MME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

la moisson, sc font pendant les plus chaudes journées ; rien ne protège le 
paysan contre les rayons d’un soleil ardent; il est donc soumis à des 
sueurs profuses et à des causes d’évaporation cutanée à l’abri desquelles 
se trouve l’ouvrier des villes. Il y aurait lieu de rechercher si la fréquence 
de la cataracte dans certains pays ne peut être rattachée à une cause 
analogue. 

Les opacités développées dans ces conditions ne présentent du reste 
rien de particulier; leurs caractères sont ceux de la cataracte sénile ordi- 
naire : aussi leur élude rentre-t-elle dans le domaine de la pathologie. 
Il en est de même du traitement curatif, qui ne peut être que chirurgical. 
Quant au traitement préventif, il relève sans doute de l’hygiène, et l’on 
voit bien ce qu’il pourrait être, mais il est bien difficile de le formuler. 
Ecarter la cause possible de la cataracte, c’est exiger que les ouvriers soient 
soustraits à une chaleur trop élevée, ce qui est malheureusement impossible, 
à moins de rendre l’exercice de leur profession impraticable. 

Amblyopie par abus de l'alcool et du tabac. — Nous venons de voir 
que certaines modifications des humeurs entraînaient souvent des altéra- 
tions du cristallin ; de même l’introduction dans le sang de certaines sub- 
stances toxiques peut provoquer du côté de l’œil des troubles fonctionnels 
graves. Ces troubles ne s’accompagnent de lésions matérielles sérieuses 
qu’au bout d’un certain temps ; ils sont désignés sous le nom assez vague 
d’amblyopie. 

Au premier rang des substances qui les provoquent se placent l’alcool 
et le tabac. Les malades éprouvent tous les symptômes d’une atrophie 
commençante des nerfs optiques. Peu à peu la vision des objets de faible 
volume perd de sa netteté; leurs contours semblent confus et indistincts; 
bientôt ils ne distinguent plus qu’avec peine les gros caractères ; la lecture 
et l’écriture deviennent rapidement impossibles. Cependant l’ophlhal- 
moscopc ne montre rien ou presque rien d’anormal au fond de l’œil ; tout 
au plus y a-t-il un degré de vascularisation un peu exagéré de la papille, 
rarement une congestion véritable. 

Dans ces conditions, il faut s’enquérir avec soin des habitudes du ma- 
lade. En général, la recherche est facilitée par le faciès particulier, l’aspect 
général et surtout Codeur alcoolique qu’exhale le sujet. Il est à remar- 
quer, en effet, que ces accidents ne surviennent guère que chez les indi- 
vidus qui ont subi une véritable imprégnation alcoolique. On découvrira 
ainsi que le malade se livre depuis longtemps à l’abus du vin ou des 
liqueurs; de plus, qu’il est grand fumeur et se sert d’une pipe a tuyau 
très court, de sorte que le jus de tabac mélangé à la salive arrive facile- 
ment dans la bouche. Une fois qu’on aura obtenu ces aveux, la question 
sera jugée. Il faudra avertir le malade que, s’il ne change pas ses liabi- 


225 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 








tudes, i! perdra la vue, et, en effet, à l’amblyopie succède souvent une 
atropine véritable et progressive des nerfs optiques. Au contraire, s il 
s’abstient complètement de fumer, s’il ne boit de vin que modérément 
et pendant les repas seuls, on verra l’amblyopie disparaître rapidement. 
L’acuité visuelle remontera de jour en jour et sera en peu de temps 
revenue au chiffre normal. On aura ainsi la preuve directe de l’influence 
des causes que nous avons invoquées. 

L’introduction dans l’économie de diverses autres substances, telles 
que Y opium, la belladone , la quinine, Y urée, a quelquefois amené des 
troubles visuels analogues à ceux que provoquent l’alcool et le tabac ; tou- 
tefois ces manifestations sont trop rares et encore trop imparfaitement 
étudiées pour que nous puissions y insister. 

On a également accusé 1 e plomb : il est cerlain que dans l’intoxication 
saturnine il y a quelquefois des lésions oculaires appréciables à l’ophthal- 
moscope ; on a signalé notamment, dans un certain nombre de cas, l’exis- 
tence de la névrite optique. 11 est probable qu’il y avait là plus qu’une 
simple coïncidence ; mais, en tout cas, celte affection est bien rare eu 
égard au grand nombre des saturnins. 

Héméralopie essentielle. — Sous l’influence de travaux excessifs, d’une 
nourriture insuffisante, de la misère, de l’encombrement, de toutes les 
causes, en un mot, qui amènent l’affaiblissement général des forces, et 
produisent les maladies de surmenage, on voit apparaître une affection 
singulière. Sans qu’il existe au fond de l’œil aucune lésion appréciable à 
l’ophthalmoscope, la vision, normale tant qu’il fait grand jour, baisse 
brusquement au crépuscule au point que les malades peuvent à peine se 
conduire. L’héméralopie, tel est le nom qu’on donne à ce trouble particu- 
lier, se produit quelquefois isolément; le plus souvent elle affecte la forme 
épidémique et frappe des individus réunis en grand nombre et soumis aux 
mêmes conditions hygiéniques défavorables. On l’a signalée surtout dans 
les casernes , les navires de l'État, les prisons, les orphelinats, les pen- 
sions. D’après quelques auteurs, elle serait plus commune dans les pavs 
froids; Grosz la dit fréquente en Hongrie et en Roumanie, ce qui tient 
peut-être à la pauvreté des populations. Suivant de Weckcr, elle ne se pro- 
duit jamais chez les peuples à teint basané, ce qui ferait croire que la pré- 
sence d’un pigment abondant exerce sur elle une certaine influence. En 
toul cas, sa coïncidence avec le scorbut, signalée plusieurs fois, indique 
d’une façon suffisamment significative l’importance des conditions hygié- 
niques générales sur son développement. 

La vision des individus atteints d’héméralopie baisse subitement, non 
seulement au crépuscule, mais encore dès que, pour une cause quelconque, 
ils se trouvent dans un lieu faiblement éclairé. Elle reprend toute sa nef- 

UTGIÈ.NF. PIIOUST, î" ÉDIT. ir 


226 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


tcté aussitôt qu’ils passent au grand jour. li est facile de le constater en 
ouvrant et enfermant alternativement les volets d’une chambre; on peut 
se convaincre ainsi que ce trouble ne doit pas être considéré comme pé- 
riodique et rattaché à l’influence paludéenne, comme l’ont voulu quel- 
ques auteurs. 

Les pupilles sont plus dilatées que d’habitude, surtout au crépuscule; 
jamais pourtant leur élargissement n’atteint celui que produisent des ins- 
tillations d’atropine. L’amplitude de l’accommodation est diminuée, les 
malades ont peine à voir de près, leur vue est brouillée comme s’ils étaient 
devenus hypermétropes. 

Les mêmes troubles se produisent dans la paralysie de l’accommo- 
dation ; mais la perte presque complète de la vision aussitôt que le jour 
baisse distinguera toujours facilement l’héméralopie de cette dernière 
affection. 

Il est vrai que ce dernier phénomène se produit dans quelques affec- 
tions oculaires de nature toute différente, telle que la rétinite pigmentaire- 
et certaines formes d’atrophie simple des nerfs optiques. Mais alors la 
marche particulière de la maladie, et surtout l’examen ophthalmoscopique, 
établiront nettement la valeur toute symptomatique de l’héméralopie et 
empêcheront une erreur de diagnostic. 

Quant à la simulation, dont il faudra toujours se méfier quand on sera 
en présence d’une épidémie, elle ne pourra produire la dilatation de la 
pupille qu’en recourant à l’atropine; mais alors elle dépassera le but, en 
produisant une dilatation exagérée ; de plus, en employant le stéréoscope, 
dont on ouvrira plus ou moins la fenêtre de façon à donner un éclairage 
variable, on finira toujours par obtenir des réponses contradictoires qui 
dévoileront la fraude. 

L’héméralopie essentielle est donc facile à reconnaître, mais elle peut 
se développer sous l’influence de causes bien différentes de celles que 
nous avons signalées au début. L’action prolongée d’une vive lumière 
réfléchie par une surface brillante peut en amener la production. C’est 
ainsi qu’elle a été observée chez les voyageurs qui avaient parcouru 
de vastes étendues couvertes de neiges d’une blancheur éclatante et 
chez certains ouvriers obligés, comme les maçons , les plâtriers , les 
peintres en bâtiment, à regarder presque continuellement des surfaces 
blanches. 

Dans ce cas, l’ héméralopie ne petit être attribuée à une dépression gé- 
nérale des forces; elle est toute locale et pourrait, à ce titre, se ranger 
dans les maladies professionnelles primitives des veux. O11 doit rattacher 
son apparition à l’excitation exagérée subie par la rétine. Celle excitation 
peut produire d’abord l’hypéresthésic, signalée quelquefois dans les 


227 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

mêmes circonstances, et l’on a alors une photophobie plus ou moins in- 
tense ; mais bientôt, l’excitabilité nerveuse s’épuisant, survient une tor- 
peur tout à fait comparable aux paralysies passagères qui suivent les irri- 
tations nerveuses -trop fortes. Chacun sait qu’en électrisant modérément 
un nerf moteur on obtient des mouvements, tandis que rien ne se produit 
plus si l’excitation dépasse une certaine mesure; c’est là une notion phy- 
siologique acceptée de tout le momie. L’épuisement nerveux dépend ici 
d’une cause toute locale, au lieu d’étre une conséquence de l’affaiblisse- 
ment général, comme dans la première série de causes ; mais en somme 
on peut supposer qu’il est de môme nature dans les deux cas. 

Le traitementde cette dernière variété d’héméralopie essentielle découle 
naturellement de ce que nous venons de dire de ses causes. Le malade 
devra, au moins momentanément, quitter sa profession; on le placera à 
l’abri de toute excitation rétinienne exagérée, en lui prescrivant le séjour 
dans une chambre obscure. Ces moyens, recommandés par MM. Warton, 
Bouilhon, Netter, réussissent le plus souvent à faire disparaître l’héméra- 
lopie de cause optique, ils sont employés également contre celle qui ré- 
sulte des mauvaises conditions hygiéniques et du surmenage ; mais alors 
les toniques, un régime réparateur, le fer, le vin de quinquina, les amers, 
l’huile de foie de morue, doivent avoir le premier rang ; l’air vif et l’exer- 
cice étant des adjuvants utiles de ce traitement, on laissera sortir les ma- 
lades, mais à la condition que leurs yeux soient protégés par de larges 
lunettes à verres fumés. Garduer a eu des succès par la strychnine et 
1 opium à faibles doses ; M. Galezowski a publié un cas de guérison par 
les instillations d’un collyre à l’ésérine. Sieflicaces que soient ces moyens, 
ils ne dispenseront jamais du traitement général. 

L’héméralopie est, du reste, une maladie bénigne. Elle n’entraîne 
aucune altération sérieuse et définitive de l’œil, mais elle est quelquefois 
d’une durée fort longue et les sujets qui en ont été une fois atteints sont 
très exposés aux récidives. 

L’un des effets les plus singuliers que produit sur la vision la lati»ue 
cérébrale est l 'amaurose passagère, qu’a signalée M. Dianoux 1 . Le sujet, 
presque sans prodromes, éprouve un affaiblissement, puis une suppression 
complète de la vue. Cette amaurose passagère n’est jamais de longue du- 
rée. Cet accident, arrivé en chemin de fer, il y a quelques années, à un 
homme politique célèbre, a fait courir le bruit mensonger qu’il avait été 
frappé d’une attaque d’apoplexie. Un de nos amis, quelques instants après 
avoir terminé une leçon publique, éprouva le même accident. Il eut quel- 

1 Dianoux. Du scotomc scintillant. Th. Paris, 1874. 


228 


L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


que dilïîculté à se rendre chez lui et l’altération de la vue persista pen- 
dant quelques jours. 

Nous citerons seulement les professions à poussière, qui peuvent cau- 
ser et entretenir des conjonctivites chroniques, chez les individus prédis- 
posés, mais ne paraissent pas les produire de toutes pièces. 

Enfin, c’est probablement dans l’alimentation qu’il faudrait rechercher 
la cause de la fréquence relative du cysticerque de l'œil. En Allemagne, 
1 sur 1000 des malades qui se présentaient à la clinique de de Gracié 
étaient affectés de ce parasite, qu’il est tout à fait exceptionnel de ren- 
contrer en France. 

Telles sont les affections oculaires qui se développent sous l’influence 
des conditions particulières d’existence où se trouvent placées certaines 
classes d’individus. Les autres ne sont plus de notre domaine. Cependant 
nous devons dire au moins un mol d’une question intéressante qui se rat- 
tache directement à l’hygiène professionnelle des yeux. 

On désigne, sous le nom de daltonisme , l’impossibilité où sont certains 
individus de distinguer le rouge et la confusion qu’ils font de celte cou- 
leur avec le vert. D’une manière générale l’impossibilité de distinguer une 
ou plusieurs couleurs quelconques se nomme chromatopseudopsie ou dys- 
chromatopsie. Cette lacune, plus commune qu’on ne le croit, n’a pas 
dans la vie ordinaire une grande importance et peut passer longtemps 
inaperçue; mais, dans certaines circonstances particulières, elle prend 
tout à coup une importance exceptionnelle. 

On comprend aisément qu’un daltonien ne puisse être ni peintre , ni 
tapissier , ni exercer aucune profession qui exige la connaissance des cou- 
leurs, sans s’exposer à de ridicules méprises ; mais ce n’est là, en somme, 
qu’un inconvénient accessoire, si on le compare aux dangers que nous 
allons signaler. 

Les employés de chemins de fer se servent jour et nuit de signaux 
rouges et verts dont la signification est fort différente : car les premiers 
indiquent l’arrêt immédiat et les autres le ralentissement de la marche 
des trains. Il est donc essentiel que ces deux couleurs soient toujours re- 
connues facilement par tous les employés et il est impossible, sans en- 
courir la plus grave responsabilité, de permettre à un individu qui ne les 
distingue pas l’une de l’autre, de garder un emploi sur la voie. 

Les médecins des compagnies doivent porter sur ce point toute leur at- 
tention et il serait même à désirer que l’examen pour les couleurs fût 
prescrit pour tous les candidats aux emplois actifs dans les chemins de 
fer. En Angleterre il se pratique depuis longtemps. Le docteur Favre l’a 


oog 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

i nst i tué dopii is plusieurs snncescii ftoncc, sui In ligne tic Petits <1 Lyon et 
à la Méditerranée, et l’administration des chemins de fer belges vient de 
la décréter à son tour 1 . 

C’est au même point de vue que l’on a critiqué avec raison les couleurs 
choisies pour les signaux; les couleurs rouge et verte sont de beaucoup 
celles qui sont le plus souvent confondues par les daltoniens et, de plus, 
ce sont des couleurs complémentaires, ce qui fait que, dans certaines 
conditions, leur réunion peut donner la sensation de la lumière blanche. 
L’expérience suivante le démontre 2 . Tyndall ayant placé au bout d’un 
tunnel d’une certaine longueur deux lanternes ordinaires, l’une rouge et 
l’autre verte, presque constamment un employé placé à l’autre extrémité 
du tunnel a dit apercevoir une lumière blanche signifiant que la voie est 
libre. 

Ne vaudrait-il pas mieux adopter, par exemple; le jaune et le bleu, 
dont la réunionne donnera jamais la sensation d’une lumière blanche et 
qui. de plus, sont presque toujours distingués par les personnes chez les- 
quelles la perception des couleurs est la moins parfaite? On éviterait ainsi 
la plus grande partie des dangers causés par la dyschromatopsie. 

Enfin, dans la marine l’emploi de pavillons et de feux de différentes 
couleurs rend également très considérables les inconvénients du dalto- 
nisme. Pendant le jour, les erreurs sur les pavillons des différentes nations 
doivent être très fréquentes ; mais, comme une grande partie de l’équipage 
est toujours sur le pont, elles sont faciles à rectifier. Dans la marine de 
l’État, la présence d’un grand nombre d’hommes et d’officiers rend éga- 
lementles erreurs beaucoup plus rares pendant la nuit; mais, dans la ma- 
rine marchande, les équipages ne comprenant guère qu’une vingtaine de 
personnes, les inconvénients du daltonisme sont beaucoup plus sérieux. 

La visite des marins pour les couleurs est donc aussi indispensable que 
celle des employés de chemins de fer, et les signaux colorés étant rouges 
et verts, la connaissance de ces couleurs devra être exigée des hommes qui 
naviguent \ 

* Sur une série de 1050 candidats à des emplois dans les chemins de fer, le docteur Favre a 
trouvé 28 daltoniens qui se sont trompés sur une ou plusieurs couleurs ; 57 oui reetilié leur erreur 
après hésitation; il restait donc encore 61 daltoniens, c’est-à-dire 1 sur 17,2 incapables de recon- 
naître certaines couleurs; sur ce nombre, 11 ne pouvaient reconnaître le rouge. 

L. Krohn a passé dernièrement une inspection du personnel du chemin de fer de Finlande, à 
ce môme point de vue. Il a constaté que 45 individus n’étaient pas en état de distinguer le 
rouge du vert, cl parmi eux un inspecteur de station, et un aiguilleur employé depuis huit ans à 
la gare de Saint-Pétersbourg. 

Des inspections de ce genre ont été passées en Suède et en Hongrie. Sur une des lianes de 
Suède, on a constaté que 10 pour 100 des employés étaient atteints de cette infirmité au point 
de ne pouvoir distinguer entre eux le rouge, le blanc et le vert. En Hongrie, sur 400 employés 
visités, un seul individu était atteint d'incapacité totale, et 3 pour 100 d’incapacité partielle. 

* Warlomont, Art. Chromatopscudopsie, Dicl. encycl. 

H icsulte d un ouvrage de M. Feris : Du daltonisme dans ses rapports avec la navigation 


230 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

Cet arrêt d’exclusion paraîtra moins sévère quand on saura que la dys- 
chromatopsie est loin d’être un vice incurable. Chez les daltoniens le sens 
des couleurs est plutôt endormi ou imparfaitement développé que réelle- 
ment absent. Des études récentes ont montré qu’il se réveille et se perfec- 
tionne sous l’influence de l’éducation ; les enfants et même les adultes les 
plus mal doués arrivent presque tous par des exercices répétés à une 
notion suffisante des couleurs fondamentales. 

On a été plus loin ; on a prétendu trouver dans l’histoire de l’humanité 
à son enfance des traces de la conquête des couleurs. On a étudié à ce 
point de vue la valeur des termes employés par Homère, et il semble que 
ses héros aient été à ce point de vue moins avancés que beaucoup de nos 
daltoniens. 


CHAPITRE VIII 


HYGIÈNE DE LA VOIX. — COMPOSITEURS, MUSICIENS, ARTISTES. 


Bibliographie. — Dodart. Mém-sur la voix de l'homme. Piiris, 1700. — Ferreix. De lavoix 
de l'homme. Paris, 1741. — Bennati. Mécanisme de la voix. 1832. — Masson. Sur la voix. -1 858 . 
In. Gaz. Hebdom. — Segond. Divers mémoires sur la voix. 1848 et suiv. — Czeruak. Larijn- 
yoscopie. 1800. — Bataille. Recherches resp. sur la voix. 1861 et suiv. — Garcia. Observ. 
physiol. sur la voix. Londres, 1854 etsuiv. — Fournie. Ed. Physiol. delà voix. 1805. — Mande. 
Traité des mal. du larynx. 1875. — Krishabf.r et Peter. Larynx. In Dictionn. encyclop. des 
sciences méd. 1800. — Krisiiaber. Chanteurs, musique et musiciens. Ibidem, 1877. 


L’art musical met en œuvre des capacités diverses, essentielles et acces- 
soires, dont l’ensemble se retrouve rarement chez le même sujet. Les 
compositeurs restent en général éloignés du public; l’interprétation est 
réservée aux exécutants artistes; l’effort opiniâtre et journalier de ceux 
qui s’assimilent une pensée étrangère n’est pas le propre des esprits créa- 
teurs à qui il faut, au contraire, la mobilité et l’indépendance; en effet, 
il n’existe guère d’exemples de grands compositeurs interprétés de leurs 
propres œuvres. L’artiste, au contraire, est obligé de se livrer à un tra- 
vail mécanique considérable et incessant pour acquérir et conserver en- 
suite le talent de l’exécution. 


que sur 2408 collisions maritimes de 1859 à 1800, 559 sinistres peuvent être imputés h une in- 
terprétation inexacte des couleurs des l'eux de nuit, par suite de daltonisme chez le capitaine ou 
l’officier de quart. M. Féris cite un certain nombre de laits dans lesquels la dyschromatopsie 
semble avoir été la cause principale de la catastrophe (naufrage du Japhet, de la l’esta, du 
vapeur anglais Malvina). 

Sur 502 marins examinés par M. Féris, 47, soit 9,4 pour 100, étaient daltoniens ; sur ce nom- 
bre, 24 ne connaissaient pas le rouge et le vert, couleurs principalement employées dans la marine 
pour les signaux. 


231 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

11 y a donc, entre musiciens, une différence totale des uns aux autres; 
leurs travaux sont differents ainsi que leur genre de vie, et il était neces- 
saire de rappeler ces faits vulgaires, pour pouvoir diviseï cette étude de 
l'hygiène des musiciens en deux chapitres, l’un ayant trait aux composi- 
teurs, l’autre aux exécutants. 

Ces questions ont été exposées parM. Krishaber (in Dict. Encycl. des 
Sciences med., Art : Chanteurs et Musiciens). 11 fait remarquer que le 
génie musical est de ceux qui se transmettent le plus par hérédité et de ceux 
aussi qui se manifestent le plus tôt. On ne voit pas les musiciens se révéler 
à l’âge adulte, ni même ordinairement dans l’adolescence. Dans ces condi- 
tions, l’éducation est tout entière dirigée dans un sens unique et l’exemple 
exerce toute sa puissance sur une intelligence malléable. Parfois, il est 
vrai, le résultat trompe l’attente, quand, après des prémices séduisantes 
on a épuisé, par excès d’usage, un fonds qu’il eût fallu ménager. 

En ce qui concerne la vivacité des impressions du musicien, voici com- 
ment s’exprime Berlioz : 

« Tout mou être semble entrer en vibration pendant l’audition d'une bonne musique; 
c’est d’abord un plaisir délicieux où le raisonnement semble n’entrer pour rien; l'habi- 
tude de l’analyse vient ensuite d’elle-même faire naître l’admiration; l’émotion, crois- 
sant en raison directe de l’énergie ou de la grandeur des idées de l’auteur, produitsucces- 
sivement une agitation étrange dans la circulation du sang ; mes artères battent avec 
violence; les larmes, qui d’ordinaire annoncent la fin du paroxysme, n’en indiquent souvent 
qu’un état progressif qui doit être de beaucoup dépassé. En ce cas ce sont des con- 
tractions spasmodiques des muscles; un tremblement de tous les membres; un engour- 
dissement total des pieds et des mains; une paralysie partielle des nerfs de la vision et 
de l’audition ; je n’y vois plus, j’entends à peine, vertige.... demi-évanouissement... » 

Et lorsque ce même compositeur est exposé à entendre une musique dont 
le défaut lui paraît être « la platitude jointe à la fausseté d’expression » : 

« Je rougis, dit-il, comme de honte; une véritable indignation s’empare de moi; on 
pourrait, à me voir, croire que je viens de recevoir un de ces outrages pour lesquels il n'y 
a pas de pardon ; il se fait pour chasser l’impression reçue un soulèvement général dans 
tout l’organisme, analogue aux efforts du vomissement quand l’estomac veut rejeter une 
liqueur nauséabonde. » 

Les êtres qui se sentent animés du génie de l’inspiration musicale, au- 
tant et plus peut-être que les hommes de lettres, arrivent à ne plus vivre 
qu’avec leur imagination. En employant sans cesse ce qu’il y a en eux de 
plus délicat et de meilleur, en se servant sans cesse de l’ouïe dont les ex- 
citations retentissent plus directement peut-être que celles d’aucun autre 
sens sur les centres nerveux, ils finissent par se créer une susceptibilité 
nerveuse à laquelle aucun artiste n’est soumis au même point. Sous l’in- 
fluence de son impressionnabilité musicale, le compositeur devient un 
être à part ; la tristesse et la joie l’émeuvent au centuple, et Berlioz a 
donné, en réalité, la description d’une petite attaque nerveuse avec ses 


535 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


prodromes et son paroxysme, quand il décrit les sensations que lui causait 
l’audition d’une musique parfaite. 

Entraîné par la séduclion de son travail, par la fécondité de son esprit, 
par les succès populaires et les aspirations nouvelles, ou stimulé, au con- 
traire, par les insuccès et les désirs, le compositeur échappe difficilement 
aux conséquences d’impressions morales sans cesse répétées. 

Les troubles nerveux et surtout les troubles cérébraux sont ceux qui 
affectent de préférence les musiciens, dans une proportion qui ne se 
retrouve peut-être dans aucune classe de la société. Les migraines, les 
étourdissements, la céphalalgie habituelle, l’irritabilité générale, sont les 
plus légers de ccs troubles; et les plus graves n’ont pas de limite, 
depuis l’insomnie, les perturbations sensorielles, l’hypochondrie, la mé- 
lancolie, jusqu’aux formes complètes de vésanie, dont les exemples ne sont 
pas rares parmi eux. 

Les fonctions végétales sont insuffisantes ou incomplètes : leur appétit 
est médiocre, les digestions souvent difficiles, la réparation se fait mal; 
ils sont pâles et anémiques, comme le prouvent les palpitations, les fai- 
blesses dont ils souffrent. 

Ressort-il de ces faits au bénéfice de ces esprits d’élite quelque indica- 
tion prophylactique? 11 n’v eu a qu’une, la modération; vérité banale, 
tant elle est connue : c’est l’excès qui nuit, et les musiciens ne trouve- 
raient sans doute dans l’exercice de leurs hautes aptitudes que les plus 
pures jouissances s’ils avaient la force de résister à l’entraînement. Le 
précepte n’est pas applicable à l’enfance dont la volonté n’est pas libre ; 
c'est aux parents qu’il appartient de ne pas exalter prématurément des 
valeurs intellectuelles dont ils n’ont que trop de tendance à s’exagérer la 
portée et à ne pas créer des êtres avec des précocités sans contre-poids 
qui entravent la maturation virile. 

Les musiciens exécutants mettent en œuvre des qualités différentes 
d’ordre certainement inférieur ; il suffit d’une intelligence moyenne et 
de bons organes dressés par un travail considérable, assidu et continuel. 
Dans cette classe il faut encore établir une juste distinction entre les instru- 
mentistes et les chanteurs. 

Les instruments se rangent en deux groupes au simple point de vue du 
mécanisme par, lequel on les met en œuvre, instruments à cordes, instru- 
ments à vent : le piano et le violon sont des types des premiers. Le jeu 
du piano exige une mobilité extraordinaire des doigts qui ne s’obtient que 
par une étude journalière de sept ou huit heures, rendue nécessaire pen- 
dant des années. Le talent acquis n’est conservé qu’au prix d’exercices 
constants. On a pu calculer la somme de travail mécanique qu’il faut 
pour mettre en jeu le marteau qui frappe la corde et évaluer ainsi la 


235 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

{dépense de force produite par un pianiste. Cet effort est assurément con- 
jsidérable; mais le fait qui paraît être le plus important, c’est la répétition 
ides mouvements ; en effet, les troubles qu’on observe chez les pianistes 
isont des crampes fonctionnelles tout à fait analogues à celles des écri- 
vains, ou des crépitations des gaines du poignet, une sorte de tic doulou- 
reux ; lésions qui sont plutôt en rapport avec le fonctionnement exagéré 
qu’avec l’effort musculaire. Indépendamment de ces troubles locaux, les 
{pianistes, toujours assis pour leurs éludes, sont sujets aux troubles de la 
circulation porte, ictère, hémorrhoïdcs, constipation; les troubles mens- 
truels ne sont pas rares chez les femmes. 

L’exercice du violon ou de la harpe paraît avoir moins d’inconvénients. 
Localement on n’a constaté qu’une diminution de la sensibilité des pul- 
pes digitales de la main gauche chez les violonistes ou des callosités ca- 
ractéristiques des doigts chez les harpistes. Mais la santé générale n’est 
pas impressionnée au même titre, grâce sans doute à la possibilité qu’ont 
ces artistes de se tenir debout pendant leurs études. 

Le jeu des instruments à vent a soulevé une vive controverse sur la ques- 
tion de savoir quelle influence ils peuvent exercer sur les organes respi- 
ratoires : certains auteurs, à l’exemple de Frank, deMaygrier ( Grand Dict . 
art. Phthisie), ont soutenu que leur jeu prédisposait au développement de 
la phthisie pulmonaire et que l’effort respiratoire qu’ils nécessitent est 
au moins une cause d’hémoptysie. Benoiston (de Chàteauneuf) a tenté de 
faire une statistique comparative du développement de la tuberculose 
i entre les groupes de musiciens de l’armée française et les hommes livrés 
1 aux exercices mditaires, et il a conclu de ses recherches que les musiciens 
étaient frappés dans une proportion double de celle qui sévissait sur les 
i autres hommes. 

Cependant des opinions tout opposées se sont élevées depuis; M. Lom- 
bard (de Genève) considère que les efforts respiratoires sont favorables à 
tous ceux qui les font, soit pour le jeu des instruments, soit pour lé chant. 
M. Burq, dans un travail plus récent encore (gymnastique pulmonaire 
contre la phlhisiepulmonaire), se déclareaussi partisan de l’exercice violent 
des poumons, tel que le nécessite le jeu des instruments à vent. 

Ces opinions sont probablement exagérées dans les deux sens; tout au 
moins le sont-elles dans leur tendance exclusive, et avant de prendre parti 
pour l’une ou l’autre, il nous semble qu’il serait sage de résoudre la ques- 
tion préalable que M. Krishaber oppose à ces jugements : Quels sont les 
individus, dit-il, qui s’adonnent au jeu des instruments à vent, et sur 
quel principe est basé le choix des sujets pour les musiques militaires? 
Ne serait-il pas singulier que des hommes à capacité thoracique faible, t à 
constitution suspecte, eussent du goût pour les instruments à vent? Et dans 


234 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

I armée preml-on comme musiciens des hommes d’élile, ou choisit-on au 
contraire de préférence ceux que leur constitution suspecte rend peu ca- 
pables en apparence d’un service actif? Ces points éclaircis, il sera pos- 
sible de tirer des chiffres une expression logique. 

Les troubles pulmonaires sont les seuls qui méritent d’intéresser rela- 
tivement aux instruments à vent; car ce n’est qu’à litre d’exceptions 
tout à fait isolées qu’on a pu citer des cas de spasmes des lèvres, sorte 
de crampes professionnelles, chez des individus adonnés au jeu de ces 
instruments. 

Les chanteurs, à leur tour, n’acquièrent le véritable talcntd’exécution que 
par les mêmes études qui donnent aux autres instrumentistes leur habi- 
leté ; leur instrument, le larynx, est d’une perfectibilité presque infinie, 
mais sa mise en valeur réclame un travail constant de préparation et d’en- 
tretien. On s’est demandé si l’intégrité de l’organe et sa vitalité sont as- 
surées par l’exercice habituel, ou si l’exagération de la fonction constitue 
au contraire un danger, ainsi que d’autres l’ont soutenu? Affirmations 
et négations ont été appuyées sur des faits, mais il n’existe pas en réalité, 
sur cette question, de statistique digne de confiance, et on reste en face 
d’hypothèses 1 . Il ne paraît pas que la tuberculisation locale du larynx soit 
plus fréquente chez les chanteurs; il ne semble pas que leur organe ac- 
quière d’une façon générale une impressionnabilité morbide spéciale chez 
ceux dont la santé est ordinairement bonne. 

Qu’on dise que les maladies sont plus fréquentes chez eux et qu’on 
le prouve, il n’y a pas là de quoi surprendre grandement; mais il faut 
distinguer : les chanteurs scéniques, qui sont les plus nombreux et qui 
comptent généralement les plus célèbres, vivent dans de mauvaises con- 
ditions d’hygiène générale dont il faut tenir compte; les veillées répétées 
sans cesse, les longues heures passées dans des atmosphères nuisibles, 
les émotions et les efforts constants, pour beaucoup d’entre eux les irrégu- 
larités dangereuses d’une vie mal équilibrée, sont des causes suffisantes 
pour expliquer l’usure rapide et la débilité précoce. Mais ces causes, in- 
hérentes en partie à la profession, ne sont pas en rapport avec la fonction 
vocale elle-même : ce n’est pas cette fonction qui détermine les pertur- 
bations que nous venons de signaler; elle en subit au contraire 1 influence 
et souvent est compromise par elles. 

En réalité, il n’y a qu’une seule affection laryngée dont le développement 
soit positivement influencé par l’abus de la fonction vocale, c est la laryn- 
gite chronique d’emblée ou primitive, appelée ordinairement laryngite 
glanduleuse ou granuleuse. Encore faut-il dire que cette affection n est 

1 Wassiljew. Ueber deis enifluss des Sccif/nus auf die Gesundheit [De l'influence du 
chant sur la saille). Sainl-Petersburger méd. \Vochenschz. 1879, p. o3, n 7. 


235 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

pas exclusive aux chanteurs ; elle appartient également et peut-être même 
avec un plus grand degré de fréquence aux professeurs, aux avocats, aux 
| orateurs de toutes sortes, à tous ceux en un mot dont la profession néces- 
site un usage à peu près constant et suivi delà parole. 

Le développement de cette affection tient aux conditions mêmes sui- 
vant lesquelles se fait la respiration pendant le chant ou pendant l’énoncé 
d’un discours. Voici la pathogénie de la pharyngo-laryngite telle que 
l'exposent MM. Krishaber et Peter (voy. Did., art. Larynx, palh. in.). Dans 
la conversation ordinaire, la parole, c’est-à-dire l’émission du son, s’exerce 
par périodes dont la durée est toujours courte; il est toujours loisible à 
celui qui parle de reprendre haleine à son gré; il y a en outre des inter- 
valles de silence pendant lesquels l’organe se repose : les orateurs et les 
chanteurs surtout n’ont pas la même liberté; ils doivent prolonger l’é- 
mission du son, la ralentir ou l’accélérer, l’atténuer ou lui donner de la 
force suivant les besoins, les premiers pour donner à une période la forme 
oratoire qui lui convient, les seconds pour tirer d’une phrase musicale 
le maximum qu’elle peut rendre. Dans cet effort, chanteurs et orateurs dé- 
pensent en totalité la quantité d’air contenue dans les poumons, et lors- 
qu’une suspension leur permet de reprendre haleine, pressés parle besoin 
ou par le temps, ils attirent, la bouche ouverte, la plus grande quantité 
possible d’air. 

Dans la respiration normale, la colonne d’air inspirée passe par les 
fosses nasales, est attirée par une aspiration faible, le passage se fait gra- 
duellement et en petite quantité, l’air s’échauffe dans ce long vestibule 
que lui font les narines, les fosses nasales, le pharynx et il arrive attiédi, 
imprégné d’humidité, à l’entrée supérieure du larynx. L’inspiration 
brusque du chanteur appelle au contraire une quantité relativement con- 
sidérable d’air qui doit passer en peu de temps par la bouche ouverte; 
l’espace à parcourir est plus court, les parois du chemin sont desséchées 
par le courant d’air continuel, de sorte que la masse d’air beaucoup plus 
volumineuse qui se présente brusquement à l’entrée du larynx n’est pas 
tempérée comme dans les conditions ordinaires. 

De là une cause d irritation. Cette cause s’applique en un point anato- 
miquement prédisposé aux inflammations, la muqueusedes aryténoïdes et 
de l’épiglotte qui contiennent une proportion considérable de follicules 
glandulaires. C’est là le foyer primitif de la laryngite des chanteurs : 
ce n’est pas encore une maladie du larynx, mais une affection du vestibule 
de l’organe ; c’est la même lésion que celle de la pharyngite glanduleuse 
avec laquelle elle se confond très souvent. 

Quoique étrangère à la cavité même du larynx, celle lésion peut déjà 
influer d une manière fâcheuse sur la production de la voix ; les glandulcs 


236 L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

enflammées contenues dans la muqueuse provoquent une fluxion et par 
suite un épaississement de la membrane qui recouvre les aryténoïdes. Ces 
cartilages, dont la mobilité extrême est une des conditions essentielles de 
la conservation des nuances de la voix, revêtus d’une muqueuse épaissie, se 
meuvent plus .difficilement, plus lentement, et leur rapprochement ne 
peut plus se faire d’une façon complète, puisqu’une double couche plus 
épaisse (pli muqueux) s’interpose entre eux; sans rapprochement exact des 
aryténoïdes, les sons aigus ne peuvent se produire : aussi la diminution 
d’étendue de la voix vers les notes élevées est-elle le premier trouble de 
celte lésion. 

Toujours selon les mêmes auteurs que nous venons de nommer, la 
maladie envahit peu à peu les glandes de la cavité du larynx, puis celles ] 
des cordes vocales inférieures; la nutrition et le jeu de toutes les parties ] 
sont presque complètement changés, et la voix devient rauque ou du 
moins elle perd les qualités harmonieuses de son timbre. Presque tous ces ! 
malades ont la voix plus altérée le matin au réveil ou après un long repos 1 
qu’après un peu d’exercice. Cela tient à ce que la sécrétion glandulaire -l 
s’est accumulée et tapisse les parois du larynx: les premières contractions ' 
et les vibrations aériepnes détachent les mucosités, qui sont rejetées par j 
l’expectoration et la vo'ix se produit dans de meilleures conditions. 

Une circonstance rend celte affection particulièrement insidieuse : c'est 
que, au dire des hommes les plus compétents, le début de l’altération est 
très souvent insaisissable, même avec l’examen laryngoscopique le plus I 
minutieux. Les granulations situées par exemple dans la cavité sous-glot- 
tique et à la face profonde des cordes vocales ne sont presque jamais vi- 
sibles; il faut connaître cette particularité pour ne pas nier la possibilité 
de la lésion dans le cas où l’œil n’a pu s’en rendre compte. 

Ce n’est pas ici le lieu de décrire la laryngite glanduleuse, et pour tout 
ce qui concerne sa marche, son traitement, nous renvoyons aux travaux 
dcChomcl, de Green, deM. Queneau de Mussy, de Trousseau, de MM. Kris- 
haber et Peter. 

En résumé, la profession de chanteur ne prédispose qu’à une seule ma- 
ladie, ou n’en crée qu’une : la laryngite glanduleuse; c’est là que se borne 
l’influence de l’exercice professionnel sur la santé des individus; mais 
nous devons signaler l’influence inverse que l’état de santé ou de maladie, 
générale ou locale, peut exercer sur la fonction vocale. Cette contre-partie 
appartient évidemment au même litre à l’hygiène des chanteurs. 

On sait que les parties supérieures des voies aériennes, les cavités dites 
accessoires du pharynx, des fosses nasales, de la bouche même et des 
sinus qui l’avoisinent, jouent par rapport au larynx le rôle de résonnateurs 
et (pie c’est aux vibrations de la colonne d’air dans ces cavités que sont 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 237 

ducs en grande partie les qualités du timbre de la voix. Aussi n y a-t-il 
pas d’affection, si légère et si passagère qu’elle soit, de l’un des organes 
connus qui s’y trouvent, qui n’altère les qualités du son. L’amygdalite 
simple, la pharyngite, donnent à la voix un timbre nasonné des plus 
désagréables; c'est une connaissance vulgaire, que la persistance de ce 
trouble chez les individus sujets aux inflammations des amygdales ; l'hy- 
pertrophie qui en résulte donne à la voix un caractère guttural, et l’on sait 
ipic l’ablation de ces organes devient souvent nécessaire dans ce cas. 

L’inflammation du voile du palais, les ulcérations et les perforations, 
les rétractions cicatricielles, exercentune influence aussi très grande par la 
gène qu’elles apportent au fonctionnement de cet organe. L’hypertrophie 
de la luette succédant à l’inflammation du voile du palais ou des amyg- 
dales, parfois aussi primitivement développée, a été considérée comme 
un obstacle à l’intégrité de la voix, et on pratique communément l’exci- 
sion de cet organe dans ces cas. 

Tout le monde sait que dans le coryza simple la voix est nasonnée, et 
que c’est l’excuse toujours valable que les chanteurs présentent le plus 
souvent à leur auditoire. 

Il n’est pas douteux que les affections de la trachée ou des bronches, le 
simple rhume même, sans parler aucunement des maladies fébriles, ne 
modifient d’une façon tout à fait désavantageuse les caractères de la voix, 
même lorsque le larynx conserve son intégrité complète. Toutes les par- 
ties de l’appareil respiratoire concourent à la fonction du chant, et la so- 
lidarité qu’elles ont entre elles à cet égard est telle que l’altération 
la plus légère de l’organe le plus accessoire enlève à la fonction tout 
ce qui en fait l’attrait. Les chanteurs le savent bien et évitent tout 
refroidissement avec un soin minutieux. Ils savent que les tempéra- 
tures excessives leur sont funestes, et que la seule respiration d’un air 
trop chaud ou trop froid peut leur causer un grave préjudice, même alors 
qu’ils n’ont pas ressenti les symptômes immédiats du refroidissement. Au 
surplus, il est juste de dire qu’un chanteur ne possède la plénitude de sa 
voix que dans l’état de santé parfaite. Les troubles digestifs même ne sont 
pas sans influence ; ceux de la menstruation, à leur tour, troublent la voix 
chez certaines femmes, au point de les forcer au silence. Les troubles va- 
gues qui précèdent quelquefois à de longues distances l’apparition d’une 
déchéance organique qui se prépare, amoindrissent dans une énorme pro- 
portion les facultés des chanteurs, et peuvent donner lieu aux plus grandes 
incertitudes de diagnostic, lorsque ces perturbations fonctionnelles pré- 
cèdent de longtemps les lésions saisissablcs. 

Il n’est pas étonnant que dans l’exercice d’une fonction qui exige le 
concours de tant d’engins divers, le système nerveux ait un rôle impor- 


258 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


tant. Son intluence peut se faire sentir directement ou par action réflexe. 
L’action directe est celle qui s’exerce sur les muscles phonateurs ; il existe 
en effet de véritables états pathologiques sans lésion apparente, états qui 
ne sont caractérisés que par une aptitude moindre de l’organe à l’exécu- 
tion de certaines parties de l’art. 

Le chant dans scs variétés presque infinies met en jeu lousles muscles 
dont l’action indue sur l’entrée ou sur la sortie de l'air. C’est par une 
étude détaillée que les chanteurs apprennent même à respirer ; ils exercent 
à l’action isolée les muscles et même les faisceaux de leurs muscles comme 
les pianistes exercent à une action indépendante les extenseurs et les 
fléchisseurs de chacun de leurs doigts ; c’est en combinant les actions mus- 
culaires et en les analysant dans leurs plus minces détails qu’ils arrivent 
à donner à la voix la souplesse, la légèreté, l’étendue et l’ampleur 
(ju’ellc doit avoir tour à tour. S’il vient à perdre la faculté de régler à 
tout instant et dans toutes ses parties l’émission de sa voix, le chanteur 
est exposé à des accidents qui le forcent à renoncer à la scène. Uue faire 
d’une voix qui peut détonner dans un son filé ou que l’on ne peut plus 
conduire, par transition harmonieuse, d’un registre à un autre? L’organe 
vocal, en tant qu’appareil de chant, est aidé de tant de ressorts plus ou 
moins éloignés, plus ou moins complexes, que le moindre obstacle inter- 
rompt le jeu normal de l’appareil. 

On connaît l’influence indirecte ou réflexe du système nerveux, et celle 
qu’exercent les impressions morales et toutes les causes de débilitation 
cérébrale. N’est-il pas connu de tout le monde que l’émotion d’un début 
enlève souvent à l’artiste une partie de ses moyens? Toutes les émotions, 

colère, passion, désirs toutes les causes, en un mot, d’épuisement de 

l’influx nerveux, fatigues intellectuelles ou physiques, agissent dans ce 
sens. Les fatigues vénériennes sont au premier rang et leur influence est 
telle que, souvent répélées, elles peuvent amener rapidement une altéra- 
tion irrémédiable de la voix. 

Les sensations de strangulation, de corps étrangers laryngés qui sollici- 
tent à avaler à vide ou qui se rapprochent de la sensation de douleurs des 
hystériques, coïncident presque toujours chez les chanteurs avec une 
altération de la voix. Il n’existe cependant pas de lésion dans ces cas ; 
M. Krishabcr se croit en mesure de l’affirmer après des examens laryn- 
goscopiques fréquents et minutieux. Que l’on s’informe, d’ailleurs, de 
la santé générale des malades, et on retrouvera chez eux la trace d’autres 
troubles nerveux légers, ou d’une irritabilité excessive auxquels il sera lacile 
de rattacher les symptômes laryngés. À l’appui de cette opinion, on verra 
les troubles s’amender sous l’influence de médicaments antispasmodiques 
ou même simplement d’une hygiène prudente. 


239 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

Il faut proscrire, autant que possible, l’usage des aliments excitants 
tels que le café, les alcooliques, etc. Non seulement ils donnent d’une 
façon générale un stimulus nuisible au système nerveux, mais ils ont, 
même localement, une mauvaise influence. L’action funeste qu’exerce 
sur la muqueuse pharyngo-laryngée la fumée du tabac, l’usage du café et 
des alcooliques est incontestable. 

L’hygiène, en somme, est sévère pour les chanteurs qui, à vrai dire, 
sont les serviteurs d’un organe extrêmement impressionnable. Sous le 
nom d’asynergie vocale, MM. Krishaber et Peter ont signalé en détail 
les innombrables causes d’altérations , que nous ne pouvons qu’ef- 
fleurer ici, de la voix chantée. S’il est vrai que de tous les musiciens c’est 
le chanteur qui dispose de l’instrument le plus mélodieux et le plus com- 
plet, on comprend aussi, que par un juste retour, on lui doit les plus 
grands soins et les plus grands sacrifices, le chanteur ne conservant sa 
voix que s’il est sobre, heureux et bien portant. 

Nous pouvons enfin, sans sortir du rôle d’hygiéniste, signaler le danger 
des mauvaises méthodes de l’enseignement de chaut. Nous pouvons re- 
commander de ne pas pousser les études au delà de l’étendue naturelle 
de la voix; il n’est pas de plus fâcheuse méthode que celle qui consiste 
à vouloir faire un ténor d’un baryton ou d’un mezzo-soprano un soprano, 
en un mot, à transformer les registres. Le développement de la voix doit 
être poursuivi dans l’élude du médium ; et il ne faut chercher qu’avec les 
plus grands ménagements à étendre le registre de la voix au delà des 
limites qui lui sont assignées par l’organisation anatomique des cordes 
vocales et de leurs annexes. 

Au delà de ces conseils généraux nous entrerions dans le domaine de 
l’enseignement du chant. Il faut reconnaître d’ailleurs qu’avec les travaux 
de Garcia, de Bataille et de Segond cet enseignement est entré dans une 
phase rationnelle. Bataille, tout particulièrement, n’a formulé les règles 
de sa méthode (Enseignement du chant) qu’après s’être livré à des études 
anatomiques approfondies, et à des expérimentations physiologiques pour- 
suivies sur lui-même avec une patience et une habileté peu communes 
(Nouvelles recherches sur la phonation, 1861 ), et après avoir acquis une 
compétence indiscutable. C est à ses travaux consciencieux que l’on doit 
en grande partie l’établissement d’une méthode rationnelle de l’ensei- 
gnement du chant et c’est aux principes qu’il a précisés qu’il convient 
de se rapporter. 


240 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


CHAPITRE IX 

ACCIDENTS PROFESSIONNELS SUCCÉDANT A UNE INTOXICATION ET PROFESSIONS 

QUI LES PROVOQUENT. 


1° Le saturnisme professionnel. 


Bibliographie. — Mébat. Traité de la colique métallique. Paris, 1812. — Palais. Traité 
pratique de la colique métallique. Paris, 1825 — Tanquerel-Desplanciies. Traité des tua la- 
dies saturnines. 1859. — Grisolle. Essai sur la colique de plomb. 1855. — A. Chevallier. 
Recherches sur les causes de la maladie dite colique de plomb chez les ouvriers qui prépa- 
rent la céruse (Ann. d'hyq . publ., 1830). — Notes statistiques sur tes ouvriers atteints de 
coliques de plomb dans les hôpitaux de Paris. 1840. — Adei.ox et Chevallier. Rapport sur les 
maladies que contractent les ouvriers qui travaillent dans les fabriques de céruse (Ann. 
d'hyq . publ.. 1858). — Brachet. Traité pratique de la colique de plomb. Lyon, 1850. — 
Taiidied. Dict. d'hyq. Arl. Plomb . — J. Renault. De l’intoxication saturnine chronique. 1875. 


Il serait presque impossible d’énumérer toutes les causes pouvant ame- 
ner le développement de l’intoxication saturnine. On la voit apparaître, 
en effet, dans les milieux les plus opposés, sous l’influence des travaux les 
plus différents et favorisée par les circonstances les plus diverses. 

Les causes déjà connues de l’intoxication saturnine peuvent être rame- 
nées à trois chefs principaux : 1° le travail dans les mines de plomb ; 
,2° la fabrication de certaines préparations de plomb; 5° enfin les travaux 
professionnels dans lesquels le plomb est employé pur ou sous forme de 
préparations diverses. 


I. — MINES DE PLOMB 

Le docteur Francisco José Bages a habité pendant de longues années au 
voisinage de la Sierra de Gador, où se trouve, entre autres produits miné- 
raux, la galène ou sulfure de plomb , exploitée par une population de 
12 000 individus environ. Ou y comple chaque année 400 à 500 coliques 
de plomb (emplomados) . Bages remarque que le plus grand nombre 
d’accidents s’observe l'été; ce qui s’explique par ce fait que, tandis que 
l'hiver est employé à l’extraction du minerai, les mois de juillet, d’août 
et de septembre sont réservés pour le bocardage de la mine, qui se fait à 
sec; c'est donc à celle époque que les ouvriers sont exposés à un nuage de 
poussière continu 1 . Les ouvriers employés au triage du minerai soutirent 

1 De V intoxication saturnine observée chez les mineurs de la Sierra de (,ador comparée 
à celle quon observe chez les fabricants des diverses préparations de plomb , par le docteur 
D. Francisco José Bages. Gacela méd. de Madrid, 1801. 


241 


I, 'IIOMME AU POINT UE VUE UES PROFESSIONS. 

tic deux causes d’insalubrité : le mauvais air des fosses et la privation de 
la lumière. Ceux qui opèrent le grillage sont surtout exposés aux inhala- 
tions des molécules de plomb. Hirt remarque qu’en Saxe sur 1000 indi- 
vidus travaillant à l’extraction du plomb, il y en a 870 atteints d’affections 
saturnines. L’àge moyen de ces ouvriers est de ans; leur mortalité est 
de 18 pour 100 par an. 

Ces accidents paraissent moins communs en France ; sur 85 ouvriers 
employés aux fonderies de Poullaouen (Bretagne), M. Testard, en 1836, 
en notait seulement 10 atteints en deux ans. Je n’en ai moi-rnème constaté 
qu'un très petit nombre dans l’usine de plomb argentifère de Pont-Gibaud 
(Auvergne). On sait que les ouvriers qui extraient l’argent des différents 
minerais riches en plomb sont soumis également à l’influence du satur- 
nisme. 


II. — OUVRIERS FABRIQUANT LES DIVERSES PRÉPARATIONS UE PLOMB 

Nous rangerons parmi ces ouvriers ceux qui fabriquent le blanc de 
■céruse, le minium, la mine orange, la litharge , 1 e chromate de plomb. 

La fabrication de la céruse a été considérée comme la principale cause 
de l’intoxication saturnine. Aussi a-t-elle été l’objet de toutes les plaintes 
et de tous les essais de perfectionnement. Une Commission, composée de 
membres des Comités des arts et manufactures et d'Iiygiène publique , 
fut chargée d’étudier la question de la suppression de la fabrication et de 
l’emploi du blanc de plomb. Cette Commission, dont Tardieu était le rap- 
porteur, conclut qu’il n’y avait pas lieu d’interdire la fabrication de la 
céruse, ni son emploi dans les travaux de la peinture; mais qu’il impor- 
tait d’assurer, à tous les ouvriers que la fabrication emploie, les bienfaits 
des perfectionnements déjà réalisés ; et, dans ce but, le ministre prescrivit 
de préparer un règlement général applicable à toutes les fabriques, ainsi 
qu’une instruction sur l’emploi de cette substance. Il est à regretter que 
cette étude ait été abandonnée. 

Dans un rapport lu à l’Académie des sciences le 19 décembre 1849, 
une Commission composée de M.VI. Pelouze, Rayer et Combes, rapporteur, 
a conseillé les précautions suivantes : 

La substitution tics procédés mécaniques au IraVail manuel dans les opérations où les 
hommes sont obligés de loucher ou de manier la céruse ; 

L'intervention de l’eau dans la séparation des écailles et résidus de plomb, la pulvéri- 
sation de ces écailles et le criblage qui le suit ; 

La substitution du moulage en prismes ou en briques à l’empotage de la céruse broyée 
à l’eau ; 

Le broyage à l’huile dans la fabrique même, à l’aide d’appareils convenables, de h 
céruse qui subit celte manipulation avant d'être mise en œuvre ; 

PHOUST. HYGIÈNE. ï" Kl). 1 (ï 


242 L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

La clôture, dans des chambres isolées des ateliers, de tous les mécanismes servant à 
la pulvérisation, au tamisage, au blutage à sec de la céruse, lorsque ces opérations sont 
indispensables. 

On préviendrait l’issue delà poussière par les ouvertures nécessaires à l’introduction 
des matières et au passage des arbres de transmission du mouvement, par des courants 
d’air dirigés vers l’intérieur des chambres, qui seraient, à cet effet, surmontées d’un 
tuyau, en forme de cheminée, s’élevant au-dessus du toit, et en faisant tourner les arbres 
de transmission dans des anneaux de matière élastique ou des bourrelets constamment 
humectés et fixés aux parois. Enfin, on complétera ces mesures par une ventilation très 
active des ateliers et des précautions hygiéniques d’une observation facile aux ouvriers. 

Ceux-ci doivent avoir des vêtements spécialement consacrés aux heures de travail, res- 
tant à l’atelier, ainsi que des gants qu’ils mettront toutes les fois que cela sera possible. 

Il faut défendre à l’ouvrier de quitter l’atelier sans s’élrc livré à des ablutions dans 
lesquelles il entrera une solution d’acide sulfurique, et sans avoir fait usage d’une brosse 
à dents. Enfin on a conseillé que ceux qui manient le blanc de plomb desséché fussent 
munis d’un respirateur. 

L’alimentation ainsi que le séjour des aliments dans l’atelier doivent être interdits. 

Le rapport du Conseil d'hygiène et de salubrité du département de la 
Seine de 1866 à 1871 met en lumière, relativement aux ouvriers céru- 
siers, un fait des plus intéressants. Il constate, en effet, une différence 
considérable entre les malades fournis par les deux grandes fabriques de 
céruse, celle de Clichy et celle de Paris. Le tableau suivant établit celte 
différence : 

Malades entrés aux hôpitaux de Paris. 


FABRIQUE DE CLICIIÏ FABRIQUE I*F. PARIS 

1807 ISO 9 

1808 157 2 

1809 105 1 

1870 . 50 2 


Sans doute, la fabrique de Clichy emploie deux fois plus d’ouvriers que 
celle de Paris, mais cette proportion ne justitie pas l’énorme différence 
constatée par le tableau ci-dessus. Les mesures de précaution sont, dit 
le rapport, prises avec un grand soin dans les deux usines, il faut donc 
imputer cette différence aux procédés différents de fabrication. 

A Paris, on emploie exclusivement le procédé hollandais et le battage 
qui a pour objet de faire tomber les écailles de céruse des lames de plomb 
carbonatées, ne se pratique qu’après que les fosses ont été largement 
arrosées et la céruse convenablement mouillée. La céruse est ensuite 
broyée successivement à l’eau, puis à l’huile qui se substitue à l’eau. Elle 
est livrée au commerce à l’état pâteux. Comme on voit, toutes les opéra- 
tions ont lieu par la voie humide, et si les mains des ouvriers ne sont pas 
garanties des contacts saturnins, en tout cas on évite les poussières dont 
l’absorption par les voies respiratoires est si dangereuse. 

A Clichy, le procédé hollandais est également employé, (concurrem- 
ment avec le procédé de Clichy dont les opérations préliminaires sont, 


243 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

on le sait, sans danger), mais le battage se fait sur la matière sèche, ainsi 
que le broyage et le blutage. De plus, ce n’est pas seulement de la céruse 
qu’on fabrique à Clicliy ; on y prépare aussi du massicot , du minium , de 
la mine orange , el de là le danger de respirer des vapeurs plombiques 
pendant la préparation ou un air chargé de poussières pendant l’emba- 
rillage de ces produits. 

Le rapport constate qu’il serait à désirer que toute la céruse fût fabri- 
quée comme à Paris, c’est-à-dire broyée à l’huile. Il ne resterait encore 
que trop de dangers difficiles à éviter dans la fabrication du massicot, du 
minium, de la mine orange, ces produits devant nécessairement dans la 
plupart des cas (et particulièrement dans la fabrication du cristal qui 
consomme des quantités considérables de minium), être livrés à l’état 
pulvérulent. 

À Lille, la même observation a été faite. Certaines fabriques, pour 
100 ouvriers, y donnent annuellement de 52 à 56 malades ; d’autres n’en 
ont que de 0 à 6 (Meurein). Ce fait a d’autant plus d’importance pour 
Lille, que cette ville produit annuellement près de 12 millions de kilo- 
grammes de céruse, ce qui représente les cinq sixièmes de la production 
totale de la France. Il est donc nécessaire, nous ne saurions trop le répéter, 

I d’empêcher la production de poussières et, lorsque cela n’est pas possible, 
empêcher leur diffusion l . 

j Sans nous arrêter aux autres préparations, nous nous occuperons de 
la fabrication du chromate de plomb. M. Thibaut, qui a observé un cas 
de mort à l’hôpital Saint-Louis, chez un de ces ouvriers, nous donne les 
renseignements suivants sur les procédés de travail usités. 

1” La céruse est mise en proportion convenable avec la solution de chromate dépotasse, 
puis tamisée. 

11 se répand dans l’atmosphère une plus ou moins grande quantité de poussière de 
I céruse. 

5" L’ouvrier délaye la céruse avec les mains de manière à la réduire en bouillie très 
ij claire. Les mains baignent ainsi durant une demi-heure dans ce liquide dont l’absorption 
• par la peau devient alors facile. 

4° Celte bouillie est versée dans une chaudière contenant une solution de chromate de 
potasse. On fait bouillir le mélange pendant une heure environ, en ayant soin d’agiter 
] avec un bâton. 

La double décomposition opérée, on décante le chromate de plomb qui s’est préci- 
pité, on l’étend sur des planches de plâtre destinées à lui enlever une grande partie de 
[ l’eau qu’il retient ; puis on le met à leluve, étendu sur des feuilles de papier, pour achever 
| la dessiccation. 

Les fabricants croient nécessaire, en outre, de tamiser le chromate 

' ’ ,I- hcïplnts. Histoire sanitaire des fabriques de céruse à Lille, depuis 180li jusqu’à 1878. 

V°y. egalement une communication très intéressante de M. Arnould au Congrès d'hygiène de 

I Paris, 18/8. o jo 


244 L’HOïIJlE CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

pour lournir un plus beau produit. Ce travail, qui se fait dans un tamis 
ouvert au milieu d’un cabinet attenant à l’étuve, donne lieu à une volati- 
lisation très abondante du chromate. C’est là une nouvelle source d’ab- 
sorption de poussière nuisible. 


III. — TRAVAUX PROFESSIONNELS DANS LESQUELS LE PLOMB EST EMPLOYÉ EN 
NATURE OU SOUS FORME DE PRÉPARATIONS DIVERSES. 


Ouvriers des fabriques de plomb de chasse. 

E tanneurs. 

Fondeurs de caractères. 

Imprimeurs. 

Lapidaires. 

Tailleurs et polisseurs de cristaux. 

Ouvriers des manufactures de glaces. 

Potiers de terre. 

Faïenciers. 

Porcelainiers. 

Verriers. 

Vitriers. 

Fabricants de potées d’étain. 

— d’émaux de toute nature. 

Ouvriers travaillant à la contre-oxydation du 

fer. 

Fabricants de verre mousseline. 

Doreurs sur bois et sur laque. 

Teinturiers employant le sucre de plomb. 
Ouvriers préparant certains vernis (noir d’im- 
primerie). 

Peintres on bâtiments. 

— on voilures. 

— de décors, lettres et attributs. 

— sur porcelaine. 

Peintres et vernisseurs sur métaux. 

Broyeurs île couleurs. 

Fabricants de papiers peints. 

— de cartes d’Allemagne. 

— de cartes glacées. 


Dessinateurs en broderie. 

Ouvrières en dentelles. 

— en soie. 

Couturières. 

Ouvriers travaillant l’alpaga anglais. 

— — aux boites de conserves de 
la marine. 

Chauffeurs et mécaniciens. 

Ouvriers travaillant aux métiers à la Jac- 
quarl. 

Fabricants de bâches. 

Cardeurs décrias. 

Tisseuses de coton. 

Dévideuses de laine colorée en orange. 
Pharmaciens. 

Gantiers. 

Parfumeurs. 

| Fabricants de cosmétiques. 

Ceinturonniers. 

Affineurs. 

Marleleurs de plomb. 

Fondeurs de plomb. 

Fabricants de soldats de plomb. 

Fondeurs de cuivre. 

Fondeurs de bronze. 

Ferblantiers. 

Bijoutiers, joailliers, orfèvres. 

Polisseurs de camées. 

Polisseurs de caractères d'imprimerie. 
Bronzeurs pour étiquettes. 


Quelques-unes seulement de ces professions nous arrêteront. 


Pour la fabrication du plomb de chasse , on allie de 0,5 ’a 0,S pour 100 d’arsenic; 
( elle addition donne au plomb la propriété de former des gouttelettes parfaitement sphé- 
riques. L’alliage fondu est versé dans une sorte de cuiller percée de trous et tapissée de 
crasse de plomb. Il filtre à travers la crasse et tombe par goullcs, d’une très-grande hau- 
teur. Ces gouttes se solidifient dans leur chute. 

Le fourneau de la chaudière destinée à la formation de l’alliage doit être établi sous 
une voûte de maçonnerie, de façon que les vapeurs arsenicales ne puissent se répandre 
dans le local. 

11 faut aussi garnir d’une porte de tôle la bouche do la partie du fourneau où a posé la 
chaudière, de façon à pouvoir la fermer aussitôt après la projection de la matière servant 
d’alliage au plomb. 


L ’élamaije a pour objet de recouvrir un métal facilement oxydable, comme le fer, 


‘245 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

d’une couche d’un autre mêlai non oxydable, plomb, zinc et étain, et de préserver ainsi 
le premier métal de l'oxydation qu’il éprouverait à l’air humide. 

L’étama-e proprement -dit, ou le trempage du fer dans le bain de plomb destiné à le 
recouvrir peut donner lieu à des phénomènes d’intoxication saturnine. Quant au trempage 
dans un bain de zinc, nous verrons plus tard comment il faut en interpréter les accidents. 
Préalablement, les ouvriers ont été exposés aux inconvénients du décapage ou nettoyage 
du fer, qui se fait dans des bains d’acide sulfurique ou chlorhydrique plus ou moins 
étendu d’eau. Il en résulte, comme nous l’avons déjà vu, d’une part, l’influence des va- 
peurs acides sur les voies respiratoires, et de l’autre, l’action des liquides sur les mains 
et les bras des ouvriers qui donnent et mesurent le degré d’acidité du bain. 

Les fondeurs de caractères se tiennent debout autour des creusets, leur moule d une 
main, une petite cuiller de fer de l’autre ; ils prennent le métal en fusion dans 
leur cuiller, le jettent dans le moule, donnent une pelite secousse, jettent la lettre for- 
mée, referment le moule, le remplissent, le vident de nouveau. Ces mouvements se suc- 
cèdent avec une rapidité telle, qu’un bon ouvrier peut faire 18 000 lettres dans une 
semaine, ce qui implique, 5000 fois par jour, les mouvements que nous venons de 
décrire. Des ouvriers habiles et très laborieux arrivent même à 5000 lettres par dix 
heures. L’exagération du mouvement professionnel vient donc s’ajouter à l’influence nui- 
sible des émanations. 

L’habitude qu’ont les imprimeurs de mettre dans leur bouche ces caractères, com- 
posés de 07 parties de plomb sur 100 (antimoine 25, étain 5 et cuivre 5), ainsi que 
l’absorption de la poussière métallique qui se trouve dans la division des cases et qui 
s’attache souvent aux lettres qui y ont séjourné, explique suffisamment les accidents d’in- 
toxication qu’on observe quelquefois chez ces ouvriers. Il faut remarquer que les impri- 
meurs sont beaucoup moins exposés que les compositeurs. 

La cause des accidents saturnins que l’on observe chez les lapidaires , dit Requin, 
réside dans la roue en plomb recouverte d’émeri dont on se sert pour la taille de certaines 
pierres précieuses. Cette roue, s’usant rapidement, est remplacée à peu près tous les 
mois. 11 se fait là ainsi, sans cesse, une imperceptible mais réelle dissémination du plomb 
en une infinité de subtiles particules qui s’attachent aux mains et s’introduisent dans les 
poumons et les voies digestives. 

Les fabricants de vieux meubles , pour donner la teinte au bois, se servent d 'enduits 
plombiques (contenant, en proportion moyenne, 45 pour 100 de plomb) ; et c’est à cet 
enduit, dont la poussière de bois est imprégnée, que sont dus les accidents qui se déve- 
loppent chez les ouvriers polisseurs et ponceurs de meubles. 

Le polissage des glaces et la taille des verres et des cristaux provoquent également 
des dégagements de poussière toxique. Le cristal est ainsi composé : 

Sable très fin 500 parties. 

Minium oqq 

Potasse 100 

Groisil ou débris de cristal. . . . 500 à 500 

La pièce est dégrossie avec du sable, sur la meule ou roue en fer, qui reçoit d’un vase 
supérieur un léger filet d’eau. Elle est ensuite doucie sur une meule en grès, puis sur 
une meule en bois, d’abord avec les boues de sable ayant déjà servi, ensuite avec de 
l’émeri de plus en plus fin. Ces meules sont mues le plus souvent par le pied de l’ou- 
vrier. Enfin on la polit avec une roue en bois et de la potée d’étain; on termine le tra- 
vail sur une roue en liège ou garnie de laine, et avec du colcotar (peroxyde de 1er) très 
finement pulvérisé. 

Le polissage des glaces se fait au moyen d’une glace plus petite servant de molette et de 
sable quartzeux grenu ; l’on emploie ensuite du sable très fin; la pièce étant ainsi dégrossie 


210 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


on donne ledouci avec de l’émeri de plus en plus fin. Ce travail, long et pénible, nommé 
savonnage, a surtout pour objet d’enlever les piqûres, les aspérités laissées par le sable. 11 
ne peut être fait qu’à la main. Dans une journée de onze heures l’ouvrier fait à peine 
I ",.)() de chaque côté. Enfin, le polissage parfait s’opère avec du colcotnr aussi ténu que 
possible et des brosses garnies de feutre. Celle dernière opération s’exécute à l’aide de 
machines, dans de grands établissements. 

Garrod a constaté, chez les polisseurs de glaces anglais, des accidents goutteux qu’il 
attribue à l’intoxication saturnine. 

Les ouvriers qui, dans les cristalleries de Saint-Louis et de Baccarat, préparent le 
minium, sont des hommes venant de la campagne, et qui après leur travail ont à faire 
un trajet de quelques kilomètres. Ils alternent chaque semaine et travaillent en plein 
air durant ceL intervalle. Grâce à ces mesures prophylactiques, les coliques saturnines 
ont été évitées parmi eux. 


Il existe chez les polisseuses de camées une cause d’intoxication saturnine que j’ai 
signalée récemment a l’Académie de médecine *. Voici le travail auquel se livrent les 
ouvrières , travail que j’ai suivi sur place dans l’atelier même. 

Une lige ayant la forme d’un cylindre, d’une longueur de 5 ou 6 centimètres environ, 
d’un diamètre de 1 centimètre, est fixée horizontalement sur l’axe d’un volant, auquel 
une pédale imprime un mouvement de rotation très rapide. 

L’ouvrière présente de la main gauche, à l’extrémité delà lige, le camée dont elle veut 
augmenter ou diminuer les saillies ou les dépressions. On comprend sans peine quel dé- 
gagement presque incessant de poussières est provoqué par le frottement rapide et éner- 
gique du camée sur la tige. Or cette tige est en plomb et les poussières qui se dégagent 
ne sont aulres que des poussières plombiques. 

La siluation de l’ouvrière qui est penchée sur son travail aide à l’absorption; en outre, 
le cylindre est, à son extrémité libre, taillé à l’aide d’un burin qui a pour objet de former 
sur cette extrémité une sorte de bouton, porté sur un col rétréci, que les ouvrières nomment 
scarre. 11 en résulte laprojection dans l’air d’une foule de petits éclats métalliques. Mais, 
chez une malade que nous avons longtemps suivie la cause d’intoxication était rendue plus 
puissante par le procédé suivant qu’elle avait imaginé. Tandis que sa main gauche pré- 
sente le camée, de la main droite, à l’aide d'un pinceau, elle humecte souvent l’ex- 
trémité du cylindre plombique avec un mélange de vinaigre et de tripoli ; (ce procédé a 
l’avantage d’accélérer considérablement le travail et de le rendre beaucoup plus lucratif); 
de sorte que ce ne sont plus seulement des poussières de plomb métallique qui vont être 
absorbées; mais des molécules d’acétate acide de plomb, c’est-à-dire d’un sel extrême- 
ment toxique, et le plus soluble des sels de plomb. Je n’insisterai pas sur l’aération et la 
ventilation insuffisantes d’une petite pièce dans laquelle fonctionnent quatre machines 
semblables, et où se pratiquent les manipulations nécessaires pour la fusion et le coulage 
des cylindres de plomb. En effet, toutes les rognures sont réunies, fondues dans nue 
casserole et coulées dans un moule. 

Il nous reste maintenant à entrer dans quelques détails relativement à la fabrication. 

Le camée, comme on le sait, est un silex à couches variées, que l’on sculpte en relief, 
plus rarement une coquille ou un coquillage. 

Le camée pierre, ou camée dur, est le plus généralement taillé dans des pierres que 
l’on nomme onyx, et qui en réalité sont des agates composées de couches alternatives de 
cornaline et de sardoine. La différence des leintes se distingue parfaitement à la coupe; la 
partie superficielle blanche repose sur un fond ardoisé ; durant les opérations que subit 
la pierre, on voit la teinte ardoisée du fond se modifier et passera un rouge grenadine ou 
groseille, tandis que la partie superficielle, demeurée blanche, augmente d’épaisseur ; c est 
cette partie blanche qui, sculptée, formera la figure ou partie en relief du camée. 

Ces agates se rencontrent surtout au Brésil. Quelques-unes proviennent du Jura. D autres 
silex sont aussi, mais plus rarement, employés : tels que les métis extraits du Jura, les 

1 A. Drousl. — Nouvelle maladie professionnelle chez les polisseuses de camées. Paris, 1 S 7 8 . 


L'HOMME Al) POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 247 

«renais du Tvrol les topazos d’Allemagne. C’est surtout en France et en Italie que sont 
gravées et polies ces pierres, qui, le plus souvent nous arrivent taillées d’Allemagne. 

Le lapidaire c’est-à-dire celui qui taille la pierre, la laponne au grc d’un fabricant, 
appuie d’une main la pierre contre une meule en plomb, à laquelle il imprime avec 
l’autre main un mouvement rapide de rotation. . 

La pierre étant taillée, un ouvrier la plonge dans un bain d’acides, destine a changer ou 
à accentuer sa coloration naturelle. 11 y a là des mélanges d’acide (eau-forte, acide 
sulfurique, etc.) à des sels de fer, combinaisons multiples dont quelques-unes sont le 

secret de l’opérateur. . 

Enfin la pierre desséchée est livrée au graveur, qui dessine au crayon le sujet qu il va 
buriner plus tard en promenant sur la pierre une longue lige de fer. 

i)e même que le cylindre de plomb du polisseur, la lige de fer du graveur est mise en 
mouvement par un volant et une pédale. Elle est, a son extrémité élargie, aplatie et 
munie de petites dents. A diverses reprises, le graveur frotte sur cette extrémité un 
morceau de diamant humecté d’huile. Le diamant abandonne au 1er les particules plus 
dures qui lui permettent de mordre plus facilement sur la pierre. 

Ainsi donc, en résumé, la transformation de la pierre en camée se fait par quatre opé- 
rations successives. 

1° La taille de la pierre, qui, pratiquée sur une meule en plomb, expose le lapidaire à 
l’intoxication saturnine. 

2° La pierre est traitée par le bain d’acides qui doit modifier sa coloration. Un peu 
d’inflammation du côté des voies aériennes, due à l’absorption de gaz acides irritants, 
quelques brûlures aux doigts, un peu d’épaississement de l’épiderme, sont les seuls incon- 
vénients qui puissent être signalés. 

5° La gravure, qui ne donne lieu à aucune affection professionnelle. 

4° Enfin, le polissage du camée. C’est ici que se place la cause de l’intoxication satur- 
nine que nous avons signalée. 

Nous ne ferons guère que mentionner le camée coquillage et le faux camée. 

Le camée coquillage est gravé à la main et poli sans intervention du cylindre de 
plomb. L’emploi du vitriol pour humecter l’extrémité du fusain donnerait, au dire d’un 
fabricant, une certaine raucité à la voix de l’ouvrier. 

Quant au produit connu dans l’industrie sous le nom de faux camée , il s’agit simplement 
d’une substance solide, liquéfiée à la chaleur, puis coulée dans un moule où elle prend par 
le refroidissement sa forme définitive. 

Ces deux industries sont aujourd’hui à peu près abandonnées. 

Les polisseurs de camée, étant ainsi exposés à une cause constante d’intoxication satur- 
nine, il serait nécessaire d’éclairer ces ouvriers sur la nature de leurs accidents qu’ils 
méconnaissent, et d’arriver à faire substituer au plomb un corps qui, comme le cuivre et. 
surtout l’étain ‘, possédant ses qualités physiques, n’en aurait pas les propriétés toxiques. 

L 'émaillage a pour but de recouvrir la surface d’un corps quelconque d’une couche 
vitreuse qui le rend inaltérable. Tous les émaux contiennent du plomb. Dans l’émail 
blanc, il entre 50 parties d’oxyde de plomb pour 40 de silice; dans l’émail jaune, 59 de 
plomb pour 52 de silice; dans l’émail bleu, 46 de plomb, 52 de silice. La poudre de 
cristal elle-même est un émail constitué par 40 parties de plomb et 00 de silice. 

Les ouvriers potiers, faïenciers, porcelainiers, sont également exposé' à l’intoxication 
saturnine dans le vernissage et Y émaillage des poteries. En effet, l’émail brun que l’on 
place à l’extérieur de certaines poteries est ainsi composé : 

Minium 52 parties. 

Manganèse 7 

Poudre de brique fusible 41 

1 La maladequi a été le point de départ do notre travail, a suivant le conseil que nous lui 
avons donné, renoncé à l’usage du plomb et après plusieurs essais, emploie l'étain qui lui donne 
les meilleurs résultats. 


248 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU.] 

Ces émaux sont broyés, réduils en poudre 1res fine, puis suspendus dans l’eau où l’on 
trempe les pièces destinées à être émaillées. Souvent, afin de rendre plus épaisse la 
couche d émail qui les recouvre, les pièces ayant subi la trempe sont, à l’aide d’un tamis, 
saupoudrées d’un émail pulvérisé. Quelquefois c’est le minium qui constitue cette sorte 
de poussière. Enfin l’émail qui se trouve sous le pied des pièces est chassé au moyen 
d’une brosse. 

Le moyen le plus simple pour reconnaître dans la couverte de ces poteries l’oxyde de 
plomb non vitrifié et simplement fondu consiste à les mettre en contact avec l’acide acé- 
tique étendu, c'est-à-dire avec le vinaigre qui attaque et dissout l’oxyde de plomb à froid 
et plus facilement encore à l’ébullition. La présence du plomb dans la solution pourra 
être reconnue à l’aide des réactifs généralement usités en pareil cas. 

Dans un rapport lu au Comité d'hygiène publique , M. Würlz 1 a fait connaître un 
nouveau procédé de vernissage trouvé par M. Constantin, pharmacien à Brest. Ce procédé 
consistant dans la vitrification complète de l’oxyde de plomb au moyen du silicate de 
soude a donné des résultats prophylactiques importants. Le vernis plombifère ainsi obtenu, 
sorte de cristal étalé en couche mince à la surface des poteries, est inattaquable aux acides 
faibles et ne .cède aucune trace appréciable de plomb aux liquides au milieu desquels on 
fait digérer ou cuire les aliments. 

Enfin, un perfectionnement absolu a été obtenu par la substitution delà chaux à l’oxyde- 
de plomb. Après avoir recouvert les poteries communes d’un vernis semblable au cristal, 
M. Constantin les enduit aujourd’hui d'un vernis analogue au verre ordinaire. Voici la 
formule d’un vernis incolore à base de chaux et de soude : 


Silicate de soude alcalin à 50 degrés 400 parties 

Quartz en poudre (silice) 45 

Craie de Meudon 45 


Un vernis coloré en brun et très brillant a été obtenu par la substitution du peroxyde 
de manganèse au minium. Le dosage est le suivant : 


Silicate de soude alcalin à 50 degrés 400 parties 

Quartz eu poudre 45 

Peroxyde de manganèse cristallisé. ....... 15 


La contre-oxydation du fer a pour but de recouvrir la surface de ce métal d’une couche 
vitreuse qui le rend inaltérable et, en raison de sa propriété isolante, permet de fabriquer 
des crochets suspenseurs des fils télégraphiques, qui s'opposent à la perte du fluide élec- 
trique. Le travail s’exécute ainsi. On prépare des blocs d’un cristal particulier constitué 
par des débris de verre, de sable, de manganèse, quelques fondants et une forte pro- 
portion de minium. Ce cristal est réduit en poussière très fine, dans des mortiers dont 
un cheval fait mouvoir les pilons. C’est la première opération durant laquelle il se pro- 
duit de la poussière ; un seul homme suffit à la conduire. 

La poudre ainsi préparée passe aux mains de femmes qui recouvrent sa surface métal- 
lique d’une solution de gomme, puis agitent, à I ou 2 centimètres au-dessus de la pièce, 
un tamis chargé de poussière, dont la partie la plus ténue tombe sur la gomme qui 
n’est pas encore sèche et y adhère. Les pièces sont cuites au four ; après quoi le cristal, 
mis en fusion et refroidi, adhère fortement au fer. Pour les crochets télégraphiques, on 
donne généralement trois couches ; toutes sont appliquées par le même procédé. 

La quantité de poussière que laissent tamiser constamment dix ou douze ouvrières est 
énorme. Ces femmes vivent donc dans une atmosphère chargée de poudre de silicate de 
plomb, qui se dépose en couche très apparente sur toutes les parties du corps, les che- 
veux, la face, le cou, les avant-bras. La main gauche qui tient l’objet tandis que la droite 
agile le tamis, est surtout atteinte par la poussière; la déglutition la répand aussi dans les 

1 Rapport sur tes derniers perfectionnements apportés dans le vernissage des poteries 
communes, 27 juillet 4874. 


w.) 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

voies digestives. On s essayé de combattre ces couses d occidents on plaçant les ou- 
vrières en contact avec l’air extérieur. Le mur contre lequel sont installés les établis a 
été perforé vis-à-vis la place occupée par chaque ouvrière, et dans celte ouverture est 
fixé un tuyau de for-blanc dont l’extrémité extérieure communique librement avec l’air 
venu du dehors. A l’extrémité intérieure est adapté un large tube de caoutchouc qui va 
se réunir avec l’ouverture buccale d'un masque garni d’une double soupape 1 . 

Bcangrand a cité des accidents analogues observés chez les ouvriers qui travaillent à 
la vitrification des étiquettes en émail appliquées sur les flacons, bocaux, etc., usités dans 
la chimie. 

La même nature de travail et le même ordre d’accidents par conséquent se trouvent 
dans la fabrication du verre mousseline. 

Du verre ordinaire, de deuxième ou troisième qualité, est orné de dessins variés qui se 
détachent sur un fond tantôt mat, tantôt transparent. Un émail renfermant une proportion 
considérable de plomb, et par conséquent beaucoup plus fusible que le verre, produit ces 
dessins, qui doivent imiter ceux de la mousseline brodée. MM. Poggiale et Joulie ont 
trouvé dans l’émail blanc le plomb dans la proportion de 55 pour 1 00, et de 50 pour 100 
dans l’émail jaune-paille et dans l’émail brun ; l’émail bien renfermait -iti pour 100 de 
plomb. 

Deux procédés sont en usage pour la fabrication du verre mousseline. Dans le premier, 
l’émail est délayé dans l’eau, qui mêlée à une petite quantité dégommé, forme unliquide 
épais. Des lames de verre sont soigneusement recouvertes, à l’aide d’une brosse, d’une 
couche uniforme de ce vernis blanc. L’enduit étant sec, l’ouvrier place sur la lame de verre 
une feuille de cuivre découpée à l’emporte-pièce ; puis, avec une brosse très rude, il 
frotte de manière à enlever l'émail qui correspond aux découpures de la feuille de cuivre, 
dont le dessin se trouve ainsi reproduit. Il se débarrasse ensuite de l’émail détaché, à 
l’aide d’une brosse ou simplement en soufflant sur la lame de verre. Durant le travail, 
l’émail détaché par les frottements de la brosse se répand en poussière très fine au-dessus 
de la table. Les feuilles de verre ainsi préparées sont portées au four, oi’i l’émail se trouve, 
vitrifié. 

Dans le second mode de fabrication, l’émail est appliqué sur le verre à l’état pulvérulent, 
les feuilles ayant été préalablement enduites d'une substance visqueuse qui peut être une 
solution de gomme ou de dexlrine, ou de l’essence de térébenthine. On se borne quel- 
quefois à les passer à l’étuve humide. L’appareil dont on se sert pour laisser pleuvoir la 
poudre sur le verre se désigne sous les noms de tambour, caisse, chambre ou machine. 
La poudre d’émail est mise en mouvement et ne tarde pas à former une espèce de nuage 
qui remplit la machine; on arrête alors l’action du soufflet. La poussière d'émail tombe 
peu à peu sur les châssis, traverse les parties du tissu qui ne sont pas ornées de dessin. 
Les ouvriers sont exposés à les absorber lorsqu’ils ouvrent la porte et le tiroir de la 
machine au moment où ils enlèvent les châssis, et lorsqu’ils les brossent. M. Ilill airel 
a cherché à déterminer la quantité d’émail qu’un ouvrier peut absorber par heure : la 
proportion en parait être considérable chez les ouvriers qui brossent le veri;e, ainsi que 
chez ceux qui sont employés au travail de la machine, ou qui brossent les châssis de 
mousseline. 11 a vu plusieurs ouvriers atteints d’intoxication saturnine 2 . 


Les doi eut s sur bois appliquent, avant la feuille d’or, une couche d’un vernis composé 
de blanc de céruse et de lilharge, détrempé dans l’essence de térébenthine. 

1 Intoxication saturnine par le poussier de cristal chez des ouvrières travaillant à la 
contre-oxydation du fer, par Archambault. Paris, 1861. Yoy. aussi un travail intéressant de 
al. Laareil de la Charrière, sur cctlc même question. 

- Voy. sur cette question : I1ii.laip.et. Intoxication saturnine des ouvriers en verre mous- 
se me (communication à l’Académie de médecine). — Dusieskil. Étude sur l' hygiène des ou- 
vriers employés à la fabrication du verre mousseline. — Gai.i.aiu). De la fabrication du 
ven-e mousseline; dangers auxquels sont exposes les ouvriers qui y sont employés , mesures 
a pienarc. fabrication du verre mousseline (rapport lait au Conseil de salubrité par une 
ommission composée de MM. Combes, Bouchnrdat et Poggiale, rapporteur). 


250 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

Chez les peintres, le broyage, le tamisage, pour ceux qui préparent les couleurs fines: 
le délayage de la couleur le grattage, surtout des vieilles couches de peinture, chez les 
peintres en bâtiments, provoquent un dégagement de poussière toxique. 


La fabrication (les papiers peints à fond blanc, rouge ou jaune, peut engendrer 
des accidents saturnins Le fond blanc, en effet, est obtenu à l’aide du blanc de plomb 
ou céruse; dans les couleurs rouges, on ajoute souvent à la laque et au carmin du minium. 
Enfin les couleurs jaunes sont presque toutes dues â l’oxyde, à l'oxychlorure, à l’iodure 
et au chromate de plomb. 

Celte fabrication comporte des opérations successives : préparation de la couleur; fon- 
çage du papier ; élendage, satinage et découpage qui, toutes, exposent l'ouvrier à l’ab- 
sorption des couleurs; mais le salinage des rouleaux , alors qu’ils sont très secs, est le 
plus dangereux de ces travaux; il se détache, grâce au frottement de la brosse, un grand 
nombre de molécules pulvérulentes plombiques. Le veloutage est aussi particulièrement 
redoutable. L’ouvrier, en effet, doit tamiser du drap réduit en poudre fine coloré par du 
minium, sur des surfaces enduites d’une colle d’empois ou de gomme. 

Les procédés sont les mêmes chez les fabricants de caries, dites de porcelaine, préparées 
au blanc de plomb, etc.; il y a le fonçage, le satinage ; et le polissage au laminoir oblige 
souvent l’ouvrier â rester penché sur son établi, absorbant ainsi la poussière toxique qui 
se dégage. 


Pour obtenir sur les tissus des dessins de broderie, l’on procède par le décalquage. 

1° Le dessin est tracé sur une feuille de papier, puis piqué; 

2° Il est appliqué, poncé sur l’étoffe ; puis on les maintient l’un et l’autre au contact, à 
l’aide de poids placés sur différents points de leur surface. 

3° On fait ensuite pénétrer avec une ponce, à travers tous les trous du papier, une poudre 
résineuse de couleur différente de celle de l’étoffe ; on obtient ainsi la reproduction exacte 
des contours du dessin piqué. 

4° On fixe la poudre en appliquant ou passant un fer chaud sur le tissu. 

Lorsqu’il s’agit de reproduire le dessin sur une étoffe noire, soie, drap ou velours, on 
emploie une poudre blanche, mêlée dans des proportions à peu près égales à une matière 
résineuse; celte poudre est la céruse ou blanc de plomb. Pour poncer convenablement 
un dessin, on est forcé d’avoir recours à une grande quantité de poudre, qui, sans cesse 
agitée par la ponce, se dissémine incessamment dans l’atmosphère. 

Le dessinateur est en outre presque toujours courbé sur son travail, de telle sorte que 
chaque inspiration introduit une grande quantité de poussière dans la poitrine. La nature 
de l’étoffe joue également un rôle dans le développement des accidents, suivant qu elle 
exige une quantité de poudre plus ou moins grande ou un temps plus ou moins long. Le 
tulle qui doit être brodé jardinière, dont les mailles sont larges, demande beaucoup plus 
de blanc et un temps quelquefois énorme pour que ce blanc se fixe sur le fil si mince qui 
en forme le réseau ; il en est de même de certains cachemires imitation de I Inde, sur 
lesquels il faut tracer des dessins extrêmement riches*. 

Les fleurs, qui constituent plus particulièrement ce qu’on appelle les applications de 
Bruxelles 1 * 3 , exigent un travail long et minutieux, pendant lequel le fil employé a les 


1 Les coloristes, en ayant la mauvaise habitude de mettre des pinceaux dans la bouche, s’expo- 
sent à des accidents d’intoxication saturnine (Voyez une observation de M. Charles Bernard, 
Union medicale, Il déc. 1853). 

* Tiiibadt. Note sur le développement des affections saturnines chez les dessinateurs en 
broderie sur étoffes, les ouvrières en dentelles, etc. Paris, 185G. 

s Sur l’emploi du carbonate de plomb dans la préparation (les dentelles d/tes de 
Bruxelles, cl sur les inconvénients de ce procédé par M. Chevallier. (Ann. d hyg. 18-<7-) 
Maladies des ouvriers employés au blanchiment des dentelles, communication de M. Blan- 
chel â l’Académie des sciences (G déc. 4847). — Note sur quelques accidents éprouvés par les 
dentelières en application (Gaz , des hôpitaux, 7 oct. 1852). 


251 


L'HOMME AIJ POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

fabriquer perd une partie de sa blancheur. 11 en résulte que ces Heurs sortant de l’atelier 
présentent une couleur jaunâtre et doivent être blanchies avant d’être appliquées sur le 
fond blanc auquel on les destine. Celte opération de blanchiment se fait de la façon sui- 
vante. On place entre deux feuilles de papier de grande dimension plusieurs couches 
d 'application de Bruxelles eide blanc de céruse, que l’on superpose régulièrement; puis 
on réunit les bords des feuilles de papier, de manière à empêchep autant que possible 
toute issue au blanc de plomb. Après quoi, le tout est placé sur un plan résistant pour 
cire soumis à l’action d’un rouleau de bois, à l’aide duquel on frappe sur le papier. Celle 
opération dont la durée varie suivant la quantité de fleurs que l’on veut blanchir, force la 
poudre à s’inseruster dans l’émail du réseau et à se fixer sur chacun des fils qui le forment. 

La céruse préparée à Bruxelles est employée de préférence, ayant sur celle de. Paris 
l'avantage d’être plus grasse au toucher, d’un blanc plus éclatant, et d’adhérer plus faci- 
lement à la dentelle . .... 

Les jeunes ouvrières chargées de ce travail observent rarement les précautions nécessaires 
pour empêcher la dissémination de la céruse. Quelques fabricants font opérer dans une 
cave, l’humidité donnant plus de poids à la poudre et diminuant ainsi sa tendance a se 
répandre dans l’atmosphère. D’autres ont recours à l’usage d’une espèce de boite fermant 
hermétiquement. Toutefois les ouvrières absorbent de la poussière. Le danger s accroît 
lorsque l’on fixe les applications sur le fond de la dentelle. L’ouvrière, courbée sur le 
carreau, aspire une grande quantité de céruse, avec laquelle, en outre, ses doigts sont 
continuellement en contact. 


Il y a deux sortes de crevettes : la crevette grise ou salicoque, dont le prix est peu 
élevé, et la crevette rouge dite bouquet, qui se vend fort cher. Un marchand ambulant, a 
trouvé le moyen de transformer la crevette grise en crevette rouge, en la colorant tout 
simplement; c’est la banlieue de Paris qu’il exploitait. Pour cette coloration il se servait 
de minium ou de mine orange. A la suite d’un simple lavage, une dame n’aurait pas 
retiré moins de 1 gramme 25 centigrammes de minium de la surface des crevettes qu’elle 
avait achetées. 


Le fromage de Roquefort est quelquefois entouré d’une enveloppe métallique con- 
tenant du plomb. Le D r Jaillard a observé une intoxication saturnine liée à celte 
cause '. Le fromage était très alcalin et avait une odeur très piquante; un fragment pris 
à un centimètre au-dessous delà surface, donnait la réaction des sels de plomb. La feuille 
métallique qui enveloppait le fromage avait la composition suivante : 

Étain, 12 parties. 

Plomb, 85 parties. 

Matière étrangère, 5. 

La note de M. Jaillard a provoqué de la part de M. Accolas la publication de deux obser- 
vations presque identiques. L’attention ayant été également appelée sur l’enveloppe mé- 
tallique de certains petits fromages dits « angelots », il a été reconnu qu’elle renfermait 
95 pour 100 de plomb. La loi du 27 mai 1851 défendant l’emploi des feuilles' de plomb 
aux chocolatiers, confiseurs, etc., doit être étendue aux marchands de fromage de Roque- 
fort et de fromage dit angelot. 

Plusieurs couturières, après s’être servi de soie, ont présenté des accidents d’intoxication 
saturnine ; l’une d’elles ayant remarqué que chaque fois qu’elle mouillait ses doigts ou 
qu’elle passait le fil de soie dans sa bouche pour resserrer les brins, elle éprouvait une 
saveur légèrement sucrée, Chevallier fit acheter de la soie dans un grand nombre de 
fabriques; cinquante échantillons, tous trempés séparément dans une petite quantité d’eau 
abandonnèrent une forte partie de leur poids. La matière pesante fut reconnue pour de 
1 acétate de plomb ; 20 pour 1 00 de ce poison étaient mêlés à la soie. On avait pris un brevet 
d invention pour ce mélange. Eulenbcrg, ayant fait l’analyse d’une soie noire ainsi 
chargée, a trouvé 17 ,r ,71 de plomb dans 100 grammes de soie. 

Itccucil de Mèm. et de Méd. mitit., septembre 1877 et août 1878. 


252 I/IIOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

Les accidents saturnins, résultant de l’usage de telles soies, sont rendus plus fréquents 
encore chez les couturières, par l’habitude qu’elles ont d’amincir l’extrémité du fil en le 
passant dans leur bouche. Eu outre, elles cassent la plupart du temps ce fil avec leurs 
dents et gardent quelquefois la partie rompue dans leur bouche. 

Réveil a cité un ca§ d’intoxication saturnine chez un tailleur occupé depuis plusieurs 
jours à tailler des alpagas anglais. Ces étoffes, en effet, peuvent contenir du sulfure de 
plomb ou de cuivre, ayant été trempées dans un bain renfermant un sel de plomb ou de 
cuivre ; on les place cnsuile dans une solution d’hydrogène sulfuré. 

Certains cordiers, en faisant des câbles avec du fil de fer galvanisé, c’est-à-dire revêtu 
d’une couche de zinc, dans laquelle il entre une certaine quantité de plomb, destiné à le 
rendre plus liant, plus adhérent au fer, sont exposés à l’intoxication saturnine *. 

M. Quesncl a signalé un cas de saturnisme chez un ouvrier employé à la fabrication des 
boîtes de conserves de la marine 2 . 

Ces boites sont soudées de deux façons fort différentes : dans l’une la soudure est appli- 
quée à l’extérieur des feuilles métalliques et n’a aucun contact avec le contenu, tandis 
que dans l’autre elle est appliquée à l’intérieur et en rapport direct avec les substances ali- 
mentaires. L’alliage qui sert à faire ces soudures contient habituellement soixante-dix 
pour cent de plomb ; il ne peut pas manquer d’en céder aux substances alimentaires con- 
tenues dans les boites surtout lorsqu’elles sont acides et il peut en résulter des empoi- 
sonnements. La soudure pratiquée à l’intérieur n’offre d’ailleurs aucun avantage, elle 
doit être proscrite d’une manière absolue; c’est ce qu’a décidé le Comité d’hygiène, sur 
un rapport de M. Rochard. 

Mais dans la fabrication des boites de conserves, la soudure n’est pas la seule source 
possible d’intoxication saturnine, le plomb peut y être également introduit par l’étain du 
fer-blanc qui, dans le commerce, en renferme toujours quelques centièmes. En analysant 
des conserves de légumes, M. Gautier en a trouvé qui contenaient de 6 à 7 milligrammes de 
ce métal par kilogramme. Au port de Rochefort on s’est préoccupé de ce danger et on n’y 
emploie que du fer blanc préparé sur les lieux et étatné à l’étain fin. 

Une épidémie d’intoxication saturnine a été observée récemment à Paris dans deux arron- 
dissements. Elle avait pour cause l’usage de bois peints de démolition pour le chauffage 
du four d’un boulanger. M. Ducamp qui a fait à ce sujet, une communication très intéres- 
sante à la Société de médecine publique (25 juillet 1877) donne ainsi le trajet suivi par 
la substance toxique. 

Ce plomb est parti de l’avenue de l’Opéra et du boulevard Saint-Germain, attaché sous 
forme de peinture aux portes, fenêtres et volets de démolition. 11 est ainsi arrivé 
(l ro station), chez D..., marchand de matériaux de démolitions rue du Faubourg-Saint- 
Ilonoré. Les pièces les plus anciennes, vingt fois peintes et repeintes à la céruse, n’étant 
plus susceptibles d’être utilisées autrement, ont été transformées en margotins ou fagots. 
D...., le boulanger, est venu les y acheter et le plomb est ainsi arrivé jusque dans son 
four (2° station). Là le feu a détruit le bois et la céruse, mais celle-ci a laissé derrière elle 
un oxvde de plomb, qui s’est déposé à l’état pulvérulent sur la sole du four. On a retiré la 
braise, on a enfourné le pain, et le plomb s’est attaché sous ce pain, avec lequel il est 
sorti, pour arriver jusque dans la boutique (5° station). C’est alors qu’il a commis un pre- 
mier méfait. Les porteurs et porteuses employés à brosser le pain, en ont détaché une 
partie de l’oxyde toxique, qu’ils ont absorbé sous forme de poussière répandue dans 
l’air. Aussi, ont-ils été, de tous, les premiers et les plus gravement atteints. Le plomb 
s’est ensuite dispersé dans le quartier, et a fait une quatrième et dernière station sur la 
table de tous les clients de D — 

1 Voy. une observation du docteur Rouxcau ( Journal de médecine de l'Ouest, 1870 (1 er tri- 
mestre). 

Gazette des hôpitaux, là déc. 1860. 


253 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

\ la suite de plusieurs faits semblables dus à l’usage de pain cuit dans des l’ours chauffés 
avec des bois provenant de démolitions et recouverts d une peinture au blanc de ceruse 
la préfecture de police a formellement défendu aux boulangers d’employer désormais ce 
genre de combustible. 

M. le docteur Landricux 1 a observé un cas d’empoisonnement provoqué par de la braise 
plombifère. La malade faisait presque exclusivement usage de cette braise, et il lui arri- 
vait de placer la viande sur un gril. L’administration doit donc également surveiller et 
interdire la vente de braise ou de charbon provenant de la combustion incomplète de bois 
imprégné de peinture. 

Des accidents de même nature s’élant produits dans la ville de Lodève et à Saint- 
Étienne de Gourgos, la rumeur publique les attribua à la mauvaise qualité des farines 
employées par certains boulangers à la confection du pain ; une première analyse des 
farines incriminées ne donna que des résultats négatifs; mais des cas plus nombreux et 
plus graves, dont cinq suivis do mort, ayant été signalés, un nouvel examen fut fait qui, 
cette fois, révéla dans la farine et dans le pain la présence d’une quantité de plomb suffi- 
sante pour expliquer tous les accidents observés. Tout d’abord, on ne sut expliquer comment 
du plomb avait pu être mélangé à la farine, mais on finit par reconnaître que ce métal 
venait des meules; en effet, lorsque ces meules se détériorent par l'usage et se creusent 
de trous plus ou moins profonds qui rendent leur fonctionnement incomplet, les meuniers 
ont l’habitude de combler les trous avec du plomb fondu ou avec du mastic à base de sels 
plombiques. 

11 y a longtemps que des faits du même genre ont été observés et que défense a été 
faite aux meuniers de se servir du plomb ou de ses composés pour réparer les avaries de 
leurs meules; mais les faits lamentables que nous venons de citer prouvent que l’inter- 
diction est méconnue ; elle doit être renouvelée et soutenue par une pénalité sévère. 

MM. Layet, Manoüvricz, Marmisse au Congrès d’hygiène de Paris (1878), M. Marguerite 
(Revue d'hygiène , 1879) ont cité plusieurs cas d’intoxiealion saturnine par l’usage de 
pains à cacheter colorés en rouge. 

Les chauffeurs et mécaniciens manient et respirent très-largement la céruse et le 
minium sous toutes les formes. 


Des accidents saturnins, résultant de l’emploi des fuseaux de plomb des métiers à la Jac- 
quart, ont été observés à Berlin. Les métiers, en mauvais état, se trouvaient placés sur un 
sol inégal, mal carrelé, quelquefois même sur la terre, où venaient se déposer des couches 
de plomb qui, se répandant dans l’atmosphère, devenaient une cause d’intoxication. On a 
conseillé, pour éviter cet inconvénient, le vernissage des cylindres de plomb et l’intro- 
duction, sous chaque métier, d’un dessous mobile, par exemple une couverture de laine, 
qui serait facilement enlevée et nettoyée chaque semaine 2 . 

loin rendre les bâches inaltérables, on se sert, dans certains ateliers, d’une préparation 
dans laquelle il entre du sulfate de cuivre et de plomb. 


Le crin étant quelque fois coloré avec le sulfure de plomb, les cardeurs de crin peuvent 
se tiouver dans ce cas exposés il l’intoxication saturnine 3 . 

Certains accidents plombiques se sont produits chez les tisseuses de colon , par l’addition 
de la céruse aux apprêts, pour augmenter le poids du tissu. Ces faits sont rares aujourd’hui 
la fraude s’exécutant au moyen du sulfate de baryte. 


M. Chenet a publié plusieurs cas d’intoxication saturnine suivis dans mon service à 
hôpital Saint-Antoine, sur des passementiers qui préparent les mèches à briquet. Le 


1 In Revue d'hygiène, 1879, n" 10. 

* Gazelle des hôpitaux, décembre 1850. 

5 Sludien über lilei Verjiftung, von Edouard llitzig. Berlin, 1868. 


254 


L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

« 

colon employé, de qualité très inférieure, est trempé d’abord dans une solution de sel de 
plomb, puis dans une lessive de cbromatc de potasse et livré ensuite au fabricant. 

Les écheveaux bruts subissent un premier travail de dévidage pour former les unies 
des mèches, c’est-à-dire leur partie centrale. Ce travail se fait au moyen d’une bobine mue 
à la main. L’ouvrier, qui de la main droite fait tourner la manivelle et de la gauche pré- 
sente le cordon au dévidoir, se trouve placé de façon à absorber une grande partie des 
poussières, son \isage étant au-dessus du métier. Cette partie du travail est sans contredit 
la plus malsaine. D’autres opérations (dévidage, tissage) se fout à la vapeur et détermi- 
nent peu de poussière. 

J’ai observé plusieurs accidents de cette nature chez des ouvriers préparant les mèches 
de laine orange, colorée par le cliromate de plomb. MM. Lanccreaux et Sée ont cité des 
observations analogues. Tous ces cas étaient relativement sans gravité. Toutefois, posté- 
rieurement à la publication du travail de M. Chenet, un cas de mort s’est produit dans 
mon service. 11 est donc nécessaire de modifier la nature du corps qui imprègne ce 
colon, en substituant au chromale de plomb un agent qui, comme le nitrate de potasse, 
présente à peu près les mêmes avantages, mais soit exempt du danger que provoquent les 
substances toxiques. 

Nous terminerons ici celte longue énumération, en citant une dernière 
cause d’intoxication saturnine. 11 s’agit des toiles cirées rj ne I on voit sur 
les voitures des enfants. La poussière qui se détache de ces toiles ren- 
ferme une quantité importante de plomb. 

Voies d’absorption du tlomb. — Le plomb peut pénétrer dans l’orga- 
nisme par quatre voies : le tube digestif; les voies aériennes; la peau ; 
les muqueuses. 

Maycncon et Bergeret, llitzig ont constaté qu’après un certain temps 
d’absorption plombique par les voies digestives , il se fait une accumula- 
tion considérable de ce corps dans le foie et dans la rate. Ce mode 
d’absorption, n’ayant jamais été contesté, ne nous arrêtera pas plus long- 
temps. 

On a beaucoup discuté la pénétration par les voies aériennes, que les 
expériences établissent cependant d’une façon évidente, lanquerel des 
Planches a produit l’intoxication saturnine : 1° chez des chiens trachéo- 
tomisés, en introduisant des sels plombiques par la canule ; 2° chez un 
chien enfermé dans une chambre récemment peinte à la céruse et dont 
il ne pouvait lécher les murs. Enfin ce même auteur a rapporté l’histoire 
d’un peintre qui, après avoir exercé seize ans sa profession sans avoir res- 
senti un trouble quelconque, entra dans l’usine de Clichy pour y tamiser 
la céruse et lut, au boul de huit jours, atteint de colique de plomb. 

L’intoxication saturnine par Y absorption cutanée est une question très 
intéressante et encore très controversée. Canuet paraît être arrivé à em- 
poisonner des animaux en les plongeant dans des bains d acétate de 
plomb (1825). Plusieurs expériences tentées par Tanquerel étaient res- 
tées négatives; mais des faits récents, dus a M. Manouvriez, ou réunis par 


255 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

lui, paraissent établir l’absorption locale et directe par la peau. Les acci- 
dents saturnins siégeaient seulement ou prédominaient aux points le plus 
en contact avec les préparations de plomb, aux avant-bras chez les pein- 
tres, à droite chez les droitiers, à gauche chez les gauchers. Un homme 
qui piétinait la céruse était surtout atteint aux membres inférieurs. Dans 
deux observations publiées dernièrement par cet auteur, il s’agissait de 
deux plombeurs de poterie de terre vernissée, dont le travail consiste à 
saupoudrer les pièces humides avec de l’alquifoux ou sulfure de plomb 
en poudre. Dans ce cas, des troubles de sensibilité se montraient seule- 
ment à la main qui agitait le tamis. La main, sur la paume de laquelle 
repose la pièce à saupoudrer, était protégée par cette pièce même contre 
les particules plombiques. Ces deux plombeurs ne se plaignaient d’aucun 
malaise. Ils avaient un liséré gingival. 

Nous avons observé à l’hôpital Saint- Antoine (lb/6), un peintre qui 
avait eu l’habitude de garder dans la bouche, du côté di oit, de petits 
copeaux récemment peints. La langue et la lace interne des joues présen- 
taient des troubles de sensibilité generale dans cette même partie. Le 
sens du goût était egalement altéré de ce cote. Tout le côte gauche était 
indemne. Ce fait me semble établir, et l’absorption locale, et l’absorption 
par les muqueuses. 

Nous ne traiterons pas ici dans son ensemble l’étude symptomatique 
et anatomo-pathologique de l’intoxication; nous envisagerons seulement 
quelques points d’un intérêt plus particulier. 

Il se produit rapidement une hypoglobulie, cause puissante d’anémie. 
Les globules rouges du sang, modifiés dans leur nombre, le sont aussi 
dans leur forme et deviennent moins volumineux, moins souples et. moins 
ductiles. De 4 500 000, chiffre normal des globules rouges par millimètre 
cube à l’état de santé chez l’homme, il tombe, chez les saturnins, de 
5 700 000 à 2 700 000 (Malassez). 

Le volume du cœur s’est accru, et M. Durosiez a signalé des endocardites 
et de la dégénérescence graisseuse du myocarde. Le tracé sphygmogra- 
phique présente un plateau sur lequel existe deux ressauts ou grandes 
ondulations. La ligne de descente est finement tremblée. 

'Le liséré saturnin, considéré par les uns comme le résultat du dépôt 
de quelques molécules saturnines à leur passage dans la bouche, est le 
produit, d’après les autres, de l’élimination du poison par les glandes 
buccales. Guider a décrit chez les saturnins, sur la muqueuse des 
lèvres et des joues, des plaques ardoisées ou noirâtres, auxquelles il 
donne le nom de tatouage des lèvres et des joues. Elles sont passibles 
des mêmes interprétations que le liséré. 


-5(i L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

lanquerel des flanches, appréciant l’opinion de (iiacomini de Padoue, qui plaçait les 
douleurs de la colique de plomb non dans les intestins, mais dans les muscles abdo- 
minaux et le diaphragme, écrivait dans son traité : « Celle opinion est de la plusgrande 
invraisemblance, pour ne pas dire plus, elle n’a pour elle qu’un seul mérite celui de l’origi- 
nalité... Les malades atteints de coliques saturnines ne rapportent pas leurs douleurs aux 
parois de l’abdomen, mais bien aux parties plus profondes. « M. Briquet s’inscrivit, on 
le sait, contre les idées de Tanquerel. Il reprit et développa l’opinion de Giacomini, et 
dans un mémoire des Archives de médecine de 1858 il avançait que « les muscles de la 
paroi abdominale sont bien positivement le siège des douleurs de ventre qu’éprouvent les 
malades atteints de colique de plomb; et les malades n’ont de douleurs que celles-là. » 
M. Briquet est allé trop loin, croyons-nous, en refusant à l’intestin toute participation à la 
colique saturnine, mais il a eu le mérite de montrer, contrairement à l'opinion de Tan- 
querel, (pie les douleurs des parois abdominales tiennent une place importante dans le 
tableau clinique delà colique. C’est un fait qu’on a trop perdu de vue depuis le mémoire 
de M. Briquet, par une excessive réaction contre les idées un peuexclusives de ce médecin. 
Les auteurs classiques, en effet, dans les descriptions qu’ils donnent de la colique satur- 
nine parlent à peine des douleurs musculaires et s’ils ne les nient pas, ils ne s’attachent 
pas à les décrire cl les considèrent comme tenant un rôle effacé dans l'histoire de la 
colique de plomb. Les faits qu’il nous a été donné d’observer nous permettent au con- 
traire d’affirmer que les douleurs des parois abdominales par leur constance, leur inten- 
sité méritent d’être mises sur le même plan que les douleurs intestinales. Nous avons 
soigneusement recherché ces douleurs chez tous les malades soumis à notre observation 
et nous les avons constamment observées depuis que notre attention a été attirée de 
ce côté. Nous ne retracerons pas ici dans son entier la symptomatologie de la colique 
saturnine : les douleurs profondes ont été soigneusement décrites par tous les auteurs, 
celles des muscles ont été trèsl onguepient étudiées parM. Briquet. Nous appellerons spé- 
cialement l’attention sur les douleurs des parties fibro-londineuses des parois abdominales 
qui nous paraissent tenir cliniquement une grande place dans la symptomatologie de la 
colique. 

Si l’on veut apprécier la part qui revient aux éléments fibro-tendineux dans la colique, 
il faut les examiner là où ils sont le plus facilement accessibles au doigt et où la pression 
exercée sur eux ne porte que sur eux. En avant, les insertions supérieures des muscles 
droits, les insertions inférieures ou sus-pubiennes de ces mêmes muscles, enfin les piliers 
de l’anneau externe du canal inguinal pour l’aponévrose d’insertion du grand oblique, 
sont les points qu’on peut le plus facilement explorer, sans craindre de confondre les 
douleurs tendineuses avec des douleurs plus profondes : musculaires ou intestinales. Or ces 
différentes insertions tendineuses sont constamment le siège de douleurs, soit spontanées 
soit provoquées, dans le cours de la colique saturnine : les douleurs spontanées sont 
communes, les douleurs provoquées sont constantes. 

En interrogeant attentivement b s malades sur les douleurs spontanées qu’ils ressentent 
on remarque : qu’un certain nombre se plaignent de douleurs siégeant exclusivement 
dans la région ombilicale autour de laquelle elles s’irradient; la plupart des douleurs sié- 
geant dans la région ombilicale et en même temps, à la pointe du sternum au-dessus du 
pubis, quelquefois aussi à la région inguinale; d’autres enfin accusent des douleurs exclu- 
sivement dans ces derniers points cl ne souffrent pas ou ne souffrent plus dans la région 
ombilicalé. Nous appellerons ces points douloureux correspondant aux tendons ou aponé- 
vroses d’insertion des muscles abdominaux : points sous-stennaux , sus— pubiens et ingui- 
naux. Les douleurs que les malades y ressentent ne le cèdent en rien, comme intensité, 
dans un certain nombre de cas, à celles qui existent au niveau de l’ombilic et qu'on rap- 
porte habituellement aux intestins et aux muscles. Souvent cependant ces douleurs sont 
moins fortes. 

Par la pression on provoque toujours de la douleur dans les différents points que nous 
avons indiqués. Ces douleurs provoquées peuvent occuper les six points à la fois. C’est 
même la règle au début de la colique saturnine. Mais elles prédominent habituellement 
d’un côté, tantôt du côtégauche, tantôt du côté droit. 11 est rare que les douleurs soient 


257 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

unilatérales. La chose peut cependant s'observer, surtout au déclin de la colique salur- 
mne, les douleurs ayant disparu d un cote et peisistant dans celui où elles étaient prédo- 

minantes au début. . ... 

Les points douloureux sont quelquefois plus irrégulièrement distribués; les sus-pubiens 
peuvent manquer, quelquefois aussi, mais moins lrequemmcnt ci oyons— nous les sous- 
sternaux. Dans tous les cas que nous avons observés nous avons toujours rencontre la 
douleur au niveau du pilier de l'anneau externe du canal inguinal (points inguinaux) au 
moins d’un côté, souvent des deux côtés avec prédominance à droite ou à gauche. Ajoutons 
que c’est presque constamment la douleur inguinale qui s’est montrée, à beaucoup près, 
la plus vive. 

Le siège anatomique des douleurs que nous venons de décrire, est bien, comme nous 
l’avons dit dans les tendons, ou les aponévroses d’insertion. Pour la douleur sous-stermale 
et la sus-pubienne il ne saurait y avoir de doute. Le point précis au niveau duquel la 
pression provoque la souffrance, ce fait que la douleur est exaspérée par les mouvements 
qui nécessitent la contraction des grands droits, el les tiraillements des tendons démontrent 
surabondamment que les fibres tendineuses sont affectées. Quant au point inguinal, la 
douleur qui le constitue ne peut être attribuée qu’aux piliers et non aux organes qui tra- 
versent l’orifice. On peut en effet presser impunément entre les doigts le cordon sperma- 
tique el ses différents éléments sans provoquer la moindre douleur. 

Faut-il attribuer à l’aponévrose d’insertion du muscle transverse, les souffrances dont se 
plaignent fréquemment les malades au niveau des parties latérales de la région lombaire 
et que nous nous contentons de rappeler sans y insister ? Nous pensons que cette aponévrose 
n’v est pas étrangère ; mais les muscles de la région (masse commune, carré des lombes) 
y contribuent probablement aussi pour une part. 

Les douleurs des parois abdominales, soit qu’elles siègent dans les muscles soit qu’elles 
résident dans les tendons ou aponévroses d’insertion de ces muscles, sont de même nature 
que celles observées fréquemment aux membres chez les saturnins. Ces dernières ont en 
effet leur siège tantôt dans les muscles (invosalgies) tantôt dans les articulations (arthralgies) 
tantôt dans les tendons. Celles-ci sont très fréquentes ; on les constate surtout au niveau 
du tendon du biceps et de son expansion membraneuse, au niveau du ligament rotulien, 
du tendon d’Achille, c’est-à-dire dans les points où des tendons superficiels et volumineux 
sont facilement accessibles à la pression (G. Ballet). 

Je signalerai une rétraction du foie, t|ui devient permanente lorsque 
l’individu empoisonné est arrivé à la période cachectique. Cette rétraction, 
décrite par M. Potain, n’est, en rapport ni avec l’intensité des douleurs 
abdominales, ni avec la gravité des autres symptômes. 

D’après Güntlier, Gurlt et Ilerturig, l’examen anatomique de chevaux 
employés dans les fabriques de céruse, et qui fréquemment meurent sa- 
turnins, montrerait chez plusieurs le nerf récurrent atrophié et les crico 
aryténoïdiens postérieurs en dégénérescence graisseuse. 

Chez l’homme, on a observé une cirrhose du poumon qui doit être re- 
gardée comme une pneumoconiose. D’après Lewy, dans les cas d’asthme 
saturnin, le poumon est toujours chargé de plomb; on a décrit deux 
Variétés d’asthme : l’un aigu, qui, par son expression symptomatique, 
doit être rapproché de la maladie de foin, et un autre, chronique, 
qui trouverait son explication dans les lésions que nous venons de si- 
gnaler. 

On a constaté la présence du plomb dans le cerveau (Devergie, Per- 

pnousT, iiyoikm:. . 7 


258 


LMIOMMfi CONSIDÉRÉ CO MJ Fi INDIVIDI 

sonne, Enapis, Robinet, Vulpian, Natalis Guillot, Melsens). Mais le dépôt 
de plomb sc fait-il dans l’encépbale, dans la substance nerveuse propre- 
ment dite, ou bien dans les tuniques artérielles? La question n’est pas 
encore résolue. Dans un cas d’encéphalopathie observé à l’hôpital Beaujon 
en 1870 (service de M. Moutard-Martin), M. Malassez eut soin d’enlever 
toutes les méninges et d’essuyer le cerveau pour en faire disparaître le 
sang. Le pharmacien en chef de l’hôpital ne put, malgré toutes ses 
recherches, rencontrer aucune trace de plomb dans la substance céré- 
brale. Ce qui paraît démontrer que l’encéphale est bien réellement 
atteint, c’est que l’hémi-anesthésie a été souvent observée. 

Quant à la moelle épinière, elle paraît aussi subir l’inlluence de l’em- 
poisonnement saturnin. Dans le service de M. Vulpian, M. Raymond a 
suivi des phénomènes ataxiques chez deux saturnins. Dans un cas, ils ont 
disparu au bout de quelques mois. Il y avait dans l’autre une véritable 
sclérose de la moelle, mais ce n’était peut-être qu’une coïncidence. Un a 
noté également chez les saturnins un retard dans la transmission des im- 
pressions sensitives. 

Dans la paralysie saturnine, la perte de la contractilité électrique 
précède celle de la contractilité volontaire. On sait que cette paralysie 
porte sur les extenseurs. Quelques cas de paralysie à forme hémiplégique 
ont été cités. 

Les lésions des muscles dans ces sortes de paralysies n’ont pas été dis- 
cutées. Il y a ordinairement atrophie simple d’une part et, de l’autre, 
des phénomènes particuliers de végétation des éléments cellulaires. Un 
certain nombre d’auteurs (Lancereaux, Gombault, Westphal, Major, Fried- 
lœuder) ont en outre décrit des altérations des nerfs musculaires. Ces 
altérations, identiques à celles qui se produisent dans le bout périphé- 
rique d’un nerf sectionné, sont colles de la névrite parenchymateuse. 
Quelques histologistes ont suivi plus haut encore les lésions des nerfs. 
Westphal, par exemple, a trouvé les lésions dégénératives dans les tubes 
nerveux du radial; enfin, tout récemment (communication à la Société 
de biologie, 1879), M. Dèjerino ayant eu l’occasion d’étudier les centres 
nerveux de cinq malades atteints de paralysie saturnine, a observé les 
faits suivants : Dans deux cas, il a constaté très nettement l’existence 
d’altérations très avancées d’un certain nombre de tubes nerveux, altéra- 
tions en tous points semblables à celles que 1 on rencontre dans les nerfs, 
intra-musculaircs et le tronc du nerf radial. C’est ce que M. Vulpian 
avait déjà observé en 1874. Dans un des cas, et ceci est particulière- 
ment intéressant à noter, le malade n’était paralysé que d’un côté et c’est 
seulement du côté correspondant que les racines étaient altérées. Dans 


l.’IIOMME AU POIf)l' I)E VUE DES PROFESSIONS. 25» 

les trois autres cas l’examen n’a donné que des résultats douteux. En 
rapprochant tous ces faits, et bien que les examens de la moelle épinière 
n’aient pas jusqu’à ce jour donné des résultats bien positifs, il devient 
vraisemblable que la paralysie saturnine, dans un grand nombre de cas 
du moins, sinon toujours, est d’origine médullaire ; et on est en droit de 
penser que les recherches ultérieures viendront confirmer cette hypothèse. 

On a observé aussi de la contracture permanente, du tremblement, 
de l’arthralgie, des lésions des systèmes osseux et fibreux. 

De Ilaën a décrit une tumeur dorsale de la main qui peut se montrer, 
comme le fait remarquer Gubler, chez tous les sujets atteints de para- 
lysie des extenseurs, quelle qu’en soit la cause. Elle est caractérisée par 
un gonflement indolent, rarement accompagné de rougeur, donnant le 
plus souvent au doigt explorateur la sensation de l’épaississement des 
tendons extenseurs, pouvant varier de volume dans une même journée ; 
parfois elle est accompagnée de ténosite crépitante au niveau de l’avant- 
bras. Elle est constituée anatomiquement par un état fongueux des 
tendons et de leur gaine synoviale qui est ordinairement affectée. Elle 
apparaît peu après la paralysie, marche parallèlement avec elle, pour dis- 
paraître lorsque les mouvements reviennent. M. Charcot en lait une lésion 
trophique consécutive aux altérations nerveuses. 

Dans l’empoisonnement aigu par le plomb, l’albuminurie se produit 
régulièrement et on observe aussi dans quelques cas la cirrhose du rein 
ou néphrite interstitielle atrophique, rein contracté, rein goutteux, rein 
de Todd. Il y aurait là une raison pour expliquer la possibilité de la pro- 
duction d’une forme urémique de l’encéphalopathie saturnine. 

D’après Ilcubel, outre le foie, les reins et le système nerveux, le plomb 
envahirait surtout la substance osseuse. 

En 1854, Garrod a formulé, comme une loi, la tendance que présen- 
tent les ouvriers anglais saturnins à contracter la goutte. 50 pour 100 
de la population goutteuse de l’hôpital, dit-il, ont subi l’influence du 
plomb; ils n’avaient pas d’habitudes intempérantes plus que les autres 
malades. M. Charcot a remarqué, au contraire, que la goutte est peu 
fréquente chez les ouvriers saturnins de Paris. Toutefois, il a observé 
dans le service de M. Pidoux, un cas de goutte dans lequel on ne trou- 
vait d’autre cause appréciable que l’intoxication saturnine 1 . 

La paralysie générale, décrite par M. Devougcs sous le nom de paralysie 


1 Voir Élurle clinique sur deux cas du goutte saturnine, Holjqrt-IIalma Grand I87(i — lier 
Irand. Des rapports de la coli.p.e saturnine et de la goutte chez les marins’. [Archive* d* 
médecine navale, mai, 1870.) 1 


200 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

générale progressive saturnine, ne présente aucune particularité différen- 
tielle remarquable. 

L’antagonisme entre le saturnisme cl la phthisie se trouve contredit par- 
les statistiques de flirt, qui prétend que la phthisie pulmonaire est plus- 
fréquente chez les ouvriers vivant au milieu des poussières plombiques 
que chez ceux qui subissent de la même façon l’action du fer et du 
cuivre. Ces derniers ne donneraient que 12 phthisiques pour 100; on en 
trouverait 21 chez les ouvriers travaillant le plomb. M. Lcudet (de Houen), 
dans un travail récent ( Revue cl'kygiène , mai 1879), formule sur cette 
question les conclusions suivantes : 

1° L’absorption des molécules du plomb n’empèche pas le développe- 
ment de la tuberculose pulmonaire, même chez les individus qui ont 
présenté des signes d’empoisonnement chronique, mais cette succession 
d’accidents est rare. 

2° La tuberculose pulmonaire peut se développer presque immédiate- 
ment après des accidents d’intoxication saturnine. 

5° Elle a une marche assez rapide et conduit en peu de temps au déve- 
loppement de cavernes. 

4° Les lésions du rein et du cœur causent le plus habituellement la 
mort des saturnins. 



PROFESSIONS. 

U 

C/5 

P 

S 

U 

U 

Cf . 

si 

c: U 
— 

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S 

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5 Q 
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EMPHYSÈME. 

PNEUMONIE. 

U 

Cf . 

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C/3 

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5 

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U 

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H 

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< 

H 

CS 

c 

Z 

w 

< 

-J 

U 

a 

'2 

a 

c 


Vitriers 

17,8 

19,3 

1,8 

5,0 

14,9 

10,5 

4,1 

28,0 

2.078 

57,5 

c/3 

2 

cz 

£ 

1 Broyeurs de cou- 
' leurs 


9,3 

)) 

0,2 

15,0 

12,8 

9,5 

21,8 

2,512 

05,7 

O 

O 

Peintres 


20,7 

2,8 

2,8 

15,0 

10,5 

4,9 

18,8 

1,558 

• 

57,5 

b 

Vernisseurs .... 

25,0 

4,4 

7,5 

)) 

55,2 

5,4 

5,1 

17. 01, 88 

45.0 

s. 

Imprimeurs .... 

21,6 

15,0 

2,0 

5,2 

14,1 

7,8 

3,0 

20,8 

» 

54,3 


M. Constantin Paul a constaté que les ouvrières qui manient les com- 
posés plombiques ont de fréquentes métrorrhagies qu’il considère comme 
cause des avortements. Celte influence de l’intoxication saturnine sur la 
mère est très remarquable. Une femme bien constituée, ayant eu plusieurs 


201 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

enfants bien portants, commence à manier le plomb ; elle avorte une 
première lois, puis une seconde, ou ses enfants sont chétifs et meurent 
dans le premier âge. Si dans cette situation elle quitte sa profession, 
elle se rétablit, ses grossesses peuvent se mener à bien et ses enfants 
naître viables. Retourne-t-elle à son travail, les avortements recommen- 
ceront '. 

L’influence du père, quoique moins importante, est évidente. Les au- 
teurs anglais avaient observé ce fait déjà signalé dans l’état sanitaire des 
potiers de Straffordshire. En outre, M. Roque, dans une série d’obser- 
vations puisées à la Salpêtrière et à Bicêlre, a constaté des cas nombreux 
d’idiotie, d’imbécillité, d’épilepsie des enfants nés de parents saturnins 
non alcooliques. Ces parents ayant changé d’état et s’étant guéris de 
leur intoxication plombique, ont eu plus tard, d’après cet auteur, des 
enfants sains et bien portants. 

Le rôle que joue l’intoxication saturnine parmi les maladies des ou- 
vriers est tellement important, que nous avons cru devoir nous arrêter 
sur la pari ie symptomatique; toutefois, nous n’en avons abordé que 
quelques côtés, et nous renvoyons, pour plus de détails, aux traités de 
pathologie et à la thèse d’agrégation de M. Renaut, où cette question est 
très complètement traitée et à laquelle nous avons fréquemment eu 
recours. 


2. Accidents professionnels provoqués par le cuivre. 


UiBLior.iupiiiE. — Chevallier. Note sur les ouvriers qui travaillent le vert-de-gris (Ann. 
d’htjg., 1847). — Chevallier. Note sur les ouvriers qui travaillent le cuivre dans le dépar- 
tement du Tarn. — Blandet. Mémoire sur la colique de cuivre. I’aiis, 1845. — Tamjlerel- 
Desplaxciies . De la colique de cuivre ( Traité des maladies saturnines, t. I. pp. 262 à 200 . 

— CoiuiiGAN. Observations d’empoisonnement lent et chronique par le cuivre , avec des re- 
marques, Dublin, Hospital Gazelle, n° 15 (sept. 1854). — S. Escolar .Observations de coli- 
ques de cuivre traitées avec succès par le chloroforme éthérisé (Union, 6 mai 1854.) — 
Chevallier et Bois de Lorry. Mémoire sur les ouvriers qui travaillent le cuivre et ses al- 
liages. Paris, 1850. — Perron . Du cuivre et de V absorption des molécules cuivreuses Char - 
les horlogers (Bulletin de la Société de médecine de Besançon, 1860). — Feltz. Cas de 
mort attribué à la manipulation de la poussière de cuivre (France médicale, 1877, p. 691. 

— Nicaise. Empoisonnement aigu par le cuivre métallique pulvérisé. (France médicale, 
1878, n° 94.) 

En nous occupant de la santé des ouvriers en cuivre, nous n’avons pas 
en vue les ouvriers qui extraient le cuivre de la terre (mineurs), mais 


1 D’après M. Constantin Paul, l’intoxication saturnine a provoqué les résultats suivants : Intoxi- 
cation saturnine. A, Des mères. — Sur 27 grossesses, survenues chez 5 femmes : 22 avorte- 
tements, 4 enfants morts, 1 seul vivant. — Sur 45 grossesses après intoxication : 52 fausses cou- 
ches, 3 mort-nés, 2 vivants, mais chétifs. Une femme qui avait fait 5 fausses couches quitta sa 


202 


L’HOMME CONSIDÉI1É COMME INDIVIDU. 

liien ceux qui meltent ce métal eu œuvre. Chevallier a résumé les ren- 
seignements qui lui ont été transmis sur certaines localités où l’on tra- 
vaille le cuivre, et en particulier sur l’état de santé des ouvriers de Vil le- 
dieu-les-Poêles , petit pays du département de la Manche, situé à cinq 
myriamètres de la mer, dans une vallée. 

Les vents qui y régnent, <le l'O. et du S. 0., portent les émanations vers les parties les 
plus élevées de la vallée; les arbres y sont revêtus d’une couche verdâtre de cuivre, et 
les bois brûlent avec une flamme bleue et verte. Dans les temps chauds, par un air 
calme, quand une petite pluie vient humecter la terre, on sent une odeur cuivreuse, 
résultat des vidanges et des eaux de fabrique répandues dans le. voisinage. 

Le nombre des ouvriers en cuivre y était alors de 480 : 

r Chaudronniers . — Cuivre rouge (bassinoires, bassins, casseroles) . . . . 520 

2 "Fondeurs. — Cuivre uni au zinc (flambeaux, robinets, poids, etc.) . . . 100 

5° Poêlicrs. — Cuivre jaune (chaudrons) 0(1 

L’apprentissage commence dans les deux premières branches à 8 ou flans; dans la> 
troisième à 15 ans. Les coliques métalliques, rares dans les deux premières catégories, sont 
plus communes dans la troisième; les caractères en sont identiques à ceux de la colique 
de plomb. Les récidives peuvent amener à la longue la paralysie des extenseurs de la 
main, jamais la mort. 

La profession de chaudronnier n’entraîne aucun inconvénient 1 ; la 
manière dont elle est exercée exige des attitudes variées qui favorisent le 
jeu des organes. 11 n’en est pas de même pour les poêliers, qui ne travail- 
lent qu’au cuivre jaune (chaudrons, grandes bassines) ; leur genre de 
travail amène de notables changements dans l’habitude extérieure. 

Deux ouvriers sont simultanément employés à la fabrication des poêles et se relèvent 
alternativement dans leurs fonctions. L’un d’eux, le batteur, tient sur une enclume un 
morceau de cuivre jaune qu’il dirige convenablement sous les coups du marteau. L’autre, 
le trousseur, debout en face de son compagnon, a les jambes écartées et tient à deux 
mains un marteau dont le poids varie de cinq à six kilogrammes. Il frappe à coups redoublés 
sur le métal. La première position, celle du batteur, entraîne les genoux en dedans, 
courbe l’échine dorsale et donne lieu à une inclinaison de la tète sur le côté gauche. La 
deuxième, celle du trousseur, détcrmineTun ballottement continuel du ventre, que Che- 
vallier considère comme la cause la plus efficace des coliques. 

C’est par les vapeurs qui se dégagent au moment de sa fusion que le 


profession et eut jn bel enfant. Selon que les femmes quittaient ou reprenaient allernativemonl 
leur état, les enfants vivaient ou mouraient. 

B. Des pères. — Sur 141 grossesses par pères saturnins : 82 avortements, 4 avant terme, 
5 mort-nés. — Sur les 50 vivants : 20 morts de un jour à un an, 15 de un an à trois ans. 

14 vivaient, mais 4 seulement avaient passé trois ans, époque à laquelle les entants peuvent 
être regardés comme ayant échappé à cette cause de mort. 

1 Cependant d’après Thaekrnh, les cbaudionniers sont gravement affectés par les molécules 
provenant du métal imparfaitement volatilisé, ou par le zinc ou la soudure de cuivre (.es ouvriers, 
dit-il, ont généralement une mauvaise santé et souffrent d'accidents analogues a ceux des fon- 
deurs. 


263 


L HOMME au point de vue des phofessions. 

cuivre est absorbé psi' I ouvtxbv fondeur . bu oultc, il sc répond dons un 
atelier peu ocré une assez gronde quantité de fumee. 

Les ouvriers ébarbeurs doivent débarrasser des barbes ou aspérités qui 
les recouvrent, les objets fondus qui sortent des moules. 

Ce travail se fait à la main; l’ouvrier, penclié sur son établi, absorbe les poussières 
métalliques qui se dégagent sous l’action de la lime, du frottoir ou de la brosse. Il subit 
ainsi l'influence spéciale tenant à la composition même de ces poussières et qui, dans 
lebarbage des objets de bronze et de laiton, n’est autre que l’action des sels de cuivre 
qui les recouvrent. 

Le cuivre joue également un rôle dans le bronzage , art qui a pour but 
de donnera des objets de bois et de plâtre l’apparence du bronze; la 
pièce est recouverte d’une couche de colle et de vernis; puis saupoudrée, 
à l’aide d’un petit sachet, de poudre à bronzer, qui, en général, est com- 
posée par du cuivre en poudre, obtenu par précipitation de la limaille de 
laiton, ou de l’or musif. 

Les horlogers sont particulièrement exposés à l’absorption des particu- 
les cuivreuses, soit par les poumons ou les voies digestives. M. Perron, 
dans son travail sur les horlogers de Besançon, remarque que ces ouvriers 
ont le pouls fréquent, la peau chaude, la gorge sèche et sont générale- 
ment très altérés. Bon nombre d’entre eux se plaignent de douleurs à l’é- 
pigastre, aux reins, à la tête; beaucoup sont sujets aux indigestions, aux 
entérites, à la diarrhée; quelques-uns seulement ressentent des picote- 
ments et de la constriction au pharynx. C’est là un véritable empoisonne- 
ment professionnel. 

D’après quelques auteurs, on observe chez les bijoutiers la colique de 
cuivre; néanmoins Bcaugrand, qui a été médecin de la Société des ou- 
vriers de l’orfèvrerie Christofle, l’a considérée comme très rare; encore ne 
se montrerait-elle que chez les nouveaux ouvriers. 

M. Dcsayvre a montré que les limeurs des garnitures de cuivre étaient 
quelquefois atteints de coliques de cuivre. 

Le cuivre est également employé à la décoration des plumes pour les 
chapeaux de femme. Cette occupation consiste à tracer à l’aide d'un pin- 
ceau trempé dans un mélange de colle et de poudre métallique une ligne 
plus ou moins large et parallèle au bord de la plume. Celte poudre métal- 
lique appelée brocart jaune produit l’effet de la dorure *. 

Le brocart jaune ne se fabrique pas en France mais en Bavière; pour obtenir ce pro- 
duit, on commence par laminer des feuilles de cuivre, de façon à les rendre aussi minces 

1 Quand on veut donner à ces lignes l’aspect argenté, on emploie une poudre blanche métal- 
lique constituée probablement en grande partie par de l’étain et très vraisemblablement aussi par 
du plomb. 


204 


I/IIOMMK CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

que possible. Ensuite on les concasse grossièrement à l aide de pilons, puis on fait passer 
ces fragments dans des moulins spéciaux qui donnent des produits d'une finesse plus ou 
moins considérable. On traite le métal pulvérisé à l’aide de tamis plus ou moin fins; on 
a alors une poudre métallique très brillante ayant l’éclat de l’or; celle poudre est très 
dense et elle a des qualités adhésives très remarquables. Ce pouvoir adhésif est si éner- 
gique que ce produit ne peut être touché avec les mains ni avec un corps rugueux quel- 
conque; papier, bois, etc., sans s’y attacher fortement. 

Pendant les diverses opérations, surtout celle du tamisage, il s’élève dans l’air une 
poussière de cuivre extrêmement fine; aussi les ouvriers en sont-ils couverts et peuvent- 
ils en introduire dans leur économie une quantité plus ou moins considérable. Jamais on 
n’a remarqué d’accidents dans celle industrie, et il est des onvriers qui travaillent depuis 
plus de 40 ans et qui n’ont jamais éprouvé aucun phénomène d’intoxication 1 . 

Malgré les différents faits que nous venons de citer, l’action du cuivre 
sur l’organisme n’est pas acceptée par tous les auteurs, et comme nous 
allons le voir cette question est très controversée. Nous citerons d'abord 
Ramazziui parlant des chaudronniers de Venise : 

« En frappant le cuivre à coups de marteau, il s’en élève des miasmes qui pénètrent 
dans leur estomac et leurs poumons, comme ils le disent eux-mêmes; ils éprouvent la 
vertu rongeante et excitative des médicaments préparés avec ce mêlai, dont les parcelles 
s’introduisent dans le poumon avec l’air inspiré.... Si l’ouvrier est sujet aux maux de poi- 
trine, il n’a point d’autre remède que de quitter son métier. » 

Desbois de Rochefort, dans une dissertation demeurée célèbre, sur les 
ouvriers de Villedieu-les-Poêles 2 , a tracé de leur situation le tableau le 
plus exagéré : 

« Régnant ibi luctus communia, publicus dolor, squalor nniversus, habitus corporis 
macie livida lorridus; ibi vultus et capilli sera crinita metiuntur ; ibi vertigo, cæcitas, 
surdilas, omnium sensuum hebetudo ; colli, spinæ, artuumque dislortiones Tolius cor- 
poris treinor et imbecillitas, juvenetn, adolescenlem, puerum quemque immaturo senio 
conficiunt; vix et ilia discernitur ælas. Quid causa est? Metallica de cælo ducilur anima, 
sedatur stanneo potu silis, æreo pane vivitur; nec mirum, locum eum incolunl ærarii mille 
Pyracinones, qui fabrica sua veneno, Jovem, Cererem et Bacchum indesinenter inficiunl. « 

Celte effrayante description fut reproduite avec fidélité par Combalusier 
dans ses observations sur la colique de Poitou. Cependant les habitants de 
Villedieu-les-Poêles protestèrent. Gilbert, notable de la localité, réfuta 
ces assertions, et par le dépouillement des registres delà paroisse de Notre- 
Dame de Villedieu, fit voir que la longévité était loin d’être chose rare, 
et que les septuagénaires et. octogénaires s’y montraient aussi nombreux 
que partout ailleurs. Ces détails furent confirmés par le docteur Lctellier, 
médecin de Villedieu; les coliques métalliques, dit-il, y sont extrêmement 

* Voir pour plus «le détails dans la llevuc d'hygiène 1879, n'’7, une critique très bien laile duc* 
au D r Galippe à propos d’une observation d’un cas de mort attribué à la poussière de cuivre (ob- 
servation Feltz (de Su i nl-I)enis). 

* Thèse de Paris, 1751. 


205 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

rares, à peine 15 ou 20 par an sur 4 à 500 individus employés au tra- 
vail du cuivre. Le savant et spirituel Bordeu s’est vivement attaché à ré- 
futer les fantastiques accusations de Desbois, et il a cité divers exemples, 
notamment celui de Baygorri, près de Saint-Jean-Pied-de-Port, où l’on ex- 
ploite une mine de cuivre, sans que les habitants attachés à ce travail, eux, 
et leurs familles, en éprouvent le moindre inconvénient 1 . 


11 est aisé de reconnaître partout, dit Briende 2 , ces ouvriers en cuivre; ils ont, en 
général, le visage pâle et cadavéreux; leurs cheveux sont luisants, huileux et verdâtres; 
la toux chronique, l’asthme sec et tuberculeux, la phthisie de même espèce, la colique 
métallique sont les effets ordinaires des miasmes cuivreux qu’ils respirent continuelle- 
ment et qui acquièrent toute la causticité dont ils sont susceptibles, dès qu’ils ont été 
humectés dans le corps humain. 

Mérat admet les coliques métalliques provenant de la manutention de 
différents métaux, mais il se demande si ces accidents ne tiendraient pas 
à des particules de plomb ou de cuivre mêlées à d’autres corps 3 . 

Aujourd’hui, le plus grand désaccord règne parmi les hygiénistes, au 
point de vue de l’intoxication cuprique. On peut diviser en trois classes 
les opinions différentes exprimées sur cette question. 

A. Les uns contestent absolumentau cuivre toute influence pernicieuse. 
Dans une Note publiée sur la santé des ouvriers qui préparent le vert-de- 
gris \ Chevallier admet la parfaite salubrité de cette industrie. Il 
arrive au même résultat, dans son travail publié en collaboration avec 
Boys de Loury, sur la santé des ouvriers qui préparent le cuivre et ses 
alliages, en exceptant, toutefois, les fondeurs fondant 3 . Cependant plu- 
sieurs fabricants interrogés par Chevallier et Boys de Loury ont conclu 
à l'existence de la colique de cuivre, de malaises et surtout d’accès fé- 
briles. D’autres en ont à peine observé quelques exemples. Quant aux 
symptômes décrits par Combalusier, Chevallier lait remarquer qu’ils pa- 
raissent se rapporter plutôt à la colique saturnine; ce n’est pas la pein- 
ture verte faite avec du vert-de-gris sur des barreaux de bois qui pro- 
voqua la mort ou de graves maladies chez sept personnes ; les accidents 
euient lieu paice qu elles avaient employé l’oxyde de plomb qui est très 
utile pour donner de la solidité à toute peinture. 

Pour M. Galippe, il paraît parfaitement démontré aujourd’hui que, non 


Houles. — Action du cuivre sur l’économie. Histoire d’un village. [Journal d’hy- 


pour lui, celte dernière ne 


1 Voyez aussi 
yiène. 1879 .) 

* Briendc, Soc. de méd., 1782-85, p. 327. 

■’ Pâtissier distingue la colique de plomb de la colique de cuivre 
réclame que l’emploi des émollients. 

1 Ann. d'hyg ., 1 x 47 . 

3 Al,n - d'hygiène , t. XLIII et XL1V. 


I . 


26(j L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

seulement les ouvriers qui travaillent le cuivre et ses alliages, mais encore 
ceux qui préparent le verdet, n’en éprouvent aucun inconvénient et la 
poussière fine qui s’élève lorsqu’on expose le verdet au soleil ne fait que 
provoquer une légère irritation à la gorge, comme le ferait toute autre 
substance pulvérisée 1 . En outre pour M. Galippe, sauf peut-être dans le 
cas de suicide, l’empoisonnement aigu lui-même par les composés de 
cuivre ne doit pas être réalisable, tant en raison de la saveur horrible de 
ses composés que de leur propriété émétique énergique, qui suffisent à 
faire évacuer le toxique. Quant à la possibilité de l'empoisonnement lent, 
il n'y croit pas; car il déduit de ses expériences et de celles de M. Bour- 
neville cette conclusion, qu’à petites doses la tolérance s’établit sans 
influence fâcheuse sur la santé 2 . 

Le docteur Toussaint, qui a fait des expériences à Kœnigsberg, divise 
ainsi les maladies des ouvriers qui travaillent le cuivre : 

1° Des maladies causées par le froid ; 

2° Des maladies d’intestin, à la suite d’irritations mécaniques qui se présentent égale- 
ment chez les ouvriers des autres professions; 

5° Des symptômes morbides causés par les métaux qui sont souvent mêlés au cuivre, 
comme le plomb, le zinc, l’arsenic. Mais le cuivre n’est pas un poison. 

B. Cependant il est d’autres auteurs, en dehors de ceux que nous avons 
déjà cités, qui considèrent le cuivre comme toxique. M. Perron admet 
des phénomènes d’intoxication et Corrigan croit que le carbonate de 
cuivre est susceptible d’agir comme un poison lent, de produire de 1 amai- 
grissement, la perte des forces, des coliques et un aspect cachectique. 

C. Enfin, un certain nombre de médecins nient le caractère toxique 
du cuivre, tout en admettant qu’il exerce sur l’économie une influence 
nuisible. 

Dans les usines d’Imphy, il a été constaté : 

I e Que, dans les ateliers où lafonle du cuivre sc fait en grand, il n vajamais eu d ou- 
vriers malades; 

2° Que, dans le local où l’on s’occupe des alliages de cuivre et de zinc, de cuivre, de 
plomb et d’étain , des individus ont été incommodés par de violents maux de tête, par de 
la fièvre ; 

5 e Que, sur ceux qui travaillent à froid le cuivre de toute espèce, on a constate de 
temps à autre quelques petites coliques ; jamais de maladies à proprement parler. 

D’après MM. Pecholier et Saint-Pierre", les ouvrières en verdet absor- 

1 Élude toxicologique sur le cuivre cl ses composes. Paris, 18/5, 

- D'après Tardieu el M. Roussin, le sulfate de cuivre peut produire des accidents d empoi- 
sonnement à la dose de 0,40, 0,50, 0,G0. Au contraire, d’après Werber (Traité de toxicologie 
pratique. Eriangen, 1809), ta plus petite dose de sulfate de cuivre nécessaire pour empoisonner 

un adulte est de 28 grammes. , 

r> Élude sur l’hygiène des ouvriers employés à la fabrication du verdet. 


267 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

I)ont du cuivre et cependant leur sonlr est excellente^ et elles ne icssentent 
jamais de coliques. Les poussières de verdet peuvent irriter, chez des per- 
sonnes non accou lu mecs, les muq ueuses des yeux et des voies 1 csp ira ton es, 
et amener de légères ophtlialmies, des angines sans gravité, de la toux. 
Afin d’éviter ces accidents, on devra engager les ouvrières à tamiser l’air 
qu’elles respirent, en plaçant au-devant des ouvertures des voies respira- 
toires un simple mouchoir attaché à la manière d’un cache-nez. Mais pour 
ces auteurs, au point de vue de l’hygiène publique, la fabrication du ver- 
det est absolument sans inconvénient l . 

M. Maisonneuve, de Rochefort, qui a étudié l’influence exercée par les 
émanations cuivreuses sur les ouvriers des arsenaux maritimes, a con- 
staté que dans quelques circonstances elle pouvait être délétère; il a 

conclu : 

- 

t” Le travail et la manipulation du cuivre à froid sont inoffensifs; mais dans les ateliers 
où les molécules d’oxyde ou de sel de cuivre voltigent dans l’air en grande abondance, 
leur pénétration dans les voies aériennes détermine de l’oppression et une dyspnée très 
intense, avec spasme bronchique et laryngien. 

2° La colique de cuivre, niée par quelques auteurs, existe ; elle est de courte durée et 
très peu grave. 

M. Bailly, médecin d’une grande usine où plus de 500 ouvriers travail- 
lent le cuivre, a communiqué à la Société des Hôpitaux (1875) un travail 
duquel il résulte que l’imprégnation lente de l’organisme par le cuivre 
est fréquente chez les individus qui manient ce métal. Le signe caracté- 
ristique de cette imprégnation est un liseré gingival bleu-verdàtre, d’au- 
tant plus foncé qu’il est plus ancien, très marqué au niveau des incisives, 
manquant souvent au niveau des molaires, très adhérent et composé 
d’un acide organique et d’oxyde de cuivre. La présence du cuivre dans 
ce liseré est facilement décelée par le cyano-ferrure de potassium, qui en 
présence des sels de cuivre produit un précipité brun-rougeâtre caractéris- 
tique. Le liseré cuprique apparaît après deux ou trois mois de travail, 
quelquefois en moins de temps. M. Bailly le constate chez un ouvrier huit 
jours après son entrée dans l’usine. Sa disparition est très lente. 11 per- 
sistait encore chez des individus qui avaient cessé le travail du cuivre 
depuis trois mois 2 . Bans les ateliers de polisseurs, où l’air est chargé 
d’une abondante poussière de cuivre, le métal se dépose sur les dents et 


’^tM . I ccliolier et Sainl-l’icrrc injectèrent, à 1 aide d une sonde oesophagienne, deux grammes 
de verdet à une chienne : vomissements, diarrhée, affaissement. Trois jours après, la chienne étant 
complètement rétablie, on lui injecta en deux fois (i grammes de verdet : la mort survint au 
bout de trois quarts d’heure. Le foie renfermait une grande quantité de cuivre. 

- M. Bailly l’a vu survenir sur une cuisinière après le nettoyage de sa batterie de cuisine, 
et chez un soldat du génie, qui astiquait avec le pouce les boutons de sa tunique. 


2C8 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

y produit facilement le liseré ; et dans les ateliers où l’on place et où 
I on compte les pièces, là où il n’y a pas de poussière, on voit aussi 
survenir ce liseré. Les femmes, les enfants des ouvriers de cette usine, le 
présentent également 1 . M. Bailly croit qu’il n’y a pas là un simple dépôt 
du cuivre sur les gencives, mais que le liseré résulte d'une absorption du 
métal par les voies respiratoire, digestive ou cutanée. 

M. Milon décrit ainsi les caractères de la maladie professionnelle : 

« Saveur àcrc, slyplique, cuivreuse ; sécheresse de la langue, sentiment de conslric- 
tion à la gorge avec grande irritation ; rapports acides et crachotement, puis nausées et 
vomissements tantôt abondants, tantôt avec beaucoup d’efforts ; tiraillements d’estomac, 
douleurs fixes dans cet organe; coliques violentes qui laissent après elles une impression 
douloureuse; déjections alvines souvent sanguinolentes, mêlées de mucosités blanchâtres; 
quelquefois ballonnement de l'abdomen, qui est douloureux à la pression ; la peau est 
sèche; le pouls quelquefois serré, fréquent, ordinairement dur ; la chaleur tantôt naturelle, 
tantôt élevée; soif ardente, anxiété précordiale, urines rares, abattement général, douleurs 
dans les membres, crampes nerveuses. » 

Quant à la colique de cuivre, elle est caractérisée, pour M. Blandct, 
par des accès de douleurs abdominales qui s’accompagnent d’une prostra- 
tion extrême. Le ventre n’est pas toujours indolent, et on observe tantôt 
de la constipation, tantôt, au contraire, de la diarrhée. 

Toutefois, la colique de cuivre a été niée par beaucoup de médecins qui 
ont été à même d’observer les ouvriers en cuivre. Requin, Sandras, Vas- 
seur (médecin d’une Société d’ouvriers fondeurs), Noiret (médecin de 
l’Association des bronziers), la regardent sinon comme imaginaire, du 
moins comme excessivement rare. Leurs observations n’ont pas porté sur 
les ouvriers travaillant à la fonte. Elles ont trait à ceux qui sont exposés 
aux particules cuivreuses seules (tourneurs, ciseleurs, ajusteurs 2 ). 

Les accidents (malaises et vomissements) frappent surtout les individus 
occupés dans de petits établissements où l’on prépare des alliages de 
cuivre dans lesquels ce métal est mêlé à une trop forte proportion de 
zinc; les ouvriers y subissent, en outre, l’influence fâcheuse d’ateliers en- 
combrés, d’alimentation et de logements insalubres. 

Enfin cette discussion ne serait pas complète, si nous ne disions que le 
cuivre existe dans l’économie animale; divers aliments et boissons l’y 
introduisent. Nous ne pouvons qu’indiquer ici très rapidement les preuves 
de l’existence du cuivre chez les animaux et chez l’homme. 


1 Corrigan avuit déjà décrit un signe particulier à la suite de l’absorption du carbonate de 
cuivre, consistant dans la rétraction des gencives, avec un liseré d un rouge-pourpre. 

- On comprend sous le nom d’ajustage les travaux qui consistent à raboter, percer, limer, 
tourner, buriner, finir en un mot, les outils en métal et diverses pièces des machines. L ajustage 
se fait à la main ou à la machine; l’ajustage a la main se divise lui-meme, suivant qu il est lait 
à l’étau ou avec des tours. 


209 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

En 1852, Sîirzcau (Journ. de phann., t, XVIII, p. 654) trouve le cuivre dans la chair 
de bœuf (1 milligramme par kilogramme). En 1858, Devergie et llervy le signalent chez 
l’homme et l’entant nouveau-né (Bull, de thérap ., t. X\, p. 200). Plus tard, Devergie 
dose 50 milligrammes de cuivre dans le canal intestinal d’un enfant de 14 ans, et 60 à 
71 milligrammes dans celui de femmes adultes. En 1848, Deschamps reconnaît ce métal 
dans le san" humain, et Millon (Journ. de phann. et de chim., 5" série, t. XIII, p. 80) 
trouve de 0% à 2,5 de cuivre dans 100 de cendres de sang humain à côté d’une trace de 
plomb et de manganèse. M. Déchamp a confirmé ces expériences par une méthode ana- 
logue à celle de Millon, et dans un laboratoire où n’existaient pas de becs degaz en cuivre 1 * * 4 . 
Enfin, M. Gautier, auquel nous empruntons ces détails, s'est assuré de l’existence presque 
constante du cuivre dans le sang normal de l’homme. 

Quant à la présence du cuivre dans le foie, elle a été reconnue par presque tous les 
auteurs précédents et plus récemment par MM. Raoult et Breton, qui ont trouvé 5 milli- 
grammes de cuivre et 18 milligrammes de zinc par kilogramme de foie humain, ainsi 
que par MM. l’Ilote et G. Bergeron qui, d’après 14 dosages, n’admettent pas moins 
de 0 ,nsr ,7 et pas plus de 5 milligrammes dans la totalité du foie d’un adulte ( Comptes 
rendus , t. LXXX, p. 270). 

On voit donc que c'est bien à tort que certains auteurs, parmi lesquels il faut citer 
MM. Flandin et Danger, et de nos jours, Tardieu et M. Roussin, se sont inscrits en faux 
contre l’existence normale du cuivre dans l’économie humaine. 

Nos aliments et et nos boissons introduisent sans cesse du cuivre dans l’économie. 

Dès 1817, Meisner en avait constaté l'existence dans un grand nombre de végétaux 
(Journ.de Schweigger, t. XVII, p. 540 et 456). En 1851 et 1852, Sarzeau (Journ. de 
phann., I. XVIII, p. 219, et t. XVI,- p. 507) avait fait la même observation : ses expé- 
riences déjà anciennes, mais très consciencieusement conduites, ont donné les résultats 
suivants : 

Cuivre par kilogramme. 


Froment 4 m s r 66 

Café Bourbon 8 00 

Farine (le cuivre reste dans le s-*n) 0 67 

Fécule de pommes de terre 0 00 

Quinquina gris 5 00 

Sang de bœuf t) 70 


Un peu plus tard, Donny avait trouvé par kilogramme 1 milligramme à 5 milligrammes 
de cuivre dans la fleur de froment; 5 mer ,1 à 5 m,r ,5 dans la farine de seigle; 5 milli- 
grammes dans les mélanges de recoupette et de son. Deschamps (Journ. de pharm. et de 
chim., 5° sér. t. XIII, p. 9), était arrivé à des dosages très analogues -. 

Depuis, MM. Commaille et Lambert ont confirmé, ces recherches déjà anciennes et 
M. Duclaux a eu l’occasion de démontrer que le cacao et les chocolats contenaient norma- 
lement des quantités souvent très considérables de cuivre, de 0 Br ,005 à Ü er , 125 par 
kilogramme des chocolats examinés (Bull, de la Soc. chim. de Paris, 1871-, t. XVI, 
p. 55). (Bouchardatet Gautier.) 

En résumé, si, au milieu de ces divergences, que nous avons voulu 
rendre saisissantes pour le lecteur en donnant d’aussi nombreuses cita- 
tions, la réalité de l’intoxication cuprique peut être contestée, il n’en est 
pas de même de l'influence nuisible de ses émanations. Sans admettre le 

1 On sait qu’en Allemagne, Losscn avait objecté aux expériences de Ulex sur le dosage du cui- 

vre dans les végétaux que les lampes à gaz en cuivre introduisaient ce métal dans les produits 

de l’incinération (Voir Bulletin delà Société chimique de Paris, t. V, p. 72, et t. VII, p. 165). 

4 M. Clocz l'a aussi depuis peu de temps rencontré dans le sang d'un jeune chevreuil. 


270 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME 1NDIVIDT. 

sombre tableau tracé par Desbois de Rochefort, nous ne pouvons non 
plus conclure, avec Chevallier et Boys de Loury, à la négation absolue de 
la colique de cuivre. 

Quant à l’absorption du cuivre, on ne saurait la nier; l’urine contient 
du cuivre; les cheveux, les fragments d’os, en renferment également; 
et Tardieu a reconnu la présence de ce métal dans des lames assez 
épaisses d’épiderme, faciles à enlever sur les mains calleuses de ces ou- 
vriers, et en particulier chez un chaudronnier qui n’avait pas travaillé 
depuis quarante jours. La chevelure s’imprègne aussi de molécules cui- 
vreuses qui finissent par y pénétrer, grâce à une véritable combinaison. 
L’analyse chimique a fait reconnaître que les cheveux contenaient sou- 
vent de l’acétate de cuivre en assez grande quantité. Chevallier lui- 
même a reconnu la présence du cuivre dans l’urine; on en a également 
trouvé dans les os. 11 y en avait aussi dans le foie et dans les reins 1 . 


3. Accidents professionnels provoqués par le zinc. 


Biduoguapiiik. — Bouchot. Mémoire sur /'industrie et l hygiène de lu peinture au blanc 
de zinc (Ann. dhyg.publ. 1852). — Bouvier. Observation d'un cas de colique observé 
chez un ouvrier employé dans une fabrique de blanc de zinc (Comptes rendus de l’Académie 
des sciences, 1850. — Landouzy cl Malmené. De l' intoxication zincalc observée chez les ouvriers 
tondeurs de fils galvanisés (Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1850). — Bhoosuiciie. 
Rapport au directeur du service de santé de la marine, à Brest, sur l'hygicne des ouvriers 
employés dans râtelier de zingage, 1861. — Maisonneuve. Hygiène et pathologie des ouvriers 
de l’arsenal maritime de Rochefort (Archives de médecine navale, t. Il, 1804). — A. Layf.t. 
Hygiène et pathologie des ouvriers de l'arsenal maritime de Toulon ( Archives de médecine 
navale , t. XX, 1875, art. Atelier de zingage). 

Le zinc a rendu à l’industrie un très grand service, en permettant de 
substituer, pour la peinture, le blanc de zinc au blanc de plomb, et en 
supprimant ainsi une cause fréquente d’intoxication saturnine. 

Mais le zinc est-il lui-même inoffensif? ne peut-il être à son tour cause 
d’aucun accident? 

Nous rencontrons ici des avis différents. 


1 La fabrication des tarlatanes imprimées adoptées dans ces derniers temps pour la confection 
des robes de bal et qui sont enduites d’une poussière métallique dite communément poussière 
de cristal, imitant l’or et l’argent, nécessite l'emploi de poussières de laine, de coton, d’étain, 
de cuivre sous diverses formes et de cristal. 

M llergeron a pu étudier les diverses opérations de la fabrication des tarlatanes, interroger 
et examiner les ouvriers occupés, quelques-uns depuis de longues années, à cette fabrication, 
ainsi que des employés de commerce non moins exposés que les imprimeurs à l'action des pous- 
sières métalliques, et, ni chez les uns ni chez les autres, il n’a constaté le moindre fait morbide 
que l’on pût rapporter à leur profession. 

ba même innocuité existe pour les ouvriers qui fabriquent la pondre de cristal et pour les 
imprimeurs qui l'emploient (Rapport au Comité d’hygiène, I878L • 


1, 'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 


271 


L’exploitation métallurgique du zinc ne parait pas être insalubre. Ilirt 
constate que l’influence de l’oxyde de zinc sur les voies respiratoires est 
si laible que la statistique est à peu près muette à cet égard. M. Boucbut a 
observé chez les ouvriers occupés à Y embarillage du blanc de zinc, 
diverses éruptions, l’inflammation de la gorge et des bronches, affections 
qui paraissent être le résultat de l’action irritante des molécules pous- 
siéreuses. 

Bouvier a signalé des coliques chez un ouvrier employé dans une fa- 
brique de blanc de zinc. Landouzy et Maumené de Reims ont cité quelques 
accidents chez les tordèurs de fils galvanisés destinés au ficelage des 
vins de Champagne. Ces (ils avaient été fabriqués sans tous les soins né- 
cessaires. Ils étaient recouverts d’une couche d’oxyde et de carbonate de 
zinc qui se répandaient dans l’atmosphère et qui étaient inhalés par les 
ouvriers pendant la manutention des couronnes , le tordage des fils et 
surtout le battage des paquets. Ces symptômes consistaient en angine, 
avec ulcération des amygdales, stomatite caractérisée par des pellicules 
blanchâtres sur les gencives, de la salivation, de la fétidité de l’haleine. 
11 y avait en outre des coliques et de la diarrhée. 

M. Layet a signalé des accidents du même genre chez les tonneliers 
qui se servent de fils et de bandes de fer galvanisés. Il fait observer tou- 
tefois que l’emploi du blanc de zinc est le plus souvent inoffensif, et il 
fait intervenir, comme cause morbide, l’action de l’arsenic qui se rencontre 
trop souvent dans le métal impur. Mais les accidents s’observent surtout 
lorsque le zinc est absorbé avec les vapeurs qui s’élèvent des creusets où 
ce métal est fondu, transformé en oxyde sous l’influence d’une haute tem- 
pérature. Il en est de même chez les ouvriers qui plongent les plaques 
dans un bain de zinc fondu ; ces phénomènes, décrits par M. Brousmiche 
à Brest et parM. Maisonneuve de Rochefort, ont été relatés parM. Blandet, 
chez des fondeurs en cuivre, sousle nom d’ivresse zincique. 


« Les accidents débutent seulement le soir, après des journées de travail accablant, et 
deux heures environ après la sortie de l’atelier : fatigue de tout le système musculaire, 
engourdissement général, sensation de resserrement à la base de la poitrine, dyspnée^ 
oppression, cnchifrènement, râles sibilants, chaleur fébrile, tremblement dans les 
membres, crampes dans les extrémités inférieures, douleurs articulaires, vomissements 
pas de céphalalgie, pas de coliques ni de constipation; terminaison vers le malin par une 
forte transpiration et par une expectoration abondante, épaisse, de crachats de couleur 
noirâtre et d’un goût douceâtre. » (.Maisonneuve.) 

M. Layet donne à ces phénomènes morbides une interprétation toute 
différente. 11 fait remarquer que le bain de zinc fondu esl recouvert à sa 
surfac l’me légère couche de sel ammoniac. Pendant toute la durée du 


272 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

travail, on continue à projeter à la surface du bain, et sur la plaque de 
tôle, de petites quantités de ce sel. D’épaisses vapeurs blanches s’élèvent 
au-dessus du bain, quelquefois si abondantes qu’elles remplissent tout 
l’atelier. Ces vapeurs sont composées d’acide chlorhydrique, de chlorhy- 
drate d’ammoniaque et doivent contenir, une très minime quantité de 
. chlorure de zinc. Ainsi que les ouvriers eux-mêmes, M. Layet pense que 
les troubles pathologiques sont occasionnés par l’action sur les mu- 
queuses des vapeurs d’acide chlorhydrique et de chlorhydrate d’ammo- 
niaque, à laquelle vient s’ajouter un autre ordre de causes tout aussi 
actives; ce sont : la chaleur continuelle à laquelle sont exposés les ou- 
vriers; les transpirations abondantes qui en résultent; la fatigue muscu- 
laire, conséquence d’un travail prolongé, elle passage du chaud au froid. 
D’après M. Layet, les ferblantiers aussi éprouvent des accidents de ce 
genre lors de l'immersion des feuilles de tôle dans les bains d’étain fondu. 

Schlockow vient de décrire chez les fondeurs en zinc une affection 
médullaire qui ne se manifeste qu’après dix ou douze ans de travail à la 
fonderie. L’ensemble symptomatique présente plusieurs points de ressem- 
blance avec l’ataxie, mais s’en distingue par la conservation des réflexes 
tendineux, l’intégrité du rectum et de la vessie, les douleurs moins intenses, 
l’égalité des pupilles et le défaut de troubles oculo-moteurs, l'intensité 
moindre des troubles de coordination. La démarche affecte plutôt le type 
paralytique qu’ataxique. 

Botkin a cité un cas d’empoisonnement chronique par le zinc. 11 y eut 
un amaigrissement continu, de l’affaiblissement, du catarrhe gastro-intes- 
tinal, enfin des troubles paralytiques portant sur le mouvement et la 
sensibilité. L’examen des urines y lit reconnaître la présence du zinc. 
Cependant le malade a guéri. 

4. L’hydrargyrisme professionnel. 

Bibliographie. Tu. Roussel. Lettre medicale sur l’Espagne [Union médicale, 1848-1849). 

Vicente de Arevaca. Étude sur les mines d’Almaden (Boletino de médicina) . Madrid). — 

Tardieu. Dict. d’hyg.. art. Mercure. — Beaugiiaxd. Ihjg. professionnelle du mercure (Dict. 
cncyclop . ) . 

OUVRIERS QUI EMPLOIENT LE MERCURE : 


Ouvriers qui extraient le mercure des mines. 
Ouvriers qui préparent les produits chimiques 
mercuriels (chlorure, iodure, etc.). 

Etameurs de glace. 

Fleuristes. 

Empailleurs. 

Photographes. 

Bijoutiers et orfèvres. 


Fabricants de draps imprimés. 

— d’aniline. 

Ouvriers qui damassent les canons. 

Doreurs. 

Ouvriers employés à la construction des bois 
pour poteaux télégraphiques. 

Chapeliers. 


m 


l/IIOMJIË AU POINT UE VUE DES PROFESSIONS. 

Les ouvriers qui extraient le mercure des mines 1 , sous la forme de 
cinabre (sulfure de mercure), présentent beaucoup moins d accidents que 
ceux qui font la distillation, Ce fait a été constaté à Almaden, et le docteur 
Goerbcz l’a signalé pour Idria. 

La distillation a pour but d’isoler le mereufe des substances étrangères 
auxquelles il est mêlé et avec lesquelles il est combiné. Le minerai est 
chauffé dans des fours ; les vapeurs de soufre et de mercure sont entraî- 
nées. Le mercure, après avoir traversé des canaux dans lesquels il se 
refroidit de plus en plus, arrive dans des chambres de condensation. 

Les accidents s’observent surtout chez les ouvriers qui remplissent les 
fours de mercure, chez ceux qui vident les cuves et les [nettoient, enfin 
chez ceux qui recueillent le mercure déposé dans des chambres de con- 
densation 2 * * . Dans les mines d’ Almaden, ils sont d’une telle gravité que, 
sur une population de 4000 individus environ, on compte une cinquan- 
taine de calambristes , dont la moitié meurt dans l’année, et l’autre partie 
reste impropre au travail des mines. 

Une des causes qui facilitent l’intoxication mercurielle consiste dans ce 
fait que le mercure se volatilise à la température ordinaire 5 ; à cet état, 
il est respiré par les ouvriers et il fait corps avec leurs vêtements. 

Les vapeurs mercurielles paraissent généralement n’agir que sur les 
ouvriers exposés à leur action; en effet, elles ne peuvent, en raison de 
leur poids, être entraînées à une grande distance. Cependant les recher- 
ches laites à Idria et à Almaden , sur l’influence que peut exercer le voi- 
sinage de ces mines, ont donné des résultats contradictoires. 

Jussieu et M. Théophile Roussel, qui ont visité les mines d’Almaden le 
premier en 1717, le second en 1848, ont constaté que les habitants et les 
animaux du village d’Almaden, village placé près des fourneaux, sont en 
bonne santé. La végétation n’est point altérée et les sources qui jaillissent 
au bas de la montagne d’Almaden donnent une eau parfaitement pure et 
limpide. 

Les mines d’Idria viennent, pour l’importance, immédiatement après 

1 Le mercure esl principalement extrait des mines d’Almaden, en Espagne. Le mercure se pré- 
sente dans la nature sous quatre états : à l'état natif; sous forme d’amalgame avec l’argent ; com- 

biné avec le chlore; sous forme de sulfure. 

* Autrefois on réservait aux galériens la lâche la plus rude et la plus malsaine- mais 
comme ils liront peu de travail et qu’on les accusa d'incendies, on renonça à les employer 
depuis 1801. 

r ' Faraday et Colson ayant placé une lame d’or ou de cuivre au-dessus d’une couche de mer- 
cure, virent bientôt un amalgame se former. Le fait de la volatilisation du mercure, à la tempéra- 
ture ordinaire a été démontré par les accidents (pii se sont produits, en 1810, sur le vaisseau 
anglais T/te Triumph. Le mercure s’échappa de vessies et de barils chargés sur le navire. Dans 
l’espace de trois semaines, 900 hommes furent affectés de stomatite, etc. Les effets se firent é"ale- 
iiieiit sentir sur les animaux que l’on avait à bord. 

PROUST, HYGIÈNE. 2" ÉD. pj 


L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


274 

celles d’Almaden ; etd’après Hermann, de Vienne, tous les habitants d’Idria 
éprouvent l’influence mercurielle, moins sans doute que ceux qui tra- 
vaillent aux mines ; il attribue cette action aux rapports avec les ouvriers,, 
dont les habits sont imprégnés de molécules mercurielles. Il ajoute même 
que les vaches, qui paissent dans le voisinage des fourneaux et sous le 
vent qui en vient, sont également infectées. Elles ont de la salivation. 

On doit veiller sans cesse à la ventilation et à l’assainissement des 
mines, prescrire aux ouvriers les changements de vêtements, les soins 
hygiéniques; il serait utile aussi de varier leurs occupations et de com- 
battre, par un travail régulier dans les champs, les causes d’insalubrité 
auxquelles ils sont exposés dans les mines. 

Les clameurs de glaces présentent des accidents mercuriels qui ont été 
décrits par Keller 1 . Divers moyens prophylactiques ont été conseillés. 
Dans les ateliers d’étamage de Saint-Gobain, de Cirey et de Chaumj, on 
a tenté, sans succès, de pratiquer une aspiration au-dessus des tables. 
Depuis quelque temps plusieurs améliorations ont été apportées ; les ou- 
vriers ne sont plus occupés à l’étamage que peu de temps, de six heures 
du matin à midi, et cela seulement deux ou trois fois par semaine. Ou 
maintient les fenêtres de l’atelier ouvertes et les tampons de flanelle dont 
l’ouvrier se sert pour étendre le mercure sur des feuilles d’étain sont 
placés à l’extrémité d’un bâton de l' u ,20 de longueur. Enfin M. Meyer a 
obtenu des résultats heureux à Saint-Gobain par l’emploi de l’ammo- 
niaque. 

„ Il suffit de répandre tous les soirs, après la fin du travail, un demi-litre d'ammo- 
niaque liquide du commerce sur le sol de l'atelier... L’odeur pénétrante du gaz rend 
l’atmosphère de l’atelier d’étamage moins fade, moins suffocante et moins pénible poul- 
ies ouvriers. Depuis 1868, je n’ai pas vu un seul ouvrier nouveau atteint d’accidents mer- 
curiels; tandis qu’avant cette époque, l’influence du poison se faisait sentir chez des 
ouvriers qui ne travaillaient à l’étamage des glaces que depuis six mois. Quant aux 
ouvriers anciens, qui avaient été pris antérieurement de tremblement mercuriel, les 
accès, malgré la continuation du travail, sont devenus peu fréquents et sans gravité. Il 
convient de répandre l’ammoniaque dans l’atelier plutôt le soir que le malin; l’action 
préservatrice est alors plus efficace; le gaz ammoniac libre se répand d’une manière uni- 
forme dans toute l’étendue des ateliers, pendant l’interruption du travail, h 

On a accueilli avec faveur un nouveau procédé d’étamage, procédé qui a été indiqué 
vers 1840 par Drayton, chimiste anglais, et qui consiste à déposer sur la glace une couche 
mince d’argent 2 . On opère par la voie humide en décomposant une solution étendue de 
nitrate d’argent par divers agents réducteurs, dont le meilleur est l’acide tarlrique recom- 
mandé par M. Petit-Jean. La pellicule d’argent est ensuite recouverte d'un vernis destiné 


1 Kf.li.kr. Maladie des ouvriers employés dans les fabriques de glaces de Friedrich al. 
Neuhurkental et. Plisenthal (Wiener mcd. Wochenschrift, 1800, n" .“8, et Cazclte hebdo- 
madaire de médecine, 28 déc. 1800). 

* Wnp.TZ. Rapport au Comité d'hygiène. 


‘275 


I/HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS, 

à la protéger. Ce procédé offrait des avantages réels, considérables. L’emploi du mercure 
était supprimé, la durée de 1 opération était réduite à quelques heures, le prix de revient 
était abaissé. Malheureusement, l’adhérence de l'argent au verre n’est pas aussi parfaite 
qu’on peut le désirer, et le métal noircit à h longue sous l’influence des émanations sulphy- 
driques, malgré la couche protectrice du vernis. De plus, les glaces argentées offrent une 
teinte jaunâtre et reflètent des images de même couleur, ce qui est un défaut grave. 
Dans ces derniers temps un inventeur très ingénieux, M. Lenoir, l’auteur de la machine 
à gaz, a réussi à supprimer tous ces inconvénients en remplaçant la pellicule d’argent par 
une couche d’amalgame d’argent préparé, non avec le mercure liquide, mais avec une 
solution mercurique étendue. Voici son procédé qui est exploité par la maison Mangin- 
Lesur et qui a été l’objet de rapports favorables à la Société d’encouragement, au Conseil 
d’architecture de la ville de Paris, et tout dernièrement à l’Académie des Sciences. La 
glace argentée par un procédé quelconque est d'abord lavée, puis arrosée avec une solu- 
tion étendue de cyanure de mercure et de potassium. Dans ces conditions l’argent déplace 
une partie du mercure contenu dans le sel double et entre en dissolution. Le mercure 
précipité amalgame le reste de l’argent et le fait adhérer solidement à la glace. Cet 
amalgame n’a plus la teinte jaunâtre de l’argent. Il est blanc et donne des images pures 
comparables à celles des anciens miroirs. 11 est moins sensible aux émanations gazeuses 
et assez fixe pour qu’on puisse le frotter a sec avec un tampon sans le détacher. 11 est 
vrai que le cyanure double de mercure et de potassium est un sel vénéneux; mais il est 
employé en solution très étendue, et la pratique journalière de la galvanoplastie démontre 
que les cyanures ne présentent aucun danger dans ces conditions. Néanmoins, comme il 
s’agit ici d’un sel mercurique, il ne faudrait pas se départir de certaines précautions et, en 
particulier, des soins de propreté qu’exige le maniement d’une substance toxique. Ce qui 
peut rassurer à cet égard c’est la considération que, dans l'ancien procédé, les ouvriers 
étaient exposés continuellement aux émanations mercurielles. Ce danger est écarlé défi- 
nitivement, et celui .qui résulterait du contact d’une solution très étendue de mercure 
avec la peau est, sinon imaginaire, du moins très faible, et ne s’est pas encore montré jus- 
qu’ici. Èn tout cas, le procédé Lenoir, alors même que l’avenir révélerait quelques incon- 
vénients, est supérieur à l’ancien procédé d’étamage, et il esta désirer, à tous les points 
de vue et surtout dans l’intérêt de l’hygiène, qu’il s’y substitue rapidement. 

Un autre essai heureux a été fait par M. Brosselle, de Paris, pour la suppression du 
mercure. La surface à étamer peuL être, en effet, argentée au moyen d’une solution de 
nitrate d’argent ammoniacal et d’acide tartrique qui agit comme réducteur. Ce procédé a 
été perfectionné déjà et on doit souhaiter, pour la santé publique, de le voir se généraliser. 

Plusieurs opérations sont dangereuses dans la dorure au mercure L : la 
préparation de l’amalgame d’or, la préparation des pièces et l’application 
de la dorure. Des vapeurs mercurielles s’élèvent en effet des bains de 
dissolution, ou des molécules mercurielles se volatilisent au moment de 
l’application de la dorure. On a signalé aussi l’absorption cutanée par le 
contact des mains avec l’amalgame d’or. Il y a encore une cause d’intoxi- 
cation mercurielle dans la préparation des pièces avant l’application de 
l’amalgame; elles sont imprégnées d’une dissolution de nitrate acide de 
mercure, que l’on obtient en faisant chauffer un mélange d’acide nitrique 
et de mercure. 

Quelquefois, les figurines de plâtre sont argentées par le procédé sui- 
vant : leur surface est frottée avec un amalgame dans lequel il entre par- 

' D'après Benoiston de Cliûteiunouf, les doreurs présenteraient une proportion de 8 phlhisi- 
ques sur 100 malades. 


270 I. 'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

tics égales de mercure, de bismuth et d’étain; puis elle est recouverte 
d une couche de vernis. 

Les fleuristes, en employant quelquefois les rouges de mercure, c’est-à- 
dire le sulfure, le bi-iodure et le chromate de mercure, sont exposées à 
l’intoxication mercurielle. 

Chez certains empailleurs , l’emploi du sublimé corrosif occasionne aussi 
des accidents. Les photographes y sont également exoosés en maniant le 
bichlorure de mercure. 

La préparation du fulminate de mercure présente peu d’inconvénients 
au point de vue de l’intoxication mercurielle; mais elle offre un très grand 
danger à cause de la nature toxique des produits qui se dégagent pendant 
la fabrication. 

Dans certains ateliers de bijouterie et d'orfèvrerie, on réunit les ba- 
layures, puis on les grille, on les lave, et les cendres ainsi retenues sont 
amalgamées. Le mercure est ensuite distillé. 

Le sublimé est employé pour V imprimerie des draps dans la prépa- 
tion de l'aniline . pour damasser les canons de fusils et comme moyen 
de conservation des bois (poteaux télégraphiques). 

L’industrie de la chapellerie nous occupera plus longtemps. 

Les matières premières employées dans la fabrication des chapeaux de 
feutre varient suivant la qualité du produit auquel elles sont destinées. 
Les poils du castor, du lièvre, du rat musqué, .du cachemire et du veau 
sont employés pour les feutres de première qualité. On se sert, pour les 
autres, d’àne, d’agneau ou de chameau. Il faut que ces poils arrivent à 
s’accrocher si bien les uns dans les autres, que, d’une certaine pression 
à laquelle on les soumet, il résulte un tissu appelé feutre, qu’on ne peut 
plus séparer qu’en le déchirant. • 

On commence par l’opération du ségallage , qui a pour objet de nettoyer 
les toisons, au moyen d’une carde line, et de les battre pour en enlever 
la poussière ; Vébarbage et Yéjarrage consistent à couper ou à arracher 
de longs poils appelés jarres, qui ne peuvent pas se feutrer. Ces tra- 
vaux préliminaires ne sont nuisibles que par le fait de la poussière 
qu’ils répandent 1 . Enfin, les peaux sont frottées avec une brosse trempée 
dans une solution de nitrate de mercure : c’est le secrétage qui doit pré- 
parer les poils au feutrage; ce travail amenant fréquemment des phé- 

1 Pour prévenir l’action nocive fies poussières, Gosse, de Genève (1785-1784), proposa l’em- 
ploi d’un masque. On conseille aussi des appareils clos, des cages vitrées entourant la table de 
travail ; enfin on a émis l’idée, pour l’éjarrage des poils, de coupeuses mécaniques. M. de Frey- 
cinet a vu à Francfort une de ces coupeuses : la peau, poussée par l’ouvrier, s’engage entre des 
cvündres qui, en même temps qu’ils la découpent en fines lanières, ont un mouvement de rota- 
tion assez rapide pour entraîner tous les poils, toutes les poussières et les précipiter, du côté op- 
dosé à l’ouvrier, dans une c isse hermétiquement close. 


L'HOMME AU POINT DE ME DES PROFESSIONS. ‘277 

nomènes d'intoxication, on a essayé, sans succès, de remplacer le mercure 
par un mélange de soufre d’Alicante et de chaux vive. MM. Uillairet et 
Bergeron ont proposé, pour empêcher l’intoxication mercurielle, d’en- 
duire les peaux, du côté du poil, avec de la mélasse, puis de laver avec 
une solution étendue d’acide nitrique; celle-ci se décomposant, il se lait 
une production d’acide nitreux qui amène la séparation facile des poils ; 
l'acide, au contact de l’air, passe à l’état hyponitreux. Le dégagemçnt est 
beaucoup moins considérable que dans l’ancien procédé et, surtout, 
on a évité le danger que provoque l’existence des vapeurs mercurielles. 

Les poils, placés en tas sur une claie d’osier, sont traversés par la corde 
de l’arçon (arc), qui, mis en vibration, les agite et les mélange intime- 
ment ; les arçonneurs sont exposés à la formation d’un nuage de poils et 
de poussière imprégné de sels mercuriels et d’acide arsénieux, dont la 
nocuité se manifeste sur les yeux, les orifices des muqueuses, des bron- 
ches, etc. 

Les masses nuageuses qui forment le tissu sont roulées et comprimées 
entre des pièces de linge et des feuilles épaisses de papier, pour être feu- 
trées. Le travail terminé, les pièces de feutre sont portées à la foule, où. 
après avoir été trempées dans un bain de lie de vin ou d’eau aiguisée 
d’acide sulfurique, elles sont foulées pendant plusieurs heures. Enfin le 
feutre est dressé sur une forme (dressage), plongé dans une matière colo- 
rante végétale ou saline (teinture), et finalement revêtu d’un enduit qui 
lui donne un certain degré de fermeté moelleuse (apprêt). 

Malgré les assertions de Parent-Duchatelet en faveur de l’innocuité de 
cette profession, il résulte de la statistique de Lombard de Genève que le 
chiffre des décès par phthisie chez les chapeliers est, à celui des décès par 
autre cause, de 25,6 pour 100, le rapport moyen général pour tous autres 
états étant 11,4 pour 100. D’après Benoiston de Châteauneuf, la propor- 
tion des entrées par phthisie dans les hôpitaux est, pour les chapeliers, 
4,78 pour 100, le rapport moyen étant 2,85 pour 100. 

Les chapelleries sont d’ailleurs rangées dans la deuxième classe des 
établissements insalubres ou incommodes, et les Conseils de salubrité ne 
tolèrent pas l’existence des foules dans une rue très fréquentée. En outre 
une ordonnance de police du 12 juillet 1818 prescrit qu’à Paris elles 
soient placées au rez-de-chaussée ou dans le fond des cours. Les huées 
provenant de l’atelier de chapellerie doivent être recueillies dans une 
grande cheminée qui les porte au-dessus du toit des maisons les plus éle- 
vées des alentours. Quant aux inconvénients résultant de l’écoulement des 
eaux et de la préparation du vernis, il est facile d’y remédier par l’appli- 
cation des règlements auxquels sont soumis les teinturiers, fabricants de 
vernis, etc. Le vernis est particulièrement employé pour l’application de 


m 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

la soie sur les feutres ; c'est un vernis de gomme-laque; les ateliers qui 
servent pour sa préparation sont souvent fort exigus, et là où cette fabri- 
cation s’opère sans précaution cl sans aucune des conditions voulues, elle 
est réellement une chose fâcheuse. 

Symptômes. — L’intoxication mercurielle a, pour symptômes principaux, 
des stomatites avec salivation plus ou moins intense, des tremblements 
et divers accidents nerveux. On a noté, dans quelques cas, des phéno- 
mènes paralytiques, portant plus particulièrement sur les extenseurs; des 
troubles intellectuels, caractérisés surtout par la dépression, ont égale- 
ment été cités. L’hémianesthésie d’origine mercurielle a été signalée. 
Mais dans le seul cas que nous connaissions et qui a été observé à l'IIôtel- 
I)ieu (service de M. Frémy), il s’agit d’un étameur de glaces. Or, l’étain 
qu’emploient ces ouvriers est souvent mêlé de plomb, et nous avons observé 
récemment (1879), à l’hôpital Lariboisière un étameur de glaces chez 
lequel l’existence d’un liseré saturnin et la présence du plomb dans les 
urines ont établi que l’intoxication plombique venait compliquer l’empoi- 
sonnement mercuriel. Et comme l’hémianesthésie n’est pas très rare chez 
les saturnins, on peut se demander si dans le cas de M. Frémy, elle doit 
être évidemment attribuée au mercure. 

Il résulte des recherches de M. Roussel, recherches qu’il a entreprises 
en Espagne, à Almaden, en 1848, que l’intoxication mercurielle se pré- 
sente sous la forme aigue ainsi que sous la forme chronique. 

La stomatite aiguë, qui se déclare habituellement chez les nouveaux 
venus dans la mine et chez ceux qui se livrent d’emblée aux travaux les 
plus malsains, est quelquefois d’une violence extrême. La muqueuse du 
pharynx et de la bouche s’enflamme et s'ulcère dans toute son étendue. 
Toutes les glandes salivaires s’engorgent. La langue ne peut plus être 
contenue dans les arcades dentaires, et les malades, ne. pouvant plus ni 
avaler ni dormir, succombent au milieu d’affreuses douleurs. 

Bans les différentes formes que peut revêtir la stomatite chronique, les 
gencives sont fongueuses, détachées du collet ; les dents se déchaussent, 
s’ébranlent, s’altèrent, et les malades finissent par les perdre l’une après 
l’autre. J’ai vu, à l’hôpital Saint-Antoine (1876), un étameur de glaces 
encore jeune, auquel la perte de toutes ses dents donnait une physiono- 
mie singulière. 

La phthisie est fréquente. 

Les phénomènes nerveux se présentent sous trois formes distinctes : 

1° Le tremblement mercuriel proprement dit ; 

2° Le tremblement mercuriel avec convulsions et douleurs; c’est cet 
ensemble de troubles, phénomènes convulsifs, douleurs plus ou moins 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 279 

vives ou plus ou moins irequentes, (jui constitue un des cRiscteies piinci- 
P aux de l’état que l’on appelle, en Espagne, calcimbres ; 

5° Enfin la paralysie mercurielle avec altération de l’intelligence. 

p n Espagne, on a remarqué que les mouvements convulsils augmentent 
sous l’influence du vent d’est, qui, à Almaden, est appelé salano. C est 
d’ailleurs dans ces mines que les accidents nerveux graves ont surtout été 
observés. 

D’une manière générale, l’ hydrargyrisme atteint plus les femmes que 
les hommes. Sur 100 ouvriers, 80 souffrent d’accidents, et on remarque 
(juc les jeunes femmes sont emportées en plus grand nombre que les 
jeunes gens. 

L’intoxication mercurielle, comme l’intoxication saturnine, exerce une 
influence fâcheuse sur le produit de la conception. Goëlz relate le fait 
d’un enfant atteint d’un tremblement congénital. 11 est né lorsque sa 
mère était affectée de ce tremblement. Aldinger a cité des cas qui mon- 
trent que plusieurs membres d'une famille, tous dans de bonnes condi- 
lions de santé, unis à des femmes également bien portantes, ont mis au 
■monde des enfants sains et vigoureux; tandis que les autres membres de 
■cette famille, ayant épousé des sujets mercurialisés, ont procréé des en- 
fants malingres et chétifs. En outre, des enfants, de naissance antérieure 
à ce travail des parents, étaient bien portants, et ceux qui étaient nés 
depuis le travail au mercure étaient dans de mauvaises conditions. 

Il résulte des recherches de M. Lizé du Mans 1 Il que l’influence du mer- 
cure, transmise par le père à l’enfant, est tout aussi réelle que lorsque 
c’est la mère qui a été exposée à ces émanations. En outre, l’influence est 
encore plus fatale aux produits quand le père et la mère ont éprouvé 
simultanément l’influence du mercure. Kussmaul et Iveller ont constaté 
des avortements chez les femmes maniant le mercyre, et leurs enfants, 
frappés de faiblesse congénitale, souvent atteints de rachitisme, succom- 
baient très promptement 2 . 

L’influence heureuse des professions mercurielles sur les individus 
atteints de syphilis est loin d’être établie 3 . 

1 M. I.izé du Mans prétend avoir observé, chez des ouvrières employées au secrétage , des avor- 
tements, îles accouchements prématurés ou de mort-nés. Enfin, les enfants mouraient en bas âge. 

Il considère ces faits comme le résultat de l'influence mercurielle. 

* D’après Hermann, les vaches qui paissent dans le voisinage des fourneaux d’Idria et sous le 
vent qui en vient avortent, et les veaux venus à terme périssent bientôt. 

’ ! c "jercure arrive dans l’organisme par les muqueuses digestive et pulmonaire. La peau 
le laisse légalement pénétrer (frictions). Les globules du sang sont altérés : ils ont perdu leur 
(orme arrondie et 11 e peuvent la recouvrer. Leur couleur est aussi modifiée. La sécrétion biliaire 
est augmentée : il en est de même de la sécrétion rénale (Saikowsky). Opnolzcr a trouvé du mer- 
cure dans le foie et le cerveau. 


2X0 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME 1ND1V1DI. 


5. L'arsenicisme professionnel. 


Bibliographie. — Delpech. Note sur une cause encore non signalée de i intoxication ar- 
senicale chronique (Ann. d'hyg., 1X70). — Loiiinser. Empoisonnement, chronique par i ar- 
senic et par le cuivre, à la suite d'un séjour prolonge dans des chambres jicinles avec les 
verts de Scheelc ( Wien mcd. Wochschrift, et Journ. de ch méd.). — Paillon. Note sur les 
papiers peints en vert de Scheelc. — Cazeaux. Note sur tes effets délétères du vert de 
Scheele. — Fiilmy. Du danger de porter certains bracelets vendus par le commerce de Paris 
sous le nom de bracelets odoriférants de graines d' Amérique. 1852. — Dilicnon-Desgiianges. 
Emploi du papier arsenical pour allumer les cigares. — Bley-Berbourg . Du danger que 
présentent quelques étof/es vertes . — Imbert-Gourbeyre. Histoire des éruptions arsenicales 
(Moniteur des hôpitaux, nov. 1857). — Brockjiann. Des accidents causés par V arsenic chez 
les ouvriers qui travaillent ce métal dans les mines du Hartz, Extrait traduit par Beaugrqnd 
( Monit . des hôp., 1858). — Beadgranb. Art. Arsenic (Hygiène publique) (Di ci. encycl. des 
sciences médic .) . — Rathery. Note sur le diagnostic des éruptions arsenicales et des érup- 
tions syphilitiques ( Union médicale, lèvr. 1874).— Arsenical jçall-papers (Des papiers de tein- 
ture à couleurs arsenicales, par le tl r Francis II. Brown de Boston (The sanitary Record . 
18 avril 1872, p. 242). — Arsenical conjunctivitis, arsenical wall-paper poisoning (De la con- 
jonctivite arsenicale, et de V empoisonnement par tes papiers de tenture arsenicaux, parle 
D r J abc /, Hogg (The sanitary Record, 25 avril 1879, p. 257). — Le pain d’épice à l'arsenite 
de cuivre de M. Van de Yyvcre (Comptes rendus du Comité de salubrité def agglomération 
bruxelloise, janvier, 1879). 


L’empoisonnement par l’arsenic 1 peut se produire sous la iorme aiguë 
et sous la forme chronique. Toutefois, la première est extrêmement rare. 
Le malade éprouve alors une sensation de chaleur très âcre à la gorge, 
une soif ardente; il y a des vomissements incessants, variables suivant 
l’état de l’estomac et le moment de la digestion, et que la plus petite 
quantité de boisson rappelle à chaque instant. On observe également une 
douleur épigastrique, qui s’exaspère à la pression ; il y a de la tendance a 
la syncope, une faiblesse générale ; les traits sont très altérés; le pouls 
est petit, filiforme. Ces accidents ont été très exceptionnellement obser- 
vés, au moment de la sublimation de l’oxyde, lorsque, la chaudière 

1 L'hydrogène arsénié, qui se Forme dans certaines préparations chimiques ou pharmaceutiques, 
est extrêmement toxique. 11 modifie les propriétés du sang. La matière colorante se sépare des 
globules et se dissout dans le plasma. Les mêmes observations sont applicables à I hydrogéné 
phosphore, qui cependant est moins toxique que l’hydrogène arsénié. 


OUVttlEBS QUI EMPLOIENT L ARSENIC. 


Ouvriers des fabriques de plomb de chasse. 
Ouvriers en papiers peints. 

Broyeurs de couleurs. 

Fonceurs. 

Tireurs. 

Imprimeurs. 

Satincurs. 

Découpeurs. 

Feuillagistes. 

Fabricants d’abat-jour verts. 

Corroyeurs. 

Couturières. 


Ouvriers travaillant au veloulage. 
Apprcteurs d’étoffes. 

Teinturiers. 

lui primeurs sur étoffes. 

Peintres en bâtiments. 

Fabricants de couleurs 
Marchands de couleurs. 

Peintres en décors. 

Fleuristes. 

Ouvriers des fabriques d’aniline. 

Fondeurs (minerais arsénifères). 
Fabricants d’acide arsénieux et arsenique. 


l.'IIOMME AU POINT 1)E VUE DES PROFESSIONS. 2S1 

venant à sc trouer, I ncido tipsémcux tombe dans le Io\ci et se voltitilisc 
dans l’atelier sous forme de vapeur toxique 1 . 

La forme chronique est caractérisée par de l’inappétence, de la cépha- 
lalgie, des nausées, quelquefois des vomissements, des selles diarrhéiques, 
parfois sanguinolentes, des d ouleurs erratiques, de l’affaiblissement, de la 
pâleur; la fièvre s'allume et ces symptômes peuvent acquérir une gravité 
réelle si la cause n’est éloignée sans retard. Souvent aussi il se produit 
des irritations des yeux; les fosses nasales sont habituellement altérées; 
elles sont le siège d’hémorrhagies; les orifices des narines présentent 
des excoriations croûteuses, et la perforation de la cloison a été constatée. 
Quelquefois aussi les bronches sont irritées, il y a de l’enrouement et 
une toux sèche. Enfin on a observé des vertiges, des douleurs généra- 
lisées, une paralysie incomplète du mouvement affectant surtout la forme 
paraplégique 2 , une teinte terreuse de la peau et de l’amaigrissement. 

Nous n’avons pas à revenir ici sur les éruptions arsenicales 3 . Nous 
ferons remarquer toutefois qu’elles sont de deux sortes : les unes résul- 
tent de l’action locale de l’arsenic sur la peau, et se traduisent par les 
vésicules, les pustules, les ulcérations ; les autres peuvent être considérées 
comme l’effet de l’absorption de la substance toxique. Tour MM. Lolliot 
et Rathery, ces dernières consisteraient exclusivement dans de l’érythème, 
de l’eczéma, très rarement des squames, et le plus souvent des taches 
brunes indélébiles, que Devergie considère comme spéciales à l’intoxica- 
tion arsenicale. 

Professions qui produisent l’intoxication arsenicale. — Extraction du mi- 
nerai. — Usines. — Les ouvriers qui extraient le minerai arsénifère dans 
les galeries souterraines, n’éprouvent d’autre inconvénient que quelques 
accidents locaux. Il n’en est pas ainsi dans le bocardage ou broyage , 
surtout quand l’opération se fait à la main et à sec. 

Le grillage , ia sublimation de l’oxyde formé et le raclage de l’acide 
arsénieux déposé dans les chambres de condensation, sont plus particu- 
lièrement nuisibles. Brockmann a observé ces phénomènes morbides chez 
les mineurs du Hartz. Suivant lleintze, médecin des mines deReichenstein 
en Silésie, les ouvriers qui extraient le métal sont atteints de fièvre inler- 


Les empoisonnements arsenicaux aigus professionnels observés jusqu’ici, caractérisés par une 
gastro-entérite cxfrêmcmenl intense et des accidents cérébraux, ont toujours présenté un pronos- 

Z :Vr e \ L ’ ex ” "écroscopique a permis de constater une dégénérescence graisseuse du 
cœur et dos glandes de 1 intestin. 

meL S |rl?î ,l f\ t o nS 1 ““Vu 6 lu0 . 4 ! a Sociétd ,le bio, °f' ric f 17 J uillel 1875) sur la paralvsie 

menl nar IV, ni " ï " J® l r or8Cn, I c ,l,l,1s . les ,llvcrs 0, S niles - « é'fldi que, dans l’eu.poisonne- 

moelle ane dan! . P de , forles tlüses ’ >' y » trente lois plus d’arsenic dans le cerveau et la 

ce nui exuliouëra M ,HU8C f : 1 y aunul , ,lonc accun,ulation ,lc ‘'arsenic dans les centres nerveux, 
.1, expliquerait la paralysie arsenicale. 

Voy. le chapitre consacré aux Professions provoquant des éruptions. 


L’HOMME CONSIDÈRE COMME INDIVIDU. 

miltente, comme le reste de la population, tandis que les bocardeurs et 
ceux qui grillent le minerai en sont tout à fait exempts 1 . D’après Paris, 
avant 1 établissement d’une usine arsénifère en Cornouailles, les maraisdu 
voisinage occasionnaient des fièvres intermittentes; elles ont disparu 
depuis. 

Cependant certaines mesures devront être conseillées pour éviter les 
effets toxiques de l’arsenic ; il y aura quelques précautions à prendre de la 
part de l’administration et de la part des ouvriers. 

Les chambres destinées à la condensation des vapeurs arsenicales 
devront être en nombre suffisant, bien closes et disposées de manière à 
ne pas permettre la dissémination de ces vapeurs dans les ateliers. On 
établira une ventilation énergique ; les cheminées d’appel s’élevant à une 
grande hauteur sont nécessaires quand le grillage des minerais n’a pas 
pour but de recueillir l’acide arsénieux formé. 11 faudra avoir en perma- 
nence une quantité de peroxyde de fer hydraté. Les ouvriers éviteront 
avec le plus grand soin l’inspiration de vapeurs arsenicales, au moyen 
d’appareils d’interception. Ils feront usage de vêtements d’atelier exacte- 
ment fermés au col, aux manches, autour des malléoles. Ils laveront soi- 
gneusement et fréquemment les parties exposées, et devront prendre leurs 
repas en dehors des lieux où il pourrait y avoir des causes d’intoxication. 
Les usines dans lesquelles on prépare les arsenicaux et les fabriques dans 
lesquelles on emploie ces produits chimiques ont quelquefois une in- 
fluence nocive sur le voisinage 2 . 

O 

Mais le danger résulte moins du fait des vapeurs ou des poussières qui, 
s’échappant de l’usine, peuvent se répandre dans l’air libre environnant, 
que de l’altération que -subissent les eaux par le mélange, soit de ces 
vapeurs ou poussières, soit plutôt des eaux de lavage ou résidus liquides 
jetés sur la terre, ou encore des pluies ou neiges qui, tombant sur les 
minerais arsenifères, se sont chargées, en les traversant, des composés 
solubles arsenicaux. 

Des faits d’intoxication par l’ingestion de l’eau de pluie empoisonnée 
par ce procédé ont été observés à Bàle et à Nancy. Aussi les ateliers dans 
lesquels on met en œuvre les substances arsenicales doivent être munis 
d’un sol parfaitement imperméable; on emploiera des carreaux posés sur 
un lit de ciment. Le dépôt de l’acide arsénieux aura lieu sur un sol dallé 
et cimenté. Les eaux de lavage contenant de l’arsenic, de même que les 
autres détritus arsenicaux liquides ne seront pas emportés dans des vais- 
seaux, ni entraînés par des conduits, mais traités par la chaux, pour 

1 La moyenne de la vie des ouvriers de Reichenstein est de 17 ans. 

s Paris à signalé l’état de maladie des chevaux et des bestiaux dans le voisinage de l’usine de 
Cornouailles; les vaches mêmes y auraient perdu leur lait. 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. - s3 

obtenir une combinaison avec l’acide arscnieux, puis évapoiés, I évapo- 
ration avec ébullition aura lieu sous des cheminées munies d un long 
tirage. 

Quant à empêcher l’action nuisible par l’atmosphère des vapeurs ou 
poussières, il suffira d exiger la condensation, dans des appaicils spé- 
ciaux, des produits volatils formés, et la dispersion dans les couches éle- 
vées de l’atmosphère, à l’aide d’une très haute cheminée, de tout ce qui 
aurait pu échapper à la condensation. 

Les verts arsenicaux connus en France sont : 1° le vert de Scheele ou 
arsénile de cuivre , que l’on prépare en précipitant un sel de cuivre par 
un arsénite alcalin ; 2° le vert de Schweinfurt , sel double d’arsénitc et 
d’acétate de cuivre. 

Les verts arsenicaux sont employés dans les compositions suivantes : 

1° Dans la préparation des papiers peints en vert , certains ouvriers 
foncent le papier, d’autres l’impriment avec le vert de Schweinfurt ; les 
premiers sont plus exposés que les seconds ; il y en a aussi qui satinent 
lfe papier coloré avec le vert arsenical. Des opérations auxquelles se 
livrent ces ouvriers, une de celles qui les exposent le plus, est le sati- 
nage des rouleaux, alors qu’ils sont très secs 1 . II y a là, pendant le tra- 
vail, par le frottement de la brosse, un dégagement d’une infinité de 
particules toxiques; mais l’opération plus particulièrement dangereuse 
est le veloulage; les surfaces sont enduites d’une colle d’empois ou de 
gomme et saupoudrées avec du drap réduit en poudre fine, coloré par 
les verts arsenicaux 2 . 

Des faits tendant à établir la possibilité de l’intoxication arsenicale à la 
suite de l'habitation dans des appartements tendus avec des papiers colorés 
par le vert de Scheele ou de Schweinfurt , existaient depuis longtemps : 
Omelin ( 1859), Basedow (1840), Carlson et Malmsten (1851), en Alle- 
magne et en Suède; Ilinds, Halley, Whitehead, en Angleterre. Cependant 
l’intoxication par ce procédé a été contestée ; mais des chimistes : Klet- 
sinsky, de Vienne, et Fabian, d’Augsbourg, ont trouvé de l’arsenic dans 
l’urine de malades ayant offert des phénomènes d’intoxication dans les 
conditions indiquées. Les partisans de l’intoxication F expliquent de deux 
façons, ou bien par des gaz (hydrogène arsénié), ou bien les accidents 
seraient le résultat de l’introduction dans les voies digestive et respira- 
toire des poussières détachées des peintures ou du papier 3 . Beaugrand, 


1 Certains papiers colorés en rouge contiennent ilu realgar. On ajoute souvent rie l’arsenic à la 
larpie et au carmin pour donner à la couleur rouge plus d’éclat et de durée. 

2 On ajoute quelquefois aux verts arsenicaux des arseniates rouges d’alumine. 

’ Le professeur de chimie du collège des chirurgiens d’Irlande vient de rapporter un fait qui 


284 


I.’IIOMMK CONSIDKltK C05IJIK INIUVIDF. 

(jui a lait de cette question une étude très complète, admet cette seconde 
opinion, et cela d’autant plus que, dans les pays où les accidents ont 
été signalés, les peintures se font ordinairement à la colle, et que, sur 
les papiers, la couleur est étendue en couches (ellcment épaisses qu’elle y 
offre l’aspect velouté. Cependant Fleck 1 a prouvé que dans une chambre 
tendue en vert de Schweinfurt, sous l’influence de l’humidité, l’air de 
l’appartement peut contenir de l’arsenic à l’état de composé gazeux. 
La matière organique, et en particulier la colle d’amidon, en se décom- 
posant, donne naissance à de l’hydrogène sulfuré, qui forme avec l’arsenic 
de l’hydrogène arsénié en quantité notable. Ces résultats sont applicables 
aussi bien au vert de Schweinfurt qu’aux couleurs d’aniline arsenifères 
des lapis et des tentures. Ce n’est donc pas seulement par les poussières 
qui s’en détachent, c’est aussi par les émanations volatiles et gazeuses 
(pic les couleurs sont capables de déterminer des intoxications. 

2° Certains ouvriers se livrent exclusivement à la préparation d'herbes 
naturelles qui servent à parer les chapeaux de darnes; leur travail con- 
siste en quatre opérations successives : 

A Le trempage des liges (ce sont des graminées sèches et munies de leurs graines) dans 
une solution arsenicale, ce qui donne lieu à de nombreuses éclaboussures ; 

B Le séchage; les herbes sont fixées sur une corde; 

C Le montage des bouquets, qui constitue un des principaux dangers; la matière colo- 
rante se détache sous forme de poussière fine qui se répand dans l’air et sur tous les 
objets environnants ; 

D L e poudrage; on saupoudre les bouquets avec la poussière arsenicale. 

5° Les apprêteurs de toile destinée à la fabrication des feuilles artifi- 
cielles à l’aide des verts arsenicaux sont les ouvriers les plus exposés ; 
comme nous l’avons déjà vu, ils donnent d’abord une teinte jaune à 
l'étoffe en la plongeant clans une dissolution d’acide picrique dans l’alcool 
pur; c’est ce qui colore en jaune les ongles de l’ouvrier. Le plus souvent 
il incorpore l’acide picrique broyé au vert de Schweinfurt et, pendant 

montre que des préparations arsenicales peuvent être dissimulées dans des papiers où les couleurs 
vertes ou rouges sont très atténuées, et même dans des papiers d’une autre couleur. 

One famille anglaise ressentit tous les effets d’une intoxication arsenicale peu de temps après 
avoir pris possession d’une maison. Tous les papiers de tenture de la maison turent examines, et 
sur sept échantillons, six furent reconnus contenir de l’arsenic. Les voici : 

1° Lin papier vert olive avec fleurs d’un vert foncé et des rayures dorées (quantité énorme d ar- 
senic dans le papier, les fleurset les rayures) ; 

2° Un papier lavande (beaucoup d’arsenic) ; 

5° Un papier blanc avec Heurs vertes (également beaucoup d’arsenic) ; 

4° Un papier nuancé à (leurs rouges et à fleurs vertes sur fond gris (également beaucoup d ar- 
senic) ; 

5° Un papier noir olive avec dorure (peu d’arsenic) ; 

6° Un papier vert et blanc (beaucoup moins d’arsenic que dans le papier lavande). 

Les symptômes d’intoxication, que l’auteur ne décrit pas, disparurent des que la famille eut 
quitté la maison, ( The med. Press, and Circulât •, 1 er ser. 1875.) 

1 De l’arsenic contenu dans l’air des appartements ( Zeitssclirift für Biologie, 1872). 


285 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

ce travail, les doigts, les avant-bras sont couverts de l;i solution arsenicale; 
puis l’ouvrier prend avec ses doigts, à même le pot, un peu de la pâte et 
en asperge la toile, puis la bat entre ses mains ou la tord, ou bien, ce qui 
est préférable, en fait le hallage à travers un torchon épais. 

Vient ensuite le séchage , qui consiste à fixer les pièces imprégnées de 
vert arsenical sur de grands cadres garnis de pointes aiguës très nom- 
breuses, dans lesquelles on enfonce les bords de la toile ; c’est pendant 
cette opération qu’a lieu le principal accident ; les ouvriers se piquent les 
doigts, les mains et, comme ils recommencent ensuite à faire le trem- 
page et le battage, ils s’inoculent sur les points dénudés la solution ou la 
poudre; enfin, lorsque la toile est séchée on la plie et, de toutes les 
lignes où elle se trouve brisée, tombe une poussière fine qui se répand 
dans l’air et sur le sol. Au sortir des mains de l’appréteur, les pièces de 
toile sont ordinairement remises aux fabricants de feuilles artificielles, 
qui se chargent de les découper à l’emporte-pièce, de les dédoubler (elles 
ont été accolées en certain nombre sous les chocs de l’emporte-pièce), de 
les gaufrer, de les armer d’un fil de fer et de les monter avec les fleurs. 
Or, toutes ces manipulations sont susceptibles de développer de la pous- 
sière arsenicale, et dans toute la série de transformations subies par 
l’étoffe, depuis l’apprêteur jusqu’à la modiste, nous trouvons même pro- 
duction de poussière, même action sur la peau et les muqueuses, seule- 
ment dans une proportion décroissante (Vernois). Ce médecin a constaté 
que le nombre des ouvriers employés à la fabrication des fleurs artifi- 
cielles dépasse à Paris le chiffre de 15 000. 

Nous devons espérer que les accidents toxiques produits chez les 
ouvriers et les consommateurs par les matières colorantes disparaîtront 
un jour. MM. Coilineau et Savigny ont eu, en effet, l’heureuse idée de 
substituer à des matières colorantes insalubres des produits d’extraction 
végétale, matières colorantes toules d’une parfaite innocuité. Les pro- 
duits étudiés par ces auteurs sont au nombre de trois : la cauline 
extraite du brassica caulis (choux rouge), Yalnéine de l 'aimes (aulne 
commun) et Y éricine delà bruyère commune ( erica ). Ces trois produits 
donnent les nuances les plus diverses et les plus variées. MM. Coilineau 
ont bien voulu nous rendre témoin de leurs expériences qui, en nous 
plaçant seulement ici au point de vue de l’hygiène, réalisent un progrès 
incontestable *. 

Les ouvriers employés au trempage paraissent exempts des accidents . 
d intoxication ; mais on les observe sur les individus employés au séchage 


* Vo y cz aussi Rocbnrd. — Rapport sur la décoration des jouets en caoutchouc 
ces molTcnsives. (bulletin de 1 Acad . de méd., 21) juillet 1870, p. 840.) 


par des subslan- 


286 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

et sur les ouvrières fleuristes qui font le dédoublage, le gaufrage et le 
montage, opérations qui les enveloppent d’une sorte d’atmosphère 
arsenicale. 

Les peintres se servent également de vert de Sclieele (arsenite de 
cuivre). 

Les apprêteurs d'étoffe emploient aussi des verts arsenicaux pour la 
teinture en vert. 

Les fabriques de vert arsenical ont donné lieu quelquefois à des acci- 
dents surtout locaux. Chevallier a indiqué quelques précautions, telles 
que : ateliers vastes, soins de propreté, etc. En outre, il a demandé que, 
lors de la dissolution de l’acide arsénieux dans l’eau, l’ouvrier, qui se 
sert de la spatule pour agiter le mélange, soit forcé de mettre des gants 
assez épais pour que les vapeurs qui s’élèvent de la chaudière ne soienl 
pas en contact immédiat avec les mains. 

Pour le bronzage vert , on applique sur les pièces décapées, au moyen 
d’une brosse, à chaud ou à froid, des mélanges dont la base est composée 
de sel ammoniac, et dont la coloration peut être due à l’arsenic. 

Pour le bronzage noir , on emploie le sulfure d’arsenic (foie d’arsenic). 

Chez les peaussiers on se sert pour Y ébourrage des peaux d’une pâte 
composée de chaux et d’orpiment (sulfure d’arsenic). Le sulfure d’arsenic 
se transforme par son contact avec la chaux en sulfure de calcium et en 
acide arsénieux. 

Les corroyeurs emploient l’orpiment pour la teinture des cuirs en 
jaune. Ces cuirs laissent facilement, quand ils sont secs, dégager la pous- 
sière arsenicale au moindre frottement. Nous verrons plus tard que, dans 
les fabriques de fuchsine , les ouvriers sont également exposés aux intoxi- 
cations arsenicales. 

Les empailleurs se servent du savon arsenical de Bécœur. Le séjour 
dans un atelier où des animaux empaillés se trouvent réunis en grand 
nombre est donc nuisible ; la matière préservatrice, devenue sèche el 
pulvérulente par l’action du temps, se détache, se répand à l’état de pous- 
sière fine et, se mêlant à l’air respiré, provoque à la longue des symp- 
tômes d’intoxication arsenicale chronique. 

On a observé des symptômes également chez des ouvrières occupées a 
confectionner des vêlements en tarlatane verte ; par le froissement répété, 
il se dégage, de ces gazes légères préparées et teintes avec une solution 
gommeuse d’arsénite de cuivre, une poussière toxique. 

Les ouvrières sont aussi exposées à l’intoxication arsenicale en travail- 
lant des étoffes colorées par le vert d' aniline picrique et arsenical. 

Enfin, il y a encore certaines étoffes de laine mélangées et colorées par 
un autre vert arsenical ( arséniale de chrome). 


287 


1, 'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

D’après M. le docteur Ulèse, de Hambourg la substance brune appli- 
quée sur les boîtes d’allumettes suédoises authentiques (jonkoping), et 
contre laquelle on frotte les allumettes, renferme, outre de l’antimoine, 
une petite quantité d’arsenic; on le prouve en soumettant à l’analyse le 
miroir caractéristique obtenu au moyen de cette substance, employée en 
quantité convenable (cnlevee dune dizaine de boites^, et tiailéc pai le 
procédé ordinaire. Au moment où l’allumette frottée prend feu, une partie 
de cette substance brûle, les composés délétères se mélangent avec l’air 
et peuvent ainsi pénétrer dans les poumons. 

6. Le phosphorisme professionnel. 

Bibliographie. — Lohinseii (de Vienne). De la nécrose des os maxillaires, par suite de 
faction des vapeurs de phosphore. Extrait (Jahrbuch. Marz 1845). — Hevfei.der. Sur la né- 
crosé des os maxillaires observée dans les fabriques d'allumettes chimiques (Arch. de 
méd., octobre, 1843). — Strohl. Sur la même nécrose (Gaz. méd. de Strasbourg, novem- 
bre, 1843). — Geist (de Nuremberg). Sur la maladie des os maxillaires par les vapeurs de 
phosphore (Bayer, corrcsp. Blatt, n os 15-17, 184G). — Neumann. De la nécrose des os maxil- 
laires chez les personnes qui travaillent aux allumettes phosphoriqties, Extr. Preuss. ver. 
Zcitiing, n°* 28-51, 1840. — Tu. Roussel. Recherches sur les maladies des ouvriers à la 
fabrique des allumettes chimiques ( Compte rendu de l’Académie des sciences, octobre, 1840). 

Sédillot. Nécrose des os delà face, produite parles vapeurs de, phosphore (Compte rendu 

de l'Académie des sciences, mars 1840). — Hervieux. De la nécrose des mâchoires, produite sous 
l’influence des vapeurs de phosphore, dans la fabrication des allumettes chimiques (Union 
médicale, avril et mai 1848), — Gexdrin. Sur une bronchite particulière dont seraient at- 
teints les ouvriers des fabriques d'allumettes (Journ. l'Époque, octobre 1845). — Rognetta. 
Sur cette même bronchite (Ann. dethérap., 1840). — Bois de Loury, Chevallier et Biuciieteaij. 
Mémoire concernant l’action des vapeurs phosphorées sur les ouvriers qui y sont soumis 
(Compte rendu de l’Académie des sciences, 1847). — Dupasquier. Mémoire relatif aux effets 
des émanations phosphorées sur les ouvriers employés dans les fabriques de. phosphore et 
les ateliers où l'on prépare les allumettes chimiques (Compte rendu de l’Académie des sciences). 
— Baur. De la production de la nécrose dans les fabriques d'allumettes chimiques (Gaz. 
mcd., août 1850). — F. E. vox Bibra et L. Geist. Maladies des ouvriers employés à la fa- 
brication des allumettes chimiques et en particulier des maladies de la mâchoire produites 
par les vapeurs de phosphore. Extr. (Union médicale). — Pocgialb. Rapport sur la fabri- 
cation des allumettes chimiques et discussion sur ce sujet (Acad, de médecine). — Bouvier. 
Rapport sur le travail de MM. Bibra et Geist, relatif aux maladies des ouvriers employés 
à la fabrication des allumettes chimiques. — Ulysse Trélat. De la nécrose causée par te 
phosphore (Thèse de concours pour l’agrégation, section de chirurgie, Paris, 1857). — S. Causse 
et Chevallier fils. Considérations générales sur l'empoisonnement par le phosphore, les 
pâles phosphorées et les allumettes chimiques (Ann. d'hyg. pub/., 1855). — A. Chevallier. 
Rapport à l'Académie sur la substitution du phosphore amorphe au phosphore ordinaire, 
1855. — Chevallier. Notice sur l'innocuité du phosphore rouge, 1850. — Mémoire sur les 
allumettes chimiques préparées avec le phosphore ordinaire, et sur les dangers quelles 
présentent sous te rapport de la santé des ouvriers, de i empoisonnement cl de l'industrie, 
(Ann. d’hyg. pub/., 1801). — Tardieu. Etude hygiénique el médico-légale sur la fabrica- 
tion et l'emploi des allumettes chimiques. Rapport au comité d'hygiène, 1850. Tardieu 

Art. Allumettes chimiques, in Dict. d'hygiène publ., 1801. — Gaultier de Ci.auury. Des allu- 
mettes chimiques , avec ou sans phosphore (Ann. d'hyg. publ.. 1830). — Chevalier père el 
Poirier. Sur la. nécessité d'interdire la fabrication des allumettes chimiques avec le phos- 
phore ordinaire (Journal de chimie médicale, 1858). — Nélatûx. Nécrose des os maxillaires 
par le phosphore (Mon il. des hôpitaux, 1855). — Chevallier. Rapport sur un mémoire de. 
M. Séverin, relatif aux empoisonnements par les allumettes chimiques (Rull. Acad., 1854!. 

1 Die Schachteln der Schwe.dischen Ziindholzchcn (Des boîtes d'alluniel tes suédoises) Vier- 
teljarssch. f. b f fenil. Gesundheitsp/l..., 1870, Bd XXX, p. 582. 


288 L'HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

— (.iikvai.lieh ( ils. Considérations sur les allumettes chimiques (Monit. des hôpitaux., 1855). 

— Le phosphore, rouqecl les allumettes chimiques ( L'Ami des sciences, 3 juin 1855).-! Faha- 
i'ay. Moyen propre à prévenir te développement des maladies des ouvriers qui se livrent à 
la fabrication des allumettes chimiques (Acad, des sciences, 1850). — Oiifila et IUcoux 
Note sur l'action que le phosphore'rougc exerce sur /'économie animale et sur l'empoison- 
nement par le phosphore ordinaire (Acad, des sciences. 1856). — Heaughami, Art. Allumettes 
(Dict. encyclop.). 

L’intoxication par le phosphore s’observe chez les individus qui tra- 
vaillent à la fabrication des allumettes phosphoriques '. On prépare 
d’abord le mastic inflammable; un second temps est constitué par la 
mise en presse et le trempage des allumettes; un troisième par le dépôt 
à l’étuve ou séchoir; enfin, les presses sont démontées et les allumettes 
mises en boites ou en paquets. 

Le mastic inflammable se préparait autrefois à l’aide d’un mélange de 
chlorate de potasse et de phosphore, qui pouvait produire des explosions 
violentes et amener des brûlures graves. Par la substitution du nitrate au 
chlorate, le danger de déflagration a été très atténué. Toutefois, et malgré 
les prescriptions les plus formelles de l’autorité, un certain nombre de 
fabricants se servent encore de chlorate de potasse. On ajoute au mastic 
un corps pulvérulent (verre pilé, poudre de lycopode, tan) qui divise le 
phosphore et une matière colorante rouge (minium) ou bleue (bleu de 
Prusse). La composition de cette pâte est celle qui est employée à froid. 
Si on doit s’en servir à chaud, elle est simplement formée de phosphore, 
de colle et de verre pilé. 

La seconde opération, on trempage des allumettes, a pour but d’ap- 
pliquer du mastic sur les allumettes réunies ensemble dans des cadres 
ou presses spéciales. 11 y a là encore une cause d’explosion, mais moins 
grande que dans le premier temps. On peut l’empècher d’ailleurs en 
se servant de cuvettes de cuivre à fond plat, d’un centimètre ou deux 
de profondeur et qu’on lave soigneusement chaque fois qu’on les emploie 3 . 

1 C’est un Français, nommé Savaresse, qui trouva le procédé d’une allumette renfermant en 
elle-même tous les principes d’une inflammation rapide. Il le vendit à des Anglais et à des Alle- 
mands et, après quelques années, ces allumettes nous revinrent sous la dénomination à' allumettes 
chimiques allemandes. 

- Nous croyons intéressant de donner la composition des différentes pâtes actuellement em- 
ployées par la compagnie générale des allumettes. Pour les allumettes carrées, on fait à la (dis 
Ukil. 725 de pâle, pour les allumettes rondes, 07 kilos 500; enlin, pour les allumettes à la 
paraffine, la quantité de pâte fabriquée chaque fois s’élève à 8 kil. 400. Voici, d'ailleurs, la com- 
position de ces diverses pâles. 

ALLUMETTES CARRÉES ALLUMETTES RONDES ALLUMETTES PARAFFINÉES 


Colle 4 k. 000 Gomme Il k. 000 Gomme 1 k. 000 

Phosphore blanc. . . 1 525 Phosphore blanc . 3 500 Phosphore blanc. . 1 300 

Poudre de verre. . . 1 200 Minium 26 000 Azotate de potasse. 1 000 

Blanc de zinc ... 1 000 Acide azotique. . 15 000 Chlorate de pot. . 0 550 

Blanc de zinc. . . 0 050 

7 000 Eau J2 000 Eau _2 400 

14 U. 705 07 k. 500 8 k. 400 


289 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

L’intoxication phosphorique se présente très rarement sous la forme 
aiguë; le plus souvent elle affecte la forme chronique : elle consiste en 
douleurs d’estomac, phénomènes dyspeptiques ou coliques, en 11 citation 
des voies respiratoires, étouffement, troubles auxquels se joignent 
des maux de tète, de l'engourdissement des membres et des symptômes 
dépressifs du côté du cerveau. L’imprégnation de l’économie par le phos- 
phore est tellement marquée au bout de quelque temps, que, dans 
l’obscurité, la plupart de ces ouvriers exhalent par la bouche des vapeurs 
lumineuses. On a constaté une prédisposition à l’avortement. Enfin on 
observe une teinte jaune de la peau, de l’amaigrissement et un mauvais 
état de santé; mais il faut ajouter qu'il résulte de l’enquête sur 1 indus- 
trie parisienne, que, dans les fabriques d’allumettes comme, dans les 
fabriques de céruse, on ne rencontre guère que le rebut des classes 
les plus infimes ou de pauvres ouvriers, que le chômage d’une autre 
industrie force à chercher là une occupation temporaire. Ces individus 
sont d’une extrême malpropreté, se nourrissent mal et se livrent de la 
manière la plus funeste aux excès alcooliques. 

Mais l’accident vraiment professionnel, auquel sont exposés les ou- 
vriers employés à la fabrication des allumettes chimiques au phosphore 
blanc, consiste dans la nécrose des mâchoires, à laquelle ils donnent 
le nom de mal chimique et que les chirurgiens ont appelée nécrose 
phosphorée. En Allemagne, ou les femmes sont en très grande majo- 
rité, c’est parmi elles qu’on observe le plus grand nombre de cas. Ainsi, 
de Bibra et Geist, sur 55 cas qu’ils ont rassemblés et empruntés aux 
auteurs allemands, ont trouvé 48 femmes et seulement 5 hommes ; 
tandis que M. Trélat réunissant 71 cas, presque tous observés en France, 
moins 15, est arrivé à des rapports presque égaux entre les deux sexes, 
56 femmes et 55 hommes. Depuis quelques années, les nécroses sont 
beaucoup moins fréquentes qu’elles ne l’étaient il y a trente ans, au mo- 
ment où Lorinser et Strohl appelèrent, les premiers, l’attention sur 
cette affection. Tout en tenant compte de la substitution du pbospbore 
rouge au phosphore blanc, il faut attribuer en grande partie l’immunité 
des ouvriers aux conditions particulières au milieu desquelles ils vivent. 
Les ateliers sont immenses; la ventilation est convenable; les hottes sont 
bien disposées. Ces conditions excellentes d’hygiène contrastent avec 
celles auxquelles étaient autrefois soumis les petits industriels se livrant 
à la fabrication des allumettes dans les tristes réduits où ils vivaient. 

Sans entrer dans la description de la nécrose phosphorée qui est une 
question de pathologie chirurgicale, nous ferons remarquer que les his- 
toriens de cette affection se sont divisés en deux camps pour expliquer sa 
pathogénie. Les uns la considèrent comme la manifestation élective d’une 

IITCIKNE PIIOUST. in 


290 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

intoxication générale; les autres, comme le résultat d’une action tonte 
locale des vapeurs phosphorées. C’est à celle dernière opinion que le plus 
grand nombre des pathologistes s'est rallié. Mais, pour les uns, c’est par 
l'intermédiaire des gencives, physiologiquement disposées à subir spécia- 
lement l’influence du phosphore en vapeur, que les nécroses se produi- 
sent; tandis que pour les autres les vapeurs de phosphore s’introduisent 
dans les excavations des dents cariées, pénètrent ainsi jusque sur la 
pulpe dentaire et agissent sur le périosle alvéolaire. Les faits interrogés 
ne confirment d’une manière absolue ni l’une ni l'autre de ces deux opi- 
nions. A peine, en elfet, M. fh. Roussel avait-il écrit, dans ses Ilecher- 
ches sur les maladies des ouvriers employés à la fabrication des 
allumettes chimiques (publiées en J84(>), que tous les malades soumis 
à son observation avaient les dents cariées et que la carie dentaire était 
la voie d’introduction des vapeurs de phosphore, que Slrohl, Blandin, 
J. B. Harrison et d’autres observateurs (Gubler et Lallicr) publiaient à 
leur tour des cas de nécrose phosphorique, où toutes les dents étaient 
exemptes de carie et parfaitement saines. 

M. Magitot considère surtout, comme cause prédisposante, une variété 
de carie, qu’il appelle carie pénétrante. Pour lui, c’est la porte d’entrée 
invariable et exclusive ; il a cité des cas nombreux de carie du maxillaire 
chez des ouvriers atteints préalablement de carie dentaire pénétrante et, 
inversement, de nombreux cas d’invasion du maxillaire, chez des su- 
jets travaillant depuis longtemps le phosphore, mais dont les dents étaient 
saines. M. Legouest dit qu’il convient de mettre en regard d’affirmations 
aussi positives des observations qui ne le sont pas moins 1 . Non seulement 
les chirurgiens dont l’attention, sur l’état des dents, était éveillée par 
l’opinion de M. Roussel, ont rapporté des cas de nécrose phosphorique 
sans carie dentaire, mais encore des séquestres ont été enlevés, portant 
avec eux des dents d’une intégrité complète. Cependant, presque toujours, 
l’examen de la bouche révèle au début de la nécrose l’existence de dents 
cariées à diverses périodes. Il sera donc utile d’inviter les fabricants 
d’allumettes chimiques au phosphore blanc, à faire examiner la bouche 
des ouvriers, qui, par la nature de leur travail, sont exposés aux émana- 
tions phosphorées, et à faire répéter cet examen une ou deux fois par anL 
Bans toute cette discussion nous avons considéré la cause des acci- 
dents dus au travail du phosphore blanc comme le résultat de l’absorp- 
tion des vapeurs de phosphore. Mais on connaît peu ces vapeurs, on en 

1 Voy. Lrgouesl. Rapport au Comité consultatif d'hygiène publique. 

- Il résulte «lus relevés de M. Trélat que l'on perd presque un malade sur deux atteints de 
nécrose phosphore;'.. El encore il faut noter que, chez les individus donnés comme guéris, il per- 
sistait des difformités de la face et des troubles dans les fonctions de la mastication ; il y avait là 
une cause de troubles digestifs qui altéraient la nutrition et compromettaient l'existence. 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 291 

ignore le degré de tension et on ne sait pas la température ordinaire des 
ateliers. Aussi M. Wurtz admet-il plutôt l’effet nuisible du phosphore en 
nature. Les ouvriers, dit-il, peuvent, après avoir manié le phosphore, se 
toucher la bouche; de plus, en mangeant, ils ne prennent pas toujours 
les soins de propreté indispensables. Il ajoute que, dans les fabriques 
de phosphore il devrait y avoir autant de vapeurs que dans les fabriques 
d’allumettes, et cependant on n’y observe pas la nécrose phosphorée. 
Quoi qu’il en soit, la véritable cause des accidents est le phosphore, quel 
que soit son mode d’action, et nous ne nous arrêterons pas à répondre 
aux arguments de ceux qui, à. l’exemple de Dupasquier, attribuaient la 
maladie à la présence accidentelle de l’arsenic dans la pâte inflammable. 

Enfin un autre moyen prophylactique a été conseillé. On sait que l’es- 
sence de térébenthine a la propriété d’empêcher la combustion lente du 
phosphore et, par conséquent, la formation de vapeurs acides. Se basant 
sur cette propriété le docteur Lethebv, de Londres, a proposé de placer 
dans les ateliers des vases remplis d’essence de térébenthine ét d’en sus- 
pendre un petit flacon débouché au cou de chaque ouvrier. Ce procédé 
a été appliqué avec un tel succès qu’on se proposait de le rendre obliga- 
toire dans toutes les fabriques du Royaume Uni, quand on imagina le 
trempage automatique dans un châssis vitré, dont nous avons déjà parlé, 
et qui a considérablement assaini l’industrie des allumettes. 

Nous ne saurions mieux faire en terminant, pour indiquer les règles 
prophylactiques de l’intoxication par le phosphore, que de donner ici 
textuellement les conclusions auxquelles est arrivée la section d’hygiène 
publique du Congrès de Bruxelles, 1875 : 

1° La srclion émette vœu que l'emploi du phosphore rouge amorphe 1 soit substitué à 
celui clu phosphore ordinaire dans toutes les fabriques d’allumettes. 

2° En attendant l’adoption universelle de cette mesure radicale, elle recommande, dans 
la condition actuelle de labrication, les mesures suivantes, qui sont destinées à préserver 
des accidents toxiques généraux, et plus spécialement de la nécrose du maxillaire : in- 
stallation de la fabrication dans des locaux suffisamment spacieux; ventilation puissante 
exercée au moyen de tuyaux d’appel établis dans le sol et aboutissant ù une cheminée 
d’aspiration; soins constants de propreté. 

1 Cet état isomérique du phosphore a été découvert en 1848 par M. Schrôttor. Ce produit 
d’un rouge foncé, dur, sec, cassant, ne prend feu qu'à 180 degrés et brûle sans répandre de va- 
peurs; il n’est fusible qu à 280 degrés. Il est devenu insoluble dans les huiles, les alcalis, le sul- 
fure de carbone et même dans le suc gastrique. Il n’est donc pas vénéneux. Cela résulte des ex- 
périences de M. Bussy (1850), de MM. Rayual et Chevallier, et de MM. Orlila et Iticout. Cette 
transformation a été utilbée au point de vue de l’industrie, et l'on a substitué le phosphore rou«e 
au phosphore blanc dans la fabrication des allume* tes. Mais comme il y avait encore à redouter 
les explosions, un industriel suédois, M. Landstrom, a eu l'ingénieuse idée de séparer ces deux 
corps, en appliquant le chlorate à la lige de bois cl le phosphore sur un frnfoir. de sorte que 
l’ ailumcite ne pouvait prendre feu que sur ce frottoir spécial. La substitution du phos, bore rouge 
au phosphore blanc est donc un 1 res grand piogrès. Malheureusement l’industri", pour satisfaire 
aux exigences du public et peut-être à une plus grande facilité de labrication, emploie le phos- 
phore blanc en quantité beaucoup plus considérable que le phosphore rouge. 


‘292 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

\ côté de ces moyens physiques de préservation vient se placer l’emploi comme antidote 
chimique de 1 essence de térébenthine dans les ateliers. 

«>“ Les accidents locaux pourront être conjurés par des gargarismes astringents et sur- 
tout par l’obligation imposée aux fabricants de ne point admettre dans leurs ateliers les 
ouvriers chez lesquels un examen préalable de la bouche a permis de constater que l’ap- 
pareil dentaire est affecté de carie pénétrante ou de toute autre affection de nature à 
favoriser l’action nocive des vapeurs phosphoriques. 

i° Les enfants ne peuvent être employés dans les ateliers où se manipule le phosphore. 

5° Lorsque les autorités permettent l’établissement de fabriques où l’on travaille celte 
substance, elles doivent imposer ces conditions et tenir la main à leur exécution, aussi 
bien dans l’intérêt des ouvriers que dans celui des fabricants, qui sont civilement res- 
ponsables des accidents dus à leur incurie ou à leur négligence. 

7. — Accidents professionnels provoqués par la benzine, la nitro-benzine, 

la fuchsine, l'aniline. 

Biblioghapihe. — Ciiaiivet . Etude sur une épidémie qui a sévi parmi les ouvriers employés 
a la fabrication de l aniline (Ihescs de Paris, I80,'>). — J. Df.rgeuon et Ollivier. Mémoire 
sur i aniline (Journ. de physio'l. de Brown-Séquard, 1865). — J. Behgero.n. Résumé d'ut -, 
mémoire sur la fabrication et l'emploi des couleurs d'aniline (Bull, de V Acad, de médec. 
t. XXX, 1864-1865). — Emploi des couleurs d' aniline pour la coloration des vins ( Recueil 
des travaux du Comité d'hygiène , 1874). — A. Chevallier. Be la benzine , de la nitrobenzine 
et de l'aniline. Dangers et inconvénients qui elles présentent dans la fabiication et pour la 
santé des ouvriers (Ann. d'hyg. publ. 1865). — De la fuchsine, de sa préparation, des ac- 
cidents qui peuvent en résulter relativement aux ouvriers et des dangers graves pour les 
habitants des localités près desquelles sont situées les fabriques (Ann. d'hyg. 1866). — Fer- 
rand. Rapport sur l'influence sur la santé publique de. la fabrication de l'aniline et des 
produits qui en dérivent (Gaz. médic. de Lyon, 1866). — Heaugraxd. Art. Aniline du Nouv. 
Diclionn . encyclop . des sciences médic. — So.nnexkalb. Anilin und Anilinfarben in toxicolo- 
gischer und in médicinal polizeilischer Beziehung. Leipzig, 1864. In-8. 

La benzine s’obtient dans les laboratoires en distillant à une chaleur 
douce l’acide benzoïque avec trois fois son poids de chaux vive. On lave 
le produit liquide avec de la potasse, puis avec de l’eau et on fait sécher 
sur du chlorure de calcium. Ainsi préparée, la benzine est très fine, mais 
d'un prix élevé. Dans l’industrie on l’obtient par la distillation de l’huile 
de goudron ; elle est alors rarement pure et exhale ordinairement une 
forte odeur de goudron. La benzine, soit pure, soit mélangée à l’huile de 
goudron, est aujourd’hui très répandue cl d’un usage fréquent; elle ne 
saurait être considérée comme une substance toxique. On ne remarque 
pas de troubles sérieux chez les ouvriers exposés à absorber des vapeurs 
de benzine l . 

M. Perrin a signalé cependant certains malaises spéciaux provenant de 
l’usage de la benzine chez les dégraisseurs qui emploient cette substance 
en quantité considérable. Dans les teintureries, dit M. Perrin, on dé- 
graisse les étoffes en les plongeant dans de grands baquets remplis de 
benzine pure; après quoi on les sèche en les étalant sur une essoreuse à 

1 II en est de même, a-l-on dit, pour les ouvriers soumis à l'inhalation des vapeurs de pé- 
trole. Toutefois, ces dernières sont capables d’agir connue poison énergique. Wembcrgcr a cité 
deux cas d’empoisonnement aigu. 


^93 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

laquelle on imprime mécaniquement un mouvement rapide de rotation. 
C’est surtout dans cette dernière opération que la volatilisation de la 
benzine a lieu et que l’ouvrier est exposé à ces émanations qui ont pour 
résultat de produire une véritable ébriété. Outre cette action générale sur 
les centres nerveux, la benzine produit encore sur les mains, sur les bras, 
un effet local qui a pour résultat de déterminer un léger tremblement de 
ces organes, avec sensation pénible de fourmillement et d’engourdisse- 
ment. C’est â cette influence particulière que les ouvriers font allusion 
quand ils disent que la benzine attaque les nerfs. 

En combinant la benzine avec l’acide nitrique, on obtient la nilro- 
benzine , liquide jaunâtre, transparent, qui présente la propriété re- 
marquable de se transformer en aniline sous l’influence d’actions 
réductrices. 

La nitro-benzine exhale une odeur de cannelle et d’amandes amères 
assez pénétrante pour amener dans les ateliers où elle est fabriquée un pi- 
cotement au gosier et même de la toux. Elle est très employée dans la 
parfumerie ainsi que dans l’art culinaire, où l’on s’en sert à titre de con- 
diment. En Angleterre son usage est assez général, sans qu’il paraisse en 
résulter d’accidents fâcheux. Toutefois il résulte des recherches de 
M. J. Bergeron que les vapeurs de nitro-benzine peuvent causer des ver- 
tiges suivis d’un état comateux. Enfin Schumacher et Spaengler relatent 
le fait d’un empoisonnement parle nitro-benzol 1 et G. Jüdell a pu réunir 
vingt-neuf cas d’empoisonnement par l’introduction accidentelle de le 
nitrobenzine dans l’estomac. Douze fois la mort survint 2 . 

MM. Charvet et Berlolus ont fait, sur les animaux, des expériences avec la nilro-ben- 
zine; les seuls effets de l’ingestion d’une quantité considérable de cette substance ont été, 
chez un chien, un spasme violent de la glotte, qui a causé une asphyxie incomplète, et 
de plus une anesthésie, incomplète aussi, avec faiblesse des membres postérieurs. Les 
expérimentateurs ont respiré, pendant plusieurs heures, des vapeurs très denses de nitro- 
benzine, sans ressentir aucun mauvais effet. 

M. l’oincarré •’ vient d’instituer des expériences récentes sur les effets de la nitro- 
benzine. Il a assuré le renouvellement incessant de l’air, tout en le laissant se charger 
dune quantité notable de vapeurs de celle substance; dans ce but, il a placé dans des 
caisses ventilées un encrier à siphon contenant de la nitrobenzine dont l’évaporation 

1 Il s’agit d’un enfant de sept ans, qui absorba une quantité indéterminée de nitro-benzol. 
Presque aussitôt il fut pris de vomissements abondants et répétés et tomba bientôt dans un état 
comateux qui dura jusqu’à la mort. Les matières vomies exhalaient une odeur très forte d’amandes 
amères et, à l’autopsie, les viscères répandaient la même odeur. Le sang était très diflluent et 
d un rouge sombre; mais au contact de l’air il redevint promptement rutilant. Le cœur droit, 
les veines, l’encéphale et les poumons étaient gorgés de sang. Il y avait de nombreuses ecchy- 
moses sous la plèvre, sous les muqueuses de l’estomac et de l’intestin grêle ( Wiener medici- 
nische Wosch., 1875, n° l'2, et Ile vue des sciences médicales, t. VI, p, 551). 

Bc'kliuiuj^’ ZU Erlangen ’ ,)ic ŸW'gislung mit Blausaiire und nitrobenzol in forensischer 

l’oincarré. Recherches sur les effets de la nitro-benzine. Revue d'hygiène, 1879, n° 9. 


2!)4 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

elait abandonnée à elle-même. Ses expériences ont porlé sur les cobayes; ces animaux 
n’ont pas résisté beaucoup plus longtemps à l’action de la nitrobcnzine qu’à celle du sul- 
lure de carbone : le premier animal est mort en 15 jours, le 2" en 55, le 5' en 24, le 
4° en 3, et le 5° en S jours. 'On voit que les cobayes, comme pour le sulfure de car- 
bone, présentent une susceptibilité qu’on ne rencontre jamais ou que très rarement chez 
l’homme, puisque dans les ateliers où l’on emploie soit le sulfure de carbone soit la nilro- 
benzine, les ouvriers résistent un assez grand nombre d’années. On n’y observe guère 
comme accidents brusques et imprévus que quelques pertes de connaissance dont le 
transport à l’air libre fait ordinairement justice ou du coma avec cyanose, qui finit géné- 
ralement par se dissiper. Il n’existe jusqu’ici qu’une seule observation de mort dans ces 
conditions chez le lapin ; ici encore comme avec le sulfure de carbone, la mort arrive 
presque toujours brusquement d’une manière imprévue. 11 est probable que, comme 
le sulfure de carbone et l’essence de térébenthine, les vapeurs absorbées par les capil- 
laires du poumon, tendent à repasser à l’étal liquide par l’effet de la pression qu’elles 
subissent dans l’appareil circulatoire. Elles forment ainsi dans le sang des gouttes libres 
plus ou moins nombreuses qui peuvent troubler mécaniquement les circulations et les 
nutritions locales. Suivant M. Poincarré, ces embolies liquides peuvent même enrayer 
des fonctions essentielles à la vie et déterminer ainsi une mort brusque. 

La nilrobenzine respecte les éléments histologiques de tous les organes; elle se borne 
à congestionner les méninges, l’encéphale, les poumons, le foie, les reins et à produire 
dans ces organes des épanchements sanguins multiples, mais en général appréciables 
seulement avec les instruments grossissants, si ce n’est dans la plèvre où ils atteignent 
souvent des proportions considérables. Toutefois ces congestions qui s'observent aussi 
avec le sulfure de carbone offrent une intensité beaucoup plus grande avec la nilroben- 
zine, la différence est surtout énorme en ce qui concerne le degré de congestion du foie 
et des reins. 

Les substances employées dans la fabrication de Y aniline sont très va- 
riées et les composés auxquels la réaction de ces différents corps 
donne naissance produisent sur l’organisme des accidents très dis- 
semblables. 

Ici se dégagent des vapeurs de gaz hypo-azotique, gaz qui tantôt irrite 
la muqueuse bronchique et, dans d’autres cas, détermine rapidement 
une véritable asphyxie. 

Là, ce sont des vapeurs de nitro-benzine amenant les vertiges, auxquels 
succède un état comateux. 

Dans un autre atelier, l’ouvrier n’est soumis qu’à l’influence assez bé- 
nigne de l’acide acétique, tandis que d’autres ont à redouter 1 action des 
vapeurs d’aniline sur les centres nerveux. 

Enfin, un nouvel agent, l’arsenic, sera manié en quantité assez considé- 
rable par une série d’ouvriers, quand il s’agira de transformer 1 aniline 
en rosaniline. 

C’est laule d’avoir suivi les phases successives de la lahrication qu on a 
pu songera grouper dans une description d’ensemble et à rattacher a une 
origine commune des phénomènes complètement différents 1 . On doit a 

1 Une observation d’intoxication chronique par l’arsenic a la suite de 1 emploi industriel de la 
fuchsine publiée par Hoffman et Ludwig ( Slriclcer's Med/z. Jahrbilchcr, 1877 , p. 501), monlie 
bien l’importance de cette distinction. Il s’agissait de deux femmes occupées depuis six ans a la 


295 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

M. J. Bergcron d’avoir fait cesser cette confusion, en ramenant chaque 
sorte d’accident a sa cause véritable et en établissant les distinctions 
que nous venons de faire connaître. 

La préparation de l’aniline, par le procédé Bécharap, se fait delà façon suivante. On 
introduit dans une cornue : acide acétique concentré, 50 grammes ; nitro-benzine, 
50 grammes et limaille de fer, 51 grammes. 

Au bout de quelques instants, une vive effervescence sc produit et, lorsqu’on découvre 
les mortiers de fonte où elle s’effectue, il se dégage un véritable nuage de vapeurs âcres 
et pénétrantes formé de vapeur d’eau, d’acide acétique et de nitro-benzine, entraînant 
aussi de l’aniline vers la lin de l’opération. 

Pendant la distillation, toute trace de nitro-benzine a disparu, et si quelques vapeurs 
acétiques se répandent dans les ateliers, elles sont mélangées à des quantités bien plus 
considérables encore de vapeurs d’aniline. 

L’aniline est un liquide incolore, d’une odeur vineuse agréable et d’une 
saveur brûlante; elle est peu soluble dans l’eau, soluble en toutes propor- 
tions dans l’éther et dans l’alcool. 


Pour transformer l’aniline en rosaniline 1 , on se sert d’un corps oxy- 
dant (acide arsénique, chlorure de zinc, nitrate de mercure). L’acide ar- 
sénique est l’oxydant le plus fréquemment employé. L’aniline et l’acide 
arsénique mélangés sont soumis à une température élevée dans un bain- 
marie d’huile de palme. Ce mélange, que les ouvriers nomment matière 
brute , est, lorsqu’on le retire des cornues, formé d’un arséniate de rosa- 
niline vert bronzé qui, s’il est dissous dans l’eau ou mieux dans l’alcool, 
prend une couleur d’un beau pourpre. 

Pour M. Charvet, qui a fait ses observations à la fabrique de Pierre 
Bénite , le danger de cette opération réside exclusivement dans les prépa- 
rations arsenicales. M. J. Bergcron, au contraire, considère le dégage- 
ment des vapeurs d’aniline comme la véritable cause des accidents géné- 
raux 2 . Pour lui, l’arsenic agit uniquement sur la peau, où il fait naître 
des pustules et des ulcérations. On les observe surtout aux mains et aux 
pieds, très rarement aux cuisses et au scrotum, contrairement à ce qui 
se produit chez les ouvriers en papiers peints; sans doute parce que les 
ouvriers des fabriques de couleur d’aniline manient l’arsenic sous forme 
liquide seulement, tandis que les derniers sont exposés à des poussières 
d’arsénite de cuivre qui pénètrent sous les vêtements. 

Pour débarrasser la matière brute, arséniate de rosaniline, de la quan- 


eonfeclion de couronnes mortuaires en mousse artificielle, parsemée de (leurs routes. L’autopsie 
démontra l’existence de lésions qui caractérisent l’intoxication arsenicale. L’analyse établit que 
la mousse renfermait peu d’arsenic, mais les fleurs rouges en contenaient une proportion 


!, ^ ro ' iin dme est la base des produits tinctoriaux si répandus aujourd’hui. 

- " older et Frorichs n’accordaient point de caractère vénéneux à l’aniline. Hoffmann a vu un 
demi-gramme, administré à un lapin, déterminer des convulsions cloniques violentes. Rungé a 


290 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

titc; <1 arsenic qu’elle renferme, on la Iraite par l’acide chlorhydrique, qui 
remplace l’acide arsénique. Le produit obtenu est un chlorhydrate de ro- 
saniline, c’est-à-dire cette couleur si répandue que l’on connaît sous le 
nom de fuchsine 1 . 

Pendant la fabrication du bleu, que l’on obtient en ajoutant à la 
fuchsine une nouvelle proportion d’aniline et en soumettant le mélange à 
l’action d’une haute température, on voit reparaître les vapeurs d’aniline 
mélangées avec des vapeurs ammoniacales. 

M. J. Bergeron distingue deux formes de phénomènes symptoma- 
tiques chez les ouvriers travaillant à la fabrication de l’aniline : une 
forme aiguë et une lorme chronique, et il décrit ainsi la première : 

« Les ouvriers qui débutent dans la fabrication de la nilro-benzine et de l’aniline ac- 
cusent, dès le premier ou le deuxième jour, une céphalalgie orbitaire, gravativr, com- 
pliquée parfois de nausées et de vomissements. Cet état de malaise, si pénible pour 
quelques-uns qu’ils abandonnent la fabrique, se dissipe, en général, après une ou deux 
semaines d’apprentissage, pour ne plus se reproduire qu’accidenlellement, soit à l’occasion 
d’un travail forcé, soit pendant les chaleurs de l’été. La plupart éprouvent aussi pendant 
leur noviciat des vertiges qui disparaissent facilement au grand air. Dans d’autres cas, au 
vertige succède la perte de connaissance, qui cède plus ou moins promptement à l’action 
de l’air frais et laisse quelquefois une sorte d’hébétude, laquelle se dissipe par degrés et 
laisse une grande pesanteur de tête. D’autres fois l’ouvrier est pris d’un sentiment de tor- 
peur, sa face se congestionne, il vacille, chancelle et tombe, comme un homme ivre, dans 
un état semi-comateux; ses yeux sont enlr’ ouverts ; il bégaye quelques paroles incohé- 
rentes et fait à peine quelques mouvements automatiques; la respiration est pénible, 
irrégulière. Au bout d’une heure et quelquefois plus, l’intelligence se réveille, l’individu sort 
de celte crise, conservant seulement un sentiment de fatigue générale avec un irrésistible 
besoin de sommeil . Chez d’autres, il survient de véritables convulsions épileptiformes des 


fait périr des sangsues en les plongeant dans une solution d’aniline. Schuchardt a aussi démon- 
tre, en 1860, les propriétés toxiques de l’aniline. 

D’après M. Charvet, l’aniline peut être toxique à haute dose ; mais, s’appuyant sur ses obser- 
vations et sur celles deTurnbull et d’autres médecins anglais qui ont administré l’aniline à l’in- 
térieur, il nie la possibilité de l’empoisonnement lent par l’aniline à faibles doses. 

D’après M. J. Bergeron, si la dose du toxique est très considérable, on assiste à de violentes 
attaques d’éclampsie, avec renversement de la tête en arrière, et la mort arrive promptement. 
Ayant essayé comparativement l’inhalation et l’ingestion par les voies digestives, il a constate 
que les effets ont été, dans le premier cas, plus lents et moins nettement accusés. Cependant, il 
a observé des troubles fonctionnels analogues, suivant la substance employée : d’excitation par 
l’aniline qui semble porter son action plutôt sur la moelle épinière et sur le système musculaire; 
de stupeur par la nitro-benzine qui paraît agir plutôt sur l’encéphale. En somme, l’aniline, mal- 
gré l’appareil effrayant de symptômes qu’elle détermine, a des conséquences moins graves et 
plus passagères que celles de la nitro-benzine. 

Hirt conclut de ses expériences que l’aniline est un poison paralysant du système nerveux de 
la vie animale ; pour cet auteur, il a de plus une action remarquable sur la respiration et la cir- 
culation. L’aniline agit d’abord comme excitant du centre respiratoire, puis comme paralysant ; 
elle a de plus une action sur les terminaisons du nerf vague. Quant a la circulation, il j a d abord 
(grenouilles) une accélération des mouvements du cœur, puis plus tard une paralysie du muscle 
cardiaque. La pression sanguine n’est pas augmentée ; les muscles mis au contact de 1 aniline 


perdent toute contractilité. 

1 On prépare, par une série d’opérations semblables, celte gamme de couleurs qui varie du 
rose tendre au violet foncé, en passant par le bleu, et qui sont connues sous le nom de rouge de 
fuchsine , solforino, azaléine, magenta; de bleus d'aniline et de Paris , de violets d aniline , 
A'indisinc et d 'harmaline, de purpurin, de brun-havane, etc. 


297 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

membres, dos spasmes tétaniques de la région cervicale postérieure, alternant avec des 
accès do délire et un tremblement général. Les mouvements respiratoires sont irréguliers; 
la peau est froide, insensible; le visage pâlit; les lèvres, la langue, les extrémités pren- 
nent une teinte bleuâtre; les pupilles sont dilatées ; les battements du cœur fréquents, et 
surtout d’une violence extrême, se ralentissent et deviennent irréguliers ; cet étal alarmant 
peut durer plus d’une heure, et l’ouvrier en sort brisé de fatigue et avec de violentes 

douleurs de tète. » 

Quant à la forme chronique, elle est caractérisée par un certain degré 
d’anesthésie et surtout d’analgésie aux membres supérieurs. 11 n’y a pas 
de véritable paralysie musculaire. Les fonctions génitales, sans être spécia- 
lement atteintes, participent de l’état de langueur qui envahit tout 
l’organisme. 

On observe chez les ouvriers, à une époque plus ou moins rapprochée 
de leur entrée dans les ateliers, un ensemble de troubles gastro-intesti- 
naux dont un vomitif, plus ordinairement un purgatif, et un régime un 
peu sévère, ont facilement raison. M. J. Bergeron a décrit, en outre, 
comme un effet très rapide et constant des vapeurs de nitro-benzine et 
d’aniline sur les ouvriers qui y sont exposés d’une manière continue, 
une décoloration de la peau et des muqueuses, avec légère nuance lilas 
des lèvres, décoloration qui imprime un cachet particulier à la physio- 
nomie de tous les ouvriers et leur donne un aspect anémique très 
caractérisé. Or, ce n’est là, le plus souvent, qu’une fausse anémie; la 
rapidité avec laquelle ces signes extérieurs se produisent, la rapidité 
non moins grande avec laquelle ils disparaissent, suffirait à je prouver, 
si l’absence de souffles liquidiens au cœur et dans les vaisseaux, et 
enfin le maintien des forces, ne le démontraient d’une manière plus 
décisive encore. Il suffit, en effet, que les ouvriers aient séjourné sept 
ou huit jours dans des ateliers mal ventilés pour que la décoloration et 
la teinte lilas des lèvres se reproduisent 1 ; et il suffit, d’autre part, 

'M. Laboulbùne a montré à la Société des hôpitaux (24 mars 1876) un malade dont les che- 
veux, les mains et les pieds étaient colorés en rouge violet, par le violet d’aniline, qu’il était 
appelé à manier chaque jour. J’ai eu dans mon service à l’hôpital Lariboisière (janvier 1877) 
un malade offrant une coloration analogue, née dans les mêmes conditions. Après quinze jours 
de séjour dans ma salle la teinte a très notablement diminué. La barbe, les cheveux, les ongles 
des mains et des pieds, ont repoussé avec leur couleur habituelle. 

On a prétendu que des objets teints par des couleurs aniliques, gilets, chaussettes, auraient 
produit des éruptions sur la peau. Sonnenkalb a conclu à la parfaite innocuité de la teinture de 
tuchsine employée dans la confiserie. Il désirerait que l’enveloppe recouvrant le produit portât 
une suscription indiquant que cette couleur est garantie exemple de tout mélange toxique, ('.elle 
opinion no saurait être acceptée. On ne doit pas tolérer l’emploi devenu très fréquent de la 
fuchsine pour la coloration des substances alimentaires ou objets de consommation, les o-elées de 
fruit ou plutôt des préparations artificielles qui portent indûment ce nom; car le suc de fruit y 
est remplacé par une gélatine végétale ou animale, le sucre par la glucose, la matière colorante 
naturelle par la fuchsine. L’emploi de la fuchsine pour la coloration des vins a pris dans ces der- 
niers temps une importance exceptionnelle. Celte question a vivement occupé l’opinion et a fixé l’at- 
tention des pouvoirs publics. 11 est évident que les résidus dont se servent quelques fabricants, ré- 
sidus qui renferment toujours de l’arsenic, doivent être sévèrement proscrits. La question est plus 


298 


L’HOMME CONSIDÈRE COMME INDIVIDU. 

( ju ils passent cinq ou six jours hors de l’usine pour que la coloration 
normale reparaisse. Pour M. Bcrgeron, dans ce cas, il ne s’agit pas 
d une aglobulie, mais simplement d’une décoloration des globules rouges 
par raréfaction de l’oxygène, auquel se substituent, dans les hématies, les 
gaz carburés dont est chargée l’atmosphère des ateliers. A cette anémie 
fausse succède, chez quelques ouvriers qui subissent longtemps l’action 
des vapeurs d’aniline ou de nitro-benzine, une anémie vraie, ou aglobulie, 
qui se traduit par les symptômes ordinaires, et qui, dans les cas les plus 
prononcés, peut se compliquer d’un peu d’œdème des bourses et des 
malléolles 

Pour empêcher la manifestation de ces accidents, quelquefois très 
graves, il faut opérer une ventilation énergique des ateliers de manière à 
entraîner rapidement au dehors les vapeurs nuisibles. Les ouvriers de- 
vront mettre devant leur bouche un mouchoir ou une éponge imbibée 
d une solution alcaline légère. L’ouvrier atteint d’accidents doit quitter 
immédiatement son travail, et, si les désordres se renouvellent, changer 
de profession. En outre, les fabriques d’aniline étant très exposées aux 
incendies, on devra avoir en permanence une masse de sable, plus utile 
que l’eau, pour l’extinction des liquides hydrocarbonés entrant en com- 
bustion \ Ces usines sont rangées dans la première classe des établisse- 
ments insalubres. 

8. Accidents professionnels provoqués par le sulfure de carbone. 

L’intoxication oar le sulfure de carbone a été étudiée très complète- 
ment par M. Delpech (1856); M. lluguin, dans une thèse soutenue en 
1874 à la faculté de Paris, nous a fourni aussi sur ce sujet quelques dé- 
tails intéressants 3 . 

controversée, s’il s’agit île fuchsine pure, non arséniquée. D’un côté MM. Bergeron et Clouet ad- 
mettent l’innocuité absolue des mélanges colorants à base de fuchsine pure; d’un autre côté 
MM. Hitler et Fellz concluent que la fuchsine même pure et non arsenicale détermine de l’albu- 
minurie, du prurit delà bouche et de la diarrhée. Quoi qu’il en soit de ces opinions divergentes 
on peut dire que, eu égard à la petite quantité de matière colorante employée, les vins, colorés 
par la fuchsine non arséniquée, ne peuvent être considérés comme ayant une action toxique 
immédiate. Mais, comme le dit le professeur Bouehardat, la question ne doit pas être posée 
ainsi; ce qu’il faut déterminer, c’est si l’usage continu du vin coloré par celte substance n’est 
pas inoffensif. Et nous répondons avec le savant hygiéniste : Non, cet usage répété n’est pas sans 
danger. (V. Bouehardat, Bulletin général de thérapeutique). 

1 Ces faits d’anémie s'observent surtout chez les ouvrieVs nomades, qui vont de fabrique en 
fabrique et vivent dans les plus déplorables conditions d’hygiène. 

- Chevallier a, en outre, donné des indications sur la construction des bâtiments. Le comble 
doit être en fer, sans autre support que les murs, ou des colonnes en fer ou en fonte, à l'ex- 
clusion du bois; la couverture doit être en tôle galvanisée. Il a également indiqué quelques pré- 
cautions pour que les vapeurs ne deviennent pas nuisibles pour les voisins en les dirigeant par 
des tuyaux jusqu’à une cheminée d'une hauteur de trente mètres. 

5 M. le docteur Pitois [Tribune médicale, 1878, p. 557) a publié une observation d’empoison- 
nement aigu à la suite de l’absorption de 12 grammes de sulfure de carbone dans de l’eau sucrée; 
les accidents survenus doivent être rapprochés de ceux que l’on constate chez les ouvriers cm- 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 2'J'J 

Le sulfure de carbone, liquide incolore, très mobile, d'une odeur désa- 

Téab Z d'une densité de 1 ,27 1 à 15 degrés, est un agen sulfurant 1res 
reabie, a une iété | a p i lis importante réside dans son action 

énergique , mai. « \ >ü J t employé dans la préparation du phos- 

iissolvante ce él[ J nw | eS traces de phosphore non transformé, 

p iok’ a " 10l t ^ u ’^ ent des grès bitumineux. Parmi les différentes applica- 
etd , „ f ‘ ieUes qu i lui sont données, la plus importante, au point de 
vue S -iui nous occupe, a pour objet la sulfuration ou vulcanisation du 

Ca U combinaison du soufre avec le caoutchouc enlève à ce dernier corps 
deux propriétés fâcheuses, l'adhérence de ses surfaces des qu elles sont 
mises en contact, et l’amollissement que subit le caoutchouc a une tempé- 
rature de 50 à 50 degrés, tandis qu’à 0 degré et au-dessous, il devient 
dur et perd son élasticité. Sans entrer dans l’exposé des differents modes 
de vulcanisation, nous dirons qu’en 1846 Parts de Birmingham trouva 
le moyen de vulcaniser le caoutchouc à froid, en se servant du sul fui et e 
carbone et en faisant intervenir un second agent de sulfuration le chlo- 
rure de soufre; la vulcanisation à froid est surtout très usitee dans es 

fabriques de caoutchouc soufflé. i 

L’ouvrier prend une feuille de caoutchouc de deux millimètres d épais- 
seur environ, la découpe de certaines façons différentes; il procède ensuite 
à la soudure de chaque pièce, qui se fait en rapprochant les bords décou- 
pés et en les frappant à petits coups avec un marteau sur une enclume, 
puis suivent les opérations de vulcanisation, de teinture et de vernissage; 
la vulcanisation est la seule dangereuse, l’ouvrier chargé de ce travail est 
muni d’une fourchette à cinq ou six branches recourbées, sur lesquelles 
il place autant de petits ballons, les plonge quelques secondes dans le 
mélange vulcanisant, les retire ensuite et, après les avoir saupoudrés de 
poussière de talc, pour les empêcher d’adhérer, il les jette sur une claie 
pour y sécher. 

Le sulfure de carbone n’est pas seulement employé dans les fabriques; 


un très «rand nombre d’ouvriers eu chambre s’en servent et passent ainsi 
en grande partie, le jour et la nuit, dans une demeure qui se trouve rem- 
plie de vapeurs délétères. Dans les fabriques où les appareils mieux lutés 
sont souvent établis sous des hangars, les vapeurs ne se répandant qu’en 
petite quantité, les accidents, plus rares, sont sans gravité et se bornent 
à des vertiges, de la céphalalgie, de l’anorexie, des vomissements, un 
sentiment de vague dans les idées, un peu de propension au sommeil; 
ces symptômes disparaissent, lorsque l’ouvrier quitte son atelier et retourne 


ployés dans les fabriques de cuoulchoiic vulcanisé cl de ceux que M. l’oincarré a récemment dé- 
terminés chez les animaux dans ses expériences. 


300 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

au grand air. Il n’en est plus de même, si les ouvriers travaillent dans des 
ateliers petits, bas, mal acres. 

Chez les individus qui sont exposés à l’évaporation de grandes cuves 
de dissolution de caoutchouc ou de quantités considérables de pâte, 
enfin, chez ceux qui étendent ces dissolutions sur de larges surfaces d’é- 
tolfe, offrant une bien plus grande facilité à l’évaporation, dans ces cas, 
les accidents sont beaucoup plus graves, et M. Delpech qui, le premier a 
fait connaître ces laits, les a décrits d’une façon très complète. 

La maladie peut débuter brusquement et offrir les caractères d’un 
empoisonnement. Le malade est pris, au milieu de son travail, d’une cé- 
phalalgie violente, avec troubles de la vue, bourdonnements d’oreilles • 
et vertige. Il a une faiblesse générale, des vomissements fréquents. 
Ces accidents arrivent quelquefois, pour ainsi dire, sans cause appréciable, 
quelquefois à la suite de fatigues, d’abus alcooliques, de travail excessif, 
ou bien succèdent à un emploi plus considérable de sulfure de carbone. 

Dans l’intoxication lente, les accidents n’apparaissent qu’à la longue, 
après plusieurs mois ou même plusieurs années. 

M. Delpech admet deux périodes, une première d’excitation et une se- 
conde de dépression. 

La première est caractérisée par de la céphalalgie, des vertiges, des douleurs muscu- 
laires, des fourmillements et de l’hyperesthésie cutanée; il y a de l’agitation, de la lo- 
quacité, des rires et des larmes sans raison, de la mobilité d’esprit, des rêves pénibles, de 
l’irritabilité, des colères et des violences inexpliquées, quelquefois même des phénomènes 
d’aliénation mentale l 2 . On observe des troubles des sens, des crampes, de la raideur muscu- 
laire ; l’appétit est exagéré : il y a des nausées, des vomissements, de la toux, de l’op- 
pression, des accès fébriles et des palpitations. La seconde période est caractérisée par 
l'affaissement des fonctions intellectuelles, la tristesse, le découragement, l’indifférence, 
l’affaiblissement de la mémoire, la difficulté de trouver les mots, la persistance de la cé- 
phalalgie gravative, l’anesthésie, l’analgésie, les troubles de la vue, l’amaurose, la surdité, 
l’impuissance, la frigidité, l’atrophie ou l’arrêt de développement des glandes séminales, 
la stérilité, l’avortement, la faiblesse musculaire générale, la raideur, la paraplégie, l’ano- 
rexie profonde, le bruit de souffle vasculaire, le dépérissement et la cachexie. Cette der- 
nière, ipii peut, dans les cas graves, offrir la persistance de tous les accidents de la période 
de collapsus portée au plus haut degré, est surtout caractérisée, dans les cas les plus 
simples, par une anémie qui peut aller jusqu’à l’extrême, la perle delà mémoire, l’affai- 
blissement du système musculaire, surtout sous la forme paraplégique et l’impuissance*. 

Les précautions à prescrire aux ouvriers sont ici encore l’absence d’excès, 
les vêtements spéciaux au travail, la défense d’alimentation dans 1 atelier; 
ils ne devront jamais coucher dans le lieu du travail. Les ateliers seront 
aérés et ventilés; les mêmes ouvriers ne seront pas employés longtemps 

1 J’ai observé à l’hôpital Saint-Antoine (mai 1876) un malade intoxiqué par le sulfure de car- 
bone qui présentait du délire de persécution et des hallucinations de 1 ouïe. 

2 M. Laboulbcne a cité (1876), à la Société de médecine des hôpitaux, un fait de coloration 
pigmentaire très prononcée chez un individu employant le sulfure de carbone. 


301 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

u trempage et devront être souvent remplaces ; eu outre, connue lu v fl- 
eur de sulfure de carbone est plus dense que l’air, on pourrait disposer 
claire-voie le plancher de l’atelier, le placer au milieu d’une cour, 
u-dessus du sol, de façon à ce que, l’air et le vent la balayant de 
ous côtés, les jambes des ouvriers ne lussent plus baignées par cette 
apeur. En 1858, M. Masson a conseillé le dépôt, dans les ateliers où l’on 
ulcanise le caoutchouc, de solutions caustiques qui absorberaient les va- 
leurs nuisibles. Il insiste surtout sur l’utilité de la claire-voie 

9. Accidents professionnels provoqués par l’oxyde de carbone. 


L’intoxication par l’oxyde de carbone donne lieu aux phénomènes mor- 
tides suivants : pesanteur de tête; céphalalgie avec sentiment de com- 
iression vers les tempes; vertiges; bourdonnements d’oreilles: propen- 
sion au sommeil. Si l’individu cherche à marcher, il a l’air d’un homme 
ivre et peut tomber sur le parquet; son intelligence reste nette ; bientôt 
la vue se trouble, les mouvements du cœur sont désordonnés, la respira- 
tion s’embarrasse, l’anxiété augmente, le pouls s’accélère et s’affaiblit; 
quelquefois il y a des vomissements ; enfin arrivent le coma et la mort, 
précédée quelquefois de convulsions violentes 1 2 . 

Les êtres empoisonnés par l’oxyde de carbone présentent une rutilance 
du sang qui s’observe non seulement dans les artères, mais encore dans 


1 Un industriel de Grenelle a imaginé le moyen suivant : le travail doit se faire dans un com- 
partiment séparé de l'atelier par une cloison en bois, percée de trous assez larges pour y passer 
les avant-bras ; un manchon en caoutchouc, inséré d’un côté au pourtour des ouvertures, serrant 
de l’autre les poignets de l’ouvrier et laissant les mains libres, empêche le passage de toute éma- 
nation. Du côté de l’atelier, un vitrage oblique, à hauteur d’homme, permet de suivre le tra- 
vail des mains. M. lluguin a vu fonctionner à Romainville, un appareil de ce genre qui ne pré- 
vient pas les accidents. Il y trouve cet inconvénient de placer les ouvriers dans une petite cham- 
bre fermée de tous côtés. En effet, la cloison qui les sépare du sulfure liquide peut, à un certain 
moment, laisser passer le sulfure ; aussi, tout en conservant l’idée très ingénieuse de cet appa- 
reil, on pourrait empêcher cet accident en faisant travailler les ouvriers en plein air, au lieu de 
les placer dans un endroit complètement clos. , 

' 2 Un individu, nommé Déal, qui s’est asphyxié par le charbon, a voulu laisser une description 
des observations qu'il a faites sur lui-même : 

« J'ai pensé, dit-il, qu’il serait utile, dans l’intérêt de la science, de savoir quel était l'effet 
du charbon sur l’homme. Je place sur une table une lampe, une chandelle et une montre, et je 
commence la cérémonie. — Il est 10 h. 15 m. ; je viens d’allumer mes fourneaux; le charbon 
hnile difficilement; — 10 b. ‘20 m., le pouls est calme cl ne bal pas plus vile qu’à l’ordinaire. 
— 10 h. 30 ni., une vapeur épaisse se répand peu à peu dans ma chambre; ma chandelle parait 
près de s’éteindre ; je commence à avoir un violent mal de tête; mes yeux se remplissent de 
larmes, je ressens un malaise général; le pouls est agité. — 10 h. 40 m., ma chandelle s’est 
éteinte, ma lampe brûle encore; les tempes me battent comme si les veines voulaient se rompre • 

j’ai essayé de dormir, je souffre huriblemenl de l’cslomac; le pouls donne 80 pulsations. 

10 li. 50 m., j'étouffe; des idées étranges se présentent à mon esprit et je puisa peine respirer; 
je n'irai pas loin, j’ai des symptômes de folie. — 10 h. 00, je ne puis presque plus écrire, nia' 

vue se trouble, ma lampe s’éteint; je ne croyais pas qu’on dût autant souffrir pour mourir. 

10 b. 02 m... u Ici, quelques caractères illisible?. 


50 ‘2 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

les veines 1 . Le sang a perdu en grande partie la propriété d’absorber 
l’oxygène de l’air et d’exhaler l’acide carbonique qu'il contient. C’est dans 
les globules que se trouve la modification produite par l’oxyde de carbone. 
Les globules saturés d’oxygène et mis en contact avec l’oxyde de carbone 
laissent dégager le premier de ces gaz pour absorber le second, volume 
par volume. Au contraire, l’o’xygèrie ne peut plus chasser l'oxyde de car- - 
bonc combiné au globule. Ainsi donc, comme l’a démontré Claude Ber- 
nard, les corpuscules sanguins ont pour l’oxyde de carbone une affinité 
bien supérieure à celle qu’ils ont pour l’oxygène. 

Le sang d’un individu empoisonné par l’oxyde de carbone présente au 
spcetroscope les caractères de l’hémoglobine oxygénée. Ce spectre est le 
spectre du sang artériel que les agonis réducteurs, tels que le sulfhydrate 
d’ammoniaque, ne peuvent transformer en spectre du sang veineux. 

L’oxyde de carbone est rarement inspiré pur dans les travaux profes- 
sionnels. 

Divers accidents et des symptômes d’anesthésie ont été observés chez les 
ouvriers travaillant aux hauts fourneaux. L’oxyde de carbone s’y dégage 
durant le nettoyage des fourneaux , ordinairement mêlé à de l'hydrogène 
sulfuré et arsénié, et tà du sulfure de carbone. 

On a noté plusieurs cas d’asphyxie pendant 1 a nettoyage des chaudières . 
Les uns ont attribué la mort à l’oxvde de carbone qui, provenant des 
fourneaux, aurait pénétré dans la chaudière par les parois ; d’autres à 
l’acide sulfhydrique, par suite de la décomposition de l’eau. Barruel a vu 
des ouvriers, intoxiqués pendant leur sommeil par de l’oxyde de carbone 
qui avait passé par les crevasses des fourneaux. On a prétendu récem- 
ment que le même fait pouvait s’observer par l’usage des poêles de fonte. 

Les chauffeurs de locomotives peuvent, parmi les gaz auxquels ils 
sont exposés, absorber de l’oxyde de caibone. L’absorption de ce corps 
dans la préparation du charbon de bois est sans importance, le travail 
se faisant en plein air. Cette influence ne paraît pas plus nuisible chez les 
ouvriers se livrant à la fabrication du coke et à la distillation de la houille. 

Nous citerons encore, parmi les professions qui peuvent donner lieu 
à des dégagements d’oxyde de carbone, les cuisiniers, pâtissiers, ouvriers 
fabriquant le gaz d'éclairage. 

10 . Accidents professionnels provoqués par I acide carbonique. 

Si l’acide carbonique est réellement vénéneux, ses propriétés toxiques 
sont faibles et difficiles à démontrer. Sans doute, il est irrespirable et peut 

1 Leblanc a démontré que deux à trois millièmes d’oxyde de câirbone dans I air sulfis. nl poui 
tuer un chien; il ne faut qu’un millième pour asphyxier un oiseau. 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. r>03 

donner la mort par asphyxie, ainsi qu on le voit dans les puits où il se 
rassemble naturellement et dans les caves où lermentc une liqueur su- 
crée: mais, dans ce cas, il agit mécaniquement en troublant par sa solu- 
bilité l’équilibre endosmotique du sang ou en se substituant totalement 
à l’oxygène. 

Mélangé à l’oxygène ou à l’air atmosphérique, dans quelles proportions 
l’acide carbonique peut-il être toléré et ' à quel moment devient-il absolu- 
ment nuisible, et quelle est son influence sur l’économie? 

Dans les expériences de Séguin, l’air contenant cinq centièmes d’acide 
carbonique ne produisit pas d’effets sensibles; à la proportion de un 
dixième, l’expérimentateur éprouva dans la poitrine un sentiment de pi- 
cotement et de constriction. Enfin, à la dose d’un cinquième ou un 
quart, il sentit de l’asphyxie; son pouls s’était élevé de 75 à 157 pul- 
sations. 

Les effets sur l’économie varient suivant les sujets. Ils consistent dans 
la rougeur de la face, la proéminence des yeux, une sensation de chaleur 
à l’épigastre et dans la poitrine ; le besoin instinctif de respirer et l’accé- 
lération des mouvements respiratoires ; l’élévation du pouls, qui, en même 
temps, devient moins fort et moins plein. Dans aucune expérience, on ne 
put conslaler d’anesthésie appréciable. 

Ce gaz donne au sang une coloration noire. A l’analyse spectrale, les 
raies dues cà l’oxy-hémoglobine ne disparaissent, pour faire place aux 
raies de réduction, que si l’on fait encore passer dans le sang un courant 
de gaz. Si l’on agite ensuite ce sang avec de l’air, il reprend de l’oxygène 
et les deux raies réapparaissent. 

On observe rarement de phénomènes d’intoxication chez les ouvriers 
que leur profession soumet à l’influence de l’acide carbonique. Les acci- 
dents se produisent surtout si une proportion considérable de ce gaz a pu 
s’accumuler dans un lieu peu aéré. 

Chez les brasseurs , par exemple, la fermentation de la bière dégage 
de l’aeide carbonique qui, dans une cave basse et mal ventilée, forme 
au-dessus du sol une couche plus ou moins épaisse de gaz. 11 y a là un 
danger pour l’ouvrier qui pénètre dans la cave pour venir surveiller les 
tonneaux. 

A l'époque des vendanges, les vignerons qui pénètrent dans les cuves 
vinaircs peuvent être également victimes d’accidents asphyxiques. 

Dans l’atelier de fermentation de la colle, chez les fabricants de pa- 
pier, les ouvrières sont assez souvent atteintes de céphalalgie et de trou- 
bles des sens dus au gaz acide carbonique qui se dégage en assez mande 
quantité. 

Parmi les ouvriers exposés à absorber de l’acide carbonique, nous trou- 


504 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

vons encore les raffineurs , distillateurs, tonneliers, fabricants de levure, 
fabricants de vins de Champagne . 

Les individus qui, par leur travail, sont exposés à l’action d’un air com- 
primé, respirent un air vicié par l’acide carbonique. On voit ceux qui 
forent ou réparent les puits être quelquefois foudroyés, à leur arrivée au 
fond du puits, par un mélange gazeux dans lequel il y a de l’acide carbo- 
nique. 

Il résulte des travaux de M. Pellieux que les gaz qui se dégagent 
des fosses, lombes ou caveaux, sont surtout composés d’acide carbo- 
nique. 11 y a, en outre, de l’ammoniaque et du sulfhydrate d’ammoniaque. 

Tardieu a formulé les précautions qui doivent accompagner ['exhu- 
mation des cadavres. Il faut distinguer avec Orfila le cas où il s’agit 
simplement d’extraire un cadavre d’une fosse particulière, de celui qui a 
pour objet l’évacuation des cimetières et des caves sépulcrales ou l’extrac- 
tion d’un cadavre d’une fosse commune. Si la saison est chaude, l’opéra- 
tion se fera de préférence le matin. On a d’ailleurs exagéré les dangers qui 
pouvaient résulter de ces travaux 1 . Les exhumations du cimetière et de 
l’église des Saints-Innocents durèrent plus de six mois ; 15 à 20 000 ca- 
davres, appartenant à toutes les époques, furent exhumés avec leur bière. 
On remarquait, dit Thouret, toutes les nuances de la destruction, toutes 
les métamorphoses de la mort rassemblées, depuis le corps qui se dissout 
et se putréfie jusqu’à ceux qui se changent en momies sèches et fibreuses; 
et cependant aucun accident n’est résulté ni parmi les ouvriers ni dans le 
voisinage. Les fossoyeurs ont eux-mêmes observé qu’ils n’étaient exposés 
à un véritable danger que dans la première période de la décomposition 
des corps, c’est-à-dire quelques jours après leur inhumation. 


II. Accidents professionnels provoqués par l’hydrogène sulfuré et par un mélange 
d’hydrogène sulfuré et d'acide carbonique. 


L'hvdrogène sulfuré associé à l’acide carbonique constitue un mélange- 
gazeux très toxique. Ce mélange peut se produire dans les tanneries ; mais 
une disposition convenable des ateliers peut éviter les accidents et les 
tanneurs ont en général une bonne santé. Toutefois ils peuvent s’inoculer 
certaines maladies charbonneuses, si les peaux qu’ils travaillent ont ap- 
partenu à des animaux atteints de ces maladies. Il en est de même des 
corroyeurs c t des cliamoiseurs. 


1 Parent-Ducliâlclet faisait déjà remarquer qu’on pratique tous les ans, à Paris, au cimetière 
du Père-Lachaise, près de deux cents exhumations ; elles ont lieu à toutes les époques de l'année 
deux, trois ou quatre mois après la mort; la putréfaction est alors dans toute son activité, et 
cependant on n'a point observé d’accidents chez les fossoyeurs chargés de ces travaux, di 


305 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

L’hydrogène sulfuré existe dans les losscs d aisance, associé au sullhy- 
drate d’ammoniaque et à l’azote, et peut y produire les effets les plus re- 
doutables. Il s’y joint, en outre, diverses émanations gazeuses résultant 
des produits organiques; cependant, grâce aux modifications introduites 
dans la profession de vidangeur , aux procédés de canalisation souterraine 
et surtout depuis le système des fosses mobiles, cette profession a perdu 
ce qu’elle offrait d’insalubrité et de danger permanent ; mais les accidents 
aigtis, le fait d’un ouvrier foudroyé par un échappement subit de ces gaz, 
peuvent encore se produire, surtout si la fosse est une fosse couverte. 

Dans certains cas, et suivant la source du gaz plus ou moins délétère 
qu’ils ont respiré, les ouvriers restent quelque temps privés de connais- 
sance. Ils donnent au malaise qu’ils ressentent alors le nom d e plomb, 
faisant sans doute allusion au sentiment de compression excessive qu’ils 
éprouvent. 

Lors même qu’une fosse est vidée, ses parois peuvent rester imprégnées 
par les gaz délétères. Tout essai de travaux ou de réparations commencés 
avant un intervalle de quinze jours peut amener des accidents 1 . Pour 
Chevallier, c’est en été et en automne que ces émanations sont le plus à 
craindre. 

La profession d ' égoutier offre beaucoup d’analogie avec celle de vi- 
dangeur. A l’hydrogène sulfuré qui se dégage des égouts en quantité 
énorme s’ajoutent le sulfhydrate d’ammoniaque, l’acide carbonique, l’a- 
cide nitreux et quelquefois de l’hydrogène phosphoré et autres émanations 
gazeuses. Le curage des vieux égouts est surtout dangereux 2 . 

12. Accidents professionnels provoqués par le gaz d'éclairage. 

Le gaz d’éclairage absorbé par les ouvriers qui travaillent dans les usines 
à gaz se compose : d’hydrogène protocarboné mêlé d’une quantité variable 
d’hydrogène bicarboné, d’hydrogène, d’oxyde de carbone, d’acide carbo- 
nique, d’azote, de matières huileuses plus ou moins faciles à condenser, 
de produits ammoniacaux et sulfurés et de substances goudronneuses. 
Malgré la présence de plusieurs de ces gaz, qui ont sur l’économie un effet 
nuisible, les accidents sont rarement observés chez ces ouvriers. Ils sont 
beaucoup plus fréquents dans le cas de fuite de gaz dans les appartements. 
Si le gaz, s’échappant d’une fissure ou d'un robinet ouvert, vient s’accu- 
muler dans une chambre close, il peut en résulter la mort par asphyxie 
chez des individus surpris dans leur sommeil. Dans ce cas, l’oxyde de car- 
bone et l’hydrogène sulfuré sont surtout redoutables. 

1 Labarrnque relate le fait d’un ouvrier ayant été asphyxié en remuant des plâtres qui prove- 
naient d une fusse d’aisance autrefois démolie 
- Voy. Parent-Duchâtelet, [{apport sur le curage de l'égout Amelot. 

l'BOCST, HYGIÈNE. 


20 


306 


L’IIOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


13. Accidents professionnels provoqués par les vapeurs alcooliques et par l’alcool 

dénaturé par le méthylène impur. 

Nous n’avons pas l’intention d’écrire un chapitre sur foutes les mani- 
festations morbides que peut provoquer l’emploi de l’alcool dans l’industrie. 
Ce sujet qui mérite une attention spéciale nous entraînerait trop loin. Nous 
nous contenterons de faire observer que les ouvriers qui travaillent dans 
des caves où sont rcnlermés en grande quantité des esprils et des vins 
capilenx sont sujets aux accidents que provoque l’alcoolisme chronique. 
Chez les individus employés aux docks de Londres dans des caves où s’a- 
massent d’immenses quantités d’eaux-de-vie, despiritueux de toute espèce 
et de vins d’Espagne, de Portugal et d’Italie, très riches en alcool, on voit 
se développer toute une série de symptômes qui commence par le trem- 
blement et se termine quelquefois par le delirium Iremens et la mort. 

On peut rapprocher de ces phénomènes les accidents éprouvés par les 
dégustateurs de Bercy qui hument pour ainsi dire les alcools et les vins, 
sans jamais en avaler. Ces experts ne boivent que de l’eau. La conser- 
vation de cette finesse du goût, qui leur est si indispensable, n’est qu’à 
ce prix. 

Mais, si l’alcool ordinaire est un agent toxique quand ses vapeurs sont 
respirées, il devient beaucoup plus nuisible quand il est mélangé avec 
d’autres esprits. On a constaté depuis longtemps que l’alcoolisme se déve- 
loppe plus promptement et avec plus d’intensité chez les buveurs d'eau- 
de-vie de grain que chez ceux qui font usage de l’alcool ordinaire. La 
même observation s’applique à l’inhalation des vapeurs qui proviennent 
de ces liquides. 

Depuis quelques années les lois fiscales votées par l’Assemblée natio- 
nale ont engagé plusieurs fabricants à dénaturer l’alcool dont ils font 
usage dans leur profession. A Lyon, les ouvriers employés à deux indus- 
tries, l’ apprêt des chapeaux de feutre et Y apprêt des étoffes de soie 1 , 


1 Parmi les industries si diverses auxquelles la ville de Lyon doit sa prospérité, il en est deux, 
celle de Y apprêt des chapeaux de feutre et celle de Y apprêt des étoffes de soie, qui ne peu- 
vent se passer d'alcool et en font une consommation considérable. 

Pour la première, celte consommation est d’un hectolitre par jour, et voici comment on l'em- 
ploie. Le feutre mou est imprégné d’une solution alcoolique de gomme laque; la solution pénètre 
le tissu par l’action de. presses mues à main d’homme. Les chapeaux sont portés ensuite dans 
une étuve où ils restent jusqu'à dessication; puis ils sont remis à d’autres ouvriers qui les lavent 
dans l’alcool, afin d’enlever la couche la p’us superficielle de l’apprêt auquel le leutrc doit son 
imperméabilité et de le débarrasser îles poils, double opération nécessaire avant la teinture du 
chapeau. La dessication a lieu dans une étuve où les ouvriers ne séjournent que le temps indis- 
pensable pour apporter et emporter les chapeaux ; mais toutes les autres manipulations : dissolu- 
tion de la gomme laque, imbibition du feutre, pression et lavage après dessication, ont lieu dans 
un atelier vaste et largement ventilé. 

Dans la seconde industrie, celle de l’apprêt d’élofles de soie, on a Imaginé, pour donner de la 
cohésion aux tissus qui tendent à se désagréger par suite de la quantité de peinture dont ils 


307 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

et qui se servaient d’ttlcool dennture pur le méthylène ou espt 1/ de bois , 
ont présenté plusieurs phénomènes morbides, qui ont été considérés 
comme les effets de ce corps sur l’économie. M. Bergcron, dans un rap- 
port au Comité d’hygiène, a établi que le méthylène n’est nuisible que 
lorsqu'il est de qualité inférieure. 

Les symptômes ont été observés d’abord sur les muqueuses exposées 
aux émanations, puis sur le système nerveux. 

D'après M. Dron, qui a suivi les malades, la muqueuse oculaire est la première 
et la plus sérieusement atteinte : elle devient rouge, injectée. Les ouvriers accusent 
d’abord une sensation de gravier dans les yeux; la sécrétion lacrymale est ac'ivée ; les 
larmes coulenl sur les joues 2 . Les picotements du début de la journée sont peu à peu rem- 
placés par de véritables douleurs ; enfin les ouvriers ne peuvent supporter la lumière et 
sont obligés d’interrompre leur travail. «Quand ils sortent de l’atmosphère chaude de 
l’atelier, l'air plus vif de la rue, dit M. Dron, augmente encore la cuisson et les force à 
se cacher les yeux. » Dans de pareilles conditions, le travail à la lumière artificielle est 
impossible. 

La muqueuse nasale n’est pas moins irritée que la conjonctive parles vapeurs de méthy- 
lène; tous les ouvriers, en effet, sont atteints d’un coryza intense. Chez quelques-uns, les 
bronches ont été touchées; enfin plusieurs ont déclaré qu'ils éprouvaient de l’anorexie, 
des nausées et des vomissements. 

Tous accusent une céph lalgie violente. Dans la moitié des cas, la douleur était limitée 
à la région frontale; mais dans d’autres, la céphalalgie s’étendait aux régions temporale 
et occipitale, et se compliquait en outre d’une sensation de pesanteur et d'étourdisse- 
ment, phénomènes généralement plus marqués le soir et pendant la nuiL. 

Un fail qui prouverait mieux encore l’action du méthylène sur le système nerveux, 
c’est que trois ouvriers ont affirmé à M. Dron qu’ils éprouvaient une faiblesse musculaire 
inusitée; l’un d'eux a avoué une frigidité génésique ; un autre était en proie à une agitation 
qui le privait de sommeil et le forçait à se lever la nuit. 

Enfin quelques ouvriers ont prétendu que leur vue avait faibli, et cela indépendam- 
mentde laconj mctivile, puisque après deux jours de repos, pendant lesquels les accidents 
infiammaloires des paupières s’étaient amendés, ils n’avaient pu lire facilement une 
impression en caractères assez fins qu’ils lisaient sans peine quelques mois auparavant 3 . 

Ces laits en ont rappelé d’autres du même genre qui avaient passé ina- 
perçus ou qu’on avait perdu de vue, entre autres celui-ci qu’un pharma- 

sont chargés, un nouveau procédé qui consiste à tremper l’étoffe dans une solution alcoolique 
de stéarate d'ammoniaque, puis à la faire sécher, en la faisant passer autour d’un cylindre de 
cuivre chauffé intérieurement par la vapeur. 

1 La dénaturation s’opère en ajoutant à un hectolitre d’alcool 11 litres de méthylène et 5 li- 
tres d’cs-cnce de térébenthine ou d’essence minérale. Or, tandis que l’alcool de betterave pur 
paye, à Lyon, par exemple, 210 francs de droits par hectolitre, il ne paye plus, lorsqu’il a été 
dénaturé, que 43 francs; en d’autres termes, il est exonéré des quatre cinquièmes de l’impôt, 
et se prête suffisamment d’ailleurs aux diverses opérations industrielles dans lesquelles on avait 
employé, jusqu’en 1*72, les aleools purs de tout mélange. 

4 Jusqu’au mois de juillet* 1873, c’est-à-dire jusqu’à l’époque où la dénaturation de l’alcool par 
le méthylène est devenue obligatoire, les ouvriers de ces fabriques, employés pour la plupart de- 
puis plusieurs années, n’avaient éprouvé d’autre incom nudité dans leur travail qu’une légère 
ohnubil ition aleodique que le grand air suffisait pour dissiper et qui cessait même do sc produire 
après qu dqucs semaines d’apprentissage. Mais, dès l’apparition des alcools dénaturés par l’esprit 
de bois, les ateliers ont complètement changé d’aspect. 

3 Achille Dron, chirurgien eu chef de l’Antiqu lille : Des dangers de l’emploi de l’alcool 
mélhyliquc dans l'industrie, in Lyon medical, février 1874, page 152. 


ÜOS 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

eien de Lyon a communiqué à M. Dron. Des fabricants de vernis pour 
la peinture avaient, il y a quelques années, remplacé dans leurs opérations 
l’alcool ordinaire par le méthylène, parce que cette substitution leur per- 
mettait de réaliser une économie considérable. La première application de 
leurs produits eut lieu dans une loge, où quatre peintres travaillèrent la 
nuit, portes closes et poêle allumé. Dans ce milieu les ouvriers furent 
bientôt pris de cuisson, puis de douleurs aux yeux; leurs conjonctives 
s’injectèrent, se tuméfièrent et le coryza ainsi que la céphalalgie appa- 
rurent; bref, il fallut interrompre les travaux, et dès qu’il fit’ jour, les 
quatre peintres se présentèrent à l’IIôlel-Dieu, d’où ils ne sortirent guéris 
qu’au bout de huit jours. 

Cependant en étudiant la fabrication même du méthylène, M. Bergeron 
n’a pas observé chez les ouvriers les accidents précités. Il s’est rendu dans 
l’une des plus importantes fabriques du département de la Seine, et là, 
après avoir suivi toutes les opérations et examiné tous les ouvriers, il a 
acquis la certitude que personne dans celte usine n’était atteint d’opblbal- 
mie, de coryza, ni de céphalée. La seule opération qui, a priori , lui avait 
semblé de nature à provoquer des accidents est celle qui a pour but de 
saturer par un réactif alcalin les liquides provenant de la première dis- 
tillation du bois. Pour opérer cette saturation, un homme ajoute le réactif 
au méthylène impur que renferme une vaste cuve en bois, momentané- 
ment débarrassée de son couvercle, puis il agite le mélange à l’aide d’un 
bâton, et il est certain qu’à ce moment il se dégage de la cuve des vapeurs 
âcres et pénétrantes, mais qui ont paru d’ailleurs moins propres à irriter 
les muqueuses qu’à agir sur le cerveau à la manière de l’alcool. En fait, 
celui qui est chargé de cette opération, et qui l’exécute deux ou trois fois 
par jour depuisbien des années, n’en éprouve aucun malaise, non plus que 
de la dernière rectification du méthylène, qui rentre également dans ses 
attributions. 

M. Bergeron a observé la même immunité chez les ouvriers des fabri- 
ques de couleurs d'aniline , qui manient cependant des quantités consi- 
dérables d’alcool méthylique pur, et chez ceux qui font le commerce des 
esprits et des essences. Soit qu’ils opèrent la dénaturation des trois-six 
pour le compte des industriels, soit qu’ils vendent le méthylène pur en 
détail, ils le transvasent à tout instant et sont, par conséquent, presque 
incessamment exposés à ses émanations. Et cependant, lorsqu on les in- 
terroge au sujet des sensations que peuvent leur causer les vapeurs mé- 
thyliques, ils se bornent à dire qu’elles les incommodent en général plus 
que celles des trois-six, en ce sens qu’elles ont une odeur plus désagré- 
able; qu’elles leur donnent un peu de lourdeur de tète, parfois même une 
certaine oppression ; mais qu’en définitive, les malaises qu’ils ont ressentis 


309 


L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

ne les ont jamais obligés, non plus qu’aucun de leurs employés, d’aban- 
donner la besogne. Si l’on précise davantage les questions, quelques-uns 
reconnaissent qu’ils ont parfois éprouvé de la cuisson aux; yeux, ce qui 
tenait, pensent-ils, a la mauvaise qualité du méthylène. 

Il résulte de l'investigation à laquelle s’est livré M. Bergeron, chez les 
gaziers , les ébénistes et les fabricants de pianos , que dans une même 
fabrication, tantôt le méthylène est inoffensif et tantôt incommode ou 
dangereux, ce qui implique nécessairement une différence dans la compo- 
sition des esprits de bois livrés à l'industrie; cela donne à penser, dit-il, 
que les accidents observés chez les ouvriers lyonnais pourraient bien être 
dus simplement à la mauvaise qualité des méthylènes employés parleurs 
patrons. 

Mais avant de conclure dans ce sens, M. Bergeron a voulu poursuivre la 
contre-enquête jusque dans les ateliers où la manipulation , soit du mé- 
thylène pur, soit des trois-six dénaturés, se rapprochait autant que pos- 
sible des conditions dans lesquelles ces produits avaient été employés à 
Lyon. Il a fait des recherches dans des fabriques de feutres, dont une, 
entre autres, emploie l’alcool dénaturé dans les mêmes conditions que la 
fabrique lyonnaise 1 . 

1 Dans cette fabrique, où le poil de lapin entre à l’état de duvet pour n’en sortir que sous la 
forme d’un chapeau complètement achevé, on se sert aussi d’une solution alcoolique de gomme 
laque pour rendre les feutres imperméables, mais on ne l’emploie pas tout à fait de la même 
manière. En effet, tandis qu’à Lyon on trempe les feutres dans la solution pour les soumettre 
ensuite à l’action de presses mécaniques, ici les ouvriers passent, soit sur le feutre tout entier, 
soit sur quelques parties seulement, suivant la nature des commandes, une éponge trempée dans 
la préparation de gomme laque, puis avec les mains ils pressent fortement le feutre, maintenu 
tantôt par une forme en creux, tantôt par une forme en relief, afin de l’imprégner complètement 
de l’apprêt. Ce travail est long et semble assez fatigant; il se fait dans un très petit atelier qui 
n’est aéré que par l’ouverture fréquente des portes; il expose donc du matin au soir les ouvriers 
aux vapeurs alcooliques, et cependant aucun d’eux ne présentait la plus légère rougeur aux yeux 
lorsque M. Bergeron a visité l’établissement, et aucun d’eux ne s’est plaint d’avoir éprouvé des 
symptômes d'irritation du côté des muqueuses, si ce n’est dans deux circonstances que nous si- 
gnalerons plus loin. 

Mais avant nous, devons faire connaître la différence notable qui existe dans les phases ultérieu- 
res de la fabrication, entre le procédé lyonnais et celui de Paris. Nous avons vu plüs haut qu’à 
Lyon les feutres, lorsqu’ils sortent des presses, sont soumis à la dessiccation dans une étuve, 
puis lavés de nouveau dans l’alcool dénaturé ; ici rien de semblable : les feutres sont simplement 
lavés dans un liquide composé dont la potasse fait la base, puis desséchés dans l’étuve, pour être 
ensuite livrés au ponçage et à un certain nombre d’autres manipulations. Il faut donc reconnaître 
que les ouvriers de Paris, en n’opérant pas le lavage dans l’alcool dénaturé, échappent à l’une 
des opérations les plus compromettantes de la fabrication lyonnaise. Mais nous savons, par le mé- 
moire de M. Dron, qu’à Lyon, les ouvriers (pii trempent les feutres dans l’apprêt, pour n’être 
pas aussi sérieusement atteints que ceux qui opèrent le lavage dans l’alcool, n’en éprouvent pas 
moins aux yeux et au nez des cuissons si vives qu’ils ont dû, eux aussi, abréger la durée de leur 
travail, parfois même le suspendre complètement. Nous devons donc chercher ailleurs que dans 
la différence des procédés industriels l’explication de la différence des effets produits sur les 
ouvriers des deux usines. 

Depuis que les trois-six ont été grevés de nouvelles taxes, on leur a substitué dans la fa- 
brique dont nous venons de parler, comme dans toutes celles du même genre d’ailleurs, les al- 
cools dénatures. Dans les premiers temps, le fabricant, désireux de réaliser le plus d’économies 
possibles, et ne se croyant pas tenu de faire opérer chez lui la dénaturation des trois-six, avait 


' ,10 L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

De son étude M. Bergeron conclut : 1° que l’apprêt des feutres imper- 
méables est inol'lensif pour les ouvriers, ou, au contraire, détermine chez 
eux des accidents, suivant qu’on met entre leurs mains des alcools déna- 
turés par telle ou telle qualité de méthylène; 2° que la dénaturation des 
troix-six par 1 alcool méthylique rectifié à 95° et légèrement étendu d’eau 
n’expose à aucun danger les ouvriers qui les manipulent, même pendant 
des journées entières; 5° que, dans ces conditions, l’apprêt des feutres 
constitue encore une industrie prospère; 4° enfin, que la dénaturation 
des trois-six n est pas partout l’objet d’une surveillance assez rigoureuse, 
puisque le commerce des esprits peut livrer à l’industrie des alcools dé- 
naturés dont les effets attestent, parleur diversité même, des différences 
marquées dans leur degré de pureté 1 . 


14. Accidents professionnels provoqués par la dégustation du thé. 


Il existera Londres d’habiles dégustateurs qui sont chargés de comparer 
et d apprécier les diverses variétés de thé qui sont livrées à la consom- 
mation. 11 s’agit bien entendu des .qualités supérieures, douées d’un arôme 
spécial et qui seules méritent une appréciation soignée. Or, les dégus- 
tateurs qui se livrent pendant toute la journée à cet exercice ne tardent 
pas à éprouver des accidents dont les uns paraissent se lier à l’irritation 
directe de la muqueuse gastrique, tandis que les autres semblent se rat- 
tacher à une véritable intoxication du système nerveux. En effet, ils de- 
viennent dyspeptiques et finissent, après quelques années, par ne plus 
pouvoir supporter aucune nourriture. En même temps ils sont affectés 
de tremblements nerveux qui vont toujours en croissant et finissent par 


acheté de toutes mains des alcools dénaturés, en donnant la préférence, en général, aux fournis- 
seurs qui demandaient le prix le moins élevé. Par qui, avec quelle qualité de méthylène et dans 
quelle proportion la dénaturation avait-elle été faite? 11 ne l’a jamais su. A deux reprises, et à 
quelques mois d'intervalle, l’alcool qu’on avait livré au fabricant a provoqué chez les ouvriers ap- 
prôleurs des ophthalmies et des coryzas, c’est-à-dire les plus saillants des accidents observés à 
Lyon; mais ces accidents n’ont jamais eu la moindre gravité, parce que, dès qu’ils ont été con- 
statés, le chef de rétablissement a fait jeter le liquide qui les avait déterminés; puis, pour éviter 
désormais qu'ils se reproduisissent, il a pris le parti, après leur seconde apparition, de se four- 
nir exclusivement chez un seul négociant, d’exiger de lui des alcools dénaturés toujours de même 
qualité et complètement inofl'ensifs pour les ouvriers; et, depuis celte époque, on n’a vu reparaître 
dans l’atelier d’apprêt, ni ophtalmie, ni coryza. 

1 L’expérience ayant démontré l’insuflisance du titre alcoométrique pour indiquer sûrement 
la pureté relative du méthylène, même à des degrés assez élevés de rectification, tels que 90" 
et 92°, nVsl-il pas à désirer que des indications précises soient données aux employés des contri- 
butions indirectes sur les moyens les plus simples de constater les laits? Il est permis de penser, 
en effet, que si ci lie constatation devenait facile et si elle était toujours opérée avec un soin 
scrupuleux, la régie pourrait, dans bien des cas, accepter, pour la dénaturation, des méthylènes 
rectifiés seulement à 92°, peut-être même à 99", mais rendus inoffensifs par l'élimination des 
produits cinpyreumatiques auxquels sont dus les accidents observés, à plusieurs reprises, chez 
des ouvriers qui avaient employé des alcools dénaturés avec de l’esprit de bois impur. 


511 


L’HOMME AU POINT DU VUE DES PROFESSIONS, 
prendre une intensité inquiétante. En somme la profession de dégustateur 
de thé est assez malsaine pour qu’il ne soit guère possible de l’exercer plus 
de sept à huit ans. 


CHAPITRE IX. 

ACCIDENTS PROFESSIONNELS ET PROFESSIONS NE RENTRANT DANS AUCUNE 

DES CLASSES PRÉCÉDENTES. 


GAZ HYDROGÈNE ET AZOTE. — MINES. 

L’inhalation d’un air chargé d'hydrogène a paru donner lieu à certains 
inconvénients. Les ouvriers de la Compagnie oxyhydrique de New-York 
se plaignent de ne pas respirer librement et de se fatiguer plus vite. Le 
fait s’explique par la diminution relative de l’oxygène. 

flirt attribue certains troubles respiratoires chez les mineurs à l’excès 
d’azote que renferme l’air qu’ils respirent, l’oxygène tendant à dispa- 
raître sous l’influence de la respiration des individus et de sa combustion 
par les flammes des lampes. Cette distinction nous paraît quelque peu sub- 
tile. Comment isoler les effets de la diminution de l’oxygène, de l’aug- 
mentation relative de l'azote et des gaz délétères qui se développent dans 
les mines, acide carbonique, oxyde de carbone, hydrogène sulfuré, hy- 
drogène carboné, etc.? Les mineurs désignent ces gaz sous les noms de : 
feu brisou ou grisou , ballon et moffette. On a remarqué que, en général, 
leur production était rapide, surtout dans les saisons chaudes et humides ; 
parfois il apparaissent brusquement, au moment où les ouvriers pénètrent 
avec leurs outils dans des cavités closes ou lorsqu’ils arrivent à commu- 
niquer avec les anciens puisards contenant des eaux stagnantes. 

Les conséquences du dégagement de ce mélange gazeux et de son ex- 
pansion dans l’atmosphère de la mine ne sont pas toujours les mêmes. Le 
plus souvent, il en résulte une combustion instantanée accompagnée d’une 
déflagration. Dans descas beaucoup plus rares, il n’y a pas de combustion, 
mais le dégagement du gaz est assez considérable pour produire l’as- 
phyxie. 


Au moment d’une explosion de grisou qui eut lieu au puits Jabin (Loire) en 1 8 7 6, deux 
cent onze ouvriers étaient dans les travaux ; cent quatre-vingt-six sont morts sur le coup, 
et vingt-cinq ont eu des brûlures, des fractures et ont présenté de phénomènes d’as- 
phyxie et d intoxication par les gaz délétères. 

Pour M. Riembault les cent quatre-vingt-six ouvriers sont morts intoxiqués; on ne les 
a pas trouvés groupes comme s ils avaient cherché du secours les uns auprès des autres. 


312 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


Ils sont tombés là où ils étaient et ne se sont pas relevés. Ou reste, les déclarations de 
ceux qui ont survécu sont toutes concordantes et ne laissent aucun doute à cet égard. Nous 
avons entendu, disent-ils, un grand bruit et aussilô nous avons été enveloppés par le feu, 
nous sommes tombés et nous n’avons repris connaissance qu’à l’hôpital. 

Sur tous les cadavres ou presque tous on observait des brûlures ; mais ces brûlures, 
plus ou moins étendues, étaient peu profondes et incapables de donner une mort immé- 
diate. 

M. Riembault cite à l’appui de sa manière devoir le fait suivant : 

Au mois de décembre 1871, dans ce même puits Jabir., survint une catastrophe ana- 
logue; quatre-vingt-seize ouvriers périrent; vingt-cinq d’entre eux étaient au moment de 
l’explosion dans des travaux qui ne furent pas atteints. Ils en avaient seulement ressenti 
une commotion. Us se réunirent et résolurent de s’en aller, guidés par le gouverneur; 
malheureusement, ils se dirigèrent vers le puits du Gagne-Petit, par où sortaient les gaz, 
au lieu de prendre le puits Jabin, par où rentrait l’air. Arrivés dans une galerie voisine 
de la recette, qu’éprouvèrent-ils? On l’ignore, mais on les trouva tous assis sur le sol, le 
dos appuyé au mur, leurs lampes brûlaient à leurs pieds : ils étaient morts ; ils n'avaient 
pas été asphyxiés, puisque les lampes placées à un niveau plus bas que leurs têtes n étaient 
pas éteintes. 

M. Riembault ne voit que l’oxyde de carbone qui soit capable de produire de tels effets. 
Celte hypothèse nous parait probable ; mais l’examen du sang au spectroscope aurait donné 
à l’opinion du savant médecin de Saint-Étienne une valeur décisive. 

Quelques-uns des ouvriers survivants ont eu des brûlures superficielles, qui n’ont 
guère dépassé le troisième degré ; bien que le grisou soit enflammé à une température très 
élevée, cet effet, de ne déterminer que des brûlures superficielles, tient à ce que le 
grisou aun trajet très rapide. Il passe comme l’éclair, disent les ouvriers. M. Riembault 
a cité trois observations de mineurs qui, après une explosion de grisou, avaient été brûlés 
légèrement, et seulement à la figure; ils étaient rentrés chez eux à pied, après l’accident; 
ils avaient mangé et ne semblaient pas atteints gravement. Cependant, ils moururent le 
deuxième ou le troisième jour d’étouffement. 

En 1867, un ouvrier de la mine de Villebœuf, brûlé à la face par le grisou, était entré à 
l’hôpital. Il paraissait dans un état peu grave. Le jour même de son arrivée, il mangea 
d’un assez bon appétit, mais le lendemain il prit la fièvre, il était très oppressé le soir ; le 
surlendemain il mourut. 

A la partie inférieure de la trachée il y avait une rougeur intense, la muqueuse des 
grosses bronches était tuméfiée, couleur lie de vin et ramollie ; les petites bronches 
étaient obstruées par le gonflement de la muqueuse. M. Riembault explique ces phéno- 
mènes en disant que le feu pénètre dans les bronches ; c’est ce que les ouvriers avaient 
dit sous une forme plus expressive : « Les brûlés ont avalé le feu. » C’est là une hypo- 
thèse ingénieuse ; mais de nouvelles autopsies sont nécessaires pour lui donner une 
consécration absolument scientifique. 

La lampe de sûreté de Davy a été imaginée pour permettre aux ouvriers de parvenir 
dans les mines sans avoir à craindre l’explosion du gaz. loutefois la sécurité qu elle offie 
dans les galeries sujettes au grisou n’est pas absolue. Un air trop agité, un courant de 
gaz hydrogène animé d’une certaine vitesse (comme le courant appelé soufflard), peu- 
vent anéantir momentanément l’efficacité de l’enveloppe protectrice. La lampe de Mue- 
seler, qui repose sur le principe de la lampe de Davy, est aujourd hui la plus répandue 
dans les nombreuses houillières de la Belgique. La lampe Dubrulle est une combinaison 
de la lampe Davy à toile métallique avec un système de vis qui lait descendre et éteint la 
mèche, lorsqu’on ouvre la lampe pendant qu’elle brûle. ^ 

La lampe Cliuarcl repose sur un principe tout différent de la lampe Davy. L absence de 
toile métallique rend la lumière environ huit lois plus vive. L air arrive a cette lampe pai 
un orifice ouvert latéralement qui communique avec quatre tuyaux concentriques où I au 
circule, et dont la dimension ainsi que réchauffement activent le tirage. A une faible dis- 


515 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

lance de la double mèche se trouve le piston d’une petite soupape retenue seulement 
par un cheveu ; si l’air arrive mélangé de gaz inflammable et prend feu au contact de la 
mèche, le cheveu est instantanément brûlé, et la soupape, en tombant, ferme tout accès 
h l’air Une autre lampe, qui sert de sauvegarde quand la première s’éteint, est alimentée 
par l’oxygène provenant de la décomposition de nitrate d’ammoniaque enfermé dans une 
sorte de petite cornue au-dessus du loyer de celle lampe chimique. 

Dans quelques mines d’Angleterre, l’humidité est telle, qu’elle mouille, 
en quelques minutes, les ouvriers jusqu’à la peau. Dans d’autres l’air est 
si chaud, que le houilleur y travaille à demi-nu. Enfin, certaines galeries 
sont si étroites que les ouvriers y sont recherchés en raison de l’exiguité 
de leur taille. Aussi rencontre-t-on un grand nombre d enfants dans 
certaines mines. 

Les houilleurs sont presque tous voûtés ; les courbures et les maladies 
de l’épine dorsale sont très fréquentes parmi eux. 

L’enfant des mines étant obligé de courir continuellement sur un sol 
inégal, sans bas et sans souliers, il se glisse entre les orteils des fragments 
de charbon et de pierre qui occasionnent des phénomènes d’irritation lo- 
cale et vont même jusqu’à le rendre boiteux. La peau des talons et des 
genoux s’épaissit et devient calleuse. 

L’état d’étiolement qui sévit sur ces ouvriers a été appelé anémie des 
mineurs l . 


llallé décrit sous ce nom l’épidémie des mineurs d’Anzin (de 1805), qui, pour Tar- 
dieu, ne parait être autre chose que le scorbut. L’invasion du mal élait marquée par des 
coliques violentes, des douleurs dans les articulations, de la gêne de la respiration, des 
palpitations, la prostration des forces, le ballonnement du ventre et des évacuations alvines 
noires et verdâtres. Cet état durait dix à douze jours cl plus. Alors les douleurs abdominales 
cessaient. Le pouls restait faible, concentré et accéléré ; la peau prenait une teinte jaunâtre, 
et devenait pâle et décolorée; la marche, difficile, était accompagnée d’une extrême fati- 
gue; on voyait bientôt survenir des palpitations fréquentes. Le visage élait bouffi. Ces 
accidents, après avoir duré une année entière, étaient aggravés parle retour des premiers 
symptômes et la mort terminait cette scène. 

Dans un récent travail, M. Manouvriez a étudié avec soin les conditions hygiéniques aux- 
quelles sont soumis les ouvriers d’Anzin. Pour lui, la maladie de 1803 n’a pas été une épi- 
démie presque unique : il considère, au contraire, cette affection comme ayant constam- 
ment régné depuis lors, apparaissant ’a l’état tantôt sporadique, quelquefois épidémique 
dans différentes fosses ; aujourd hui les cas observables sont circonscrits à une seule. 

De 1805 à 1850 prédominèrent des formes abdominales, d’abord aiguës et b invasion 
brusque, puis chroniques et à début insidieux ; depuis 1830, l’affection revêt une forme 
cachectique, chronique d’emblée, caractérisée par des symptômes d’anémie, avec peu ou 
pas de troubles digestifs. Cette bénignité relative paraît en rapport avec les améliorations 
apportées au travaux d’exploitation. 

L’anémie des mineurs n’est pas spéciale aux mines de houille de la compagnie d’Anzin ; 
elle a également sévi dans un assez grand nombre de houillères du même bassin du 
Nord, en France et en Belgique, et dans d’autres bassins français. Partout, depuis sou ap- 
parition, elle a revêtu successivement des formes toujours moins graves. 

1 Paul Fabre. De l’ anoxhémie des houilleurs. Paris, 1879. 


514 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 


La maladie qui, d’après Hoffinger, sévit cpidémiquemenl, de d 777 à 1778, et de 1785 
à 1792, parmi les ouvriers des mines de plomb et d’argent aurifère, à Schemnilz (Hongrie) 
et que Ozanam, en 1855, crut pouvoir rapprocher de l’épidémie d’Anzin et grouper sous 
le titre d’anémie des mineurs, était, en réalité, duc à une intoxication saturnine chronique 
avec anémie cachectique consécutive. En effet, dit M. Manouvriez, celle cachexie anémique 
observée chez les mineurs de certains métaux (argent, cuivre, étain, plomb et mercure), 
ne dépend pas des conditions générales auxquelles sont soumis tous les mineurs, mais elle 
résulte d’une intoxication par les métaux qu'ils exploitent, puisqu’on ne la retrouve pas 
chez les ouvriers travaillant aux mines de métaux ou de substances non toxiques (fer et 
sel gemme). 

Enfin, pour cet auteur, l’anémie des mineurs travaillant dans des mines de houille doit 
être plusjuslement nommé, anémie des houilleurs. 11 considère cette maladie comme une 
intoxication produite par l’absorption des vapeurs de divers dérivés de la houille (amy- 
lène, hexylène, benzine, phénol, aniline, etc.), parmi lesquels les hydrocarbures les plus 
volatils (amylène, hexylène, etc.) et l’aniline paraissent jouer le rôle principal. 


Schirmer, clans son travail sur les mines de Grunberg, a insisté sur la 
fréquence des affections rhumastismales chczles mineurs. 

D’après un relevé de Moll, dans les mines de la haute Silésie, pendant 
la période de J 862-1867, il y a eu 43 malades sur 100 ouvriers. Les affec- 
tions internes sont dans le rapport de 26, les affections externes de 
17 pour 100. Les maladies internes les plus fréquentes furent : les rhuma- 
tismes, 29 pour 100 ; les affections catarrhales, 16 pour 100. 

11 faut encore signaler chez les mineurs la scrofule et la phthisie, ma- 
ladies qui sont dues à un séjour dans un endroit souterrain, entraînant 
la privation de soleil et d’un air suffisamment renouvelé. 

M. Simon, chef du service sanitaire anglais, établit que les 300000 mi- 
neurs du Royaume-Uni succombent généralement de bonne heure à des 
bronchites et des pneumonies occasio nnées par l’atmosphère impure qu’ils 
respirent. Mais il signale une exception très importante à la règle. Les 
mineurs des comtés de Durham et de Norlhumberland, où les mines 
jouissent d’une ventilation excellente, ne sont pas atteints d’affections pul- 
monaires dans une proportion supérieure à celle des autres classes de la 
population 1 . 

On ne saurait donc trop insister sur la nécessité de bien ventiler les 
mines 2 , d’y pratiquer des percements larges et assez nombreux, de faire 


1 Fourth report of the medical officer of th e privy council. 4802, p. 15. 

- Le système actuel de ventilation ascensionnelle des houillères, dit M. Manouvrier, préconisé 
par la science contre le grisou et d’autres gaz plus légers que 1 air, reste impuissant, dans les 
fosses infectées d’anémie, à remonter au jour, parle puits d’appel; la totalité des vapeuis des 
dérivés de la houille, beaucoup plus lourdes que l’air, tendent à s’accumuler et aslagner 
dans les bas-fonds. Il appartient aux ingénieurs de trouver un système de ventilation appioprié, 

qui satisfasse aux indications spéciales tirées de ci tie nouvelle notion. 

Quoi qu’il en soit, la ventilation devra être d’autant plus active que 1 extraction de la houille 
sera plus considérable en un temps donné ; enfin, il faudra éviter que le courant d air en reloui 
des tailles en exploitation remonte par le puils servant à la descente et à 1 ascension des ou- 
vriers. D’une manière générale, on préférera l’aérage par aspiration à celui par refoulement, cl en 


515 


L'HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

mastiquer les fissures qui laissent échapper les vapeurs, de multiplier les 
puits d’aérage et les communications entre les galeries ; enfin de s opposer, 
par tous les°moyens, à la stagnation de l’air et de l’eau. 

Le mauvais air produit par la destruction lente des bois qui servent a 
étançonner, et les accidents qui résultent des éboulemcnts, devraient aussi 
imposer l’obligation de n’étaneonner qu’avec la pierre même du minerai, 
lorsque sa consistance le permet, et d’y suppléer dans les terrains mobiles 
par des colonnes de fonte. 

D'après Ilirt, les émanations provenant des mines de sel gemme sont 
sans intluence nuisible pour la santé. Les maladies des poumons sont 
très rares chez ces ouvriers. Les affections qu’on observe sont dues à la 
position pénible du corps, à la dépense considérable de forces, à 1 hu- 
midité; les ouvriers des salines, occupés, les uns dans les bâtiments de 
graduation, les autres à épurer le sel par l’évaporation, se trouvent aussi 
dans de très bonnes conditions. Les uns atteignent en moyenne soixante- 
quatorze ans, les seconds soixante-sept ans. 

ÉMANATIONS PROVENANT DE MATIÈRES ANIMALES. 

Les professions exposant aux émanations provenant de matières ani- 
males font respirer aux ouvriers certains acides, acide sulfhydrique, 
acide volatil propionique, butyrique, etc. Malgré l’odeur extrêmement 
repoussante de ces gaz, ces professions paraissent être généralement sa- 
lubres. Parent-Duchâtelet et Warren ont adopté cette conclusion. 

Dans les épidémies de fièvre jaune de Boston et de Philadelphie, qui dé- 
peuplèrent presque ces cités, les bouchers , bien que placés au centre des 
quartiers infectés, n’eurent qu’un seul cas dans la première de ces villes, 
et trois dans la seconde. 

Les matelots qui forment l’équipage des navires baleiniers sont d’une 
santé plus vigoureuse que les marins des autres bâtiments, et cependant 
leurs bateaux sont toujours imprégnés d’émanations de poussières animales 
d’une fétidité repoussante. 

La colle désignée sous le nom d e colle forte, se prépare avec les matières 
animales plus ou moins riches en gélatine, telles que membranes, peaux, 
aponévroses, tendons, cartilages, os. On emploie les raclures de peau des 
mégissiers, les peaux d’emballage et les rognures de peau venant du Brésil, 

particulier, l’aspiration par des ventilateurs et non par des foyers. Dès l’apparition des premiers 
symptômes, on interdira au mineur le travail du fond, dans la fosse où il aura contracté sa 
maladie, pour l’employer au jour, et désormais il ne devra descendre que dans les fosses où 
l'anémie ne règne pas. 


310 


I/HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

les résidus de fabrication des buffles, les gros tendons de bœuf, les ro- 
gnures de parcheininerie, les oreilles de muuton, les pieds de veau, les 
queues rejetées par les tanneurs, etc. 

Cette fabrication donne lieu à une odeur infecte, qui empêche d’établir 
de semblables usines dans les lieux habités ; cependant les ouvriers qui y 
travaillent ne sont sujets à aucune maladie. 

Sous le nom de boyauderies , on comprend : la fabrication, à l’aide des 
intestins de bœuf, de mouton et de cheval, de divers produits employés 
dans les arts. On fait d’abord subir aux boyaux une putréfaction assez 
avancée. D’après Parent-Duchâtelet, il n’en résulterait pour les ouvriers 
aucun inconvénient; mais Chevallier et Guérard ont remarqué que ces 
ouvriers, au début de leur travail dans ces établissements, ont souvent de 
la fièvre et quelques troubles digestifs. 

Les savonniers , malgré l’état de putréfaction avancée dans lequel se 
trouve la graisse dont ils se servent, jouissent d’une santé parfaite, et 
ne sont sujets ni aux fièvres, ni aux affections épidémiques (Bancroft). 
Cependant on a classé leurs établissements comme insalubres, en raison 
de l’odeur et de la fumée désagréables qu’ils répandent. On peut éviter la 
dissémination de ces vapeurs épaisses et nauséabondes par la combustion 
des gaz, ou par leur expulsion au moyen de cheminées d’appel très élevées. 

En outre, la nature des résidus solides et liquides qui en proviennent, 
et qui sont facilement décomposables, pourraient, si on les abandonnait 
sur la voie publique, donner lieu à un dégagement considérable de va- 
peurs infectes et d'bydrogène sulfuré. Dans le but d’obvier à cet inconvé- 
nient, on devra placer provisoirement sous des hangars les résidus 
solides provenant de la saponification, afin que les eaux fluviales ne 
puissent les délayer et les répandre sur la voie publique. Les résidus 
liquides devront être recueillis avec soin dans une fosse ou dans un réci- 
pient parfaitement étanche, pour être enlevés ultérieurement avec les 
résidus solides. 

M. Pirondi a constaté dans les savonneries une disposition très défectueuse et qui expose 
les ouvriers à un très grand danger : la cuve dans laquelle bout la pâte de savon est entou- 
rée d’un parapet dont la hauteur ne dépasse jamais un mètre ; sur ce parapet en maçonne- 
rie mince et à bords arrondis, on place en travers, à certains moments, une planche très 
épaisse, large de 70 à 75 centimètres, et mobile; un ouvrier, monté debout sur celte planche, 
remue sans cesse la pâte ù l’aide d’une longue perche terminée en spatule plate et carrée; 
c’est l’opération du madrage qui exige que l’homme se penche et se redresse pour saisir 
et soulever la pâte que l’instrument doit bat tre d’un coup sec, à la fin de sa course, pour 
l’éparpiller. Il doit aussi parcourir toute l’aire de la cuve ; il faut donc que la planche soit 
successivement poussée sur tous les points de la circonférence sans que l’ouvrier en des- 
cende; enfin lorsque la pâte est cuite, un homme, également debout surla planche et armé 


L’HOMME AD POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 


317 


d’une vuslc cuiller, plonge cet instrument dans lu pille, le remplit, le soulève cl le vide 
dans une "outtière en bois qui la conduit aux moules où elle doit se solidifier. 11 est facile 
de concevoir quel peut être parfois le résultat de ces diverses manœuvres. Que l’ouvrier 
"lisse et perde l'équilibre pendant qu’il puise la pâle, ou que le manche de la spatule ou 
de la cuiller casse, l'homme tombe dans la cuve, d'où il ne sort qu’atteint des plus horri- 
bles brûlures. Or, jusqu'à présent, que fail-on pour prévenir ce terrible accident? On 
jette du plâtre sur la planche et on en frotte la plante des pieds des ouvriers qui s’y tiennent 
debout ; mais, peu à peu le plâtre s’humecte de la lessive glissante qui tombe des outils et 
rien ne préserve l’ouvrier que la crainte même du danger qui devrait le tenir, mais ne le 
tient pas toujours en éveil. 11 faudrait substituer aux bras de l’homme quelque moyen mé- 
canique, ou au moins, si les conditions d’une bonne fabrication exigent que le madrage 
soit fait à la main, munir la planche d’un rebord assez élevé pour retenir le pied et pas 
assez pour gêner le travail. 


D’après Bancroft, les chandeliers ont une bonne santé, malgré l’odeur 
fétide et nauséabonde qu’entraîne leur profession. 

La fabrication des bougies avec la cire et le blanc de baleine est 
exemple d’inconvénients. Il n’en est pas de même de la fabrication avec 
Y acide stéarique. 

La graisse est soumise d’abord à l’action de la chaux vive, qui trans- 
forme en acides gras les deux principaux éléments, la stéarine et l’oléine; 
puis on décompose, à l’aide de l’acide chlorhydrique ou de l’acide sulfhy- 
drique, le stéarate et l'oléate de chaux formés. Le principal danger réside 
dans le maniement de ces acides. 

Autrefois, pour rendre les graisses plus combustibles, on y ajoutait de 
l’acide arsénieux qui, en se volatilisant au moment delà combustion, pou- 
vait occasionner des accidents chez les personnes qui se servaient de ces 
bougies. 

L’odeur repoussante que produisent la putréfaction, la cuisson , la cal- 
cination à l’air des os, n’est pas malsaine. Les ouvriers des fabriques 
de phosphate de chaux sont exposés à inhaler des vapeurs sulfureuses, 
qui offrent peu d’inconvénients. 

La distillation des matières animales pour la préparation de l'ammo- 
niaque répand aussi une odeur infecte, mais n’est pas dangereuse. 11 en 
est de même de la préparation du ferro-cyanure de potassium , à l’aide 
de matières azotées (cornes, sang, vieux cuir, etc.), que l’on traite par la 
potasse et le fer. Les accidents que l’on peut redouter dans cetle opéra- 
tion et dans les mélanges subséquents consistent dans des détonations 
et dans le dégagement d’une grande quantité d’hydrogène sulfuré. Darcet 
a indiqué, comme moyen prophylactique, la construction de cheminées 
partielles destinées à chaque chaudière et venant aboutir à la cheminée 
centrale. 

Bien que le broiement des graines oléagineuses dégage des vapeurs 


318 


L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

d huile grasse ou essentielle désagréables, et malgré les fréquents chan- 
gements de température, ces ouvriers jouissent d’une santé relativement 
très bonne. On n’observe chez eux que 3 pour 100 de phthisiques. Il y a 
également un dégagement de poussière, mais il est combattu, ainsi que 
la production des vapeurs, par une ventilation énergique. 

Volkmann a signalé la fréquence du cancer chez les ouvriers en pa- 
raffine (1875). 


MATIÈRES RÉSINEUSES. — TÉRÉBENTHINE. 

Le travail en grand des matières résineuses , soit pour la fonte et 
l’épuration de ces matières, soit pour l’extraction de la térébenthine, a été 
rangé dans la première classe des établissements insalubres à cause de la 
mauvaise odeur et du danger d’incendie. 

Un certain nombre d’ouvriers sont exposés à inhaler des vapeurs de 
térébenthine. Ce sont les fabricants de vernis, les vernisseurs, les pein- 
tres sur porcelaine et sur verre, les teinturiers et les employés dans 
des maisons de vente en gros d'essence de térébenthine . 

Hirt croit que ces individus, inspirant souvent de petites quantités de 
vapeur de térébenthine, sont exposés à certains troubles du côté de l’es- 
tomac et de l’intestin. Il pense même que quelques-uns de ces ouvriers 
peuvent être atteints de phthisie, et d’autres être pris de coliques, de 
vomissements et être sujets à la constipation. Ce sont là des accidents 
vulgaires que l’on rencontre dans bien des cas, et rien ne démontre 
d’une façon évidente la relation de cause à effet. 

Un des symptômes le plus fréquemment accusés par ces ouvriers est la 
céphalalgie, et la condition la plus efficace pour la manifestation de ces 
symptômes, consiste dans la concentration des vapeurs par le non renou- 
vellement de l’air 1 . Il y a peut-être, dans la production des maux de tète, 
une certaine part à faire à l’alcool méthylique; car les peintres se plai- 
gnent surtout lorsqu’ils emploient du vernis à l’alcool; mais l’essence de 
térébenthine peut à elle seule produire le même résultat, ainsi que le dé- 
montrent les effets identiques déterminés par la peinture sur porcelaine. 

Il faut aussi tenir compte de la provenance de l’essence employée; 
ainsi la térébenthine, dite de Bordeaux, qui est produite dans les Landes 
par le P inus marilima et qui est habituellement employée en France, 
produit bien moins la céphalalgie que celle qui provient d’Amérique et 
qui, sous le nom de térébenthine de Boston, est extraite du P inus palus- 

1 Poincaré. — Recherches sur les effets des vapeurs de l’essence de térébenthine. Revue 
d'fiyg., 1879, n° G. 


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L’HOMME AU POINT UE VUE DES PROFESSIONS. 

[vis et surtout que celle qu on a clierclie a exploiter dons ceiî. aines con- 
trées boisées de la Hongrie. 

Un autre effet accusé également par la plupart des ouvriers consiste 
dans une sensation de vague de l’esprit et une perte d’équilibre, sorte de 
titubation qu’ils comparent volontiers aux effets de l’ivresse alcoolique. Ce 
vertige se dissipe facilement sous l’influence .de l’air et de la suspen- 
sion du travail, mais il peut être assez intense pour donner lieu à des 
chutes. 

En même temps, les ouvriers se plaignent d’un état d’agacement et 
d’irritabilité de caractère. Les conjonctives sont irritées, il y a du lar- 
moiement, les muqueuses nasale, pharyngienne, bronchique sont égale- 
ment irritées ; enfin l’urine a une odeur de violette. 


Eulemberg de Berlin lit quelques expériences tout à fait insuffisantes ; il se contenta 
d’opérer sur deux animaux; sa manière de procéder ne reproduisait en rien les condi- 
tions d’intoxication lente dans lesquelles sont placés les ouvriers, il cherchait en effet à 
obtenir le plus rapidement possible le summum des effets en plaçant l’animal sous cloche 
et en faisant développer une grande quantité de vapeurs. Les expériences de AI. Poincaré 
ne sont pas passibles des mêmes objections. 11 a agi sur plusieurs sujets et il les a con- 
servés pendant plusieurs mois dans des caisses parfaitement aérées et spacieuses, où les 
vapeurs de térébenthine se répandaient d’une manière modérée mais constante; il résulte 
des recherches de M. Poincaré, que l'inhalation des vapeurs d’essence de térébenthine 
ne peut déterminer la mort qu’autant qu’elle est poussée à son plus haut degré dans un 
espace très restreint et presque privé de ventilation. 

Tandis qu'avec le sulfure de carbone et la nilro-benzine les animaux succombent en 
quelques jours, avec la térébenthine ils semblent pouvoir résister imlétiniinent, même 
dans des conditions moins favorables. Ils ont pu rester soumis à un empoisonnement chro- 
nique et constant, même pendant 16 mois, sans que leur état physiologique fût troublé en 
apparence. Il est probable que l’em loisonnement chronique n’est pas plus capable d’en- 
gendrer les convulsions signalées par Eulemberg qu’il n’est susceptible de déterminer la 
mort; de même les frissons, la dyspnée et l’abattement ne se manifestent que sous l’in- 
fluence d’une "rande concentration de vapeurs. L’autopsie des animaux a permis de 
conslaler une hyperhémie des poumons, des méninges du cerveau, souvent des reins 
et du foie. Mais ces congestions sont loin d’acquérir les proportions qu’elles ont dans 
l’empoisonnement par le sulfure de carbone ou la nilro-benzine. 


M. Poincaré conclut de son étude que les malaises engendrés chez les 
ouvriers exposés aux inhalations d’essence de térébenthine ne sont pas 
de n dure à faire restreindre l’emploi de cette substance, d’autant plus 
qu’ils disparaissent la plupart du temps sous l inlluence de l'habitude et 
qu’ils ne se montrent intenses et constants que chez quelques individus 
susceptibles, obligés d’abandonner tôt ou tard la profession. 

Les phénomènes morbides résultant de l’inhalation de certaines es- 
sences dans quelques industries, comme clans les fabriques de parfum 
par exemple, trouvent leur explication dans les résultats obtenus par 


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L’HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU. 

MM. Masoin et Bruylants 1 . Ces auteurs ont fait de nombreuses expériences 
sur des grenouilles, des pigeons et des lapins. Les essences produisent les 
effets suivants : accidents convulsifs reparaissant par accès, crise épilep- 
tiforme suivie d’un effet soporeux; mouvements cloniques; tremblement 
limité aux pattes et se produisant suivant un type presque continu. 
L 'essence de romarin est de beaucoup la plus toxique. Puis viennent 
celles d'aspic, de lavande; l'essence de marjolaine est presque inerte. 
L’action convulsivante paraît grandir suivant la proportion de terpine 
(C 10 1P C ) contenue dans les essences. 

POUDRE ET AMORCES FULMINANTES. 

Les fulminates sont des composés éminemment explosifs, dont un 
seul, le fulminate de mercure, est aujourd’hui employé et sert à la fabri- 
cation des poudres et capsules fulminantes (Tardieu). Cette industrie a 
pris une extension considérable qui s’explique par les perfectionnements 
qui ont eu lieu, dans ces derniers temps, dans les armes de guerre. Le 
fulminate de mercure est une combinaison de protoxyde de. mercure avec 
l’acide fulminique formé lui-même de cyanogène et d’oxygène. 

Les conditions d’explosibilité du fulminate de mercure sont très im- 
portantes à étudier au point de vue des questions de salubrité. Aussi il 
faut remarquer que l’explosion est d’autant plus facile sous l’influence du 
choc, que les corps choqués présentent plus de dureté. Le choc du bois con- 
tre du bois, ou même du fer contre du bois, n’amène pas l’explosion; elle 
ne se produit que très rarement entre le fer et le plomb; plus souvent, 
quoique cependant avec difficulté, entre le verre et le verre, le marbre 
et le marbre; elle se détermine toujours entre le fer et le fer, un peu 
moins facilement entre le fer et le bronze, le fer et le cuivre. Par le irol- 
tement, au contraire, on la provoque aisément entre deux plaques de 
bois; plus difficilement entre deux plaques de marbre ou de fer, ou entre 
le fer et le marbre ou le bois. Tardieu fait observer que toutes ces cir- 
constances doivent être bien connues des fabricants, des contre maîtres 
et, s’il se peut, des ouvriers, parce qu’elles fournissent des enseignements 
pour diminuer les dangers de la fabrication des poudres fulminantes. 

Le fulminate de mercure présente dans sa préparation le double danger 
des émanations nuisibles et des explosions. En effet, lorsqu on ajoute 
l’alcool à la solution de nitrate acide de mercure, il se produit dans la 
masse liquide une forte agitation qui -s’accompagne d un dégagement 
abondant de vapeurs d’éther nitreux. Ce sont ces vapeurs qui, d une part, 

1 Masoin et Bruylants. Recherches expérimentales sur I action physiologique des essences d aspic, 
de lavande, de marjolaine cl de romarin. (Bulletin de l Acad, de med. de Belgique, 1 879). 


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L’HOMME AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS. 

en raison de leur inflammabilité extrême, ont donné lieu plusieurs fois 
à des incendies terribles, et, de l’autre, exercent sur ceux qui s’y exposent 
une action des plus funestes, caractérisée par un mal de tète subit et vio- 
lent, des vertiges, la perte de connaissance, un engourdissement des 
membres et un sentiment pénible de constriction à la poitrine, avec cya- 
nose de la face. 

M. Roussel fait observer que les accidents provenant de l’action de